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CHAPITRE X

C'est demain la Fête-Dieu. En cet honneur, chaque année, une grande procession traverse les rues de la ville.

De sa fenêtre, Ariette en observe les préparatifs. L'enclos fait sa toilette. Sur la chaussée, des ouvriers enlèvent tous les dix mètres un des pavés pointus en bordure du trottoir et enfoncent dans le trou un mât où une oriflamme se tordra sur son trapèze.

Des tapissiers déroulent, le long des maisons, des toiles blanches et rouges. Les bourgeois fixent à leurs balcons des cartouches colorés d'où jaillissent des drapeaux aux lances de carton-pâte. Les fenêtres des rez-de-chaussée se transforment en reposoirs, avec des candélabres, des fleurs, des plantes vertes.

Les ménagères, excitées, lavent le seuil de leur porte, le trottoir et la façade. Les blanchisseuses circulent, très affairées, les bras chargés de montagnes de mousseline blanche.

Et des hommes, des femmes, des enfants même passent en poussant devant eux des voilures pleines de roseaux, qu'ils annoncent en criant : ,

— Parquet!... parquet!... quatre sous la botte!

Mais leurs clients sont peu nombreux. On préfère généralement attendre le lendemain pour acheter la marchandise cueillie la nuit. Les feuilles en sont plus fraîches et plus brillantes au passage de la procession.

Les demoiselles Davernis participent d'autant plus au mouvement unanime qu'elles ont une réputation à soutenir. Leur maison est toujours une des mieux décorées. Rien qu'aux deux fenêtres de leur salon, cent bougies seront allumées, autour de deux reli-

quaires de bronzes en forme de sarcophage. A droite, il y aura en plus un immense crucifix en ébène, avec le Christ en ivoire, et les bouts de croix en argent massif; et à gauche une statue de la Sainte Vierge en vermeil avec, sur le pied, une rose en brillants.

Jeanne et Marie surveillent les préparatifs inte'rieurs. A Telcide et Itosalie incombe une tâche plus importante. Dans la salle du catéchisme, elles habillent les petits pages de la Vierge et tendent les drapeaux et inscriptions, que porteront les enfants des écoles. Elles sont aidés par ces demoiselles Lerouge. Jamais les boucles d'oreilles de Félicité n'ont été à pareille fête. Elles ne cessent pas de danser :

— Pourvu que le temps se maintienne beau demain!...

Tel est le problème des veilles de procession...

— Avez-vous reçu vos robes blanches? demande Caroline, tout en frisant des papillotes de papier.

— Oui, répond Telcide. La blanchisseuse nous les a apportées ce midi.

— Je suppose qu'Ariette vous accompagnera...

— Certainement, quoique cette petite prenne maintenant des airs d'indépendance, qui ne me plaisent pas.

— Ah?... Passez-moi donc le fil doré...

— Voici... Mais je la materai... Ainsi je lui ai offert de participer au cortège avec une de mes anciennes robes de mousseline, qui est encore très bien... Savezvous ce qu'elle m'a répondu?

— Non.

— Qu'elle n'est plus en âge de mettre une robe de première communion!

— Est-ce possible?

— Oui... Elle a la prétention de se bâtir elle-même une toilette en soie... Ce sera du joli!

— Mais... mais... bredouille Caroline, qui a la compréhension lente... est-ce que nous, nous ressemblerions à des premières communiantes?...

Heureusement, Félicité arrange les choses en déclarant :

— Ah! les jeunes filles d'aujourd'hui!... Cependant Ariette, dans sa chambre, coupe, taille,

faufile, coud. La cousine Marie est fort intéresse'e par son travail. C'est pour elle une nouveauté. Elle se demande quelle merveille va jaillir de ce coupon soyeux :

— Croyez-vous que ce sera bien, petite cousine?

— J'en suis persuadée... Au lieu de votre vilaine mousseline, il vous faudrait une robe comme celle-ci...

— Je n'oserais pas la porter.

— Songez que M. Hyacinthe vous regardera passer. 11 est indispensable que vous soyez belle...

— Oui... mais comment?

Ariette est arrivée à ce résultat que Marie ne lui cache plus ses sentiments. Elle ne lui dit rien encore du roman passé, mais elle avoue qu'un roman futur la comblerait d'aise :

— Eh bien! ma cousine, c'est très simple... Demain matin je vous habillerai moi-même.

— Que dira ïelcide?

— Elle ne dira rien, car elle ne s'apercevra de rien. Elle constatera uniquement que vous êtes beaucoup mieux, mais elle ne saura pas pourquoi. Vous aurez la même robe qu'elle, mais vous serez élégante. Vous serez coiffée comme elle, mais vous serez gentille. Seulement...

— Seulement?

— Je vous aurai donné la manière...

— Oh! merci...

La vieille demoiselle pose sur la joue de la jeune fdle un baiser maladroit, mais si sincère...

A six heures et demie, avant le souper, Telcide fait comparaître Ariette :

— Soumettez-moi votre fameuse robe.

— Volontiers!

Ariette la revêt. L'étoffe légère tombe autour d'elle comme une neige. C'est une toilette très simple, délicatement drapée, sans garnitures stupides, sans plis grossiers...

— Voici, ma cousine*.. Comment me trouvezvous?...

— Ma chère enfant, vous êtes ridicule! On n'assiste pas à une procession en robe de théâtre. Vous serez punie.

— Punie?

— J'ai décidé que demain vous n'assisterez pas au cortège... Vous resterez seule à la maison, avec Ernestine...

Ariette a la présence d'esprit de prendre un air navré, de sorte que Telcide persévérera dans sa décision. Mais elle est enchantée. Ainsi elle pourra voir passer la procession!...

Le lendemain matin, dès neuf heures, ces demoiselles sont engoncées dans leurs robes fortement empesées. Elles ont un voile, une couronne de roses blanches sur la tête et, sur la poitrine, un ruban bleu d'enfant de Marie. Seule, la plus jeune des Davernis est, dans une certaine mesure, présentable. Pour qu'elle ne semble pas être dans une cloche de carton, Ariette a brisé les plis lourds d'amidon de sa jupe. Son corsage ferme bien au col. Sa coiffure est moins plate. Son chignon n'est plus serré comme une boule de ficelle.

Les quatre sœurs appartiennent aux groupes des porteuses de statues et de bannières. Leur point de rassemblement est, à 9 heures et demie, à la salle du catéchisme.

— Au revoir, vilaine enfant, dit Telcide à Ariette. Il va de soi que je vous défends de sortir... Vous veillerez avec Ernestine sur les reliquaires, le crucifix et la Vierge...-

— C'est entendu, ma cousine!...

Les yeux baissés, ces demoiselles s'éloignent. Elles ne relèvent la tête que pour admirer leur façade. 11 leur paraît que M. le Grand Doyen ne pourra qu'être très satisfait...

La procession, se mettant en marche à dix heures et suivant un long itinéraire avant de venir à la cathédrale, n'arrivera pas clans l'enclos avant onze heures et demie :

— Ma brave Ernestine, qu'est-ce qu'on peut faire jusque-là? demande Ariette.

— Si j'étais que de vous, mam'zelle, j'mettrais la robe que vous avez confectionnée. Vous étiez tout plein gentille.

— Tiens, c'est une idée.

A dix heures, l'enclos s'était animé. Des groupes, formés dans l'église, allaient rejoindre le cortège... A

dix heures un quart, c'est un calme complet!... A onze heures seulement, on sent qu'il va se passer quelque chose. Les cloches de la cathédrale s'ébranlent. Le vent apporte à certains moments des bribes de cantiques. Des curieux commencent à retenir leur place au bord du trottoir. Les enfants, avec des roseaux coupés, font des sifflets,

Ariette est descendue au salon. A travers les plantes et la fournaise des bougies, elle verra parfaitement le défilé. Mais, en attendant, toutes ces flammes répandent une odeur désagréable de suif et de fumée. Elle préfère venir à la porte où elle aura une vue d'ensemble de la rue :

— Bonjour mademoiselle Ariette.

Jacques de Fleurville passait. Elle est si surprise qu'elle rougitjusqu'au bout des oreilles. Elle s'enfuirait volontiers. Certes, il ne lui déplait pas de le revoir. Depuis leur victoire au tennis, si glorieusement gagnée, elle a maintes fois pensé à lui. Mais l'idée qu'il pourrait la dédaigner, après" qu'elle lui aurait laissé deviner le secret de son âme, lui fait peur. Il n'y a pas jusqu'à la rupture, qui pourtant permet à son espoir de renaître, qui trahit aussi la légèreté de son caractère I

Elle répond froidement :

— Bonjour, monsieur...

— Oh! ce ton!... moi, qui suis venu exprès dans l'enclos pour vous apercevoir, ne serait-ce que de loin !

— Je cherche ce que vous voulez dire...

— Comment?... ce que je veux dire?... Mais je veux dire que je vous trouve de plus en plus charmante... que nous formerions une équipe invincible...

— Une équipe?

— Au tennis.

— Ah! bon!

— Que vous devriez encore organiser une tombola... que nous avons les mêmes goûts... que nous détestons au même point les vieilles filles... que nous aimons également Paris... que mes fiançailles sont rompues et que je suis bien content... et enfin... enfin, que vous avez une robe blanche aussi exquise que vous-même...

Ariette ne put s'empêcher de sourire.

— Ah! je suis heureux... J'ai ramené un peu de lumière sur votre visage. . . Savez-vous que vous m'avez très mal accueilli?... J'aurais été un fournisseur que vous n'auriez pas été moins aimable... Voyons, voyons, qu'y a-t-il?... Vous n'osez pas me regarder en face... Il y a quelque chose, n'est-ce pas?

— Oui, mais laissez-moi...

— Non, non. Il faut que vous m'avouiez les raisons de votre transformation. Je ne partirai pas sans les connaître.

— C'est impossible!

— D'ailleurs je les devine. Je connais assez les vieilles filles pour deviner ce dont elles sont capables. On vous a dit du mal de moi, n'est-ce pas?

Ariette n'a jamais menti. Dans un soupir elle murmure :

— Oui...

— Que vous a-t-on dit?

Il s'est approché d'elle. Il attend le renseignement avec anxiété. Elle ne répond pas...'

— Mademoiselle Ariette, je vous en supplie, ne me laissez pas dans cette angoisse. 11 y a un malentendu. Je vous le jure...

— Oh! faites attention. J'aperçois la bonne de Mlle Clémentine Chotard... Je rentre...

— Pas avant que vous m'ayez dit...

— Plus tard... peut-être...

— Demain soir, vers six heures et demie, c'est l'heure de la solitude pour l'enclos, je vous attendrai dans le premier angle de la cathédrale, — au dehors bien entendu, — près de l'abside à gauche. Je vous expliquerai comment j'ai rompu, à cause de vous, mes fiançailles...

— A cause de moi?

— Oui... vous viendrez, n'est-ce pas?

— Non, certainement non.

— Tant pis! Je vous attendrai quand même...

La foule maintenant envahit la rue. La procession est au dernier reposoir. Dans quelques minutes, elle sera là. Vivement Ernestine mouche ses bougies.

Ailette, regardant les petites étiquettes qui, dans

les reliquaires, indiquent en lettres d'or l'origine des reliques, se répète tout bas :

— C'est à cause de moi qu'il a rompu! C'est à cause de moi

Riais voici que les musiques s'approchent. Un suisse doré, chamarré d'épingleltes, ouvre le cortège. 11 a une hallebarde sur l'épaule et une canne au pommeau énorme dans la main droite. Il tend fièrement ses faux mollets en bas blancs.

Pour le mieux voir, Ariette se penche.

Or elle aperçoit devant elle, son chapeau touchant presque les fleurs de sa fenêtre, M. Ulysse Hyacinthe debout sur le trottoir. Lui aussi a été attiré dans l'enclos par celle qu'il aime!...

Tour à tour commencent à défiler les pages, les rois, les anges, les saintes, qui paraissent jouer un de nos vieux mystères avec, comme décor, la cathédrale.

Les groupes se succèdent, celui du saint Jean-Baptiste de six ans, nu dans sa peau de mouton; celui des marins autour du bateau; celui de la Passion, avec les divers instruments du supplice, portés sur des coussins de velours grenat.

Des odeurs d'encens se répandent avec des nuages bleus, quand les séminaristes, d'un geste uniforme, jettent au ciel leurs encensoirs d'argent aussi loin que le permettent les chaînes triples.

Des fillettes roses, aux boucles blondes, avec des corbeilles roses, fixées après leur ceinture rose, portent à leurs lèvres des pétales de roses qu'elles lâchent ensuite dans un vol de grâce et de clarté.

Les vieux prêtres en surplis récitent des psaumes. Les abbés clament des cantiques :

Sauvez, sauvez la France, Au nom du Sacré-Cœur...

Un ensemble de dames chantent des hymnes. Pour que nul n'ignore qu'elle n'a plus qu'une dent, Mlle Félicité Lerouge, au premier rang, ouvre une bouche gigantesque.

Lorsque paraissent ces demoiselles Davernis, Telcide est encastrée dans les brancards capitonnés d'une statue. Au risque de tout culbuter, elle essaie de dis-

tinguer Ariette au travers des fenêtres. Rosalie marche derrière elle, les bras ballants, car elle se méfie des roseaux glissants. Jeanne porte une bannière très lourde. L'encoche de cuir lui écrase le ventre.

Quand à Marie, elle appartient à un groupe et tire un des cordons de la crèche de l'enfant Jésus.

Devant la maison, elle aperçoit M. Hyacinthe et rougit. Peut-être la salue-t-il! Elle incline la tète... Toujours est-il que cela donne à Ariette une idée...

Comme maintenant défile la foule anonyme des membres des chapitres et des congrégations, qui précèdent le Saint-Sacrement, elle se penche vers le professeur et lui dit :

— Monsieur Hyacinthe, ma cousine Marie m'a priée de vous informer qu'elle vous attendra demain, après le salut, dans le second angle de la cathédrale, au dehors bien entendu — près de l'abside à droite... Elle désire vous parler.

— Est-ce possible? C'est trop de joie!... J'y serai...

— A droite de l'abside... ne confondez pas surtout... Je vous dis à droite...

— Oui, oui...

Le Saint-Sacrement va passer. Le chanoine, avec son claquoir, ordonne aux fidèles de se mettre à genoux. M. le Grand Doyen, vêtue d'une chasuble rutilante de rayons et de flammes d'or, porte sous un dais à pompons blancs l'ostensoir éblouissant de gemmes.

Dans la demi-obscurité du salon, Ariette s'agenouille en murmurant : « Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi ces deux rendez-vous, mais accordez-moi surtout quil réussissent... »

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