‹ Cent proverbesChapitre 17 sur 257 · L'AMOUR FAIT DANSER LES ANES · texte numérisé non relu

L'AMOUR FAIT DANSER LES ANES

palais impérial, il accourut auprès d'elle, et à peine Teutil abordée qu'il se jeta a ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration.

L'enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l'amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s'expliquer, elle répondit qu'elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu'il était possible d'exiger lui furent offertes.

— Eh bien, reprit-elle, il faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien : celui d'Oniphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d'un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est à mes jeux la meilleure preuve d'amour.

11 fut fait comme elle le désirait. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant? Le dieu malin cjui change un âne en danseur peut également changer un philosophe en quadi'upède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l'aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d'autre, et pendant qu'il s'essoulïle à trotter, elle chante joyeusement un lai d'amour approprié à la circonstance.

Enfin, quand il est bien ftitigué. elle le presse encore et le conduit... devinez oii? — elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure d'où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d'Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l'apostropha decette manière : — 0 maître ! est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m'avez faite? et maintenant c'est vous qu'il faut mener paître. La

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raillerie semblait sans réplique; mais l'Iiommo habile a réponse à tout. — ■ Oui, c'est moi, j'en conviens, répondit le philosophe en se redressant. Que Fétat où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l'amour. De ([uels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu'il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie ?

Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l'approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne. C'était là qu'on lui reprochait d'avoir perdu sa raison, c'était \k qu'il devait la retrouver. Il y réussit; mais ce fut, dit-on, par l'effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l'amour, en sait beaucoup plus qu'Aristote.

Ce fabliau, attribué à un chanoine de Rouen, Henri d'Andely, trouvère du xiii" siècle, est tiré d'un conte arabe intitulé : le Vizir sellé et bride. L'idée de substituer Aristote à un vizir vint, suivant J. M. Chénier, de l'autorité môme qu'Aristote avait acquise dans les écoles du moyen âge. Cette idée était assez absurde; mais il faut reconnaître, afin de la justifier un peu, quelle répondait ;i l'esprit du temps, et qu'elle ménageait au trouvère un moyen sûr de rendre plus frappante la moralité (|u'il voulait offrir à ses contemporains. Pouvait-il mieux montrer à quelle extravagance l'amour pousse les vieillards mêmes, que par l'exemple de celui qui était ii leurs yeux la plus haute personnification de la science et de la sagesse?

Du même fabliau dérive l'expression faire le cheval ir Aristole, par laquelle on désigne une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage-touché, ou dans quelque autre jeu semblable, et qui consiste à prendre la posture d'un

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