‹ Cent proverbesChapitre 25 sur 257 · POUR AVOIR LES POUSSINS · texte numérisé non relu

POUR AVOIR LES POUSSINS

31ademoiselle Euphrosine monta vers la brune dans la chambre qu'elle occupait an faîte d'une maison de la rue des Cinq-Diamants, tenant à la main un boisseau de charbon enveloppé dans un numéro de la Gazelle des Tribunaux. et bien déterminée à en finir.

— Que fais-je dans la vie? dit-elle d'une voix sombre ; où vais-je? que suis-je? d'oii sors-je, et à (jui plais-je?...

Elle ne put continuer ces harmonieuses exclamations.

et alla ouvrir un tiroir où se trouvait un paquet de lettre» qu'elle déploya d'une main égarée par le désespoir. Elle tomba sur les passages les plus échevelés : ^

« 0 mon hange! ô ma perle! sait-lu bien que ma destinée est antièremcnt confondue dedans la tienne? Oui, jeune fille, tu est mon incendit, mon Vésuve! Grasse à toi, liange d'essieu, mon exislance est enivrante, haromatique comme l'Araljie; il me semble que tout est autour de moi vanille, amande douce, crème de rose, Portugal...

(( Zéphyrin, artiste en cheveux. »

Euphrosine aussi était artiste, — artiste en corsets.

— Et il me trahit! ajouta-t-elle, et pour qui?... Pour une personne qui pesait cent soixante-dix-neuf livres sept onces et neuf gros à la dernière fête de Saint-Cloud... Ah! le...

Elle n'acheva pas.

Elle ferma le tiroir auK lettres, Loucha liermétiquement la fenle de sa porte et sa fenêtre à tabatière, renversa la braise sur un fourneau, et quand tout fut prêt... elle prit son accordéon, et se mit ;i entonner léchant du cygne, en jouant dans les cordes lugubres de linstrument. dans l'octave du canard.

L'accordéon se tut, et l'instrumentiste se décida à vivre encore une nuit; mais c'était la dernière, oh! oui, la dernière, à moins pourtant que...

Elle souffla sa chandelle et s'endormit.

Le lendemain, elle descendit à la boutique à l'heure ordinaire; mais elle eut beau regarder dans la rue, cherchant à apercevoir Zéphyrin, elle n'aperçut rien, et la pudeur ne lui permit pas de rester plus longtemps sur le seuil de la porte. •

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Vers les dix heures du matin, on vit paraître dans la boutique celle qu'Euphrosine appelait sa rivale, la radieuse madame Rosalba Louchard, jeune veuve âgée de neuf lustres et très-rigide dans ses principes.

Quelques mois auparavant, il ne s'en était pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu que madame Louchard ne congédiât sa première ouvrière, mademoiselle Euphrosine, qui attirait dans le magasin un petit garçon coillèur du voisinage, nommé Zéphyrin, qu'elle avait surpris un jour devant le comptoir, gesticulant et faisant à mademoiselle Euphrosine une déclaration d'amour, tirée des profondeurs de sa poitrine d'homme, comme à l'Ambigu.

Cependant, depuis quelque temps, madame Louchard trouvait Zéphyrin plus posé et susceptible d'apprécier une personne d'éducation, quels que fussent sou âge et son poids. Le bruit courait même dans le quartier que madame Louchard songeait à se remarier ; Zéphyrin n'avait rien, il est vrai; mais la maîtresse corsetière avait, disait-on, du foin dans ses socles; et pourquoi l'amour sans capitaux ne s'unirait-il point à l'embonpoint inscrit à la caisse d'épargne ?

— Zéphyrin n'est pas encore venu? dit madame Louchard en caressant les mèches de son tour.

— Non, il n'est pas venu, murmura Euphrosine entre ises dents, vieille...

Elle n'acheva pas.

Au même instant, une apparition, sentant Ihuile de Macassar, traversa la ])outique comme un éclair: c'était Zéphyrin. Il s'élança d'un bond dans l'arrière-boutique, où l'attendait madame Louchard, et là il se mit à la coiffer, ou plutôt à coiffer son tour, comme on ne coifTe plus que dans la rue des Cinq-Diamants : c'était à la fois vaporeux

et monumental. Madame Louchard parut rajeunie d'au moins cinq semaines : son tour, c'était sa vie.

Zéphyrin retraversa la boutique comme l'éclair, sans même jeter un mot. une oeillade au comptoir. Et cependant Euphrosine était là!... Elle est là, ton Euphrosine, ingrat coiiïeur!

— Ah ! c'est trop fort ! dit Euphrosine en elle-même ; ne pas daigner me gratifier du simple coup d'œil que se doivent au moins les personnes bien élevées !

Elle regretta de n'en avoir pas fini la veille. Mais qu'importe! le charbon est tout prêt; et, pour ne plus souffrir, pour se venger d'un être atroce, que faut-il?... Un moment de résolution et une allumette chimique.

]\Iadame Louchard et son tour sortirent pour aller faire des visites. Alors Euphrosine n'hésite plus, elle prend un prétexte pour monter à sa mansarde; mais, au moment 011 elle va quitter le comptoir pour accomplir son fatal dessein, l'Amour paraît dans la boutique.

Oui, l'Amour lui-même, représenté par Zéphyrin, qui tient sur ses deux poings deux perruques de débardeur qu'il va porter dans le voisinage pour un bal masqué du soir.

Il se place devant Euphrosine; il s'écrie en agitant ses deux perruques :

— Oh! mais quoi!... Qui?... Toi?... De moi?... Pour elle?... Non!... Ciel !... Terre!... Mort!... Enfer!!!

■ — Ah ! je te comprends, s'écrie Euphrosine ; mais explique-toi.

— Non; vois-tu, ajoute Zéphyrin toujours avec ses deux perruques à la main, dans les veines de ce bras-là bouillonne du sang d'artiste... Qui, moi, je végéterais! J'emploierais éternellement mon existence d'homme à crê-

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per et à poudrer des crinières!... Pilië!... J'aime l'art en ijrand, il me faut la carrière du ténor... J'ai ViiL- oui, !'«/...

Oh! Malhildo, idol...

Une sonnette se fait entendre à l'extrémité de la rue.

— On y va! s'écrie le coiiïeui'de l'avenir.

— Arrête, oh ! arrête, dit Euplirosine ; plus tju'un mot...

Mais Zéphyrin ne l'entend {)lus; il est déjà dans la rue, il lève eu l'air ses deux perruques, et les secoue tl'un mouvement frénétique en criant : « Ilourrah ! »

— Il m'aime encore ! se dit Euplirosine ; mais comment accorder ces preuves d'amour avec ce qu'il est pour madame Loucliard?... Zéphyrin, Zéphyrin, mangeriez-vous à deux râteliers? "^

Cependant, malgré cette idée, la journée fut meilleure pour Euphi'osine qu'elle n'aurait cru. Mais que devint-elle, et quelle nouvelle secousse, lorsque madame Louchard. rentrant vers quatre heures, dit en traversant la boutique:

— Je vais ce soir aux Folies-Dramatiques avec Zéphyrin !

A ces mots, le corset c^u'Euphrosine achevait lui tomba des mains. Ses yeux se fermèrent; elle fut sur le point de s'évanouir; mais elle pensa que ce sérail assurer le triomphe de sa rivale, et parvint à reprench'e son sangiVoid et son corset. . - , . -

A six heures précises, un fiacre s'arrêta devant la l)Outique; c'était encore l'Amour; mais cette fois, l'Amour régulier, mais correct; plus de perruques de débardeur, de la distinction, de la tenue, gants serin à 29.

Zéphyrin s'approcha familièrement de madame Lou-

i;4 IL FAUT AMADOUER LA POULU

chard, et, après avoir retouché sa coiffure, lui adressa quelques paroles ;i l'oreille. Celle-ci sourit agréablement, et dit, en se tournant vers la cantonade :

— Mesdemoiselles, c'est demain dimanche; 31. Zéphyrin veut bien vous inviter à une promenade à Romainville... 11 y aura des ânes...

11 faudrait connaître la langue musicale de M. Sudre pour rendre l'accent d'amertume et de raillerie avec lequel cette phrase fut prononcée. Euphrosine ne répondit pas; elle avait pris son parti : tout cela était évidemment trop mesquin.

— Xon, non, s'écria-t-elle dès que le fiacre se fut éloigné, ce n'est plus la mort cachée, ignorée, qu'il me faut; c'est la mort en plein vent, à la campagne, ii la face du ciel, sous les propres yeux, monstre!... Demain il y aura des ânes, dis-tu, à Fiomainville; eh bien, je choisirai l"animal le plus fougueux, le plus sauvage, et Je veux qu'il m'entraîne n'importe où... J'irai finir ma vie dans le fond de quel([ue ])récipice... comme Mazeila...

La journée du lendemain fut pour la sensible Euphrosine une série de chagrins et de vexations. Elle eut le plus mauvais âne de la société , un de ces ânes sans amourpropre, que ni la persuasion ni les épingles ne peuvent faire marcher.

jMadame Loucliard triomphait au contraire; Zéphyrin n'avait d'altenlions et de cajoleries que pour elle. 11 s'était fait son premier écuyer. 3Iadame Loucliard était montée sur un àne d'un tempérament extraordinaire, qui vultigeait, galopait, caracolait à volonté; un volcan, un amour d'àne.

A l'heure du diner. on revint par la grande allée de la forêt ; tous les ânes, éleclrisés par leur écurie, allaient

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comme le vent. IMadame Loucliard était en tète, fendant les airs, éclievelée, délirante; Zépliyrin lui-même avait peine à la suivre. On ci'iait : « Vive madame Louchard ! » quand t(jut à coup son àne lait un chassé -croisé, la selle tourne, et voilà la perle tles amazones qui tombe ii la renverse sur le gazon.

On la crut blessée ; mais elle n'était qu'émue.

Dès qu'elle fut remise sur ses jambes, son premier mouvement fut de s'écrier d'un ton désespéré : — Et mon tour ! mon tour !

— Preuve qu'elle pense toujours à Zéphyrin , se dit Euphrosine.

Le tour étnit resté sous l'àne, qui se roulait sur le gazon.

On transporta madame Loucliard ;i l'auberge du Tourne- Bride. Zépliyrin. qui voyait que son plus grand chagrin elait de se sentir décoiffée, était déjii en fonctions, les manches retroussées, les pincettes en main. Toutes les jeunes tilles étaient occupées à rendre la forme humaine au chapeau de madame Louchard.

— Ne craignez rien, dit Zéphyrin ;i l'infortunée corsetiî're, tout sera bientôt reparé, oh ! ma poule...

— Sa poule ! s'écrie Euphro?.ine sur le point d'éclater. Zéphyrin lui marche violennnent sur l'orteil :

— Aidez-moi donc au moins, lui dit-il en affectant de la brusquer, vous qui êtes lii ii me regarder les bras croisés... Tenez-moi cela...

En même temps il lui met dans la main un papier en forme de triangle, sur le(|uel elle jetle machinalement les yeuK.

0 surprise! ô joie! qui leùt pensé? 0 sublime adresse d'une àme sensible , qui ne s'arrête devant aucune espèce de désaiirément, d'abnégation ni de ficelle !

Euphrosine , transportée tout à coup du dernier paroxysme de la désolation au faîte de l'enchantement, a lu sur le papier triangulaire, destiné à former la plus belle papillote du tour de madame Louchard . ce proverbe , ce proverbe du bonheur qui la rend à la vie en lui expliquant de point en point la conduite du coilfeur :

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