LE BEAU CHATEAUDUN
Ils sont assis autour d'une grande table et par-
lent très bas. A un bout de la table, M. de Vyeladage fait une patience.
le beau ciiATEAUDUN, se levant. — Ah çà!... ils ne viendront pas, les médecins!... voilà une heure qu'ils nous font poser!...
LA CHANOINESSE. — Pcllttt!!... pas si
haut!...
le petit de jabo. — Si on pouvait fumer, au moins \...(Il se promène de long en large.)
madame de vyeladage. — Prends donc garde, tes bottines craquent!...
le petit de jabo, regardant ses pieds avec complaisance. — Elles craquent, c'est vrai!... mais elles vont rudement bien!... (H continue sa promenade.)
la chanoinesse. — Paul!... ta sœur te dit de ne pas faire de bruit!...
le petit de jabo. — Mais l'oncle Nerféray n'entend rien!... avant d'être malade, il était déjà sourd comme une trappe, ainsi...
le beau chateaudun. — J'ai rencontré
ce matin le docteur Rabiol, il m'a dit que le docteur Tèse venait le prendre à trois heures, et qu'ils seraient ici à trois heures un quart...
m. de vykladage. — C'est probablement le nouveau qui n'est pas arrivé!... (Continuant sa patience.) dame... rois... as... et as... et ils l'attendent en voiture... valet, dame...
la chanoinesse. — Comment s'appellet-il, ce médecin?...
MADAME DE VYELADAGE. — Le docteur
Dru!...
la chanoinesse. — C'est le fameux docteur Dru?...
le beau chateaudun. — Lui-môme!...
je ne voyais pas trop la nécessité de le faire venir, celui-là!...
M. DE VYELADAGE. — Moi non plus!...
mais Rabiol et Tèse tenaient absolument à l'appeler en consultation...
le petit de jabo. — Ça ne fera ni chaud ni froid à l'oncle!., il a quatre-vingt-sept
ans, le pauvre bonhomme... et dame!...
MADAME DE VYELADAGE. — J'ai entendu
le timbre!... les voilà!... (Les docteurs sont introduit*.)
le docteur rabiol, quarante ans, élégant et correct. (Présentant le docteur Dru.) — Monsieur le docteur Dru, qui veut bien nous assister... (Saints.)
m. de vyeladage. — Nous vous sommes très reconnaissants, docteur, de vous être dérangé... il y a peu d'espoir, nous le savons... mais enfin, grâce à vos lumières, nous comptons...
le docteur dru, cinquante ans, trapu, rose, l'œil brillant, la physionomie réjouie. — Oh!... si vous ne comptez que sur mes lumières... c'est un peu court!. . je vous dirai franchement que je crois le malade perdu...
m. de vyeladage, étonné. — Gomment?...
même avant de l'avoir vu, vous...
le docteur dru. — Je ne l'ai pas vu
aujourd'hui... mais il y a beau temps que je le connais, le père Nerféray!... je le vois au cercle!... c'est bien le plus sale joueur de piquet que je connaisse!... (Riant.) il fait de la musique tout le temps!... ça ne cesse pas ! . . .
M. DE VYELADÀGE. —
le docteur dru. — Aussi, ce qu'on est tranquille depuis qu'il n'est pas venu!... c'est délicieux!... ah çà ! qu'est-ce qu'il a, en somme?...
le docteur tèse, soixante ans, grand, sec, maigre, médecin vieux jeu, air important. — Nous nous trouvons en présence d'une attaque de goutte irrégulière et anormale... les gros vaisseaux et la membrane qui tapisse les cavités internes du cœur sont affectés...
le docteur dru. — Est-ce que le malade est sujet à ces attaques?...
le docteur tèse. — A des attaques, mais pas aussi fortes que celle-ci... M. le
baron de Nerféray est atteint depuis longtemps de la goutte... goutte non pas héréditaire, mais acquise...
le docteur dru. — Acquise!... ça ne m'étonne pas!... il a bien fait tout ce qu'il fallait pour l'acquérir!... (Riant.) Farceur de père Nerféray, va !.. .
M. DE VYELADAGE. — Si VOUS Voulez
entrer, messieurs, mon oncle est prévenu de votre visite, il vous attend...
le docteur dru. - — D'autant plus que nous nous sommes fait attendre!... c'est ma faute, j'étais en retard ! . . . (Montrant les cartes.) heureusement, vous avez patienté en faisant un petit bac?...
M. DE VYELADAGE. —
la chanoinesse, protestant. — Mais non... nous ne...
le docteur dru. — Un jeu délicieux!... que je ne joue jamais!... pour deux raisons... la première, c'est que ça m'allume trop... la seconde, c'est que je l'ai
promis à ma femme... (Au docteur Tèse qui s'efface pour le faire entrer le premier chez le malade.) du tout... du tout... passez donc?... le docteur tèse, s 'aplatissant contre la porte. — Je n'en ferai rien... (fis s'engouffrent chez ronde Nerféray, accompagnés de M. de Vijeladage. — Silence prolongé.)
MADAME DE VYELADAGE. — Comme ils
restent longtemps!... je crains que ce soit mauvais signe?...
LE BEAU CHATEAUDUN. — L'oncle est
perdu, ça ne fait pas question!... c'est une affaire de jours!...
le petit de jabo, à lui-même. — Pourvu qu'il se prolonge jusqu'à lundi!... ou même dimanche soir... c'est tout ce que je lui demande...
la chanoinesse. — Pauvre oncle!. .. (Les médecins rentrent.)
madame de vyeladage, allant vivement au-devant d'eux. — Eh bien?...
le docteur tèsk. — Eh bien, M. le
docteur Dru constate les mêmes symptômes inquiétants que nous avions constatés déjà...
la chanoinesse. — Très inquiétants?...
le docteur dru, avec un charmant sourire. — Oh! plus que très!... qu'est-ce que vous voulez?... il a fait son temps, le pauvre bonhomme \...( Voyant que madame de Vyeladage a les larmes aux yeux.) Voyons, voyons... il ne faut pas non plus pousser les choses au noir?... il va mourir, c'est évident... mais nous n'y pouvons rien!... (Madame de Vyeladage pleure.) pas tout de suite... il ne mourra pas tout de suite... et, en attendant, nous l'enverrons quelque part... aux eaux...
LE DOCTEUR TÈSE, Stupéfait. — AllX
eaux?...
le docteur R ab i o l, ahuri. — Aux eaux?
LE DOCTEUR DRU. — Oui... pOUT l'oCCU-
per... le distraire un peu...
LE BEAU CHATEAUDUN, à pari. — Le
distraire?... quand il agonise...
le docteur dru. — On pourrait l'envoyer... où çà, voyons?... à Montmirail?... c'est très loin!... ce serait parfait!...
LA CHANOIXESSE. — TK'S loin?... OÙ
est-ce, Montmirail?...
le docteur dru. — Je ne sais pas...
tout là-bas... du côté d'Orange... ou d'ailleurs...
la CHANOIXESSE, effarée. — Oh!... c'est que... je vais vous dire, docteur, c'est moi qui accompagne presque toujours mon oncle, et...
le docteur dru. — Ah! sapristi!...
(Riant.) Est-ce qu'il vous fait jouer au piquet?... je vous plains, s'il vous fait jouer au piquet!... et même sans ça!...
la chanoinesse, continuant. — ... L'accompagnant... je préférerais aller moins loin... et... si d'autres eaux pouvaient lui convenir, je...
le docteur dru. — Mais toutes les eaux peuvent lui convenir!... si vous aimez
mieux aller à d'autres, dites-le?... Où voulez-vous aller, voyons?... à Chatel-Guyon?... ça vous va-t-il?... un petit bain très gentil... avec des petites roulettes partout!... dans la montagne, on ne peut faire un pas sans en rencontrer... c'est mignon tout plein !...
MADAME DE VYEL ADAGE. — Enfin, d0C-
teur... y a-t-il du danger?...
le docteur dru. — Il y en a... sans y en avoir... (Mouvement des deux médecins.) et cependant...
la chanoinesse. — Ne faudrait-il pas appeler un prêtre?...
le docteur dru. — Oh! pourquoi faire?...
madame de vyeladage. — Comment, pourquoi faire?... mais...
le docteur dru. — Oui... j'entends bien... mais il ne sait plus ce qu'il dit...
madame de vyeladage. — Ah! mon Dieu!... comment nous y prendre?...
le docteur dru, gaiement. — Bah!...
tout ça s'arrangera, allez!... s'il doit aller au paradis... il ira tout de même!...
la chanoinesse, les yeux au ciel. — Il est si bon ! . . .
le beau chateaudun, entre ses dents. — Si bon!... ah! sacristi non, par exemple!... il a passé sa vie à faire enrager tout le monde !...
le docteur dru. — Je ne sais pas s'il est si bon que ça... mais enfin il n'a assassiné personne!... (Riant.) Personne ne le gênait... et il n'a pas non plus dévalisé un coche... à quoi bon?... il a trois cent mille livres de renies... au moins...
la chanoinesse. — Évidemment!...
mais enfin, il ne vivait pas dans la crainte de Dieu, et...
le docteur dru. — Mais, sac à papier!
pourquoi toujours parler de crainte?... à la place du bon Dieu, ça m'ennuierait bigrement d'être si craint que ça !...
m. de vyeladage, auquel sa femme a parle bas. — Docteur, nous voudrions... à tous les points de vue... remplacer la... la personne qui soigne mon oncle, par une sœur... et il ne veut pas en entendre parler...
le docteur dru. — Tl a tort!...
m. de vyeladage, désignant les médecins. — Ces messieurs ont essayé de l'amener à accepter une sœur...
le docteur tèse. — Impossible ! . ..
le docteur rariol. — Pas moyen!...
m. de vyeladage. — Et nous pensions que peut-être,., si vous vouliez bien lui parler... vous auriez plus d'autorité...
le docteur dru. — Je ne crois pas!...
en bonne santé, le père Nerféray est déjà une mule... la maladie a dû quintupler son aimable entêtement... d'ailleurs, pourquoi le tourmenter?... cette femme le soigne certainement moins habilement et moins patiemment qu'une sœur... (S' oubliant.) mais comme ça ne peut pas se prolonger...
MADAME DE VYELADAGE. Ail! Cane
peut pas se prolonger?... je croyais...
le petit de jabo, vivement. — Pensezvous qu'il aille jusqu'à dimanche?...
le docteur dru, se rattrapant. — Mais oui... mais oui!... quand je dis : « ça ne va pas se prolonger... » c'est une manière de parler... je veux dire la crise... enfin... il vaut mieux ne pas le contrarier inutilement en parlant des sœurs... cette personne ne lui fait aucun mal, et...
la chanoinesse, les yeuœ baissés. — Mais... (Elle s'arrête.)
le docteur dru. — Mais quoi?...
m. de vyeladage. — Docteur, c'est que, mon oncle mène, malgré son âge, une existence assez... assez...
le docteur dru, riant. — Je m'en doute !
m. de vyeladage. — Dès que le docteur Rabiol nous a avertis de la gravité du mal, nous sommes arrivés de la campagne
et nous sommes descendus chez mon oncle... nous avons dû, pour cela, faire sortir de chez lui une personne qui s'y trouvait installée...
LE DOCTEUR DRU. — 1Î011, ça ! . . .
m. de vyeladage. — Oui .. mais l'autre femme... celle que vous avez vue tout à l'heure... remplit à peu près les mêmes fonctious... et nous pensions qu'il était peut-être dangereux...
la chanoinesse. — Et scandaleux !. ..
le docteur dru. — Oh ! scandaleux !...
MADAME DE VYELADAGE. — Mais Cette
situation est indécente!...
le docteur dru. — Elle n'est pas correcte, je vous l'accorde!... mais il faut un peu d'indulgence pour les vieux !... vous lui avez ôté l'autre, laissez-lui celle-ci!...
la ch A xoix esse, indignée. — OIi ! ! !
le docteur dru. — Madame, la Providence elle-même serait plus tolérante que vous!... (Mouvement de la chanoinesse.) Eh!
oui!... ainsi, par exemple... quand elle ôta à Lolli sa femme,., elle lui laissa ses filles!...
(Il rit.) !!!!!!!!!!!!!
m. de vyeladage, s adressant au docteur Tèse pour rompre les chiens. — Docteur... y a-t-il une nouvelle ordonnance?...
le docteur tèse. — Pas encore... nous allons auparavant causer avec le docteur Dru...
le docteur dru, se rembrunissant. — Causer?... encore!... enfin, si vous y tenez?...
le docteur rabiol, à madame de Vyeladage. — Voulez -vous nous indiquer une pièce où nous ne soyons pas dérangés?...
MADAME DE VYELADAGE. — Une pièce?...
parfaitement... (Ouvrant une porte.) Tenez, si vous voulez entrer dans la chambre de mon frère?... (M. de Vyeladage fait entrer les médecins dans la chambre du petit de Jabo, et referme la porte derrière eux.)
le petit de jabo. — Pourvu qu'ils ne s'asseoient pas sur ma casaque toujours?...
MADAME DE VYELADAGE. — Quelle Ca-
saque?...
le petit de jabo. — Ben, ma casaque de courses!... elle est étendue sur le divan !... et c'est ma neuve !... on me l'a rapportée ce matin, et je l'ai laissée là... je la mets dimanche !...
Dans la chambre du petit de Jabo.
LE DOCTEUR TÉSE. — DeVOllS-IlOUS COllti-
nuer à employer les compresses de glace pilée... et les injections hypodermiques du morphine qui...
le docteur dru. — Comment!... vous voulez encore parler de ça?...
le docteur tèse , interloqué. — Mais je...
le docteur dru. — Voilà un bonhomme qui est fichu, archifichu, et vous voulez vous acharner sur ce... (Il cherche.) ce macchabée?... (Saisissement des docteurs.) Ma foi!.. (Il rit.) je ne trouve pas de mot scientifique qui exprime aussi nettement ma pensée!... (Allant vers le divan.) tiens !.. . une casaque de jockey!... et une toque!... et une cravache !... et des bottes !... elle est jolie, cette casaque cerclée jaune et rouille!... la toque aussi!... on dirait un gros chrysanthème!... J'adore les courses, moi!... et tout ce qui s'y rattache!... (Il tripote les objets étalés sur le divan.) c'était tout à fait mon affaire, les courses !... j'ai raté ma carrière!...
le docteur tèse. — Dès que M. de Nerféray a un instant de répit... il ne suit pas le régime mixte qui convient à un individu en puissance de diathèse goutteuse. . .
le docteur dru. — Qu'est-ce que ça
fait?... laissez-le donc mourir paisiblement!... laissez-le bâfrer s'il aime à bâfrer, cet homme?... laissez-le nocer jusqu'au dernier souffle si c'est son idée de nocer!... moi, dans ces cas-là, je suis toujours pour le malade contre le médecin...
le docteur rabiol. — Mais pourtant...
le docteur dru, posant son chapeau sur une table et essayant la casquette de jockey. — Tiens!... c'est fort!... elle me va!... (Reprenant.) Et puis, là, franchement, il n'est pas regrettable, le père Nerféray!... entre nous, c'est un vieux poison!... (Enfonçant la casquette.) C'est qu'elle va comme si elle était faite pour moi!... (Il noue les cordons et secoue la tête.) elle tient !... (Reprenant.) Jamais il n'a donné un sou à un pauvre, je le parierais !... Qu'est-ce que c'est que cette belle personne très appétissante, qui a dit qu'elle l'accompagnait en voyage?...
le docteur rabiol. — C'est sa nièce, la chanoinesse de Vyeladage...
le docteur dru. — Une chanoinesse !...
pourquoi ne s'est-elle pas mariée?...
le docteur rabiol. — Elle est sans fortune !...
le docteur dru. — Et ce mauvais grigou n'a pas eu l'idée de la doter!... et elle l'accompagne en voyage ! . . . elle le soigne ! . . . un beau brin de fille comme ça !... au lieu de se venger en faisant la fête... comme c'était son droit... et même son devoir ! . . .
LE DOCTEUR TÈSE. —
le docteur rabiol, scandalisé. — Oh!...
docteur ! ! !
le docteur dru. — Il n'y a pas de « Oh! docteur!... » je dis ce que je pense,... et dame!... je ne suis pas un vieux Romain, moi!... (Revenant au divan et prenant les bottes qu il examine. ) Très jolies, ces bottes !... faites à Londres!... à qui tous ces vêtementslà?...
LE DOCTEUR RABIOL. — A M. Paul
de Jabo, le frère de madame de Vyeladage...
le docteur dr i\ — C'est pour ça qu'il demandait si l'oncle irait jusqu'à dimanche !... voyez-vous, la petite rosse!... (Regardant toujours les bottes.) Très chic!... les pieds longs, étroits, pointus... on dirait des radis noirs!... et la casaque?... il n'y a pas... il faut que je l'essaie, la casaque !... (Il enlève sa redingote et enfile la casaque.) Bigre ! j'ai peur que ça craque !... il n'a pas les épaules larges, le petit frère!... il fera bien de ne pas nocer autant que l'oncle... ou alors, il nocera moins longtemps !... je lui promets ça!... (Poussant, dans la casaque, les bras en arrière 'pour entrer les manches.) Houp!.,. ça y est !... c'est pas sans peine !... (Il va à l'armoire à glace.) c'est-à-dire qu'elle me va comme un gant, la défroque du petit!..
(Il traîne une fumeuse devant larmoire à glace et s'y asseoit à califourchon tournant le dos à la porte.) j'avais toujours rêvé de me voir
en jockey !... j'adore le cheval!... et tous les sports, quoi !... j'étais né pour ça !... je tiendrais sur ces bêtes-là comme une tique à la peau d'un chien... je le sens!... j'en suis sûr!... (Il se penche sur le dossier de la fumeuse comme sur l'encolure d'un cheval, se soulève sur des étriers imaginaires, et fait avancer la chaise avec ses genoux en fouaillant de la cravache et en criant joyeusement.) Hip !.. Hip !... Hourrah !...
Dans le salon
la chanoinesse, écoulant. — Qu'ai-je entendu?...
M. DE VYELADAGE. — Où ça?...
la chanoinesse. — Dans la chambre de Paul...
le petit de jabo. — Eh bien, ce sont les médecins qui causent...
la chanoinesse. — Non !... ça n'avait pas l'air d'une conversation ordinaire... (Elle va à la porte.) j'ai envie de regarder ce qu'ils font?... (Elle ôte la clef et colle son œil au trou de la serrure.) Ah ! ! ! (Elle recule pétrifiée.)
Grande chambre à coucher ; mobilier empire, acajou et sphinx de cuivre. Lit gondole. Rideaux et tentures de quinze-seize safran. Gravures de couleur, représentant les galeries de bois au Palais-Royal, et la Fête de Village, dans de vieux cadres perlés et couronnés de nœuds.
Au coin du feu, assise sur une bergère : la douairière, quatre-vingt-quatre ans; grande, maigre, droite comme un jonc; jolis cheveux blancs, frisés autour du front;
petiîs yeux gris, gais et malins; bouche narquoise. Bonnet fanchon en vieilles dentelles: douillette de soie prune de monsieur.
la douairière, faisant un mouvement pour ramasse» un journal qu'elle a laissé tomber.— Aïe!... aïe !... me voilà pincée!... il n'y a pas à dire mon bel ami, ça y est !... et ce jeune médecin qui n'arrive pas !... qui se donne le genre de se faire attendre tout comme mon vieux Bouju !... les enfants m'en ont dit un grand bien, de ce docteur!... comment donc s'appelle-t-il?... (Elle regarde une lettre posée sur la 'petite table à ouvrage.) Cautoyan... le docteur Cautoyan... il a été au lycée avec Guy... et Guy prétend qu'il est tout à fait « dans le train »... — c'est son mot, — et qu'il me guérira de la goutte ! . . . je ne sais pas s'il me guérira... j'en doute, à vrai dire... mais, dans tous les cas, ça me distraira de le voir!... j'adore la jeunesse!... j'aime à regarder des visages frais, des gens
gais, vivants, des gens qui ont du sang, enfin!... et, à ce point de vue, mon pauvre Bouju ne me satisfait qu'à moitié... c'est un grand médecin, un savant consciencieux, un ami dévoué, mais il a soixante ans!... et sa vue ne me réjouit pas!... il est revenu de tout!... il n'a aucune illusion, aucun enthousiasme... il me gèle!... l'autre jour, je lui parlais politique, il m'a répondu : « Eh bien! oui!... nous sommes dans le gâchis ! nous avons le nez dedans!... et après, qu'est-ce que vous voulez y faire?... » Pauvre Bouju !... je suis sûre qu'il aurait du chagrin, s'il savait que je lui fais une infidélité!... Bah! il ne le saura pas!... il ne vient pas souvent le dimanche!... et aujourd'hui, il viendra moins que jamais... il doit être à voter... s'il vote?... et à voter pour M. Jacques... probablement?... (Elle hausse les épaules.) c'est un vieil encroûté, malgré toute sa science!... (Ecoutant marcher.) Ah!... voilà mon jeune médecin!... mon médecin « dans le train »...
il me semble que je vais déjà mieux!... Un valet de chambre introduit :
le docteur c auto yax, vingt-huit ans; petit, étriqué; l'œil bridé; les cheveux trop longs rejetés en arrière; barbe pauvre et mal plantée ; jambes grêles. Il s'avance, la tète très droite et le menton levé, et se plante sans mot dire devant la douairière.
la douairière, à part, l'examinant. — Comment, c'est ça!... c'est singulier!... je le croyais plus... c'est-à-dire moins... enfin, je me l'imaginais tout autrement!... (Haut.) Monsieur, je vous remercie d'être venu...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — ....
la douairière, à part. — Ben, il n'est pas bavard, toujours!... (Haut.) Je soutire d'une crise de goutte assez forte... depuis hier soir je n'arrête pas de jurer... (Mouvement du docteur.) ça vous étonne, mais c'est comme ça!... je ne peux pas m'en empêcher!... les vieilles gens comme moi ont la langue un peu rude!... et, ma foi, quand
ils souffrent... ils se plaignent dru comme ça leur vient I... Donc, j'ai la goutte au pied gauche, et je voudrais bien m'en débarrasser. . .
le docteur cautoyan. — C'est assez difficile!..
la douairière. — Quand je dis « m'en débarrasser », j'entends la déloger... ce sera déjà un soulagement!... moi, quand j'ai la goutte, il me semble toujours que je préférerais qu'elle fût où elle n'est pas... j'ai peut-être tort?...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Voyons le
pied?... (La douairière avance son pied.) Oui... il y a de l'enflure... je vais vous mettre de la glace pilée, si vous voulez ?... ça vous empêchera de souffrir...
la douairière. — Je veux bien!... (Elle sonne, un valet de pied entre.) Ce n'est pas vous, c'est Victorine que je sonne...
le valet de pied. — Victorine est aux vêpres, madame la marquise...
la douairière. — Ah!... dans ce cas, envoyez-moi Pierre...
le valet de pied. — Pierre vient de sortir...
la douairière. — De sortir?... comment ça?...
le valet de pied. — Il revient tout de suite, madame la marquise, il est allé voter...
la douai ri ière. — Eh bien, allez chercher de la glace, el envoyez-moi Pierre dès qu'il rentrera... (Le valet de pied sort.) Il n'y a que ma femme de chambre et ce domestique qui puissent trouver les compresses et les bandes pour le pansement... icée.) franchement, il aurait bien pu choisir un antre moment pour aller voter!...
le docteur CAUTOYAN, sentencieux. — L'accomplissement d'un devoir civique est un acte si important que...
la douairière, étonnée, à part. — Qu'est-ce qu'il dit?... Bail!... la formule est un peu pompeuse, mais il a raison, après tout,
ce garçon!... ça doit être un petit va-del'avant... un petit emballé!... et c'est si gentil, la jeunesse qui s'emballe!... (Haut.) Oui... c'est vrai... on doit voter... Vous avez déjà voté ce matin, probablement?... et pour Boulanger, bien entendu?...
le docteur c auto yax, avec un grand geste d'indignation. — Ah!... jamais!...
la douairière, à part. — Bigre!... il est encore plus dans le mouvement que je ne le croyais!... je vais le faire causer en attendant la glace et les domestiques, ça m'amusera... (Haut.) Vous ne l'aimez pas, à ce que je vois, ce pauvre général?... que lui reprochez-vous donc?...
le docteur cautoyan, d'une voix caverneuse. — Tout!...
la douairière. — Oh! oh ! . . . c'est beaucoup... ou pas assez!... c'est bizarre!... si j'avais votre âge, je souhaiterais ardemment voir réussir le général Boulanger. . . parce que la guerre que lui fait le pouvoir est mal-
propre et lâche... et qu'il me semble que les jeunes ne devraient pas aimer ces guerreslà?... Et puis, je trouve que cette étoile singulièrement chanceuse, devrait guider les esprits aventureux...
le docteur cautoyan. — Mais je ne suis pas un tel esprit, madame...
la douairière. — Ah!... et cependant, si vous votez pour Boulé, vous ne...
LE DOCTEUR CAUTOYAN, protestant. —
Pour Boulé?... moi!!!... moi!!!...
la douairière, surprise. — Non ? Ah!
pardon !... je... d'après ce que m'avaient dit les enfants... je pensais... (A part.) Comprend-on les petits, qui me disent que ce garçon est dans le train !... un homme qui vote pour M. Jacques!... (A la femme de chambre qui entre apportant des bandes.) C'est bien... posez ça là... Voulez-vous qu'elle vous aide, docteur?...
le docteur cautoyan. — Non, j'opérerai seul...
la douairière, allongeant sonpied sur une chaise. — Vous savez que c'est horriblement douloureux?... est-ce que ça va me faire très mal, cette glace?...
le docteur cautoyan. — Au contraire, c'est un calmant... les accidents qu'amène la glace ne sont pas de ce genre...
la douairière, dressant l'oreille. — Quels accidents?... ah mais!... ah mais!... pas de bêtises!... je ne plaisante pas avec ma goutte, moi!... je sais qu'elle n'aime pas ça!...
le docteur cautoyan. — Il est certain que si vous n'employez pas habituellement la glace, il est peut-être préférable de n'en pas faire usage?. . . qu'est-ce qu'on vous donne quand vous avez ça?...
la douairière. — Quand la crise est trop forte, on me met un vésicatoire... mais...
le docteur cautoyan. —Alors, je vais vous en mettre un...]
la douairière, à part. — Si c'est ça, mon
vieux Bouju, suffisait !... (Au valet de chambre qui apporte la glace.) Ah !... .te voilà, loi !... tu as été voter?...
le valet de CHAMBRE. — Oui, madame la marquise...
la douairière. — Et pour qui as-tu voté?...
le valet de chambre. — Pour Boulange!... madame la marquise!
la douairière. — Ben, c'est bien, ça!... cest très bien?... (Au docteur, qui ricane en regardant sortir le valet de chambre.) Qu'est-ce qui vous fait rire?...
le docteur cautoyan. — C'est que je pense, madame, que vous vous doutiez bien un peu pour qui votaient vos gens?...
la douairière, sèchement. — Vous vous trompez!... je demande à mes amis... quand ça m'intéresse... pour qui ils votent, mais jamais à mes domestiques... je le leur demande après, seulement... et pourtant celuici est depuis trente ans à mon service...
LE POLITIQUE 7o
le docteur gautoyan, amèrement. — Pauvre homme ! . . .
la douairière, èlonnéc. — Vous le plaignez d'être depuis trente ans à mon service ?. . .
le docteur cautoyan. — Non!... mais d'être un de ceux qui votent pour M. Boulanger !... qui votent aveuglément contre les représentants choisis par eux...
la douairière. — Permettez, ils...
le docteur cautoyan, interrompant. — ... et cela, au risque de frapper à mort la République elle-même...
la douairière. — Ça, il y a terriblement de gens qui se consoleraient de cette mort-là... tout en ayant l'air de pleurer à l'enterrement!... mais, moi, qui ne lui veux aucun mal, à la République, je ne vois pas du tout qu'elle soit si menacée que ça... (Voulant ramener le docteur à son pansement.) elle a, comme moi, sa crise de goutte... une crise un peu plus aiguë que les autres, mais
tout <;a s'arrangera!... (Elle tend son pied.)
le docteur c auto y an, sans regarder le pied, s' adossant à la cheminée. — Cette République que nous aimons, pour laquelle nous donnerions avec joie notre vie...
la douairière, o part. — Ben, moi, à la place de la République, je ne la lui demanderais pas, sa vie!... je crois qu'elle ferait là une démarche inutile la République!...
le docteur CAUTOYAN, continuant. — ...et qui périrait misérablement un siècle, jour pour jour, après la Révolution dont elle est sortie...
la douairière, à part. — Il est embêtant, ce jeune homme!...
le docteur cautoyan. — Quelle honte !... si Paris, Paris la ville-lumière, votait pour la dictature!... et pour le dictateur sans génie, sans dignité, sans gloire!... jamais semblable désaveu n'aurait...
la douairière, résignée. — Il me semble
que je lis le Temps!... (Regardant le docteur de travers.) Décidément, il a une vilaine tète, cet oiseau-là !
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Pauvre
pays!... Pauvre République! qui, — si le parti boulangiste triomphait aujourd'hui, — seraient blessés à mort...
la douairière, éclatant.. — Mais, sac à
papier!... moi je trouve que c'est vous qui
blessez tout ça !... en votant pour Jacques...
le docteur cautoyan. — Je ne vote
pas pour Jacques...
la douairière, étonnée. — Ah bah!...
et pour qui votez-vous donc, alors?...
le docteur cautoyan, fièrement. — Je ne vote pas, madame !...
la douairière, ahurie. — Vous ne... et vous êtes là depuis un quart d'heure, — au lieu de me soigner, — à m'assassiner de tirades sur la République et sur les devoirs des citoyens, et le reste... Ah! elle est sévère, celle-là !...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Mais...
la douairière. — Et vous m'allongez des phrases d'une aune sur cette pauvre République qui n'en peut mais!... vous me racontez que vous lui donneriez votre vie, et vous ne lui donnez même pas votre voix !...
le docteur cautoyax. — Madame... la jeunesse d'aujourd'hui n'agit qu'après avoir mûrement réfléchi, qu'après avoir analysé, pesé, scruté... je ne parle ici que de la jeunesse intelligente, bien entendu...
la douairière. — Ah! tant mieux pour l'autre!... j'ai des petites-filles, moi!... et je m'intéresse à leur avenir... or, la pensée de les savoir à des maris qui réfléchissent, analysent, pèsent, scrutent, pérorent... el finalement n'agissent pas... m'inquiéterait un peu, je vous l'avoue... vous me rassurez en me laissant espérer que parmi les imbéciles, il y aura encore des hommes...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — VOUS riez,
madame, mais à mes yeux, un vote, ou l'accomplissement de n'importe quel acte civique...
la douairière. — Civique!... civique!...
en voilà un mot qui détonne en 89!... Eh! oui!... pour parler comme ça antique, il faudrait être tout nu... et avoir un casque...
LE DOCTEUR CAUTOYAN. — Mais...
la douairière. — Et mon serin de petit-fils qui me dit de vous faire appeler parce que vous êtes très « dans le train »... Ah! bien!... du reste, je suis guérie, tenez!... la colère déplace le mal!... ma tête cuit à présent!... et j'ai les pieds frais!... c'est pas comme ça que vous comptiez me soigner... mais ça a réussi tout de même... je vous remercie... Voulez-vous voir Guy?... (Elle sonne.) On va vous conduire chez lui... (Le docteur Cautoyan salue et sort.)
la douairière. — Pouah!... le vilain petit monstre!... ce que je vais laver la tête à M. Guy!... Dans le train?... dans le
train pour conduire les malades ad patres, je ne dis pas, — il pouvait me tuer avec sa glace... — mais autrement non!... pas dans le train pour deux sous!...
On introduit.
le docteur bouju, soixante ans; bonne figure ronde. Bon chic de médecin vieux jeu.
la douairière. — Comment, vous voilà, vous!... qui est-ce qui vous a dit que j'étais malade?...
le docteur. — C'est Pierre, que j'ai rencontré à la mairie de la rue d'Anjou... il venait de voter, moi j'y allais...
la douairière, ravie. — Ah!... vous avez voté, vous !...
le docteur, étonné. — Mais naturellement, j'ai voté!... pourquoi ne voulez-vous pas que je vote?...
la douairière. — Mais je le veux, au contraire!... mais je suis enchantée!... et vous avez voté pour... (Timidement.) pour M. Jacques, probablement?...
le docteur. — Mais non, sapristi!...
pas pour Jacques!... pour Boulanger!...
Ah çà!... qu'est-ce que je vous ai donc fait, que vous voulez absolument me croire raplapla?... j'ai beau être vieux, je...
la douairière. — Vieux, vous?... mais vous êtes jeune, au contraire!... bien plus jeune que les jeunes !... vous ne parlez pas de devoirs civiques, vous!... mais vous vous dérangez pour voler!... vous ne dévidez pas des phrases sur la dictature... vous ne réfléchissiez pas, vous ! . . . vous n'analysez rien ! . . .
le docteur, protestant. — Mais je...
la douairière. — Non, je vous dis!...
vous ne pesez pas, vous ne scrutez pas, vous ne pérorez pas... et vous agissez!... Ah! mon bon docteur !... si j'avais cinquante ans de moins, si j'étais jolie... enfin si ça pouvait vous faire plaisir, là!... comme je vous embrasserais de bon cœur ! . . . Non ! . . . vous ne vous doutez pas comme je vous embrasserais de bon cœur ! . . .
le docteur, ahuri, regardant la douairière avec inquiétude. — Voyons, voyons?... ne vous agitez pas!... Avez- vous les pieds chauds?... c'est très important!... (La douairière rit.)