‹ Cent proverbesChapitre 13 sur 257 · DERRIERE LA CROIX · texte numérisé non relu

DERRIERE LA CROIX

souvent baisses vers la terre, ne se relevaient que pour regarder le ciel ; mais elle avait le nez pointu et les lèvres minces. Elle accueillit Etienne Galabert avec un sourire charmant, et un instant son regard glissa sur le visage du célibataire avec la rapidité d'un éclair. Bientôt Jacques Maubertin se retira, voulant, disait-il, leur laisser toute liberté de faire connaissance.

Madame de Fernange, bien que modeste et toute pleine de timidité, avait l'esprit alerte et la parole facile. La conversation fut promptement engagée entre elle et Etienne Galabert. En deux heures, cette conversation fit le tour du monde ; de la .Madeleine à la Bastille il n'y avait qu'une réplique, et l'on se promena au travers de Paris à vol de parole.

J\lais. quoi ([uil dit, et de quelque formule qu'il se

servît, au premier mot qui ne sentait pas l'orthodoxie, madame Rosine de Fernange ramenait Etienne Galabert au sentier de la vertu. Quand le célibataire se cabrait sous les admonestations de la jeune veuve, elle lui prenait la main avec un sourire mignard; le célibataire se penchait et baisait cette main qu'on lui abandonnait un instant.

— Oh! je vous convertirai, lui disait-on.

Dans ces moments-là, quand il sentait sous ses lèvi'es la peau Une et lustrée de la jeune prude, Etienne Galabert n'était pas loin d'être touché par la grâce. Cependant Jacques Maubertin rentra, et le célibataire prit congé de madame de Fernange.

— Eh bien! ([u'en dis-tu? s'écria le prétendu quand ils furent seuls.

— Je dis cpie ta Rosine est une rosière. A un château elle jMélère une chaumière; à un hôtel, une maisonnette; à une calèche, la promenade au fond des bois, à pied, mais à deux. : ■ ' -

— Oui, quand le second est moi, son futur mari. Oh! je n'ignore rien ; je sais que madame de Fernange préfère à un bal le coin du feu; à un manteau de velours, un châle de laine ; à des laquais poudrés, une bonne en socques; aux vaudevilles de MM. Ouvert et Lausanne, les homélies de M. l'abbé Combalot; aux plaisirs des eaux, les soins de son ménage. Bref, elle a les grâces d'une païenne, unies à l'âme d'une abbesse.

— • Diable! (jue de vertus chez une femme si jeune et si jolie !

— • Et cet ange va m'appartenir, à moi, ([ui ai quarante ans déjà et seulement quarante mille livres de rentes avec. Mais, mon ami, si nous trouvons une autre Rosine, celle-là sera pour toi.

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— Merci, mon cher; j'ai failli me marier il y a div ans, et j"ai rompu les négociations, tout simplement parce que ma femme avait trop de qualités. Or ta tlancée en a deux. fois davantage; c'est quatre fois plus qu'il n'en faut.

Le lendemain, Etienne retourna chez madame de Fernange, et le contrat fut signé le soir mètoe. Jacques se demandait si Dieu, voulant faire un miracle en sa faveur, n'avait pas logé le paradis rue de Provence.

Deux: jours après, Etienne Galabert sabsenta pour un voyage. A son retour à Paris, vers la fin de l'hiver, il n'eût rien de |:lus pressé que de se rendre chez Jacques Maubertin.

Aussitôt qu'il l'aperçut. Jacques Maubertin lui tendit la main. Hëlas ! que le pauvre homme était changé! La pâleur s'étendait sur ses joues; un cercle bleuâtre entourait ses paupières ; un triste sourire errait sur ses lèvres.

— Es-tu malade? s'écria Etienne.

— Non ; mais je suis marié, répondit Jacques.

— Quoi ! ton archange?...

— Est un démon.

— Écoute, mon ami Jacques ; je crois que tu exagères encore; si je ne crois pas aux séraphins, je ne crois pas non plus aux diables. Je veux bien supposer, puisque lu l'exiges, que ta femme n'est pas la sainte Yierge; mais encore permets-moi de n'être pas convaincu que ce soit Lucifer.

— C'est au moins son cousin, Astaroth ou Belzébuth.

— Quoi! l'héritière d'une famille de noblesse de robe du Bourbonnais!

— Belle noblesse, ma foi! Pour rendre service à leurs amis, son père et sa mère aunaient du calicot dans un fauboure de Moulins.

— La veuve d'un lieutenant général !

— Lieutenant, oui; mais général, non.

— Une femme qui a des goûts si modestes!

— Regarde : elle marche sur TAubusson, s'assied sur le velours, se couche dans la batiste.

— Elle qui ne voulait qu'un pauvre châle de laine!

— Pourvu que cette laine vint de Cachemire.

— Tu la calomnies! Elle a horreur du vaudeville et tient le mélodrame en abomination!

— Oui; mais elle a sa loge aux Italiens et une autre à l'Opéra.

— Elle adorait le coin du feu!

— Elle le chérit encore, quand il y 'i cinq cents personnes à l'entour.

— Et sa passion pour les chaumières et les maisonnettes?

— Elle la nourrit toujours; ses albums en sont pleins, chaumières, à l'aquarelle et maisonnettes à la sépia.

— Une Rosine qui ne voulait vi\re que pour ses en- 'ants !

— Elle n'en a pas.

— Une dévote qui préfère une bonne en socques à des laquais en pomlre!

— Aussi n'a-t-elle que des grooms ou des chasseurs.

— Une veuve qui faisait fi des eaux !

— Elle ne compte pas en prendre; mais elle est trèsrésolue à y aller. La vertu propose, et la névrose dispose.

— Elle qui ne comprenait pas qu'on pût user d'une calèche !

— Sans doute, et c'est pour(|uoi elle a pris un cou|)é. Tiens, mon ami, regarde.

En ce moment , les roues d'un brillant équipage

Di:RRIi:iiE LA CROIX, ETC.

ébranlèrent les pavés de la cour. xMadame Maubertin descendit gaiement appuyée sur le bras dun jeune homme ganté et verni comme une gravure de mode.

Etienne interrogea du regard son ami Jacques.

— Oh ! c'est un cousin... Je l'ai à peine vu... Noblesse d'épée, celle-là ; il est. je crois, oflkier de spahis à Constantine.

Tout en parlant. Jacques s'approcha d'une magnifique jardinière qui arrondissait sa gerbe de fleurs dans une embrasure de fenêtre ; d'une main impatiente il voulut arracher une rose, mais une épine lui déchira le doigt.

Oh! fit-il en retirant sa main rougie de gouttes de

sani

— C'est un symbole, mon ami. lui dit Etienne; si derrière la tleur se tient l'épine.

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L'Amour fait danser les ânes.

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