‹ Ces dames aux chapeaux verts; romanChapitre 19 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

— Oui, ma cousine... approchez... ne craignez rien... Il n'est pas méchant...

Ariette s'adresse alors à celui dont l'ombre se profile d'une façon très peu gracieuse :

— Monsieur liyacinlhe, voici ma cousine... Je vous la confie... Je vous la reprendrai dans dix minutes...

Pâle, frissonnante prête à défaillir, la vieille demoiselle est sans résistance. Elle s'appuie contre la muraille. De ses lèvres blanches, tombe cette phrase :

— Vous m'attendiez?

Et le bon homme de lui répondre :

— Je vous attends depuis dix ans..

Ariette s'est esquivée. Comme elle voudrait que Jacques ne fût pas là! Elle redoute ce rendez-vous! Et comme elle serait triste si elle ne l'apercevait pas au premier angle, près de l'abside à gauche!

Jacques est debout au pied d'un formidable contrefort. Il l'accueille avec un sourire et lui serre gentiment les mains :

— J'étais sûr que vous viendriez...

— Chut! plus bas!

— Pourquoi?... il n'y a personne.

— Si... Ce soir on refuse du monde dans les angles de la cathédrale...

— Il est de fait qu'on y est très bien. . .

— Oui... Ce sont de vraies loggias...

— Pour amoureux!

— J'y ai amené ma cousine Marie à M. Hyacinthe...

— Pas possible?

— Il faut que j'aille écouter si leur conversation ne languit pas trop...

— Vous avez des idées extraordinaires!

— Tant de gens en ont de trop ordinaires!... Attendez-moi, je reviens...

Silencieusement, elle glisse sur la pointe des pieds.

Les coins d'ombre autour de l'abside ressemblent à des confessionnaux. Malgré lui, M. Hyacinthe, saisi par le mystère du lieu, parle bas comme s'il énumérait avec contrition une longue suite de péchés tous mortels. Ariette comprend quelques phrases et rejoint Jacques :

— Ça va?

— Oui... ça va très bien... Il lui raconte la mort de sa maman... Il en a pour une demi-heure, car elle a beaucoup souflert...

— Ahl tant mieux!... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai à vous apprendre... C'est effrayant!...

— A ce point?

— Oui... Avez-vous repensé à ce que je vous ai dit hier?

— A quoi?

— A la rupture de mes fiançailles...

— Je me souviens, en effet, que vous me l'avez annoncée... Que s'est-il donc passé? Qu'y a-t-il eu ?

— Il y a eu « vous » I

— Moi?

— Parfaitement... vous!... Il faut que je vous explique... Mon père tenait depuis longtemps à ce que je me marie... Dix fois il me l'avait demandé... Dix fois j'avais refusé... La onzième, pour ne pas le chagriner, je lui ai répondu : « Après tout', on peut voir. Je n'ai aucun parti pris contre le mariage. » Huit jours après il m'a présenté la Glotilde en question. Nos familles étaient assorties, nos âges se convenaient ; nos châteaux étaient voisins. Mes tantes et mes oncles m'ont serré sur leur poitrine en me répétant : « Tu es notre héritier. Tu vas faire là un mariage parfait... » Bref, j'ai été faible, j'ai cédé avec cette idée : « Bah! autant cellelà qu'une autre! »

— Et alors?

— Je ne vous avais pas prévue!... Tant que je ne vous connaissais pas, je pouvais épouser Clotilde. Elle n'était ni plus laide, ni moins intelligente que les autres petites oies blanches et les autres petites dindes que l'on me proposait. Mais dès que je vous ai connue, ce n'était plus possible. Clotilde faisait-elle un geste, lançait-elle un mot, je me représentais aussitôt le geste que vous auriez eu dans la même circonstance, le mot que vous auriez trouvé. Certes, elle restait celle dont la famille était assortie à la mienne, dont l'âge convenait au mien, dont le château était proche du nôtre. Mais je devais lui découvrir, à toute minute, un nouveau défaut. Elle ne défie malheureusement pas la concurrence. . . Elle est autoritaire, dédaigneuse. . . Tandis que vous...

— Il faut croire pourtant qu'elle vous aimait, cette jeune fille.

— Non, elle ne m'aimait pas... Quand nous étions ensemble, nous parlions chasses, voyages, réceptions...

— Pourquoi vous épousait-elle?

— Je vous l'ai dit... Parce que... parce qu'il y avait nos familles, nos âges et nos châteaux... Ces questions-là remplacent trop souvent l'amour... Hélas!

— Comment lui avez-vous signifié que c'était fini?

— Je ne lui ai rien signifié du toufe* Je me suis contenté de lui montrer que j'avais aussi une certaine volonté et que son caractère, dans ses offensives futures, devrait compter avec elle. Elle a préféré ne pas faire l'essai. Elle a rompu. Et voilà!

— C'est très bien!...

— Comme une confidence en vaut une autre, vous allez maintenant m'avouer quels sont les méchants potins qu'on vous a colportés sur mon compte...

Ariette refuse de répondre. Son visage, qui dépasse le contrefort, est en pleine lumière, c'est-à-dire qu'il reçoit- la pâleur des soirs de printemps. Jacques doucement essaie de l'attirer plus près de lui. Dans l'ombre, les phrases les plus graves tombent plus facilement. Mais elle résiste. Cette lueur est sa sauvegarde.

Comme il la supplie, elle finit par dire :

— Sachez seulement qu'on m'a révélé des choses très graves sur vous...

— Et vous les avez crues?

— Franchement? oui.

— Pourquoi?

— Parce qu'au moment où on me les glissait en douceur, vous n'étiez pas près de moi...

— Et maintenant?

— Je ne les crois plus...

— Vous êtes gentille... Mais tout de même je préférerais connaître ce dont on m'accuse...

— Chut!

Elle lui pose sur les lèvres sa main gantée.

— Pourtant ?

— Peu vous importe... puisque c'est fini... Je vous jure que je n'ai plus aucune arrière-pensée contre vous... Cela doit vous suffire...

— Je tiens tant à votre bonne opinion I... Ma petite Ariette, vous n'imaginez pas l'influence que vous avez sur moi. Par exemple, je détestais ma vieille ville... Depuis que vous y êtes, je ne la reconnais plus... Elle est métamorphosée...

— Oh! oh!

— Je ne plaisante pas. Ainsi pour le moment, je ne me figure pas qu'il puisse y avoir sur la terre un coin plus joli pour être heureux que cet enclos, au pied de ce mur, haut comme un rempart...

— Vous devenez lyrique...

— Je ne m'imagine pas qu'il y ait ailleurs des statues plus artistiques, des monuments plus beaux...

— Vous voulez peut-être parler de la gare?

— Eh! mais... il ne faut pas la mépriser, cette horrible petite gare de pierres blanches et de briques rouges. Ce matin, justement, j'y suis allé acheter les journaux de Paris. Je pensais à vous en la regardant et je me disais : « Voilà un monument magnifique... »

— Hein?

— Parfaitement!... un monument magnifique!... N'est-ce pas par son immense salle des pas perdus que vous êtes arrivée de Paris un soir chez vos cousines?... Vous deviez avoir à la main un petit sac jaune et, dans le cœur, une grosse appréhension... Manteau de voyage, bottine cambrée, haut talon... Le hall vitré a dû en frémir de toutes les fumées de ses locomotives!

— Vous avez de l'imagination ! En réalité, elle est plus que banale, votre gare.

— Je me permets de ne pas partager votre opinion. Elle a des qualités sentimentales que vous ne soupçonnez pas...

— Je serais curieuse de voir ça...

— Rien n'est plus facile... Evoquez-la, un soir. Les salles d'attente sont désertes. Les employés dorment dans les coins. Vous arrivez pour prendre le train.

— Moi?

— Oui, vous, Ariette... Vous avez eu une journée très chargée... Vous avez quitté vos parents à la fin

d'un dîner, après des toasts... Vous avez changé votre robe pour une plus foncée... Et vous appuyez votre bras sur celui d'un guide que vous vous êtes choisi pour le voyage que vous entreprenez...

— Comment est-il ce guide?

— Il est... il est jeune, il est empressé, il s'efforce de vous prouver sa reconnaissance, car tout son bonheur dépendait d'un « oui » de votre bouche. Il vous regarde tendrement. Dans ses yeux, il y a déjà le rayonnement des ciels merveilleux, qui demain vous feront rêver. Dans un bruit confus, vous entendez qu'on lui remet des adresses d'hôtels. On vous prie d'écrire souvent. On vous recommande de ne pas vous fatiguer. Quelqu'un vous crie : « Au revoir, madame... » Un compartiment vous est réservé... A votre compagnon, vous dites : « J'espère que nous n'avons rien oublié... » La locomotive siffle... Un jet de vapeur... » Messieurs les voyageurs, en voiture!... »

-Un bruit de plaques tournantes... Vous vous penchez à la portière pour agiter un mouchoir... Quand vous, vous retournez, deux bras vous enlacent et deux lèvres prennent les vôtres... C'est pour la vie, c'est vers le bonheur que vous faites ce voyage d'amour... N'est-ce pas Ariette, qu'elle est la plus jolie, l'horrible petite gare de notre vieille ville?...

Jacques a prononcé cela avec une fantaisie émue et une tendresse caressante. La jeune fdle n'a pas bougé. Elle n'a rien fait pour abandonner sa sauvegarde : la lumière. Mais l'ombre grandissante l'a gagnée et enveloppée. C'est comme si un oiseau protecteur avait étendu son aile dans les hauteurs entre la lune et la terre. Sa projection immense couvre la cathédrale :

— S'il arrive qu'un soir, soupire Ariette, je connaisse ce merveilleux départ, je serai infiniment heureuse...

Jacques, joyeux, enthousiaste, en appuyant contre ses lèvres la main brûlante de la jeune fille, conçoit aussitôt mille projets. Il n'est pas habitué aux obstacles. Il marche droit devant lui...

Mais Ariette est plus prudente. La griserie des phrases ensorceleuses n'a pas tué en elle la peur d'être

dupe. Elle ne dissimule pas sa joie et son amour. Mais sa méfiance persiste.

Jacques lui annonçant son intention d'en parler dès le lendemain à son père, elle le prie d'attendre. Est-il bien sûr de lui-même? Les distractions de Paris, dès qu'il les retrouvera, n'cffaceront-ellcs pas dans son cœur le souvenir de la petite provinciale qu'elle est devenue?

— Jacques, je vous aime, je ne vous le cache pas. Je vous aimerai toujours. Mais je vous demande de réfléchir. Ma famille n'est pas très assortie avec la vôtre. Je n'ai pas de dot. Je n'ai pas de château. Il est indispensable que vous soyez bien certain de ne jamais rien regretter de tout cela?

— Je vous le jure.

— Dans trois mois vous reviendrez ici pour les grandes vacances. Si votre dessein est demeuré le mémo, vous me retrouverez... Jacques... mon cher Jacques... je vous adore...

Il l'a prise dans ses bras, et, contre sa poitrine, il sent son cœur battre.

— Et jusque-là?... demande-t-il.

— Vous m'écrirez... J'ai trouvé le moyen...

— Maligne!

— Vous m'adresserez des cartes postales que vous signerez t Jacqueline ». Si on m'interroge, je dirai : « Jacqueline? c'est une amie d'enfance. »

— Je vous écrirai tous les jours.

— Soyez prudent...

— Oui, ma petite fiancée!

— Mon Jacques !...

Quelques minutes plus tard, Ariette et Marie reviennent ensemble, toutes deux très joyeuses, ne doutant plus de la réalisation prochaine de leur rêve réciproque :

— Qu'avez-vous fait pendant ce temps? s'inquiète Marie.

— Ma cousine, répond Ariette, je n'ai aucun secret pour vous. Pendant que vous étiez avec M. Hyacinthe, j'étais avec Jacques de Fleurville.

— Le fils du?...

— Lui-même...

La cousine Marie gronderait volontiers, mais ne sont-elles pas également coupables et complices? Elle préfère ne penser qu'à son bonheur et, en sautillant, elle minaude drôlement, en chatte qui se secoue après avoir bu du lait :

— Nous sommes deux petites folles...

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