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DU DILETTANTISME II

regardaient avec une admiration égale l'entrée des Croisés à Constantinople de Delacroix et les bouvières d'opérettes costumées par le Grévin de cabaret, par le Siraudin de banlieue, qu'était M. Lepage. Les rengaines sévissaient : « On admire le beau où qu'il se trouve. Parce que Delacroix fut un grand peintre, est-ce une raison pour que M. Bastien n'en soît pas un autre ? » Et personne, non, personne ne tressaillait devant cette ridicule familiarité d'un office et d'un salon, devant cet incroyable coudoiement dun laquais et d'un maître !

Mais ces gens-là sont des inconscients. Froidement, ils se promenaient, jaugeant l'œuvre des deux peintres à laquelle ils adjoindront certainement, dans leurs besoins d'éloges, celles de Lobrichonne et d'Adrienne Marie, alors que la mort arrêtera enfin le flux des sentimentales vignettes dont ces industrieuses personnes nous inondent !

Lâcheté, ce mot s'applique à la critique d'art. De même que le critique littéraire qui en fait métier, le critique d'art est généralement un homme de lettres qui n'a pu produire de son propre crû une véritable œuvre. Parmi eux, quelques-

tins ont la vacuité de cervelle des gens du monde qu'ils envient et singent; leurs opinions sont dès lors connues. Mais, il en est d'autres, plus ouverts, plus rusés, qui professent, sous le nom de dilettantisme, la nécessité de ne pas se lier, le besoin de ne rien affirmer, la lâcheté, pour tout dire, de la pensée et l'hypocrisie de la forme.

Pour les critiques, c'est un terrain de rapport ■que ce fluctueux terrain sur lequel ils se meuvent. Vanter ou dénigrer les artistes morts; éviter de se compromettre, en parlant de ceux qui vivent; encenser en de sportulaires phrases les vaches à lait académiques des vieux prix; baladiner avec <ies thèses soumises et des idées encarte; débiter, ■sous prétexte d'analyse, les lieux communs les plus fétides, dans une langue limoneuse, simulant sous l'obscurité des incidentes la profondeur ; tel est le truc. Le critique hésitant et satisfait, amorti et veule, qui manie cette pratique, €St aussitôt réputé homme de goût, homme bien élevé, cotnpréhensif et charmant, délicat et fin — ah ! surtt)ut, délicat et fin! C'est pour lui tout honneur et profit et j'imagine du reste que c'est ià tout ce qu'il cherche.

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Non, la vérité c'est qu'on ne peut comprendre l'art et l'aimer vraiment si l'on est un éclectique, un dilettante. L'on ne peut sincèrement s'exwsier devant Delacroix si l'on admire M. Bastien Lepage; l'on n'aime pas M. Gustave Moreau si l'on admet M. Bonnat, et M. Degas si l'on tolère M. Gervex.

Heureusement que ce profitable état de dilettante a un revers; fatalement, dans ces excès de pusillanimité, dans ces débauches de prudence,. la langue se débilite, coule, revient au style morne et plombé des Instituts, se liquéfie dans le verbe humide de M. Renan ; car l'on n'a pas de talent si l'on n'aime avec passion ou si l'on ne hait de même ; l'enthousiasme et le mépris sont indispensables pour créer une œuvre ; le talent est aux sincères et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches.

Et combien y en a-t-il maintenant de peintres et qui peinent et qui ragent et qui souffrent sur leurs œuvres ?

Un autre rapprochement curieux à noter en-

core. Une tentalive de concubinage essayée, cette [ois, p.ir de jeunes écrivains dont la bonne foi ae saurait être mise en doute.

L'accolement « dans le raffiné » des noms de M. Puvis de Chavanne et de M. Moreau.

M. Puvis de Chavanne est un habitué des omnibus de l'art, car, chaque année, il ne manque point de s'installer en bien mauvaise compagnie, sur les cymaises. Comparé à ses voisins de banquettes, aux Boulanger, aux Cabanel, aux Gérome, aux Tony-Robert Fleury et aux Henner, ces fidèles intendants préposés à la garde des anciennes formules, ces vigilants conservateurs du musée de la clicherie humaine, il apparaît comme un peintre extraordinaire, presque comme un foudre. Sa fresque de Sainte- Geneviève détonne, en etfet, dans ce Panthéon oii s'entassent des peintures qui ont une aimable couleur d'enseignes pourléchées par des vitriers probes; elle est, au moins honorable, et celles qui couvrent les murailles du Musée d'Amiens valent aussi qu'on les cite. J'ajoute que lorsqu'il daigne ne pas dérouler dans les salons officiels des voiles de trois- mâts, parfois il plaît.

Tel son « pauvre pêcheur, » telle surtout sa

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petite toile « l'automne » ainsi figurée : une femme debout dans un bois cueille des grappes de raisins et les dépose dans une corbeille que lui tend une autre femme; une troisième, assise, sourit et les regarde. Dans la maladive pâleur de ce tableau, une robe déroulait un lilas d'un ton charmant et une association de veris laiteux de feuilles et de blancheurs florales de chairs caressait l'œil irrité par les criardes mesquineries des œuvres qui l'entouraient.

Ces femmes, avec leurs poses élancées et leurs yeux bleus de poupées étonnées, paraissaient si bizarres, si vagues, au milieu de ce troupeau de femelles échappées des ateliers de ses confrères et réunies dans le parc des Champs-Elysées à sons de cornes!

Mais si M. Puvis de Chavanne a quelquetois exposé quelques toiles pas trop élimées, quelques charpies quasi fraîches, il ne faudrait cependant pas affirmer qu'il a apporté en art une nouvelle note.

Il a tenté, en 1887, un lourd effort qui résume son œuvre, alors qu'il exposa une grande machine destinée à l'amphithéâtre de la Sorbonne.

Cet interminable carton m'apparut comme le gala présomptueux d'une antique panne, comme une oeuvre lente et figée, laborieuse et fausse. C'était l'œuvre d'un rusé poncif, d'un gourmand ascète, d'un éveillé Lendore ; c'était l'œuvre aussi d'un infatigable ouvrier qui, travaillant dans les articles confiés aux oncles de l'art, pourrait être réputé prud'homme et sage maître si la sotte emphase d'une critique en vogue ne s'évertuait à le proclamer grand artiste original et grand poète. Comparer M. Puvis et M. Gustave Moreau, les marier, alors qu'il s'agit de raffinement, les confondre en une botte d'admiration unique, c'est commettre vraiment une des plus obséquieuses hérésies qui se puissent voir. M. Gustave Moreau a rajeuni les vieux suints des sujets par un talent tout à la fois subtil et ample ; il a repris les mythes éculés par les rengaines des siècles et il les a exprimés dans une langue persuasive et superbe, mystérieuse et neuve. Il a su d'éléments épars créer une forme qui est maintenant à lui. M. Puvis de Chavanne n'a rien su créer. Il ne s'est pas abstenu conmie M. Moreau des tricheries académiques, des vénérables dois ; il a détroussé les Primitifs Ita-

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