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PARIS

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Discours prononcé, au Panthéon, le 26 février 1902, à la Cérémonie du Centenaire de VICTOR HUGO, par M. Gabriel Hanotaux, membre de l'Académie française.

IL est bon, il est juste que la Patrie commémore avec solennité les événements ou les services qui l'ont rendue

plus puissante, plus noble ou plus glorieuse. Il est bon, il est juste que la piété des générations successives entretienne, par un culte public, la mémoire des grandes actions ou des vies illustres qui seront, pour l'avenir, des modèles ou des exemples.

Il y a douze ans, sous ces mêmes voûtes du Panthéon, le xixc siècle finissant célébrait le centenaire de la Révolution française. Aujourd'hui, le xxe siècle, à son aurore, fête le centenaire dun poète.

En célébrant cet autre centenaire, la France honore les Belles-Lettres. Les Belles-Lettres illustrent la France. Quatre grands siècles lui ont valu une autorité sans seconde dans le domaine de la pensée et quand elle rend un hommage universel à un des hommes qui ont le plus ajouté à ce patrimoine, quand elle consacre cette gloire, en énumérant les

services et les œuvres du génie, elle relie, par un acte de haute sagesse, le passé qu'elle loue à l'avenir qu'elle suscite.

L'œuvre de Victor Hugo est en relation si étroite avec l'histoire de son temps, qu'il faut suivre simultanément le progrès parallèle d'une époque et dune existence.

Quand le siècle commença et que le poète naquit, les mères qui avaient vingt ans gardaient dans la mémoire l'angoisse des années si courtes et si pleines que l'histoire nomme d'un seul mot, si grand, la Révolution. Un monde qui s'effondre, un trône qui s'écroule, une dynastie qui succombe, des gloires inouïes, des discordes affreuses, des dates heureuses ou funestes, 14 juillet, 4 août, journées de septembre, 10 août, thermidor, fructidor, vendémiaire, brumaire, — comme si

l'ancien calendrier n'eût pas suffi à énumérer tant de journées fameuses, — de 1790 à 1795, cinq années, et la Révolution est faite; cinq années encore et, dans le consul, l'Empereur apparaît.

Après la France, l'Europe est un champ de bataille. Les femmes et les enfants assistent, les yeux grands ouverts et le cœur en alarme, à des passages immenses d'hommes avançant et reculant en masse, flux et reflux ballottés en lames énormes, entre des rivages inconnus, par une force obscure, pour des raisons qu'on ne comprend pas.

Les spectacles étaient magnifiques.

Sur la place du Carrousel, au-dessus des shakos balançant au vent leurs plumets rouges, et parmi les poitrines des cavaliers chamarrés de brandebourgs d'or, l'Empereur très simple en habit vert, sur son cheval blanc. Le Pape à Notre-Dame; dans les théâtres, des par-

terres de rois. Joséphine succédant à Marie-Antoinette et Marie-Louise à Joséphine. L'œil s'épuisait à regarder, la mémoire à retenir. Mais les spectacles effaçaient les spectacles. Paris, décorateur sublime, ne prépara jamais de fêtes plus belles.

Comme si ce qui se passait en France ne suffisait pas, on emportait, parfois, les familles au loin, pour voir d'autres merveilles encore. A dix ans, Victor Hugo avait fait le voyage d'Italie et le voyage d'Espagne. Son premier langage avait été le dialecte de l'île d'Elbe; à Madrid, dans les galeries de l'hôtel Masserano, sa vision obstinée avait contemplé les portraits des ancêtres étrangers en qui revivaient les siècles écoulés.

Il avait ressenti, dans la péninsule, je ne sais quelles émotions intimes éveillant en lui une âme sœur de lame espagnole.

Mais la face des choses change encore. La mère, ramassant autour d'elle sa couvée, vient se blottir aux Feuillantines, et ce sont d'autres angoisses.

C'est l'invasion, la fin de l'Empire, le retour des Bourbons, la rentrée des hommes qui ont survécu et, après une dernière et effrayante secousse, un silence universel.

La paix règne. Parmi ce calme soudain, une autre agitation grandit. Le tumulte est, maintenant, dans l'esprit de ces jeunes hommes qui seront des hommes demain. Des spectacles sans pareils, des émotions sans précédent, une curiosité et une inquiétude universelles, tels étaient les mouvements qui, dès l'enfance, avaient agité ces jeunes âmes. Les meilleures d'entre elles s'ébranlent et on les entend vibrer d'elles-mêmes et essayer les préludes hésitants d'une harmonie nouvelle.

C'est un murmure d'abord, une plainte douce et incertaine, des soupirs, des élans, les modulations ingénues d'une aspiration juvénile et qui se cherche encore. La muse d'André Chénier avait égrené, avant de mourir si jeune, les premiers chants; Alfred de Vigny cherche dans le ciel la voie mystérieuse que doit suivre Eloa; déjà Lamartine a gémi.

Mais, il faut d'autres accents. Le siècle est né pour le combat. Si les mères ont pleuré, les hommes ont agi. Les pères qui ont tenu ces enfants sur leurs genoux n'étaient pas des rêveurs. Nous avons connu les derniers survivants de cette illustre génération. Silencieux, attentifs, n'ayant pas de temps à perdre, réveillés au tambour, debout à l'aube, sanglés, bottés, toujours exacts et toujours prêts, ils exerçaient, autour d'eux, cette sévérité qu'ils s'imposaienr à eux-mêmes. Ils avaient le souci du ponctuel et du parlait.

Or, voilà que cette double origine et cette double leçon se rencontrent autour d'une tête unique. Laissons le poète parler lui-même : « Toute son enfance n'a été qu'une longue rêverie mêlée d'études exactes... Il n'y a, d'ailleurs, aucune incompatibilité entre l'exact et le poétique. Le nombre est dans l'Art comme dans la Science. »

Il sera, donc, l'élève de tels maîtres; il prendra aussi le goût de l'achevé ; il aura horreur de l'à-peu-près; il saura le métier à fond et il le perfectionnera sans cesse ; il ne laissera rien au hasard de ce qu'on peut lui enlever. Sa parole, puisque c'est son arme, s'appliquera sur la pensée, ajustée comme une armure.

Le nombre combinera, pour lui, le rythme des strophes comme celui d'un calcul. Son génie enfin, riche, somptueux et précis, inscrira l'harmonieuse mathématique du vers dans la triple

poésie de la vision, du sentiment et de l'action.

Alors, se déroule, pendant toute une vie, l'étonnant entrelacement d'une époque et d'une œuvre. Les spectacles ont un témoin ; les clameurs ont un écho ; les tragédies ont un confident. Les événements passent devant un œil qui les voit, les passions s'enflamment devant une attention qui les observe, les idées naissent devant un verbe qui les saisit. Et le chant commence, comme une puissante mélopée qui accompagne, de son développement continu, l'évolution du siècle. Qu'importent les changements, les transformations, les contradictions même ! Est-ce qu'une même journée, depuis le jaillissement de l'astre dans l'aube grise jusqu'à sa chute sur l'horizon ensanglanté, n'essaye pas, d'heure en heure, au ciel, toutes les nuances,

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tous les jeux et toutes les dégradations de la lumière, enfermant, dans une course si prompte, le contraste sublime du jour et de la nuit ?

Ces contrastes, dont la nature et la vie sont pleines, s'imposent à des âmes que les catastrophes antérieures ont préparées. Le Romantisme, qui n'est, d'abord, que le sentiment du pittoresque dans la nature, prétendait devenir la Révolution des Lettres. Les jeunes imaginations, rebutées par l'étroite discipline où s'exagérait la sobriété classique, attendaient des formules plus hardies et plus souples. Victor Hugo les apporte : il fallut, à un homme encore adolescent, une singulière autorité pour les imposer à cette jeunesse ardente, pour rallier des esprits si divers et pour faire, de son tempérament littéraire, la doctrine dune École.

Le rapprochement du grandiose et du

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vulgaire, le goût de l'étrange et de l'exotique, le choc des passions inconnues, un style savamment ouvragé, la sonorité du rythme et une sorte de matérialisation brillante de la poésie, ce sont les traits particuliers du génie de Victor Hugo, — et c'est, en somme, ce qu'on a appelé le Romantisme.

L'éclatant début des Odes et Ballades et des Orientales bouscule toutes les résistances. Jamais le lyrisme n'eut, dans la langue française, tant de noblesse, de richesse, d'éclat.

Cependant le siècle marche : sa jeunesse s'achève; l'heure du trouble et de l'inquiétude approche. Le cœur ressent les émotions intimes qui ébranlent les forces vitales, au moment même où s'affirme la maturité. C'est alors que le poète, en pleine force, en pleine fécondité, entreprend, selon ses propres paroles, « cette profonde peinture du Moi

qui est, peut-être, l'œuvre la plus large, la plus généreuse, la plus universelle que le poète puisse faire ». Sa vision s'est transformée. Hier encore, il regardait; maintenant, il « contemple ». Les Ombres le disputent aux Rayons. Le crépuscule commence, et c'est déjà sur des ruines que coulent les larmes d'Olympio.

L'émotion grandit. La parole ne suffit plus; le rythme, trop tendu, éclate et se brise. Il faut, maintenant, le mouvement, le spectacle, l'action : c'est le drame. La tragédie, échevelée, se traîne sur la scène, les mains suppliantes, en proie à la fatalité des passions modernes. Triboulet et Ruy Blas rient de leur rire amer.

Marion Delorme, vous aimez! Lucrèce Borgia, vous haïssez! Dona Sol, vous pleurez! Pour la scène française, c'est un renouveau magnifique. Le lyrisme exalte le drame que les foules emplissent de

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leur geste plus large, et la volonté puissante du maître enferme, dans la courte mesure des trois actes, les quatre générations épiques des Burgraves.

Le drame, c'est déjà l'histoire. L'histoire s'empare décidément du puissant esprit. Elle animait Notre-Dame de Paris. Elle dicte les premières notes des Choses vues. Mais, surtout, elle soutient, de sa forte réalité, toute l'œuvre des Misérables. Voilà bien l'épopée du xixe siècle! C'est ici que l'époque et l'homme se sont mesurés. Cosette et Jean Valjean, les cuirassiers de Napoléon et les insurgés de la rue Transnonain, les hardiesses du rêve et les minuties de l'existence familière, tous les héroïsmes, toutes les noblesses, toutes les candeurs, toutes les miséricordes se sont réunies en cette fresque colossale et l'ont animée d'une vie si intense et d'une émotion si poignante qu'elles imposeront, sans doute,

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à l'avenir, comme la représentation dune époque, cette vérité supérieure et hardie qui est celle de la Fiction.

Le poète, comme le siècle, a trop aimé Napoléon. L'heure est venue des tragiques réveils. Une satire épique jette aux quatre vents la plainte de l'âme irritée. Mais, bientôt, même au fond de l'exil, le calme renaît et, alors, ramassant toutes les grandeurs éparses jusquelà dans son œuvre, visions, émotions, drame, épopée, histoire, le génie apaisé aborde la légende. Ruth s'endort dans la nuit pleine d'étoiles ; Aymerillot réjouit le cœur du vieil Empereur à la barbe fleurie; le petit Roi de Galice galope à travers les Espagnes ; le régiment des Hallebardiers passe ; la Rose de l'Infante s'effeuille; les grandes batailles et les grandes révolutions embouchent la trompette ; la course du poète se poursuit jusque dans le ciel; il assiste à la nais-

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sance des choses; il entend le ricanement profond du satyre derrière la nature en émoi ; il accompagne les astres qui poursuivent dans la nuit le voyage innombrable, et, ne laissant plus au rêve lui-même d'autre règle que la rigueur de l'expression, il jette à travers l'espace sans borne, sans forme et sans obstacles, la chute énorme de Satan.

Parmi tant et de si glorieux services que Victor Hugo rend à la France il n'en est pas de plus grands peut-être que ceux qu'il a rendus à la langue.

L'invention, en matière de langue, n'appartient pas à un homme, elle est toute au peuple. Mais, par un prodige de résurrection verbale sans précédent, il revit, pour ainsi dire, tout ce quune race, durant quinze siècles, a ressenti et exprimé, tout ce qu'elle a déposé en notes éparses dans son vocabulaire; il éprouve

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toute la fraîcheur de l'impression native qui a fait éclater le mot sur les lèvres qui Font, d'abord, prononcé; il retrouve ainsi, dans la langue elle-même, les richesses inépuisables dont il va l'enrichir pour toujours. Il fait, à lui seul, un travail inverse de celui des siècles antérieurs. Ceux-ci ont été sans cesse en épurant, en condensant, en affinant :

dans la langue comme dans l'histoire, ils ont tout sacrifié à l'unité, à la simplicité.

Mais, lui, l'unité une fois faite, d'un coup de bras prodigieux, remonte le courant jusqu'à sa source; il élargit, il développe, il multiplie, comprenant que les temps sont venus où la civilisation, la science, l'humanité exigent de la langue française plus d'abondance, plus de profondeur et plus de mouvement. C'est là qu'il fait sa Révolution. Alors même que, par un cataclysme inouï, son œuvre

périrait tout entière, l'action qu'il a exercée sur la langue durerait autant que la langue elle-même.

Il voulait que le poète fût non seulement un aède, mais un sage, non seulement un guide, mais un prophète. Il voulait, surtout, qu'il fût un homme. Or, comme un poème et une légende bien rares dans nos siècles sans voile et sans recul, il nous a laissé sa vie. Chateaubriand l'appelait « l'enfant sublime » : l'amour, la douleur, l'exil, le contre-coup des grandeurs et des malheurs de la patrie ont sculpté les traits marmoréens du vieillard épique.

Le Titan fut cloué au rocher : de la grève, il jetait, à l'Océan, sa plainte et le monde entier en retentissait. Par contre, toutes les misères du monde avaient un écho sur cette île que son

nom a illustrée. Il arrachait les têtes a

l'échafaud; il travaillait à la délivrance des peuples; il disait aux enfants des paroles douces. Si cruellement frappé, il était l'apôtre infatigable de l'indulgence et du pardon. Mais la fatalité ne lui pardonne pas. Le malheur de la patrie couronne tous ses autres malheurs : la France se rouvre devant le poète, afin qu'il aille s'enfermer dans Paris assiégé, et, en un sanglot suprême, il chante « l'Année terrible ».

Le siècle s'avançait vers sa fin, cherchant, à travers les ruines, la route de ses nouveaux devoirs. Il mettait sur la tête auguste du vieillard une couronne de sérénité. Paris entourait le proscrit d'un accueil où je ne sais quel enthousiasme contenu se mêlait au respect. A l'Académie, au Sénat, les rangs s'ouvraient sur son passage. La jeunesse lui faisait cortège. Sa longue et forte vieil-

lesse paraissait une seconde maturité, aussi féconde, mais plus douce. Jamais une plus belle journée n'eut un plus noble crépuscule.

Il mourut. Un frisson, une rumeur immenses coururent, de proche en proche, dans la ville, dans le pays et dans le monde tout entier. L'univers se leva, tendant vers lui des palmes. L'Arc de Triomphe se revêtit d'un voile noir. Les poètes veillèrent son corps couché sous le portique. Les cuirassiers tenaient des torches allumées.

Et, quand le jour des funérailles se leva, quand, derrière le corbillard des pauvres, une foule telle qu'il l'eût aimée, se fut rangée et que la ville entière se fut remplie d'un tumulte où le deuil de la mort se confondait avec la joie de l'Immortalité, alors, lui, tumultueux encore et déjà légendaire, il traversa Paris à la tête du cortège prodigieux qui rejoignait

la colline de Napoléon à la colline de Clovis, et il fit rouvrir devant lui les portes du Panthéon, pour y ramener la Gloire !

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