‹ Cent proverbesChapitre 108 sur 257 · ABONDANCE DE BIENS NE NUIT PAS · texte numérisé non relu

ABONDANCE DE BIENS NE NUIT PAS

avantages incontestables, elle amène presque toujours une foule d'inconvénients bien autrement fâcheux que ceux ([ue Grandvilie s'est amusé à signaler dans son plaisant dessin. Les sages l'ont regardée de tout temps comme contraire au bonheur qui ne se rencontre guère, suivant l'expression de Fléchier, que dans un état frugal entre la pauvreté et les richesses , et leur opinion a été formulée par de nombreux proverbes dont voici les principaux :

Abondance produit fâcherie.

Abondance engendre nausée.

IVe quid ni mis, — rien de trop.

Ogni troppo si versa , — tout ce qui est de trop se répand.

Le surplus rompt le couvercle.

Le sac trop plein crève.

May val ras que comol , — mieux vaut ras que comble. C'est-à-dire, mesure pleine vaut mieux que mesure qui déborde.

Magna fortuna magna servitus , — grande fortune grande servitude.

Ajoutez cette maxime persane ; « Les grands besoins naissent des grands biens; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses qu'on n'a pas est de s'ôter celles qu'on a. »

Remarquez en outre que le superflu n'existe, en général, que dans l'imagination de ceux qui le convoitent. A peine a-t-on acquis ce qu'on jugeait tel , qu'il cesse de l'être par suite de nouveaux besoins qu'on éprouve. Il ne diffère plus alors du nécessaire, et il devient même insuffisant. Il en est de ce prétendu superflu comme de l'argent du diable qui se fond, coule et disparaît entre les mains de celui qui l'a trouvé.

A COLOftlBES SOULES

Il y a quelques années, les journaux, signalèrent l'existence d'un club des Suicides, établi, disaient-ils, dans une ville d'xVUemagne.

Ceci parut à tous les gens d'esprit une plaisanterie d'un goût médiocre , et ils ne concevaient pas bien comment un candidat , — à moins de s'y présenter à l'instar de feu saint Denis, sa tète à la main, et d'établir ainsi qu'il s'était préalablement coupé la gorge, — pouvait jus-

tifier de ses titres et mériter les sufirages d'une assemblée que sans doute ils supposaient composée de trépassés.

Pour se créer des difficultés il suffit d'appartenir à la classe, hélas! si nombreuse, des gens d'esprit. Les trois quarts du temps, — comme feu Gribouille, qui, pour éviter la pluie, se jetait dans la rivière, — ces honnêtes dupes du scepticisme s'appliquent à ne rien croire de ce qui est vrai pour arriver à douter' de ce qui est faux ; — et à ceci, par parenthèse, elles ne réussissent pas toujours.

Donc, cette fois encore, les gens d'esprit se trompaient ; le club des Suicides a exista, ou, pour mieux dire, failli exister... un jour seulement, il est vrai ; mais enfin ce jourlà mérite qu'on en parle. Sur lettres de convocation, dûment scellées et distribuées, plusieurs individus, de tout pays et de tout âge, se réunirent certain jour de certain mois, dans certame maison de certaine rue, à Berlin ou ailleurs, pour y former le club en question.

La compagnie n'était pas nombreuse ; en revanche, on n'en eût pas trouvé facilement de plus choisie. Presque tous les membres étaient venus en carrosse et avaient laissé aux portes une livrée nombreuse. La plupart d'entre eux portaient les insignes de quelque chevalerie; énervés par les joies sensuelles, presque tous exhalaient les parfums excitants du musc; et les cinq sixièmes marchaient à grand'peine, attardés par la goutte, cette maladie des millionnaires.

Une telle assemblée ne pouvait se passer d'un président anglais. Le plus morose et le plus jaune des nababs, Frédéric-James Wordaunt, de Calcutta, ex-payeur général de la Compagnie des Indes, fut porté au fauteuil par un vote unanime et par quatre grands Lascars à face cuivrée.

Pour tout remercîment, il croisa ses bras sur sa poi-

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trine à la manière des idoles de Jaggernaut, et un interprète habile, qui ne le quittait jamais, se chargea de traduire ce geste en bon français ; — on ne s'exprime jamais autrement dans une réunion cosmopolite.

« Messieurs, dit-il, l'honorable csquire vous remercie de lui avoir décerné les honneurs de la présidence, et vous oHTre à chacun. — pour vous témoigner sa gratitude — deux onces du meilleur opium qui se récolte dans le haut Assam. Il désire seulement que la pensée qui vous réunit et l'opération qui doit en être la conséquence... »

Cet euphémisme gracieux excita un nuu'mure d'approbation.

« Qui doit en être la conséquence, répéta l'orateur, ne soient obscurcies par aucun nuage, ni marquées par aucun désordre. Tout doit se passer décemment, avec entière connaissance de cause, à loisir, comme il sied à des gentlemen à qui la vie est devenue assez indifférente pour qu'une heure ou deux de plus à passer dans ce bas monde leui' semble une bagatelle (ont à fait insignillante.

!i Et, comme les honorables membres du club glorieux que vous allez instituer acceptent une véritable solidarité de principes, il est bon que chacun d'eux fasse agréer à ses futurs collègues les motifs de sa résolution suprême. Le président invite donc les candidats qui réclament leur admission à expliquer sommairement, l'un après l'autre , en commençant par le plus jeune, les raisons qu'il a de renoncer à l'existence. On statuera par un scrutin séparé sur le mérite de chaque candidature. »

La motion du président fut accueillie avec faveur, el les clubistes aspirants s'entr'examinèrent pour savoir qui parlerait le premier. Ce fut un Français qui se leva. Jehan Marcotteau avait dix-neuf ans, de trop longs cheveux et

aussi peu de mollets qu'une élégie moderne en comporte.

« Je veux: me luer, dit-il, procédant en vrai romantique par petites phi'ases courtes et saccadées. J'ai vécu un siècle en quelques jours. Tout homme m'est antipathique. Aucune femme ne me réjouit plus. Sardanapale était un innocent, au pi'ix. de votre serviteur ; Alcibiade, un épicier; don Juan et Lovelace, deux crétins. Puis j'ai fait un drame, messieurs. Je vous le jure, une œuvre cyclopéenne ! On l'a fort goûté, par malheur. J'espérais une lutte, des orages, cjuelque chose de grand, enfin, sur quelque mont Sinaï, couronné déclairs et de tonnerres. 3Iais on m'a traité comme le premier vaudevilliste venu. J'ai dû subir les bravos furieux, de plusieurs centaines de croquants. Fatal et méprisable triomphe! Ils m'ont soufileté de leurs applaudissements. Ilsmont craché mon succès à la face. Donc je fus médiocre, ou du moins on peut dire de moi : 11 fut médiocre un tel jour. N'est-ce point assez pour en mourir? Qu'en pensez-vous, messeigneurs? »

Les sages de l'assemblée se regardèrent sans mot dire à cette bizarre interpellation; puis on alla au scrutin, et le candidat fut exclu par un vote significatif. Silvio. bel Italien aux cheveux noirs, prit alors la parole.

(1 Je supplie, dit-il. vos excellentissimes Seigneuries d'écouter en toute faveur leur humilissimeesclave. Les femmes, — que j'aime passionnément. — ont toujours fait le tourment de ma vie. Jadis, c'était par leurs rigueurs; le tjTan de Paphos jetait ses flèches de plomb à toutes les beautés dont le regard faisait couler dans mes veines le poison subtil de l'amour. Aujourd'hui les choses ont changé de face. Comment vous dire. Excellences, sans blesser la modestie, que je suis le trop heureux objet de trois préférences, dont la moindre est bien au delà de mes faibles

mérites, et suffirait à combler mes vœux? Il en est pourtant ainsi: trois zenlil donne, toutes trois accomplies on mérite et en vertus singulières, ont abaissé leurs yeux sur moi. Pareil aux captifs de IMézenco, mon pauvre cœur, tiraillé a droite et à gauche, comme par des cavales indomptables, est chaque jour prêt à se rompre. Folles querelles, jalousies insensées, ardeurs inquiètes, de tous côtés me minent et m'assiègent. A une journée sans repos succède une nuit orageuse; à la tempête nocturne, un jour rempli d'alarmes. Autrefois j'avais trois ressources contre le désespoir d"amour : l'opéra, l'atelier, les dolci. Mais, hélas! l'une de mes amantes est prima donna; la seconde, modèle en renom, a ses libres entrées chez tous les peintres ; la ti'oisième tient le seul magasin de mustacciuoli et de pain d'Espagne où un honnête homme puisse aller se distraire. Elle seule a le dépôt des raviuoli de Santa-Chiara et des slmffoU de San-Grëgorio-Armeno. Ce fut même là, s'il m'en souvient, ce qui lui valut mes imprudents hommages. A présent que faire, sinon aller chercher aux sombres bords le repos qui me fuit ici bas? Ce que me refuse le fils de Cypris, Pluton me l'accordera peut-être. Qu'en pensezvous? »

Pour toute réponse, le président fit un signe à son interprète, et celui-ci alla demander à Silvio, le plus discrètement qu'il sut le faire, s'il n'aurait point sur lui par hasard les portraits de ses trois persécutrices. Silvio portait l'un à l'épingle de sa cravate, le second en médaillon, et le troisième en bracelet. Le président, après les avoir examinés, crut devoir les faire passer sous les yeux des assistants. C'étaient trois tètes charmantes, celle de la pâtissière surtout. Elles décidèrent la question contre le malencontreux Silvio. que le vieux Frédéric-James Mordaunt foudroyait

de sa muette indignation. Pour se consoler du vote spontané par lequel on le mettait au ban du suicide, le bel Italien se fit apporter un poncio spongato, et savoura lentement ce délicieux sorbet.

<( Le non-moi finit presque toujours par tuer le moi , s'écria d'une voix creuse mynheer Ulrichs Kupferherg, professeur allemand, dont le tour était venu... Et même quand le subjectif s'exécute lui-même, il n'est que l'agent de l'objectif. Supposons un exemple : si la trois fois heureuse assemblée, à qui je fais l'honneur de m'expliquer devant elle, parvenait à me comprendre et m'admettait dans son sein; si. ensuite, détruisant les conditions démon être individuel, je rentrais dans les vagues domaines de l'infini, quelle serait la cause de cette dissolution, de ce divorce amiable, prononcé entre mon corps et mon âme? Une cause seconde, une fortuite, pas autre chose; un simple malentendu de ce Trpo-pwvov mystérieux que le vulgaire appelle Providence. Pourquoi m'a-t-il placé, moi voyant, dans un milieu de ténèbres? Pourquoi m'a-t-il donné, — j'établis à regret ce fait qui vous désobligera peut-être, — la perception interne de mon ineiTable supériorité sur tous les êtres créés avant ou en même temps que moi? Est-ce ma faute si je suis investi de facultés inouïes dont l'exercice m'est interdit? Voici ce qui m'arrive. A force de travailler la raison pure et les idées innées, non-seulement j'ai constaté ce fait important que l'àme est un être multiple, mais je suis parvenu à dédoubler mon moi. Je puis le transmettre à ua autre sans cesser pour cela de le posséder , et [trouver par là même que l'àme humaine n'est pas identique, ainsi que l'enseignent les ânes bâtés de l'École française. J'ai donc tout simplement mis la main sur la pierre philosophale du monde métaphysique. J'ai en poche la plus

nouvelle de toutes les vérités connues, et probablement la solution de tous les problèmes à venir. Ce n'est point, vous le pensez, un bonheur médiocre. iMaintenant, depuis que je suis en possession de ce merveilleux dictame, je n'ai pu ni l'expérimenter pour moi-même, ni l'appliquer de manière à convaincre les autres. La faute en est à mon siècle. qui ne me fournit pas un être égal à moi. Or le contenant ne peut pas être plus petit que le contenu. Mon àme ne

saurait entrer dans un autre vase intellectuel, si ce vase n'a point la même capacité, les mêmes moyens d'abstraction . de généralisation, etc., etc., qui m'ont été trop généreusement départis ; et j'ai acquis à mes dépens la triste conviction que pas un être humain n'est assez vaste pour servira mes projets. Un esprit où l'orgueil régnerait en maître serait particulièrement flatté de cette circonstance; mais le vrai savant ne saurait supporter un isolement pareil. Donc, si bornés que le ciel vous ait faits, vous corn-

prendrez que je ne puisse point habiter une sphère trop étroite, dont mon œil a dépassé les limites. Je pars, géant désolé de vivre parmi des nains, et vraiment malheureux d'avoir deux ou trois siècles d'avance sur ma déplorable époque. Vous ne voudriez pas, je pense, vous opposer à ce grand acte de justice distributive, à cet ostracisme nécessaire. »

Personne ne répondit! et cela par une raison majeure, c'est que tout le monde était endormi. On eut grand'peine à réveiller assez de votants pour exclure l'ennuyeux pédant qui venait de parler. Il sortit de la salle en se frottant les mains, et on l'entendit se féliciter d'être inintelligible, malgré tous les efforts cju'il avait faits pour se mettre au niveau de son auditoire.

L'épreuve continua trois heures, absolument comme elle avait commencé. Ambitieux trop promptement satisfaits, ou bien désappointés par une victoire incomplète; Crésus dégoûtés de la richesse par la satiété qu'elle entraîne ; voluptueux ftiligués de l'amour par de trop faciles plaisirs, tous ces convives se plaignaient de la vie comme d'un banquet trop riche et trop abondant. Aussi, pas un d'eux ne trouva grâce devant ses juges, et le résultat final du scrutin laissa le président isolé dans son fauteuil, en face d'une quadruple rangée de banquettes vides.

Cette conclusion, tout à fait imprévue, le contraignit à s'examiner lui-même avec plus de sévéï'ité qu'il n'avait fait jusque-là.

— Damnye! s'écria-t-il, s'adressant à son interprète, je ne suis pas très-certain de n'être pas aussi, absurde que ces impudents camarades. La seule bonne raison que j'aie de m'envoyer dans l'autre monde, c'est que je ne puis plus digérer l'excellent curry dont mon cuisinier parsis possède

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seul la recette, et que j'aime par-dessus toute chose. Peutêtre n'est-il pas tout à fait raisonnable de se tuer parce qu'on a le meilleur cuisinier des cinq parties du monde.

— Si Votre Honneur me demande mon avis la-dessus, répliqua le docile truchement, je lui apprendrai que je connais cent cinquante millions d'hommes très-heureux de vivre, et qui jamais n'ont mangi; autre chose que du riz bouilli sans sel ni poivre. Mais tout dépend des circonstances, et une trop grande prospérité gâte bien des choses. Gomme l'a dit un sage derviche.

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Les fous inventent les modes, et les sages les suivent.

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Mais de loin, ajoulc ui... .,, fois daui ie texte, et r-otfo addi!-.

moralistes.

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