SAINT-YVES
madame. — Je ne voulais pas que l’on sût chez moi cet... enfantillage... c’est pourquoi je suis venue vous trouver, docteur, espérant que vous me donnerez peut-être un bon conseil... Pourquoi riez-vous?...
saint-yves. — Je ne ris pas, madame...
Puis-je... sans être indiscret... vous de-
mander qui vous a donné l’idée de vous adresser à moi?...
madame. — Oh! parfaitement!... c’est une de mes amies, madame de Rebondy, qui m’a dit que madame de Yielbranche... vous savez-bien, la petile de Yielbranche qui divorce?... vous avait consulté et avait été très satisfaite...
saint-yves. — Mais, madame... madame de Yielbranche m’a consulté pour un ordre de choses tout différent... et je...
madame. — Qu’est-ce que ça fait?...
vous n’ôtes pas un spécialiste, n'est-ce pas?... et madame de Rebondy m’a dit que vous êtes très savant... (Suppliante.) je vous en prie, docteur... dites-moi s’il y a quelque chose à faire?... et, s’il y a quelque chose à faire, dites-moi quoi?...
saint-yves, protestant. — Mais, madame, laissez-moi vous dire que...
madame. — Docteur, je vous en prie, donnez-moi une consultation?...
l’inoffensif
saint-yves. — Mon Dieu... si vous y tenez absolument...
madame. — H y a quelque chose à faire, n’est-ce pas?...
saint-yves. — Certainement...
madame, ravie. — Ah!... vous allez me donner un bon conseil, n’est-ce pas?...
saint-yves. — « Bon » n’est pas le mot, mais enfin je vais vous en donner un... Vous êtes belle... (S'inclinant.) très belle... vous êtes grande, superbement bâtie, saine et forte... donc, si vous n’avez pas d’enfant, c’est la faute de votre mari!...
madame. — Il paraît que mon mari en a eu, lui, monsieur...
saint-yves. — Il en a eu sans vous...
et vous n’en avez pas avec lui... ça revient au même... et ça prouve que vous et lui, ça ne... ça ne « biche » pas... si j’ose ainsi dire... madame, anxieuse. — Et alors?...
saint-yves. — Alors, je ne vois d’autre moyen que...
MADAME. — Que?...
saint-yves. — Dame!... que de tâcher de faire, de votre coté, ce que M. votre mari a fait du sien...
madame, très cligne. — Docteur... ce n’est pas de cette façon que... (Désolée.) mais il n’y a donc rien à faire?...
saint-yves. — Je n’en sais rien !... et je vais vous dire ce que vous m’avez empêché de vous dire dès le début de notre conversation... c’est que je suis absolument incompétent à juger le cas qui vous préoccupe...
madame. — Alors, vous ne pouvez rien me conseiller?...
saint-yves. — Si... je vous conseille d’aller voir un médecin...
madame. — Mais, vous, docteur?...
sa INT- yves. — Moi, madame, je suis docteur en droit, seulement!..
madame, anéantie. — !!!!!!!
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
le savant docteur rappass, cinquantecinq ans; trapu, solide; le teint fleuri; l’œil souriant; la bouche serrée; les oreilles plates et très collées à la tête; mains fines; pieds énormes; chirurgien de grand talent. Compte parmi les « princes de la science » ; ceux de qui les journaux disent en parlant d’eux: Le savant docteur un tel. le docteur déchar; quarante ans; long, maigre, l’air fatigué, les tempes ridées; beaucoup de cheveux blancs. L’œil très
doux; les lèvres épaisses; tournure élégante; mal habillé. Très réellement instruit. Médecin du quartier.
(Ils descendent l’escalier d'une belle maison de la rue de Monceau.)
LE DOCTEUR DÉCHAR. — Ouf! ... je Suis
content que ça soit fini!...
le docteur rappass, remettant ses gants. — Pourquoi?...
le docteur dé en a R, étonné . — Mais... parce que le malade était tellement faible que je craignais de le voir succomber pendant l’opération...
le docteur rappass. — Moi aussi, je le craignais!...
le docteur déchar. — Vraiment?...
vous avez cependant déclaré sans hésiter qu’il fallait opérer...
le docteur rappass. — Sans doute !.. .
il faut toujours opérer... sans ça... on a des regrets... (Il s'arrête pour boutonner son gant.)
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
on se dit : « Si j’avais marché carrément, le malade serait guéri... »
le docteur DÉciiAR, timidement. — On peut aussi se dire le contraire?...
le docteur rappass. — Oh!... le contraire... on ne se le dit pas!...
LE DOCTEUR DÉCHAR. — Ah!...
le docteur rappass, regardant autour de lui. — Belle maison!... ils sont bien logés, ces gens-là!... j’aurais dû demander la forte somme!... c’est votre faute, aussi!... pourquoi m’avez-vous prié de faire la chose pour six mille francs?...
le docteur déchar. — Mais... parce que la mère du jeune homme m’a dit qu’elle ne pouvait pas donner davantage...
LE DOCTEUR RAPPASS. — On dit tOUjoursça!... et puis quand la vie du monsieur est au bout, on donne tout ce qu’on demande... j’ai été un imbécile de vous croire...
le docteur déchar, décontenancé. — Je suis vraiment désolé de...
le docteur rappass. — D’ailleurs, vous y perdez comme moi...
le docteur DÉciiAR, surpris. — J’y perds!... moi?...
le docteur rappass. — Dame !...
(Ils arrivent dans la rue.) montez donc dans ma voiture... nous ferons nos comptes...
le docteur DÉciiAR, interloqué. — Nos comptes?...
le docteur rappass, continuant. — La vôtre suivra... (Il regarde dans la rue.) Tiens!... vous n’avez plus de voiture?..
le docteur décuar, embarrassé. — Si, mais... c’est que ma femme...
le docteur rappass, narquois. — C’est elle qui s’en sert!... parfaitement!... alors, vous allez à pied?...
le docteur décuar. — Je prends le plus souvent un fiacre...
le docteur rappass. — C’est la môme chose!...
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
le docteur DÉciiAR, à part. — Je ne trouve pas!...
le docteur rappass. — Dans tous les cas, raison de plus pour monter avec moi?... (Il ouvre la portière et fait monter le docteur Déchar qui se confond en remerciements .) Où allez-vous?...
le docteur déchar, timide. — Mais...
je... où vous irez...
le docteur rappass. — Je vais chez le duc de Granton...
le docteur DÉciiAR. — Moi aussi!.. .
(Mouvement du docteur Rappass.) c’està-dire... je vais à la porte... je descendrai en même temps que vous ...(Un temps.) A quelle heure verrez-vous notre malade demain?...
le docteur rappass. — Notre malade?... c’est vrai, au fait!... il faut que je le voie!... au moins demain... (Bourru.) c’est bien embêtant!...
le docteur déciiar, suppliant. — Oh!...
cher maître !... vous le verrez, n’est-ce pas?. .
le docteur rappass. — Demain à cinq heures... je ne peux pas faire autrement... une visite est indispensable...
le docteur DÉciiAR, terrifié. — Une seule?... c’est que la mère...
le docteur rappass. — Eh bien, quoi, la mère?... elle ne pense pas que je vais apporter au petit son café au lait tous les matins, je présume?...
le docteur DÉciiAR, effaré. — Mais...
LE DOCTEUR RAPPASS. — C’est déjà bien gentil d’avoir fait l’opération au ' rabais...
le docteur déchar. — Au rabais!...
le docteur rappass. — Oui, au rabais!... on vous en fera des opérations pareilles pour six mille francs!... c’est-à-dire que c’est donné!...
LE DOCTEUR DÉCHAR. —
le docteur rappass. — Hier, j’ai fait la môme pour dix mille... à la bonne heure!... ça me fait penser qu’il faut que
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
j’aille voir si le malade... (Il fait un mouvement.)
le docteur déciiar, auec intérêt. — Ah!... Est-ce que...
le docteur rappass. — Oui... hier,
je croyais bien que ça y était!... impossible de le faire revenir I... c’est X... qui m’avait appelé... c’est lui qui donnait le chloroforme... alors, en voyant que le malade ne bougeait pas plus qu’une souche, je me disais... « il en a trop donné... »
le docteur déchar, saisi. — Oh!...
le docteur rappass. — Dame!... ça se voit tous les jours!...
le docteur déchar, protestant timidement. — Mais... '
le docteur rappass. — Ou du moins
très souvent... il faut bien que ça arrive, une fois ou l’autre, ces accidents-là!...
le docteur déciiar, ahuri. — Est-ce bien nécessaire?...
le docteur rappass. — Nécessaire
CES BONS DOCTEl'RS !
n’est pas Je mot... mais enfin, ça arrive... on n’y peut rien!...(£/h temps. ) Alors, comme ça, mon pauvre Déchar... vous voilà à pied!... c’est madame Déchar qui prend la voiture?... je comprends ça, d’ailleurs!... en bonne conscience, une aussi jolie femme ne peut pas aller à pied... ça serait scandaleux... ( Riant ) et dangereux!... car il n’y a pas à dire, elle est tout bêtement ravissante, votre femme, mon pauvre ami!...
le docteur déchar, étonné. — Vous la connaissez?...
le docteur rappass, narquois. — Je la connais... sans la connaître... je la connais de vue beaucoup... et de réputation... un peu . . .
le docteur déchar, inquiet. — De réputation?...
le docteur rappass, bon enfant. — Eh!
sans doute!... une aussi charmante créature ne passe pas inaperçue, n’est-ce pas?... on la voit... on demande qui elle est...
LE DOCTEUR TANT I’OUR CENT
LE DOCTEUR DÉCIIAR. — Oui...
le docteur rappass. — Une fois qu’on le sait... on s’occupe d’elle... (Mouvement (lu docteur Déchar.) c’est-à-dire de ses goûts, de ses habitudes...
le docteur déchar, de plus en plus inquiet. — Pourquoi, de ses habitudes?...
le docteur rappass. — Ben, pour savoir où la rencontrer...
le docteur déciiar, anéanti. — Vous dites?...
le docteur rappass. — Je dis que quand on veut revoir... ( Mouvement .) de loin, soyez paisible!... une très jolie femme... on cherche à savoir ce qu’elle fait, où elle va... on cherche en un mot à la rencontrer... c’est bien naturel?...
LE DOCTEUR DÉCIIAR. — Et VOUS avez...
rencontré madame Déchar?...
le docteur rappass. — Rencontré n’est pas le mot... aperçu serait plus exact... Mon Dieu, oui... j’ai eu le plaisir d’aper-
cevoir quelquefois madame Déchar... à l’Opéra... dans sa loge... le lundi... c’est son jour, n’est-ce pas?...
le docteur DÉciiAu, vivement. — Ma femme n’a pas de loge!... elle va dans celle d’une amie... ma très modeste situation ne me permettrait pas de...
le docteur rappass, bonhomme , avec intérêt. — Comment, comment... votre modeste situation?... ça ne va donc pas, cette clientèle?...
LE DOCTEUR DÉCIIAR. — MOU Dieu...
je suis certainement très occupé... trop même, car il y a des jours où je suis sur les dents... mais ma clientèle est de classe moyenne... je suis peu payé... souvent pas... je suis rarement appelé près de malades comme celui que vous venez d’opérer... il a fallu un accident... je passais... j’ai fait le premier pansement... et comme le médecin habituel était aux eaux... le jeune homme a désiré me conserver...
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
le docteur rappass. — Cependant, vous habitez un quartier riche... un bon quartier...
LE DOCTEUR DÉCHAR. — Olli... mais d’autres médecins l’habitaient avant moi... ils ont la belle clientèle...
le docteur rappass. — Tant pis ! . . .
tant pis !... on a toujours besoin d’argent!... surtout pour une jeune femme... la jeunesse aime à dépenser... et elle a raison...
avez-vous des enfants?...
le docteur dé ch ar, tristement. — Non!... le docteur rappass. — A la bonne heure!... vous êtes un homme d’esprit!... ça coûte les yeux de la tête, les enfants!... j’en sais quelque chose... non pas que j’en aie, moi! Ah! non!... mais j’ai des neveux... et je sais l’agrément qu’ils procurent à ma sœur !... combien gagnez-vous par an?...
le docteur DÉciiAR, les yeux baissés. — Vingt ou vingt-cinq mille francs...
LE DOCTEUR RAPPASS. — Bigre!... c'est court»!... de quoi payer les robes de voire femme...
le docteur DÉciiAR, sautant en l’air. — Comment, les robes de ma femme!... mais nous vivons avec ça!...
LE DOCTEUR RAPPASS. — Ah bail!...
à propos!... si nous réglions nos comptes avant d’arriver chez le duc?...
le docteur DÉciiAR. — Mais quels comptes?... déjà, tout à l’heure... vous avez prononcé ce mot... que je ne m’explique pas?... (Inquiet.) est-ce que je vous devrais quelque chose?...
le docteur rappass, prenant son portefeuille clans la poche intérieure de son paletot. — Au contraire... c’est moi qui vous suis redevable de... (Il compte les six billets de mille francs qu il vient de recevoir et en retire deux qu’il remet au docteur Déchar.) de ceci...
le docteur déchar, saisi. — A moi?...
vous me devez ça!... à moi?...
LE DOCTEUR TANT POUR CENT 1 il
le docteur rappass. — Mais naturellement, puisque c’est vous qui m’avez fait appeler...
LE DOCTEUR DÉCHAR. — Oui... mais...
le docteur rappass. — Eh bien, mon cher, j’ai l’habitude... ainsi que la plupart de mes confrères... de remettre le tiers de la somme à celui qui me la fait gagner... c’est assez juste, il me semble!...
le docteur déchar , embarrassé. — Mais...
j’ai appelé quelquefois... dans des cas graves, le docteur X... le docteur ***, le docteur B... et jamais...
le docteur rappass. — Ben, ça prouve qu’ils sont rats, voilà tout!...
LE DOCTEUR DÉCITAR, tortillant toujours les deux billets. — En vérité... je... je ne sais si...
le docteur rappass, remettant son portefeuille dans sa poche. — Allons donc, mon cher !... vous me contrarieriez beaucoup !... et puis... une autre fois... quand vous m’ap-
pelleriez... je ne viendrais plus!... je suis très carré, moi, en affaires... je veux bien me déranger... perdre mon temps comme aujourd'hui...
le docteur déchar, à part. — Il appelle ça perdre son temps!... six mille francs l’heure!... Peste!...
le docteur rappass, continuant. — ...mais j’entends n’être l’obligé de personne... (Au docteur Déchar , qui tortille toujours les billets.) cachez donc ça?...
le docteur déchar, mettant les billets dans sa poche. — Je suis vraiment confus de...
le docteur rappass. — De quoi?...
de toucher ce qui vous est dû?... Ah çà!... mes confrères ont une singulière façon d’agir!... ça ne m’étonne du reste pas !...
le docteur déchar. —
le docteur rappass. — Il est inutile, de leur dire... enfin de leur apprendre les usages... ils auraient l’aplomb de crier
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
au scandale... de dire que nous gâtons le métier !...
LE DOCTEUR DÉCIIAR. —
le docteur rappass. — Je regrette que vous n’ayez louché qu’une somme aussi légère...
le docteur déciiar, àpart. — Il appelle ça une somme légère!... et moi, je trime deux mois pour gagner ça!...
le docteur rappass, continuant. — Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, c’est un peu voire faute... si j'avais demandé dix mille francs au lieu de six mille... votre commis... (Se reprenant.) votre part eût été plus forte... j’espère qu’une autre fois nous serons plus heureux?...
LE DOCTEUR DÉCHAR
le docteur rappass. — Il y a quelquefois des opérations très difficiles... et partant très chères... ainsi, l’autre jour, cet animal de C... vous savez bien, le petit C... m’a fait appeler pour un de ses clients...
un pelit jeune homme... qui s’était fichu pur terre au manège... une vraie chute!... fracture crânienne, enfoncement des os, compression cérébrale. .. enfin , tout le tremblemen L! . . . impossible de s’en tirer sans trépaner... le petit C... avait bien envie d’opérer luimême... il ne doute de rien, le pelit mâtin!... mais les parents n’ont pas eu confiance... et C... m’a appelé... j’ai fait la chose... le gosse était solide, il a résisté!... j’ai demandé quinze mille... les parent m’ont envoyé la somme dans un coffret épatant... j’aurais dû demander davantage!...
LE DOCTEUR DÉCHAR
le docteur rappass. — Bref, j’ai donné six mille à C... qui, s’il avait fait luimême l’opération, n’aurait pas eu le toupet de demander ça!... il a donc gagné à m’appeler... (La voiture s'arrête.)
le docteur déchar, machinalement. — Évidemment!... ( ils descendent.)
le docteur rappass, entrant dans la
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
maison. — Quand vous aurez besoin de moi... tout à votre service !... vous y gagnerez toujours... et vos malades y gagneront peutêtre quelquefois... on ne sait pas!...
Chez le docteur Déchar.
Un salon vert et or, assez grand mais peu meublé. Pendule de bronze doré surmontée des trois G râces. Coupes et flambeaux assortis à la pendule; plantes vertes maladives et poussiéreuses. Cartes de visite dans une coupe de bronze.
Meuble noir et or recouvert de damas jaune.
madame déciiar, vingt-huit ans; grande, bien faite ; le teint rose ; les yeux
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
bleus ; les cheveux noirs ; extrêmement belle ; peignoir citron garni de skungs ; ceinture de moire blanche.
Elle lit au coin du feu.
le docteur DÉciiAR, entrant. — Brrr!...
il ne fait pas chaud dehors!... (Il pose son chapeau sur la table et vient embrasser sa femme.) Bonsoir, ma chérie!... ( Madame Déchar ne bouge pas et ne cesse pas de lire.) Moi, je suis moulu !... (Il s’asseoit dans un fauteuil en face d'elle et présente au feu ses semelles qui se mettent à fumer.)
madame déchar, levant le nez. — Croyezvous que cette fumigation de cuir soit très agréable?... (Elle reprend sa lecture.)
le docteur. — Pardon!... je te demande pardon!... je suis tellement abruti que je ne me sentais pas le courage d’aller changer de chaussures... '(Il se lève.) je vais mettre mes pantoufles...
madame déciiar, sans quitter des yeux
son livre. — Vous feriez mieux de vous chausser tout de suite pour ce soir?... le docteur, inquiet. — Pour ce soir?...
madame déc h a r . — Puisque nous allons à l'Opéra...
le docteur, ahuri. — Nous allons à l’Opéra!... je croyais que c’était le lundi que tu... et d’ailleurs moi, je...
madame déchar. — Le lundi c’est Geneviève qui m’emmène... et elle ne vous invite pas!...
le docteur. — Je médisais aussi...
madame déchar. — Aujourd’hui c’est madame de Santander qui m’offre une place... et à vous aussi...
le docteur. — Madame de Santander...
qu’est-ce que c’est que ça?...
madame dé char. — Vous ne connaissez même plus vos clients, à cette heure!
le docteur. — Mes clients?... Madame de Santander!... mais tu rêves...
madame déciiar, lui passant une carte en
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
haussant les épaules. — Soit!... je rêve!...
le docteur, lisant. — « M. et madame - Grodo de Santander prient le docteur et madame Déchar de... » Comment!... la mère Grodo s’appelle Santander, à présent?... je ne pouvais pas le deviner!... « M. et madame Grodo de Santander... » c’est très chic!... (Il rit.)
madame déchar, acjacée. — C’est excessivement drôle!...
le docteur. — Dame oui, c’est drôle!...
il y a quinze ans que je soigne la mère Grodo... qui ne s’était jamais appelée Santander... et puis voilà qu’elle change de nom... et que du même coup il lui pousse l’idée de nous inviter à aller dans sa loge... madame déciiar. — Une bonne idée!...
le docteur. — Je ne trouve pas!...
madame déchar. — Vous êtes charmant!.. toutcequi m’amuse vous ennuie!...
le docteur. — Ma chère enfant... il ne s’agit pas ici de ce qui t’amuse ou de ce
qui m’ennuie.. . il s’agit de ce qu’on peut ou de ce qu’on ne peut pas faire...
madame déchar. — Je ne comprends pas !...
le docteur. — Je vais tâcher de me faire comprendre... une femme comme toi ne va pas dans la loge de madame Grodo... de Santander...
MADAME DÉCHAR. — Parce que?...
le docteur. — Parce que madame Grodo est tout simplement une vieille garde quelconque... qui a gagné beaucoup d’argent!... parce que l’individu couvert de bijoux qu’elle traîne à sa suite, et qui a bien vingt ans de moins qu’elle, n’est ni Santander... ni même Grodo... et que je ne comprends pas comment elle a osé nous inviter à aller dans sa loge!...
madame déchar. — C’est moi qui lui ai dit que j’adorais l’opéra...
le docteur. — Toi!... lu lui as doné parlé?... mais où ça?...
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
madame déciiar. — Mais ici d’abord...
un jour où elle venait vous consulter... et ensuite chez elle... elle m’avait demandé d’aller la voir...
le docteur. — Pourquoi ne m’as tu jamais dit ça?...
madame déciiar. — Parce que vous ne me l’avez jamais demandé... (Elle reprend son livre. Un silence.)
le docteur, timidement. — Tu es fâchée?...
madame déciiar. — Je dois être enchantée, n’est-ce pas?... j’ai une vie si agréable, tant d’occasions de me distraire que, naturellement, je suis ravie de voir manquer celles qui se présentent!...
le docteur. — Voyons, ma chérie...
madame d É c il a r . — Si encore j 'avais pour me dédommager un inlérieur riant... confortable. . . mais. . . (Elle reriaràc le salon.) Brrr !...
le docteur. — Je ne te refuse pasgrand’chose...
madame déchar. — Parce que je ne vous demande rien!... vous ne pourriez pas me donner ce que je désire... vous gagnez misérablement de quoi ne pas mourir de faim... le docteur. — Tu exagères...
madame déchar. — Guère, hein?...
quand je pense que depuis plus d’un an j’ai envie d’un boa de renard bleu... car enlin tout le monde en a un... excepté moi!...
le docteur. — Ma chérie, je me- suis informé, quand j'ai vu que tu désirais un boa, de ce que ça pouvait coûter... ça coûte quinze cents francs... et dame quinze cents francs c'est une somme!... jusqu’à aujourd’hui je n’ai pu en mettre de côté que la moitié... si j’ai un peu de chance... si... (Se rappelant tout à coup les deux mille francs du docteur R appass. ) Ah !... tu vas l’avoir, ton boa!... (Il tire de sa poche les deux billets de mille francs.)
madame déc il a r, stupéfaite. — Vous avez donc dévalisé un coche?...
LE DOCTEUR TANT POUR CENT 253
le docteur. — Figure-toi... c’est Rappass... cet animal de Rappass que j’ai fait appeler chez ce petit bonhomme de la rue de Monceau... lu sais!?...
madame déchar. — Oui... Eh bien?...
le docteur. — Eli bien, la désarticulation de l’épaule était nécessaire... Rappass l’a faite à trois heures... et le petit a manqué nous passer entre les mains...
madame déchar. — Ça, ça m’est égal!...
après ?. . .
le docteur. — Après, nous sommes partis ensemble... alors Rappass me dit: « Montez donc dans ma voiture, nous ferons nos comptes? » je monte... et il me donne deux mille francs sur les six mille qu’il venait de recevoir en disant : « Je donne toujours le tiers de la somme que je louche pour une opération au médecin qui m’a fait gagner cetle somme... » Moi, je ne voulais pas prendre son argent !...
CES b ON b DOCTEURS
madame DÉciiAR-, entre ses dents. — Imbécile !...
le docteur. — Possible!... enfin, j’ai d’aulres idées sur la façon d’exercer la médecine!...
madame dé en Ali, pensive. — Et toujours il donne le tiers delà somme qu’il touche?... même si c’est une grosse somme?...
le docteur. — Toujours!... ainsi il m’a raconté que dernièrement G... l’a fait appeler pour un gamin qui était tombé sur la tête au manège... et dont la blessure nécessitait le trépan... il a fait l’opération... elle a réussi... les parents ont donné quinze mille francs à Rappass qui en a remis cinq mille à C....
madame déchar. — Le docteur G... sait se retourner, lui !...
le docteur. — Oh! quant à ça!...
madame déciiar. — Et tout le monde ne peut pas en dire autant!...
le docteur, souriant. — C’est pour moi que tu dis ça?...
LE DOCTEUR TANT POUR CENT
2oo
MADAME DÉCHAR. — Cl’OyeZ-VOUS?. . .
le docteur. — Ohl... je sais que tu ne me vois pas en beau!... Allons!... je vais mettre mes pantoufles... (Se penchant vers sa femme.) embrasse-moi !... (Elle ne bouge pas.) Voyons?... pour le boa?...
madame déchar. — Au lieu de penser à des bêtises...
le docteur. — Tu appelles ça des bêtises, loi?...
madame déchar, continuant. — ...vous feriez mieux de chercher si, dans vos clients, il n’y en a pas un qui ait besoin d’une opération... d’une opération chère...
le docteur. — Ma chérie... tu vas me faire le plaisir de laisser mes clients tranquilles... et de ne pas t’occuper d’eux...
madame déchar. — Je m'en occuperai si ça me plaît!... Ah! vous vous imaginez qu’ayant un moyen sûr et facile de gagner de l’argent... d’en gagner beaucoup... vous allez laisser dormir dans un coin ce moyen
ciis liuNs uucTtuns'!
si simple?... Ali! mais non!... quand vous n’aviez pas de malades, pas de consul talions', rien enfin, ou à peu près, je ne disais rien... je sou lirais en dedans de cette situation mesquine... que je vous devais... car un autre aurait su se débarbouiller plus adroitement... je souffrais de voir ma beauté se perdre sans que personne en profitât... le docteur , ahuri. — Mais, ma chérie...
madame dé char. — 11 ri ’y a pas de « mais, ma chérie! »...j’en ai assez, je vous dis!... grâce à vous, j’ai raté la vie, la vraie., celle pour laquelle je suis faite...
le docteur. — Mais, ma chère enfant, je ne t’ai pas épousée de force... je t’ai orise...
MADAME D É CHAR. — Sans dot!... c’est là ce que vous allez me dire, n’est-ce pas?... le docteur. — Non... ce n’est pas cela!...
je veux vous rappeler qu’en vous demandant si vous vouliez être ma femme, je vous ai dit que j’étais sans fortune, sans situa-