MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
MonsiEuUr,
Après tous les hommages que vous venez de recevoir, permettez qu’à son tour le représentant de l’État vous apporte son tribut d’admiration et de reconnaissance. Votre gloire, que l'étranger saluait tout à l’heure avec une cordialité dont nous lui sommes profondément reconnaissants, votre gloire n’est pas à vous seul. Elle est à la France qui s'incline aujourd’hui tout entière devant vous sans distinction d'opinions ni de partis; car c’est le privilège légitime d’une existence comme la vôtre de n’avoir pas de détracteurs et d’unir au contraire les contemporains eux-mêmes dans un sentiment de respect unanime.
Je dois aux fonctions que j’exerce d'être ici l'interprète de cet heureux accord.
Quelle que soit en effet la diversité des services que vous avez rendus à l'industrie, à l’art, à l’agriculture, le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts avait plus que tout autre Le droit de vous revendiquer. Vous lui appartenez à tant de titres, par le professorat dans nos lycées et à l'École Polytechnique, par le Collège de France, par les Gobelins et par le Muséum!
Mais le Muséum est votre vraie maison. Vous y êtes entré il y a trois quarts de siècle, pour y continuer la tradition de tant de savants de tous ordres qui l’ont illustré, et vous en avez fait le foyer de vos infatigables recherches, de ces inventions et de ces travaux dont on vient de rappeler l’innombrable nomenclature. C’est ici qu’à travers les événements et les révolutions, et jusqu’au milieu des calamités de la guerre étrangère et de la guerre civile, vous avez poursuivi avec la sérénité d'un sage et la fermeté d’un patriote votre œuvre de paix et de civilisation. C’est ici que votre nom doit être conservé et qu'il convenait d'élever la statue où le maître habile qu’inspire aussi son affection pour vous a su si heureusement faire revivre votre image.
Vous nous appartenez encore, Monsieur, par un autre titre dont votre
modestie se pare’ et que vous donne avec'orgueil la jeunesse de nos écoles, celui de doyen des étudiants de France. Votre vie, qui dépasse de si loin les: limites ordinaires, a été tout entière remplie par le travail. Vous avez aimé le travail pour lui-même, d’un amour consciencieux et désintéressé, et, par un juste retour, il, yous a donné toutes les satisfactions qui sont en lui, la santé, la paix de l’âme, l'honneur, la joie des grandes découvertes.
Comme vous le disait, il y a quatorze ans, à l’Académie des Sciences, votre Confrère M. Dumas, « c’est le seul emploi de votre temps qui ne vous ait jamais fatigué ». Depuis, vous ne vous êtes pas reposé. Les années qui respectent votre vigueur vous ont aussi laissé toute votre ardeur à l'étude, et c'est encore au travail que nous vous arrachons aujourd’hui pour fêter votre centenaire. Quel plus bel exemple et plus encourageant pouviez-vous donner à toutes ces jeunes générations qui passent les unes après les autres et vous trouvent toujours fidèle à votre tâche!
Heureux ceux qui attéignent un grand âge quand le temps qui s'écoule et les trésors d’éxpériencé et de lumières qu’il leur permet d’amasser servent au progrès de l'humanité! Heureux Surtout s'ils peuvent, de leur vivant, trouver dans les manifestations de la reconnaissance publique la seule récompense digne de leur ambition!
Il est donné à peu d'hommes, en ce monde, d'assister comme vous, Monsieur, aux honneurs qu'ils ont mérités. Au siècle dernier, Voltaire, en qui s'était incarné l’ésprit français, eut son jour de triomphe où toutes les classes de la nation rivalisérent d'enthousiasme. Vous avez le vôtre aujourd’hui qui né lui cède en rien. Notre démocratie n’est pas moins juste envers ses grands hommes, On l'a vu quand, dans ces dernières années, elle acclamait Victor Hugo revenu de l'exil. Elle en donne une nouvelle preuve en ce jour.
Le siècle où vous àvéz vécu, on l’a dit avec raison, appartient surtout à la Science. Quelque place que doivent occuper dans l’histoire les évêénements considérables qu'il aura traversés, ce qui lui donnera son véritable caractère, c'est l’essor tout nouveau de la recherche scientifique poursuivant dans l'étude de la nature les moyens d’étendre le domaine et la puissance de l’homme. |
Parmi les diverses branches de la Science, celle à laquelle vous vous êtes voué, là Chimie, est assurément une des plus actives et des plus fécondes, pourquoi ne dirais-je pas en même temps une de celles qui doivent le plus au génie français? Combien de noms illustres je pourrais évoquer pour faire cortège au vôtre, parmi les savants qui se sont arrêtés avant
vous en chemin, comme parmi ceux qui suivent maintenant vos traces! Grâce à eux, grâce à vous, Monsieur, la France marche au premier rang des nations que la Science moderne guide vers l’avenir; et c’est pourquoi la fête que nous célébrons est une fête vraiment patriotique et nationale.
Que les jeunes gens qui nous entourent gravent dans leur mémoire, avec vos traits vénérables, le souvenir de ce jour glorieux ! Que votre noble vie leur soit un enseignement et qu’inspirés par votre exemple ils prennent ici l'engagement de travailler à leur tour sans relâche pour honorer la patrie française, pour conserver et agrandir encore l'héritage que vous leur laisserez!
GAUTHIER-VILLARS, IMPRIMEUR-LIBRAIRE DES COMPTES RENDUS DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES. 12312 Paris. — Quai des Augustins, 55.
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