COURTE NOTICE BIOGRAPHIQUE
Michel de Cervantes Saavedra naquit le 9 octobre 1547, dans la petite ville cTAlcala de Henarès, dans la Nouvelle-Castille. Son enfance et sa jeunesse sont peu connues. On sait seulement qu’on l’envoya étudier à Madrid pour devenir avocat, prêtre ou médecin, et qu’il passa deux ans à la célèbre université de Salamanque pour y terminer ses hautes études.
Entraîné vers la poésie, il composa des vers et des romans qui n’eurent aucun succès. La misère le réduisit à entrer comme domestique chez le cardinal Aquaviva, au service duquel il resta douze à quinze mois. Il prit ensuite le parti de se faire soldat. Il combattit bravement dans la guerre entre les puissances chrétiennes du Midi et les Turcs; se distingua à la fameuse journée de Lépante où il fut grièvement blessé.
A son retour d’Italie en Espagne il fut pris par un corsaire algérien et emmené en esclavage à Alger. Pendant les cinq ans que dura sa captivité il eut à supporter toutes sortes de privations et de mauvais traitements. Trois tentatives d’évasion échouèrent. A la quatrième fois, il conçut le projet de soulever les vingt-cinq mille esclaves chrétiens qui étaient dans Alger et de s’emparer de cette ville. Le complot fut découvert. Le dey, effrayé de tant d’audace, le relâcha moyennant une forte rançon.
Rentré en Espagne, Cervantes dut accepter, pour vivre, un emploi dans l’administration des subsistances pour la marine à Séville. Accusé de malversations, il fut emprisonné; mais il put facilement établir son innocence et fut remis en liberté. Le besoin le contraignit à fonder une agence d’affaires. Dans un voyage dans la presqu’île de la Manche, à la suite d’une altercation, il fut de nouveau jeté en prison et l’alcade du village l’y retint assez longtemps. C’est là qu’il composa la première partie de Don Quichotte qui parut en 1605.
Redevenu libre, il traîna une vie misérable, accablé d’infirmités et de besoins. Il donna ses Nouvelles en 1613, la seconde partie de Don Quichotte en 1615 et mourut à Madrid d’une hydropisie le 23 avril 1616.
Telle est, très brièvement résumée, la vie de l’homme illustre dont nous allons étudier plus longuement les maladies, les infirmités et la science médicale.
Nous donnons ici le portrait de Cervantes, tel qu’il l’a publié lui-même dans la préface de ses Nouvelles. Yisage aquilin, cheveux châtains, front lisse et découvert, yeux vifs, nez recourbé mais bien proportionné, barbe d’argent, moustache grande, bouche petite, dents peu nombreuses, mal conditionnées et mal rangées. Le corps ni grand ni petit, le teint assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non fort léger des pieds.
La première maladie de Cervantes dont ses biographes fassent mention est la fièvre intermittente.il avait suivi à Rome le cardinal Aqu aviva, son maître. Dans ses visites aux monuments de la Ville éternelle, dans les excursions surtout qu’il faisait dans la campagne romaine, il fut atteint par la terrible malaria qui sévissait jusqu’aux portes de Rome, et la garda longtemps.
Nous le voyons en effet, le jour même de la bataille de Lépante, 7 septembre 1571, en proie à un accès de fièvre paludéenne. Son capitaine et ses camarades l’engagent à se tenir dans l’entrepont de la galère. Il repousse ces conseils et demande le poste le plus périlleux. Il l’obtient et se couvre de gloire, gloire chèrement achetée puisqu’il la payait de trois coups d’arquebuse, dont deux dans la poitrine et un à la main gauche qui fut brisée.
Ces blessures mirent longtemps à se cicatriser, soit à cause de leur gravité, soit plutôt parce qu’elles avaient été reçues dans l’état d’infection paludique. Cervantes resta six mois dans les hôpitaux de Messine. Sa convalescence fut très longue, et ses plaies n’étaient pas encore fermées lors du combat sur mer au cours duquel il fut pris par les corsaires d’Alger, 26 septembre 1575. Il le dit lui-même dans un passage de son voyage au Parnasse. Ainsi quatre années n’avaient pas suffi à amener sa
Il ne s’en plaignait pas. On sait, au contraire, combien il était fier cl’avoir pris part à cette fameuse journée et combien il se faisait gloire de sa blessure. « Ma blessure, s’écrie-t-il, je l’ai reçue dans la plus éclatante occasion qu’aient vue les siècles passés et que puissent espérer de voir les siècles à venir. J’aime mieux la garder avec le souvenir de m’être trouvé à cette action prodigieuse que de me voir sain et sauf à la condition de n’y avoir point assisté... Les cicatrices des braves sont comme des étoiles qui guident les autres au ciel de l’honneur. »
L’usage de sa main gauche, broyée par la mitraille, fut entiè* rement perdu. On n’en pratiqua pas l’amputation, mais elle resta immobile, ne pouvant ni s’ouvrir ni se fermer. Les doigts totalement déformés ne pouvaient faire aucun mouvement. Arthrite et ankylosé probable de l’articulation du poignet ; synovite, rétraction et adhérences des tendons extenseurs et fléchisseurs ; rupture des nerfs et, comme conséquence, atrophie des muscles.
Cette infirmité lui valut le glorieux surnom de Manchot de Lépante.
Outre le témoignage de ses contemporains, Lope de Véga, entre autres, nous avons à ce sujet l’aveu de Cervantes luimème. Il en a parlé dans la plupart de ses écrits : la préface de la seconde partie de Don Quichotte, la préface des Nouvelles morales , le prologue du roman de Persiles et Sigismonde , et plus particulièrement dans l’épltre à Mateo Vasquez écrite à Alger durant sa captivité.
Pendant ses cinq ans d’esclavage il eut à subir les tourments les plus affreux. Chaque tentative d’évasion qui avortait lui attirait un redoublement de rigueurs. Il est condamné une première fois à recevoir deux cents coups de bâton ; une autre
fois, le dey l’envoie chargé de fers dans son bagne ; plus tard
il le fait jeter au fond de la prison des Mores où il le retient cinq mois enchaîné de la tête aux pieds.
Cervantes raconte en ces termes les souffrances qu’enduraient avec lui les esclaves chrétiens : « Nous souffrions parfois et même presque toujours de la faim, de la soif, de l’insuffisance des vêtements. Mais notre plus douloureux supplice c’était de voir ou d’entendre, à chaque instant, les cruautés incroyables que mon maître infligeait aux chrétiens ; chaque jour c’était une horreur nouvelle : un empalé, un autre pendu, un troisième à qui l’on coupait les oreilles ; et cela pour si peu de chose, ou plutôt tellement sans motif, que les Turcs euxmêmes reconnaissaient qu’il ne faisait le mal que pour le seul plaisir de le faire. »
Toutes ces tortures n’abattaient pas le courage de Cervantes. Il inspirait une telle crainte au dey Ilassan-Aga que celui-ci avait coutume de dire que, pourvu qu’il tînt sous bonne garde le manchol espagnol, il était tranquille pour sa capitale, ses captifs et sa flotte.
Enfin la dernièfe maladie de Cervantes, celle qui devait déterminer sa mort, nous est indiquée dans la préface de Persiles et SigismoncLe. Cervantes malade était parti dans les premiers jours d’avril pour le bourg d’Esquivias, espérant que l'air de la campagne lui ferait du bien. Mais après un court séjour, ne se trouvant pas mieux, sentant sa fin prochaine, il rentre à Madrid pour mourir dans sa maison. Chemin faisant, il rencontre un étudiant et la conversation s’engage sur sa maladie. « Le bon étudiant, ajoute Cervantes, m’eut bientôt condamné. Ce mal, dit-il, est une hydropisie que ne pourra guérir toute l’eau de l’Océan bue goutte à goutte. Que votre grâce se mette à la ration pour boire et ne manque pas de bien manger ; avec cela vous guérirez sans faire d’autre remède. — C’est ce que bien des gens m’ont déjà dit, répon-
— to
dis-je ; mais il m’est aussi impossible de ne pas boire à ma soif que si je n’étais pas né pour autre chose. Ma vie est sur son déclin, et, d’après les battements de mon pouls qui finiront leur carrière dimanche prochain au plus tard, moi je finirai celle de ma vie. »
Le pronostic de Cervantes était juste. A peine arrivé à Madrid, le pauvre malade fut obligé de s’aliter ; il mourut quelques jours après le 23 avril 1616.
Quelle était la cause de cette hydropisie? Était-elle d’origine mécanique, produite par un obstacle au cours du sang, par une lésion du cœur ? Était-ce une hydropisie dyscrasique résultant d’une altération du sang? Il est difficile de se prononcer. Les détails manquent entièrement sur les symptômes et les troubles fonctionnels éprouvés par notre malade. Deux mots seulement résument la situation : hydropisie, mort. Nul écrit, nul témoignage contemporain ne vient éclairer la question. On en est réduit à des conjectures.
On a vu, au début de cette étude, que Cervantes avait contracté à Rome la fièvre des marais. Ne s’en était-il jamais entièrement guéri, et était-il arrivé peu à peu à l’anémie qui en est la suite, et enfin à la cachexie? « Chez les gens qui ont été profondément atteints par l’infection palustre, chez ceux qui se sont mal soignés et qui ont vécu dans de mauvaises conditions hygiéniques, les symptômes d’anémie palustre arrivent à la cachexie confirmée,... il y a souvent des œdèmes, de l’ascite, de l’albuminurie...)) (Professeur Dieulafov). Et Cervantes, toujours dans la misère, esclave cinq ans, emprisonné trois fois, se trouve bien dans ces conditions. D’autre part, il nous dit, à soixante-six ans, qu’il a les yeux vifs et le teint assez animé; vivacité du regard, animation du visage ne s’accordent pas avec la cachexie.
Faut-il rattacher cette hydropisie à une affection du cœur?
C’est plus probable. Ses biographes nous disent qu’il mourut accablé d’infirmités; lui-même nous déclare, dans la préface de ses Nouvelles , qu’il n'était pas fort léger des pieds. N’aurait-il pas été atteint de rhumatisme dans les cachots humides d'Alger et de son pays, et la lésion cardiaque ne serait-elle pas venue à la suite? Notons que l’impaludisme occupe une place assez importante dans l’étiologie des affections du cœur, et qu’il peut suffire à expliquer, sans la cachexie, l’hydropisie de Cervantes. Toutefois les éléments de diagnostic sont tout à
fait insuffisants et ne permettent pas d'assigner une cause
absolument certaine à la dernière maladie de l’auteur de Don Quichotte.
On lit dans la vie de Cervantes qu’il étudia pour devenir avocat, médecin ou prêtre. A-t-il réellement appris la médecine? C’est chose certaine. A cette époque les hautes études embrassaient toutes les connaissances de l’esprit humain/ philosophie, droit, médecine, théologie, mathématiques. Cervantes a donc sûrement possédé les notions d’art médical qui étaient enseignées de son temps. Nous allons en trouver des preuves indubitables.
Ses biographes le montrent souvent donnant des soins aux malades et aux blessés. Pendant qu’il préparait une deuxième fois son évasion, un certain nombre de ses compagnons qu’il voulait sauver avec lui, en attendant le moment favorable, avaient cherché un refuge dans une grotte souterraine, à trois milles d’Alger. Ils y restèrent sept mois en proie aux angoisses morales d’une longue attente et aussi à toutes sortes de souffrances physiques et de maladies. Cervantes leur apportait chaque jour les soins du médecin, ranimait leur espoir vacillant, relevait leur courage abattu, et au moment où ils croyaient enfin toucher à la délivrance, ils étaient tous valides et pleins d’ardeur.
On le voit aussi, avec le docteur Antonio de Sosa, son confident et son ami^ captif comme lui, soigner et réconforter leurs compagnons d’infortune. Sa noble conduite lui vaut de
leur part d’éclatants témoignages de reconnaissance et d’attachement; le pins touchant est certainement celui de ce jeune esclave espagnol qui s’écriait : « J’ai trouvé en lui un père et une mère. » ;
Dans une autre circonstance, on apporte à Cervantes, qui habitait alors Valladolid, un cavalier blessé, ramassé dans la rue, «. parce qu’on connaissait son humanité et son savoirfaire. » Malgré les soins qui lui furent prodigués, le noble Espagnol, nommé Gaspard de Espaleta, mourut chez son hôte dans la matinée du surlendemain. Cervantes fut ici victime de sa charité. On prétendit que le jeune homme avait été tué dans la maison du pauvre médecin, qui fut mené en prison avec sa famille; mais au bout de quelques jours ils furent remis en liberté sous caution.
Abordons l’histoire de l’admirable Don Quichotte de la
Manche. Nous verrons Cervantes décrire une maladie de l’esprit, appelée autrefois monomanie, aujourd’hui délire systématisé, avec une rigueur, une précision que tous les aliénistes se ,sont plu à reconnaître.
Ce n’est pas le lieu de parler des gloses érudites, des dissertations auxquelles a donné naissance l’histoire de l’ingénieux hidalgo. Nous retiendrons seulement ce fait, qui rentre dans notr^ domaine, que Cervantes entreprit de guérir sa patrie d’une maladie chronique qui présentait tous les caractères d’une épidémie. La lecture des romans de chevalerie avait depuis longtemps perverti le goût public et troublé toutes les têtes. Il voulut les ramener à la saine raison en tournant en dérision, par l’exagération et l’outrance, l’esprit d’aventures et d’héroïques extravagances qui soufflait alors sur son pays.
Cervantes a écrit l’histoire d’un fou, et cela, avons-nous dit, avec une précision étonnante pour son époque. lia voulu résumer en un seul être toutes les manifestations physiques et
morales de la monomanie qu’il avait observées éparses chez un grand nombre d’individus et il a créé Don Quichotte. Montrons l’esprit de méthode et la logique rigoureuse qui le guident.
Yoici pour l’étiologie. Il recherche d’abord les causes prédisposantes de cette forme délirante de la folie et il indique : 1° Les tempéraments bilieux et mélancoliques. Don Quichotte était de haute taille, d’une complexion robuste, le visage maigre, le corps sec et velu. 2° L’âge viril ou l’âge mûr. Don Quichotte « frisait la cinquantaine ». 3° La pénétration et la culture de l’intelligence. Don Quichotte avait de l'esprit, une mémoire excellente et beaucoup d’instruction ; il possédait toutes les connaissances d’un chevalier errant. 4° L’orgueil de race et de noblesse. Il était hidalgo et de la Manche, descendant en droite ligne et par les mâles de Guttiere Quijada, le vainqueur des fils du comte de Léon. 5° Les exercices violents. Don Quichotte était grand chasseur de lièvres. 6° La transition d’une vie active à l’oisiveté. Don Quichotte négligea presque de tout point l’exercice de la chasse et même ^administration de son bien. 7° Les saisons d’été et d’automne. Il éprouva ses plus grands accès de folie le 28 juillet, le 17 août et le 3 octobre. 8° Les excès vénériens. Don Quichotte était fortement épris. 9° L’excès de lecture. Don Quichotte vendit plusieurs fanèques de terre de semence pour acheter des livres de chevalerie et de poésies érotiques. 10° Les veilles prolongées. Il lisait sans cesse le jour et la nuit, si bien « qu’à force de lire et de ne pas dormir, tout le reste aidant, son cerveau se dessécha de telle sorte qu’il en perdit le jugement. » On y trouve encore l’alimentation défectueuse et la mauvaise hygiène. Don Quichotte mangeait le plus souvent à son souper du hachis de viande, des lentilles le vendredi, des abatis de bétail le samedi. . . Dans son pot-au-feu il entrait plus de bœuf que de mouton.
Telles sont les causes prédisposantes que Cervantes assigne à la folie de son héros. Quelques-unes, il est vrai, n'ont pas une influence incontestable ; d’autres ont un effet rigoureusement certain, et toutes, réunies en faisceau, ont une valeur indiscutable.
Dès les premières lignes de son livre Cervantes établit la cause déterminante de l’affection dont son chevalier est atteint. Pourquoi le seigneur Quixada, avant de s’appeler Don Quichotte, devient-il fou? Parce qu’il lit du matin au soir et du soir au matin des livres de chevalerie qui lui troublent à ce point la cervelle qu’il en oublie le boire et le manger, l’exercice de la chasse et jusqu’à l’administration de son bien. Il va même jusqu’à vendre plusieurs arpents de bonnes terres pour faire l’acquisition d’ouvrages de cette nature. De tous ses livres, ceux auxquels il s’attache le plus, sont ceux qui renferment les passages les plus obscurs, les propos les plus entortillés, tels que le suivant : « La raison de la déraison qu'à ma raison vous faites affaiblit tellement ma raison qu’avec raison je me plains de votre grâce et de votre beauté. » Le pauvre gentilhomme déploie une forte tension d’esprit pour comprendre ces belles choses : il se prive de sommeil pour leur arracher un sens. A ce travail, sa raison à lui s’affaiblit peu à peu et finit par sombrer.
Alors il s’imagine que tout ce qudl a lu dans les livres de chevalerie et dans les poésies érotiques est réel. Son imagination ne rêve plus que querelles, batailles, défis, blessures, déclarations et propos d’amour, peines et soucis et autres extravagances impossibles. Il se met si bien dans la tête que tous ces rêves, fruit de ses lectures, sont vrais, qu’il n’y a pas pour lui d’bistoire plus certaine. Aussi conçoit-il le dessein de se faire chevalier errant et d’aller par le monde, courant les aventures.
L’existence de chevalier errant, tel est le principe fondamental qui dirigera sa vie désormais, le mobile qui déterminera ses actes, la source d’où découleront toutes ses pensées. Il édifiera là-dessus un système de conduite absolument logique à son point de vue. Si la base était ordonnée et régulière, on ne trouverait rien à redire à l’édifice.
Quel est donc ce système? Tout chevalier doit avoir : une armure. Don Quichotte retire de la poussière où ils étaient ensevelis les restes d’armure qu’avaient portée ses ancêtres, les rajuste, ajoute ce qui manque,... etc..
Un cheval; il prend son vieux et maigre coussin qu’il baptise Rossinante , nom plus sonore et plus convenable pour un chevalier.
Une dame; il élève une humble et vulgaire paysanne à la hauteur de dame de ses pensées et la pare de tous les attraits,
de toute la noblesse qui lui manquent. Ecoutons le portrait merveilleux qu’il en fait : «Son nom est Dulcinée; sa patrie, le Toboso ; sa qualité, celle de princesse, et elle ne pouvait pas être moins étant ma reine et ma dame ; enfin ses charmes sont surhumains, car en elle se réalisent tous les chimériques attributs de la beauté dont les poètes ont doté leurs maîtresses. Ses cheveux sont de l’or, son front des champs-élysées, ses sourcils des arcs-en-ciel, ses yeux des soleils, ses joues des roses, ses lèvres du corail, ses dents des perles, son cou de l’albâtre, son sein du marbre, ses mains de l’ivoire, sa blancheur celle de la neige, et, selon moi, il y a tant de perfection clans ceux de ses appas que sa pudeur dérobe aux regards des mortels, que tout ce que peut faire le bon goût, c’est de les admirer et de les louer sans y trouver cle termes de comparaison. Pour sa famille, sa race, sa généalogie, elle est des Toboso de la Manche, race moderne, il est vrai, mais telle qu’elle peut être le généreux berceau des plus illustres
familles des siècles à venir. » Quel exemple du délire des grandeurs on trouve dans ces quelques mots.
Il faut encore à un chevalier : un écuyer; Don Quichotte tente la cupidité d’un paysan des environs qui le suit en vue du profit qu’il espère en retirer. Enfin il se fait armer chevalier dans sa première sortie par un cabaretier qu’il croit un puissant seigneur. Et le voilà courant le monde pour redresser les torts, punir les traîtres, secourir les opprimés.
Passons à la symptomatologie. Cervantes, là encore, se trouve d’accord avec les aliénistes sur tous les points.
Examinons d’abord les signes somatiques qu’on remarque chez son malade.
Parmi les nombreux symptômes que présente l’aliénation mentale en général et surtout la forme délirante à évolution chronique, nous avons, principalement dans l’état cachectique, l’amaigrissement considérable « et une coloration particulière1; le plus souvent jaune, sèche, tannée de la peau. » Cervantes donne à Don Quichotte un aspect tout à fait semblable. Il suffit que celui-ci se montre pour que tout le monde s’écrie : « Voilà bien le chevalier de la Triste-Figure. »
L’absence de sommeil est aussi un des symptômes de la maladie. Don Quichotte dort fort peu. Alors que Sancho ronfle, le ventre repu et la conscience en repos, son maigre compagnon rêve tout éveillé à sa belle ou à ses chimères. « Don Quichotte ne dormit pas de toute la nuit, pensant à sa dame Dulcinée, pour se conformer à ce qu’il, avait lu dans ses livres, que les chevaliers errants passaient maintes nuits sans dormir au milieu des forêts et des déserts, tout occupés du souvenir de leurs dames. » i
Ensuite l’abstinence prolongée d’aliments. Alors que Sancho ne laisse jamais passer l’heure des repas sans faire honneur à son bissac et à son outre, Don Quichotte n’éprouve aucun
besoin de se nourrir. « Sancho lui ayant fait remarquer qu’il était le moment de dîner, son maître répondit qu'il ne se sentait pas d’appétit, mais que lui pouvait manger aussitôt qu’il lui plairait. » Ce que fait Sancho sans autre permission. Même réponse au déjeuner du lendemain. « Sancho caressa son outre, et la trouvant un peu plus maigre que la veille, son cœur s’affligea... Quant à Don Quichotte, il refusa de déjeuner, préférant, comme on l’a dit, se repaitre de succulents souvenirs. » Il ajoute plus loin : « Je t’apprendrai, Sancho, que c’est la gloire des chevaliers errants de ne pas manger d’un mois. »
La perversion du goût par rapport aux aliments. Il vante comme nourriture excellente certains fruits et certaines herbes qu’on trouve au milieu des champs.
Un autre stigmate morbide de ce délire, c’est, au début, une excitation génésique que ne tarde pas à suivre l’anaphrodisie. Don Quichotte nous offre un exemple complet de passion amoureuse sans besoins sexuels, d'érotomanie en un mot. Nous avons déjà vu qu’il était fort épris et qu’il se délectait autant de poésies érotiques que de livres de chevalerie. Au commencement de sa maladie, son historien nous conte son aventure galante avec la Maritorne, aventure qui tourna si mal pour lui. Plus tard, arrivé à la cachexie, Don Quichotte est atteint d’anaphrodisie autant qu’un héros de roman puisse l’être. Son amour pour Dulcinée ne va pas au-delà de déclarations brûlantes, mais platoniques, d’autant plus platoniques que cette déesse de beauté n’existe que dans son imagination.
Son histoire avec Altizidore est encore là pour nous convaincre de cette vérité. La belle avait d’abord voulu rire et s’amuser aux dépens du chevalier; puis elle s’était piquée au jeu, et voyant combien ses avances et ses charmes avaient peu de succès, prise de dépit, elle met tout en œuvre pour faire succomber la vertu du gentilhomme. Celui-ci reste insensible.
S’il n'eût pas été sous le coup d’une anaphrodisie symptomatique, il eût su, tout en conservant intact son cœur à Dulcinée, esquisser un commencement d’exécution à l’égard d’Altizidore. Mais la demoiselle a beau l’aguicher, Don Quichotte reste indifférent par impuissance.
Citons encore quelques traits qui marquent le plus haut degré d’intensité de cette maladie. Une grande insensibilité à l’action du froid ; notre héros passe les nuits à la belle étoile sans en être le moins du monde incommodé. Une mortification du corps en l’honneur de la déesse de ses amours. Le développement énorme de la force des nerfs et des muscles. « Don Quichotte déchargea son épée sur le Biscayen avec une telle force, en l’atteignant en plein sur le coussin qui le protégeait et sur la tête, que, malgré cette bonne défense, et comme si une montagne se fût écroulée sur lui, notre homme commença à jeter le sang par le nez, par la bouche et par les oreilles et qu’il tomba de sa mule ». De profonds soupirs, des pleurs sans motifs, des piières ferventes, une forte impulsion à déchirer ses vêtements, à s’en dépouiller, à rester en chemise, à se livrer à des contorsions et autres extravagances.
Au moment de partir pour porter la lettre à « haute et souveraine dame du Toboso», Sancho demande à son maître, par acquit de conscience, de lui montrer encore une de ses folies. « Attends, Sancho, répond Don Quichotte, en moins de credo ce sera fait. Aussitôt, tirant ses chausses en toute hâte, il resta nu sauf la chemise ; puis, sans autre façon, il se donna du talon dans le derrière, lit deux cabrioles en l’air et deux culbutes, la tête en bas et les pieds en haut, mettant à découvert de telles choses que, pour ne pas les voir une seconde fois, Sancho tourna bride, content d’ailleurs de pouvoir désormais jurer en toute sûreté de conscience que son maître était fou. »
Les aliénistes citent comme un des caractères les plus communs, sinon permanents de la dégénérescence mentale, les perversions affectives. Les dégénérés oublient, non seulement dans leurs accès mais encore dans leurs demi-rémissions, tous les liens de famille et d’amitié. Don Quichotte avait chez lui une gouvernante et une nièce. Il tenait si peu à elles qu’il les aurait données volontiers pour acheter ses livres et avoir le plaisir de faire ce qihils racontaient. Une fois en route, il ne songe pas un seul instant à celles qu'il a laissées sans scrupule à la maison. Leur nom ne vient pas une seule fois à sa bouche. Il ne s’inquiète pas si son départ ne sera pas pour elles une cause de souffrance et de misère; il ne se dit pas que ses exploits leur rapporteront honneur et profit. Ses pensées, ses désirs, ses pleurs, ses invocations vont à une étrangère, la noble Dulcinée du Toboso.
Sancho, au contraire, fait de sa famille le sujet constant de ses préoccupations. Quand son maître lui annonce que ce n'est pas seulement une île, mais un royaume dont il le gratifiera : « Mais alors, Seigneur, s’exclame-t-il, si vous me donnez un royaume je serai donc roi, Thérèse Guttières, ma femme, reine, et mes petits drôles, infants. » Et à l’idée que sa femme pourrait un jour occuper un trône: « Je la connais, Seigneur, ajoute-t-il naïvement, vous n’en pourrez jamais faire une reine; nous n’en pourrons guère faire qu’une marquise, une duchesse tout au plus. »
La perversion affective ne se trouve pas seulement dans les relations du fou avec ses semblables, mais encore dans ses rapports avec les animaux. Don Quichotte s’occupe si peu de sa Rossinante qu’il la laisse les quatre fers en l’air, sans en prendre davantage souci. Sancho, par contre, lorsqu’il y a quelque horion à recevoir, commence par descendre de son
assez tendres pour lui exprimer son amitié.
Toujours soucieux de faire de son héros un type de parfait dégénéré méritai, Cervantes lui prête des phénomènes fort communs dans cette affection, les illusions, les interprétations délirantes et les hallucinations.
Les illusions, chacun le sait, consistent dans la sensation erronée d’un fait qui frappe les sens ; les interprétations délirantes dans la fausse appréciation d’un objet réellement perçu.
L'illusion est un fait sensoriel ; l’intelligence intervient dans l'interprétation délirante, et, comme elle est viciée, elle donne lieu à de faux jugements.
On peut dire que l’histoire de l’ingénieux chevalier de la Manche consiste tout entière à relater les observations dont son esprit et ses sens sont victimes. La vue : il prend une venta ou mauvaise auberge pour un château, des cabaretiers pour de grands seigneurs, deux tilles de joie pour deux gracieuses châtelaines, des moulins â vent pour des géants, etc. — L’ouïe : un porcher qui tire des sons de sa corne, c’est le nain du château qui, du haut des remparts, annonce sa venue. Les bêlements d’un troupeau d’agneaux et de brebis sont pour lui les hennissements des chevaux de bataille, le son des trompettes, le roulement des tambours. — Le toucher et l'odorat : il attrape au passage l’asturienne Maritorne allant au rendez-vous du muletier et prend cette horrible et puante fille d’auberge aux vêtements grossiers pour la déesse de la beauté. «Il s’empressa de tâter sa chemise, qui était de grosse toile à sacs, mais qui lui sembla du plus tin et du plus doux cendral. Ses cheveux, qui ressemblaient assez â du crin, il les prit pour des tresses d’or tin d’Arabie , dont l’éclat obscurcissait celui du soleil, et son haleine, qui sentait assurément la salade à l’ail, marinée de la veille, lui parut exhaler une odeur suave et parfumée. Tel était l’aveuglement du pauvre
hidalgo que rien ne pouvait le détromper, ni le toucher, ni
l’odorat, ni certaines antres particularités qui auraient fait vomir les entrailles à tout autre qu’un muletier. »
Notons en passant cette observation du Dr Raillarger. Cervantes a fait dans cette Maritorne le portrait d’une sorte d’idiote ; il lui aplatit le derrière du crâne et précise ses observations aussi nettement qu’un aliéniste moderne.
Don Quichotte trouve d’admirables ressources dans sa folie pour expliquer ses illusions et échapper à l’évidence. Nous rappellerons seulement son dialogue avec Sancho dans la scène légendaire des moulins à vent, dans la rencontre de deux troupeaux de moutons qu’il prend pour les armées rivales de deux grands princes, dans la conquête du plat à barbe qu’il regarde comme l’armet de Mambrin, etc... Ses raisonnements peuvent être considérés comme des modèles de raisonnements de dégénéré intellectuel ; ils ne pèchent que par la base.
Passons aux hallucinations, qui sont la fausse perception d’un phénomène qui n’existe pas. Remarquons que Cervantes, poussant fort loin son génie d’observation, est allé jusqu’à établir avec une grande finesse psychologique la difïérence entre l’illu- \ sion et l’hallucination. Une fois, Don Quichotte se trouvant sur une plaine absolument nue, fait le dénombrement fantastique des fantassins, des cavaliers, des machines de guerre qu’il croit apercevoir. « Par ma foi,, s’écrie Sancho, je me donne au diable si je vois en tout ceci un seul homme ou géant ou chevalier de tous ceux que vous avez nommés là ; je n’y puis du moins réussir et probablement ce doivent être des enchantements comme les fantômes d’hier au soir. » N’est-ce pas là un exemple des plus frappants d’hallucination ?
Tout le monde sait qu’un fou a par moment, des éclaircies de raison qui peuvent donner le change à des esprits non prévenus, et qu’un monomane surtout, en dehors des choses qui touchent à son genre de folie, tient des raisonnements d’une
parfaite justesse. Mais, dirons-nous avec le docteur Louveau,
« en admettant qu’il joue alors d’un instrument dont une seule corde sonne faux, il ne manquera jamais, après avoir fait entendre une série de notes assez justes, de produire à la finale cette note désastreuse, et dès lors tout accord cesse,
F unisson est détruit. »
Nous trouvons tout cela dans Don Quichotte. Qu’il raisonne sur des choses en dehors de la chevalerie errante, il fait preuve de tant de droiteése, d'érudition et de bon sens, que ses auditeurs ne savent trop ce qu’ils ont le plus à regretter, « de voir un fou aussi sage ou un aussi grand sage si fou. » Ainsi rien de plus sensé que les conseils qu’il donne par écrit à Sancho lorsque celui-ci va prendre possession de son lie prétendue. Mais comme la conclusion gâte ces belles maximes! « N’attribue pas à ton mérite ce que tu ne dois qu’à la bonté du ciel et à l’excellence de la chevalerie errante... » Plus loin, il devise avec Don Diègue sur la littérature, la jurisprudence, la poésie, l’autorité paternelle, avec une admirable sagesse, lorsqu’il rencontre sur sa route un chariot portant une cage où sont enfermés deux lions. Il s’imagine que c’est une aventure que lui envoie un enchanteur, son ennemi, pour éprouver sa valeur. Le visionnaire reparaît toujours.
Ce cas particulier nous fournit un exemple du délire des persécutions dont était atteint Don Quichotte. Son histoire nous révèle souvent l’existence de vilains enchanteurs qui s’acharnent à lui jouer les plus mauvais tours.
Un autre caractère de la folie, c’est l’imitation. Combien de fois voyons-nous Don Quichotte dans le cours de ses aventures faire comme tel ou tel chevalier? Dans ses périls, ses querelles, ses combats, il se conduit à l’exemple d’Amadis de Gaule ou de Renaud de Montauban. Il s’enfonce dans les montagnes pour y faire pénitence à la façon du Beau-Ténébreux.
Dans cette retraite de la Sierra- Morena, notre malade y rencontre un autre fou, Cardenio. Cervantes a noté là de main de maître une particularité qui mérite l’attention. En général, les fous vivent isolés, se fuyant les uns les autres, se méprisaot et se moquant entre eux, ne sympathisant pas et ne s’associant qu’autant que leur délire est analogue; et, même dans ce cas, ils se querellent pour un rien, mais ils se réconcilient aisément. C’est là exactement ce qui se passe entre Don Quichotte et Cardenio devenu fou pour avoir cru que Don Fernand lui avait enlevé Lucinde son idole.
On y voit aussi un exemple de ces intervalles lucides que présentent habituellement les aliénés au moment où Cardenio fait au curé le récit de son infortune, et la preuve de la facilité qu’ont les dégénérés de cette espèce de juger sainement des fous comme eux.
Un autre trait que nous observons encore dans l’histoire de Don Quichotte, c’est l’habitude qu’ont ces malades de changer de nom. Le seigneur Quixada devient d’abord Don Quichotte, puis le chevalier de la Triste-Figure, ensuite le chevalier des Lions, enfin le berger Quichottin.
Cervantes n’a garde, comme un romancier ignorant, de faire débuter brusquement la maladie du chevalier. 11 en indique magistralement dans son ouvrage le début, l’augment, l’état et le déclin par autant de sorties de Don Quichotte; il existe même une période prodromique pendant laquelle le seigneur Quixada est choqué par les énormités de ses livres; il n’est qu’à demi satisfait des blessures que donnent ou reçoivent les chevaliers, se figurant que, malgré toute l’habileté des chirurgiens, ils ne pouvaient manquer d’avoir le corps entier et le visage couverts de cicatrices et de balafres. Il ne songe pas encore à marcher sur leurs traces.
La folie débute l’été et s’annonce de la sorte. Le héros parle
tout seul dans sa chambre; il s’escrime, l’épée en main, contre les murailles comme pour s’essayer à vaincre les géants, les filous et les malandrins qu’il a dessein de combattre. Ensuite il conçoit le projet de s’en aller par le monde; il le mûrit longuement et enfin l’exécute par son escapade du 28 juillet, un des jours les plus chauds de la saison.
La période d’augment est marquée à partir de la deuxième sortie de l’hidalgo jusqu’à son retour chez lui. Dans cet intervalle eurent lieu : le combat contre les moulins à vent, la rencontre entre Don Quichotte et le Biscayen, Taventure des maquignons sans pitié, celle de l’auberge prise pour un château, celle du convoi funèbre, du moulin à foulons et de l’armet de Mambrin, la délivrance des forçats, la pénitence dans la retraite de la Sierra-Morena , où l’extravagance du héros atteignit son plus haut degré.
La période d’état va de la dernière sortie de Don Quichotte jusqu’à sa défaite à Barcelone par le chevalier de Blanche- Lune. Les événements de cette période comprennent : le char des assises de la mort, le combat avec le chevalier des Miroirs, la rencontre des lions, la caverne de Montesinos, la fameuse aventure de la barque enchantée et enfin celle du chevalier de Blanche-Lune, après laquelle commence la période de déclin et la transformation du délire de Don Quichotte.
La transition du reste n’est pas brusque. On observe déjà quelques symptômes du déclin de la maladie dès les premiers événements de la seconde partie de l’histoire du chevalier. Il n’a plus ici la même initiative qu’au commencement. Son esprit, déjà fatigué, comme épuisé, ne s’élance plus de luimême aux aventures. Pour se produire, son délire a le plus souvent besoin des excitations, des provocations du dehors. Tandis qu’il est dans la première partie le personnage actif de son histoire, il devient passif dans la seconde et subit davan-
tage l’influence de tout ce qui l’entoure. Voilà bien dans tous ses degrés la marche chronique de la maladie ; la cachexie s’est déjà emparée du héros.
Contraint, par sa défaite, de renoncer aux faits et gestes de chevalerie, le brave hidalgo tourne son esprit vers la vie pastorale. Le changement du point de départ de son délire amène le changement de son système. Et il ne se fait pas sans motif. Il lui est pour ainsi dire suggéré. En rentrant chez lui « Don Quichotte reconnaît la prairie où il avait rencontré les charmantes bergères et les galants bergers qui voulaient y rétablir une sorte d’Arcadie pastorale. » Sa pensée qui errait vague et triste, sans objet, s’anime et se ressaisit ; elle vient de trouver l’aliment qui lui manquait et s’y attache pour
l’avenir.
Voulant être berger désormais, il aura brebis, bergère, cornemuses, flageolets, violes et tambourins ; les églogues défileront bon train et les chiens feront bonne garde autour du troupeau. Il s’appellera lui-même le berger Quichottin.
Mais il n’a pas le temps de goûter les délices de cette existence champêtre. Il tombe dans un amer découragement, dans une tristesse profonde, dans la dépression mélancolique en un mot. Survient une fièvre aiguë qui le tient au lit six jours pleins : le médecin arrive et émet l’avis qu’une mélancolie secrète tue le héros. 11 recouvre un instant l’usage de sa raison et meurt de sa folie.
N’est-ce pas là la fin habituelle de ces dégénérés de l’esprit qui succombent le plus souvent, non à leur mal, mais à une des nombreuses maladies intercurrentes auxquelles ils offrent un terrain tout préparé et dont la plus commune est la tuberculose ?
Cervantes a donc fait de son héros, non un bouffon, mais un type de fou -, non pas un type de folie générale, mais un
type de folie particulière, une reproduction classique du délire systématisé. Tout se déroule en s’enchaînant : l’invasion de la maladie, ses périodes, sa fin. Son héros est devenu fou graduellement, sa forte prédisposition trouvant une provocation convenable dans ses livres de chevalerie. Il le fait vivre en fou et il a le tact profond de le faire mourir de sa folie. Il a mis tout son génie à nous donner une description magistrale d’une des formes les plus communes de l'aliénation.
Si nous examinons maintenant la thérapeutique de Cervantes, nous y découvrons, au milieu d’un tas de scories, une perle fort précieuse. Son art de guérir est fort primitif par endroits, pour ne pas dire plus. Des étoupes, de l’onguent, des emplâtres confectionnés sommairement en forment la plus grande part. Après la dispute de Don Quichotte avec le Biscayen, un coup cl’épée lui enlève son casque et la moitié d’une oreille : il perd le sang en abondance. Sancho tire de son bissac de la charpie et de l’onguent et en compose un pansement pour son maître. Mais celui-ci souffre toujours beaucoup. Alors un chevrier ramasse quelques feuilles de romarin, les mâche entre ses dents, y mêle du sel et applique le tout sur la plaie en assurant Don Quichotte qu’il guérirait sans autre remède. « Ce fut la vérité », ajoute Cervantes.
Le bouquet thérapeutique, c’est le fameux baume de Fierà-Bras. Le muletier, furieux que Don Quichotte l’ait privé du plaisir qu’il se promettait avec la Maritorne, lui rompt deux cotes d’un coup de pied, lui brise plusieurs dents d’un coup de chandelier. Pour se guérir, le chevalier se fait apporter du romarin, du sel, de l’huile et du vin ; il fait cuire le tout, le verse dans un huilier sur lequel il récite plus de quatre-vingts Pater, Ave, Credo , avec accompagnement de grands signes de croix ; c’est la recette du baume merveilleux. Don Quichotte en boit ; il est aussitôt pris de vomissements dont les secousses
et les angoisses provoquent une sueur abondante. Il se fait couvrir chaudement dans son lit, dort trois heures, et se réveille, le corps tellement soulagé et si bien remis de ses blessures, qu’il se croit entièrement guéri. Devant un résultat si admirable, Sancho veut aussi en essayer ; mais, parce qu'il n’était pas chevalier sans doute, il manque rendre l’âme avec le reste.
Don Quichotte est enchanté de son remède et il croit pouvoir désormais affronter sans crainte tous les dangers. Il dit à Sancho : « Si tu vois qu’on m’ait, dans quelque combat, fendu par le milieu du corps, comme cela est maintes fois arrivé, tu auras soin de ramasser la partie qui sera tombée à terre, et, avant que le sang se soit figé, de la replacer le plus adroitement possible sur l’autre moitié qui sera restée en selle en ayant soin de les ajuster bien exactement l’une contre l’autre ; ensuite tu me donneras à boire deux gorgées seulement de ce baume et tu me verras sortir de cette épreuve plus frais qu’une rose. »
Laissons ces balivernes et arrêtons-nous un moment sur le traitement moral de la monomanie imaginé par Cervantes.
Il commence par écarter la cause déterminante du mal. D'où la revue et l’incendie des livres de chevalerie et d’amour. On mure la porte de la pièce où ils étaient enfermés et on persuade don Quichotte que tout cela s’est fait par enchantement. Le sage Mugnaton, venu la nuit sur un nuage, à cheval sur un dragon, est entré dans le cabinet ; puis, après y avoir fait on ne sait quoi, s’est envolé par la toiture, en laissant la maison toute pleine de fumée ; et quand on a voulu voir ce qu’il avait opéré, on n’a plus trouvé ni livres, ni cabinet. Admirons ici avec quelle adresse Cervantes utilise la folie de son malade pour le persuader. Malheureusement, la nièce confond Mugnaton avec Friston ou Friton, l'enchanteur
ennemi de son oncle ; elle ne sait pins au juste, et cette maladresse fait manquer le résultat cherché.
C’est aiùsi avec les fous. Il faut user envers eux de beaucoup de sagacité et de prudence ; la moindre négligence cause l’écliec du plan le mieux conçu.
C’est encore par un stratagème de cette nature que le curé et le barbier trouvent moyen de le tirer de la Sierra. Ils se déguisent en chevaliers ; la belle Dorothée devient la princesse Micomicona ; elle implore le secours du valeureux Don Quichotte contre un traître qui, au mépris des lois divines et humaines, a usurpé son royaume. Elle obtient de lui la promesse qu’il ne s’engagera en aucune aventure ni querelle et qu’il la suivra jusqu’à ce qu’elle soit vengée. C’est en le prenant par sa lubie qu’on parvient à le ramener chez lui.
Cervantes va plus loin. Il tâche de soustraire son malade à l’influence du milieu où il a attrapé son mal. Le curé et le barbier, avec lesquels il a jadis discuté chevalerie, se déterminent à ne pas le voir d’un mois, de peur de lui renouveler le souvenir des choses passées. Résolution excellente, mais d’un" effet incomplet, car il aurait fallu l’éloigner aussi des siens et de sa propre maison.
Plus tard, quand la folie commence à reparaître, la gouvernante le menace d’aller se plaindre à Dieu et au roi s’il ne reste tranquillement chez lui, afin qu’ils y mettent bon ordre. Sa nièce lui explique que toutes ces histoires ne sont que fables et mensonges, dignes d’une sévère censure de l’inquisition. Ces menaces, ces démonstrations sont des moyens moraux très justes, et, à ce moment, les plus puissants en Espagne.
Le chanoine de Tolède suit la même conduite.
Nous retrouvons la même ruse dans les moyens qu’emploient le curé et le bachelier Samson Carrasco. Celui-ci, sous le nom de chevalier des Miroirs, entre en lice contre Don
Quichotte, mais il est battu. Il prend sa revanche sous le nom de chevalier de la Blanche-Lune et exige du vaincu l’engagement de rentrer dans son village et de n’en pas sortir d’une année. Et Bon Quichotte tient scrupuleusement sa promesse, autre trait de caractère de cette espèce de dégénérés.
Le même plan est suivi jusqu’à la fin prochaine de la maladie du brave chevalier, lorsqu’il songe à devenir berger. Pour le tirer de sa mélancolie, le bachelier l’exhorte fortement à se lever pour se livrer aux douceurs de la vie pastorale.
Cervantes sait qu’il ne faut pas heurter de front les idées des aliénés, brusquer leur manière d’agir, imposer sa volonté par la force. On n’arrive de la sorte qu’à les surexciter, qu’à réveiller leurs transports. Il prend de biais son malade; il use envers lui d’une moquerie douce et bienveillante, nullement agressive; il s’efforce de gagner sa confiance et flatte son délire pour l’amener au but qu’il se propose. II déploie avec une habileté consommée la stratégie médico-morale pour calmer les fureurs de son chevalier.
Il a précédé Pinel de plusieurs siècles dans le traitement moral de la folie. Son procédé n'est pas absolument parfait, mais il est cependant remarquable pour son époque. Constatons encore en passant qu’il a été le prédécesseur de Broussais dans ses doctrines systématiques si passionnément combattues et le promoteur de théories encore plus modernes. N’est-ce pas lui qui fait dire au fou de Séville : « L^estomac est le laboratoire où se fabrique la santé. » Il montre par ces mots qu’il connaissait les rapports qui existent entre ce viscère, la santé générale et le système nerveux.