‹ Cent proverbesChapitre 223 sur 257 · LE DIABLE VIENT QUI SOUFFLE · texte numérisé non relu

LE DIABLE VIENT QUI SOUFFLE

Et SOUS le souflle du diable le feu de Ihonime se communique à la femme , d'autant plus vite que la matière dont on la dit formée est plus inflammable. Les voyez-vous tous deux qui brûlent à l'unisson, s'accrochant des mains l'un à l'autre, afin de se prêter une mutuelle assistance et d'étouffer le feu fatal dans leurs étreintes! Mais, hélas! on se rapprochant, ils ne font que l'irriter, et le diable continue à le souffler de toute sa force. Ne craignez pas pourtant qu'ils soient réduits en cendre :

iS't L'HOMME EST DE FEU, ETC.

Il n'est, à l'époque présente.

Aucun amant, aucune amante Dont l'amour cause le trépas; Ils ont tous un cœur d'amiante Que le feu ne consume pas.

Et puis le diable est obligé d'exercer son métier de souffleur sur tant de millions de couples, qu'il ne peut s'arrêter longtemps sur le même. Encore un moment, et celui sur lequel vous vous apitoyez va sortir de l'incendie, aussi frais que s'il venait de prendre un bain froid.

Ainsi le veut la nature qui, toujours soigneuse d'entretenir la durée par la modération, ne souffre pas que rien de violent soit durable, et ramène de l'excès qui détruit à la retenue qui conserve.

Qu'ils sont nombreux ces incendiés qui ont été rejetés tout à coup de l'enfer de feu dans l'enfer de glace!

AIG-RIT GRANDPATE

Quiconque a été en Autriche sait cjue les auberges de Vienne ne valent pas grand'chose ; encore doit-on supposer qu'elles sont supérieures aux tavernes de cette même ville en l'année du Christ- 1193. A celte époque, et dans un des plus humbles caravansérails qu'eût alors la capitale de l'Autriche, trois voyageurs arrivèrent un jour.

Tous les trois étaient pauvrement vêtus ; mais la noblesse de leur démarche, leur ton bref et résolu, leurs commandements brusques et hautains laissaient soupçonner en eux des hommes accoutumés à l'autorité. L'un d'eux surtout parlait à ses compagnons avec une impérieuse familiarité, dans une langue que ne comprenait point le hofmeisler, déjà inquiet. Voyant toutefois qu'il avait affaire à des soldats fort habitués à se faire comprendre par

gestes, il déploya pour les servir une activité remarquable.

Nonobstant ce bon vouloir forcé, les préparatifs du dîner qu'avaient commandé ses hôtes les effrayèrent quelque peu. L"impéritie culinaire du brave homme se révélait de reste à chacun de ses mouvements, et la propreté fort équivoque de ses mains ajoutait aux anxiétés des voyaiieurs.

« Par le ciel ! sir Foulk. — s'écria celui d'entre eux qui donnait le plus librement son avis, — le drôle c[ue voici, avec ses doigts gras et sa rustique façon d'apprêter cette oie, va me faire prendre en grand respect, non pas la cuisine, mais la Diète allemande. »

Sir Foulk salua d'un grand éclat de rire cette plaisanterie, qui avait une portée politicjue. Se tournant alors vers son autre compagnon :

« Sir Thomas. — reprit le joyeux voyageur, — vous

qui savez l'allemand, ne pourriez-vous donner quelques

conseils à notre hôte? sa volaille ne sera pas mangeable.»

. Sir Thomas s'excusa de son mieux sur son ignorance

profonde en ces matières.

« Par la sainte croix! — reprit alors le compagnon de sir Foulk et de sir Thomas, — je vais donc moi-même lui donner une leçon, et le manant sera bien surpris si jamais il sait cjuelles mains ont touché sa lardoire. »

Sur quoi, sans plus tarder, l'inconnu s'approcha du foyer, repoussa du coude l'inexpérimenté cuisinier, et avec une dextérité remarquable remania son travail incomplet. Sir Foulk, sir Thomas et l'hôte lui-même contemplaient cette scène avec un étonnement qui la rendait encore plus picjuante.

Au plus vif de sa besogne, ce manipulateur impromptu fut dérangé par l'arrivée d'un nouveau témoin. Ce n'était

AIGRIT GRANDPATE. 487

rien moins qu'une Bohémienne errante, une Zingara, de quinze à seize ans au plus. Si jeune qu'elle fût, on voyait à son teint bruni, et surtout à son costume oriental, qu'elle n'avait pas quitté depuis longtemps la région brûlante où les l'ayons du soleil avaient doré son cou, ses épaules et ses mains.

« Au diable l'Egyptienne! — s'écria le maître queux en fonctions, vous voilà tous à la regarder comme une merveille, et ma leçon sera perdue si elle reste. »

11 croyait sans doute que ces dures paroles ne seraient pas entendues de la jeune fille; mais elle s'avança vers lui d'un air moins intimidé qu'on ne l'eût pu croire, et dans la même langue dont il s'était servi :

« Un brave d'Angleterre, — lui dit-elle, — n'empêchera pas sans doute une pauvre fille de gagner sa vie. »

A ces mots, le voyageur parut plus contrarié que jamais.

« Qui es-tu? — demanda-t-il rudement à l'Égyptienne; — d'où es-tu? que nous veux-tu? Va-t'en! »

Ces interpellations furent faites d'une voix terrible et avec un regard qui eût fait pâlir les plus braves. La jeune fille pâlit en effet, mais l'assurance de son regard ne se démentit point; il demeura fixé sur la figure de l'hcjmme brutal cjui la chassait ainsi. On eût dit, ou qu'elle cherchait à le reconnaître, ou qu'en véritable sorcière elle lui jetait le mauvais œil.

(I Je viens, — lui dit-elle, — de la Terre sainte; je viens de Saint-Jean-d'Acre et d'Ascalon, mon hardi soldat ; mais, vous qui parlez, ne fûtes- vous jamais en Palestine?

— Que t'importe? — répondit plus irrité que jamais le voyageur inconnu ; — me crois-tu fttit pour deviser avec

toi OU avec tes pareilles? Hors d'ici, maudite païenne! — ■ Et vous Thomas, ■ — et vous. Foulk, — reprit-il, s'adressant à ses compagnons. — à quoi songez-vous de laisser ici cette mendiante? Jetez-lui quelque argent, et qu'elle parte! ».

L'ordre ainsi donné fut exécuté sur-le-champ; mais la Bohémienne repoussa l'aumône qu'on lui faisait avec tant de dédain, et, sans attendre les violences dont elle était menacée, elle sortit, l'œil fixé sur le discourtois soudard qui l'avait si mal accueillie. .;. i'.

Deux: heures après, tandis que les trois voyageurs savouraient avec un ap[>é(it remarquable le dîner préparé par l'un d'eux, cinquante hallebardiers vinrent investir l'auberge où ils tenaient table. Le secrétaire du duc d'Autriche et un capitaine des gardes avaient pris le commandement de cette escouade. Quand ils entrèrent dans la salle, les trois convives, par un seul et même mouvement, se levèrent pour saisir leurs armes accrochées à la muraille ; mais le secrétaire, ôtant sa barette et s'inclinant avec un respect profond :

« Sire, dit-il, — vous êtes reconnu. Messeigneurs, ne tentez point une défense inutile; nos ordres sont précis. Morts ou vifs, le duc mon maître vous veut avoir. »

Un coup d'œil aux fenêtres convainquit en elTet les voyageurs que toute résistance serait superflue. Sir Foulk d'Oyley, sir Thomas Multon et Richard Cœur-de-Lion rendirent en frémissant leurs épées.

En sortant de l'auberge ils virent, derrière la triple rangée de soldats qui allait les envelopper, la petite Egyptienne aux yeux méchants, dont leur capture était l'on-

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