I.lî POLI TI QU K
gais, vivants, des gens qui ont du sang, enfin!... et, à ce point de vue, mon pauvre Bouju ne me satisfait qu’à moitié... c’est un grand médecin, un savant consciencieux, un ami dévoué, mais il a soixante ans!... et sa vue ne me réjouit pas!... il est revenu de tout!... il n’a aucune illusion, aucun enthousiasme... il me gèlel... l’autre jour, je lui parlais politique, il m’a répondu : « Eh bien! oui!... nous sommes dans le gâchis ! nous avons le nez dedans!... et après, qu’est-ce que vous voulez y faire?... » Pauvre Bouju !... je suis sûre qu'il aurait du chagrin, s’il savait que je lui fais une infidélité!... Bah! il ne le saura pas!... il ne vient pas souvent le dimanche!... et aujourd’hui, il viendra moins que jamais... il doit être à voter... s’il vote?... et à voter pour M. Jacques... probablement?... (Elle hausse les épaules.) c’est un vieil encroûté, malgré toute sa science!... ( Écoulant marcher.) Ah!... voilà mon jeune médecin 1.., mon médecin « dans le train
il me semble que je vais déjà mieux!... Un valet de chambre introduit :
le docteur cautoyan, vingt-huit ans ; petit, étriqué; l’œil bridé; les cheveux trop longs rejetés en arrière; barbe pauvre et mal plantée ; jambes grêles. Il s’avance, la tète très droite et le menton levé, et se plante sans mot dire devant la douairière.
la douairière, à 'part, l'examinant. — Comment, c’est, ça I... c’est singulier!... je le croyais plus... c’est-à-dire moins... enfin, je me l’imaginais tout autrement!... (Haut.) Monsieur, je vous remercie d’être venu... le docteur cautoyan. — .
la douairière, à part. — Ben, il n’est pas bavard, toujours!... (Haut.) Je souffre d’une crise de goutte assez forte... depuis hier soir je n’arrête pas de jurer... ( Mouvement du docteur.) ça vous étonne, mais c’est comme ça!... je ne peux pas m en empêcher!... les vieilles gens comme moi ont la langue un peu rude!... et, ma foi, quand
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ils souffrent... ils se plaignent dru comme ça leur vient!... Donc, j’ai la goutte au pied gauche, et je voudrais bien m’en débarrasser...
le docteur cautoyan. — C’est assez difficile!..
la douairière. — Quand je dis « m’en débarrasser », j’entends la déloger... ce sera déjà un soulagement!... moi, quand j’ai la goutte, il me semble toujours que je préférerais qu’elle fût où elle n’est pas... j’ai peut-être tort?...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — YoyOlîS le pied?... (La douairière avance son pied.) Oui... il y a de l’enflure... je vais vous mettre de la glace pilée, si vous voulez ?... ça vous empêchera de souffrir...
la douairière. — Je veux bien!... (Elle sonne, un valet de pied entre.) Ce n’est pas vous, c’est Victorine que je sonne...
le valet de pied. — Victorine est aux vêpres, madame la marquise...
la douairière. — Ah!... dans ce cas, envoyez-moi Pierre...
le valet de pied. — Pierre vient de sortir...
la douairière. — De sortir?... comment ça?...
le valet de pied. — Il revient tout de suite, madame la marquise, il est allé voter...
la douai ni ère. — Eh bien, allez chercher de la glace, et envo}rez-moi Pierre dès qu’il rentrera... ( Le valet de pied sort.) Il n’y a que ma femme de chambre et ce domestique qui puissent trouver les compresses et les bandes pour le pansement... (Acjacée.) franchement, il aurait bien pu choisir un autre moment pour aller voter!...
le docteur c auto y an, sentencieux. — L’accomplissement d’un devoir civique est un acte si important que...
la douairière, étonnée, à part. — Qu’est-ce qu’il dit?... Bah!... la formule est un peu pompeuse, mais il a raison, après tout,
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ce garçon!... ça doit être un petit va-del’avant... un petit emballé!... et c’est si gentil, la jeunesse qui s’emballe!... (Haut.) Oui... c’est vrai... on doit voter... Vous avez déjà voté ce matin, probablement?... et pour Boulanger, bien entendu?...
le docteur cautoyan, avec un grand geste d'indignation. — Ah!... jamais!...
la douairière, à part. — Bigre!... il est encore plus dans le mouvement que je ne le croyais!... je vais le faire causer en attendant la glace et les domestiques, ça m’amusera... (Haut.) Vous ne l’aimez pas, à ce que je vois, ce pauvre général?... que lui reprochez-vous donc?...
le docteur cautoyan, d'une voix caverneuse. — Tout!...
là douairière. — Oh ! oh!... c’est beaucoup... ou pas assez!... c’est bizarre!... si j’avais votre âge, je souhaiterais ardemment voir réussir le général Boulanger... parce que la guerre que lui fait le pouvoir est mal-
propre el lâche... et qu’il me semble que les jeunes ne devraient pas ai mer ces guerreslà?... Et puis, je trouve que cette étoile singulièrement chanceuse, devrait guider les esprits aventureux...
le docteur cautoyan. — Mais je ne suis pas un tel esprit, madame...
la douairière. — Ali I . . . et cependant, si vous votez pour Boulé, vous ne...
le docteur cautoyan, protestant. — Pour Boulé?... moi!!!... moi!!!...
la douairière, surprise. — Non? Ah!
pardon !... je... d’après ce que m’avaient dit les enfants... je pensais... (A part.) Comprend-on les petits, qui me disent que ce garçon est dans le train !... un homme qui vote pour M. Jacques!... (A la femme de chambre qui entre apportant des bandes.) C’est bien... posez ça là... Voulez-vous qu’elle vous aide, docteur?...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Non, j’opérerai seul...
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la douairière, allongeant son pied sur une chaise. — Vous savez que c’est horriblement douloureux?... est-ce que ça va me faire très mal, cette glace?...
le docteur cautoyan. — Au contraire, c’est un calmant... les accidents qu’amène la glace ne sont pas de ce genre...
la douairière, dressant l'oreille. — Quels accidents?... ah mais!... ah mais!... pas de bêtises!... je ne plaisante pas avec ma goutte, moi!... je sais qu’elle n’aime pas ça!...
le docteur cautoyan. — Il est certain que si vous n’employez pas habituellement la glace, il est peut-être préférable de n’en pas faire usage?. . . qu’est-ce qu’on vous donne quand vous avez ça?...
la douairière. — Quand la crise est trop forte, on me met un vésicatoire... mais...
le docteur cautoyan. — Alors, je vais vous en mettre un...]
la douairière, à part. — Si c’est ça, mon
vieux Bouju, suffisait !... (Au valet de chambre qui apporte la glace.) Ah !... te voilà, loi!... lu as été voter?...
le valet de ciiambre. — Oui, madame la marquise...
la douairière. — Et pour qui as-tu volé?...
le valet de chambre. — Pour Boulange!... madame la marquise I la douairière. — Ben, c’est bien, ça!... c'est très bien?... (Au docteur , qui ricane en regardant sortir le valet de chambre.) Qu’est-ce qui vous fait rire?...
le docteur cautoyan. — C’est que je pense, madame, que vous vous doutiez bien un peu pour qui votaient vos gens?...
la douairière, sèchement. — Vous vous trompez!... je demande à mes amis... quand ça m’intéresse... pour qui ils votent, mais jamais à mes domestiques... je le leur demande après, seulement... et pourtant celuici est depuis trente ans à mon service...
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le docteur cautoyan, amèrement.
Pauvre homme!...
la douairière, étonnée. — Vous le plaignez d’êlre depuis, trente ans à mon service ?...
le docteur cautoyan. — Non ! . . . mais d’ètre un de ceux qui volent pour M. Boulanger !... qui votent aveuglément contre les représentants choisis par eux...
la douairière. — Permettez, ils...
le docteur cautoyan, interrompant. — ... et cela, au risque de frapper à mort la République elle-même...
la douairière. — Ça, il y a terriblement de gens qui se consoleraient de celle mort-là... tout en ayant l’air de pleurer à l’enterrement!... mais, moi, qui ne lui veux aucun mal, à la République, je ne vois pas du tout qu’elle soit si menacée que ça... (Voulant ramener le docteur à son pansement.) elle a, comme moi, sa crise de goutte... une crise un peu plus aiguë que les autres, mais
tout ça s’arrangera!... (Elle tend son pied.)
le docteur cautoyan, sans regarder le pied, s’adossant à la cheminée. — Cette République que nous aimons, pour laquelle nous donnerions avec joie notre vie...
LA douairière, à part. — Ben, moi, à la place de la République, je ne la lui demanderais pas, sa vie!... je crois qu’elle ferait là une démarche inutile la République!...
le docteur cautoyan, continuant. — ...et qui périrait misérablement un siècle, jour pour jour, après la Révolution dont elle est sortie...
la douairière, à part. — Il est embêtant, ce jeune homme!...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Quelle honte!... si Paris, Paris la ville-lumière, votait pour la dictature!... et pour le dictateur sans génie, sans dignité, sans gloire!... jamais semblable désaveu n’aurait...
la douairière, résignée. — Il me semble
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que je lis le Temps!... (Regardant le docteur de travers.) Décidément, il a une vilaine tète, cet oiseau-là 1
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — PaUVl’e pays!... Pauvre République! qui, — si le parti boulangiste triomphait aujourd’hui, — seraient blessés à mort...
la douairière, éclatant. — Mais, sac à papier!... moi je trouve que c'est vous qui blessez tout ça!... en votant pour Jacques...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Je lie VOte pas pour Jacques...
la douairière, étonnée. — Ah bah!...
et pour qui votez-vous donc, alors?...
le docteur cautoyan, fièrement. — Je ne vote pas, madame!...
la douairière, ahurie. — Vous ne... et vous ôtes là depuis un quart d’heure, — au lieu de me soigner, — à m’assassiner de tirades sur la République et sur les devoirs des citoyens, et le reste... Ah! elle est sévère, celle-là!...
LK DOCTEUR CAUTOYAN. — Mais...
la douairière. — Et vous m’allongez des phrases d’une aune sur cette pauvre République qui n’en peut mais!... vous me racontez que vous lui donneriez votre vie, et vous ne lui donnez môme pas votre voix !...
le docteur cautoyan. — Madame... la jeunesse d’aujourd’hui n’agit qu’après avoir mûrement réfléchi, qu’après avoir analysé, pesé, scruté... je ne parle ici que de la jeunesse intelligente, bien entendu...
la douairière. — Ah! tant mieux pour l’autre!... j’ai des petites-filles, moi!... et je m’intéresse à leur avenir... or, la pensée de les savoir à des maris qui réfléchissent, analysent, pèsent, scrutent, pérorent... et finalement n’agissent pas... m’inquiéterait un peu, je vous l’avoue... vous me rassurez en me laissant espérer que parmi les imbéciles, il y aura encore des hommes...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — VOUS l’iez,
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madame, mais à mes yeux, un vote, ou l’accomplissement de n’importe quel acte civique...
la douairière. — Civique !... civique!... en voilà un mot qui détonne en 89!... Eh! oui!... pour parler comme ça antique, il faudrait être tout nu... et avoir un casque... LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Mais...
la douairière. — Et mon serin de petit-fils qui me dit de vous faire appeler parce que vous êtes très « dans le train »... Ah! bien!... du reste, je suis guérie, tenez!... la colère déplace le mal!... ma tête cuit à présent!... et j’ai les pieds frais!... c’est pas comme ça que vous comptiez me soigner... mais ça a réussi tout de même... je vous remercie... Voulez-vous voir Guy?... (Elle sonne.) On va vous conduire chez lui... (Le docteur Cautoyan salue et son.)
la douairière. — Pouah!... le vilain petit monstre!... ce que je vais laver la tête a M. Guy!... Dans le train?... dans le
train pour conduire les malades ad patres, je ne dis pas, — il pouvait me tuer avec sa glace... — mais autrement non!... pas dans le train pour deux sous!...
On introduit.
le docteur douju, soixante ans; bonne figure ronde. Bon chic de médecin vieux jeu.
la douairière. — Comment, vous voilà, vous!... qui est-ce qui vous a dit que j’étais malade?...
le docteur. — C’est Pierre, que j’ai rencontré à la mairie de la rue d’Anjou... il venait de voter, moi j’y allais...
la douairière, ravie. — Ah!... vous avez voté, vous !...
le docteur, étonné. — Mais naturellement, j’ai voté!... pourquoi ne voulez-vous pas que je vote?...
la douairière. — Mais je le veux, au contraire!... mais je suis enchantée!... et vous avez volé pour... ( Timidement .) pour M. Jacques, probablement?...
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le docteur. — Mais non, sapristi!...
pas pour Jacques!... pour Boulanger!...
Ah çà!... qu’est-ce que je vous ai donc fait, que vous voulez absolument me croire raplapla?... j’ai beau être vieux, je...
la douairière. — Vieux, vous?... mais vous ôtes jeune, au contraire!... bien plus jeune que les jeunes !... vous ne parlez pas de devoirs civiques, vous!... mais vous vous dérangez pour voler!... vous ne dévidez pas des phrases sur la dictature... vous ne réfléchissiez pas, vous!... vous n’analysez rien!... le docteur, protestant. — Mais je...
la douairière. — Non, je vous dis!...
vous ne pesez pas, vous ne scrutez pas, vous ne pérorez pas... et vous agissez!... Ah! mon bon docteur !... si j’avais cinquante ans de moins, si j’étais jolie... enfin si ça pouvait vous faire plaisir, là!... comme je vous embrasserais de bon cœur!... Non!... vous ne vous douiez pas comme je vous embrasserais de bon cœur!...
LE docteur, ahuri, regardant la douairière avec inquiétude. — Voyons, voyons?... ne vous agitez pas!... Avez-vous les pieds chauds?... c'est très important!... (La douairière rit.)