CHAPITRE VII
Où peut-elle être?
Telcide ne doute pas un seul instant qu'Ariette ne se soit enfuie. Avec sa nature capricieuse,- elle n'aura pas supporté que quelqu'un osât lui imposer sa volonté. Marie croit plutôt qu'il y a un malentendu. Si Ailette est sortie, elle ne doit pas être loin. Elle va revenir. Rosalie et Jeanne n'ont aucune opinion et ne soupçonnent même pas qu'elles puissent en avoir une.
Toutes quatre, elles se dirigent vers la cuisine.
Ernestine, grimpée au sommet d'une échelle, est occupée à « vasinguer » ses carreaux. Telcide se campe devant elle comme si elle voulait jouer la fable du Corbeau et du Renard :
— Ernestine, vous avez bien dit tout ce que vous savez?
— Tout... absolument tout...
— Mais vous nous avez dit que vous ne saviez rien.
— C'est la vérité, mademoiselle Telcide, la pure vérité.
— Vous ne l'avez pas entendue sortir?
— Non. Je croyais qu'elle était allée avec vous au salut. Mais elle a pu ouvrir la porte sans que je l'entende. J'étais dans ma buanderie...
— C'est curieux! curieux! Nous avons fouillé toute la maison. Elle aurait été très capable de bouder dans un coin. Nous ne l'avons trouvée nulle part... Où peut-elle être?...
Marie, dont les idées sont quelquefois pratiques, propose d'aller à la gare? Peut-être attend-elle un train pour Paris! Mais Telcide constate qu'il est
C> heures. Le train de Paris passe à 5 h. 52. Si Ariette l'a pris, elle est déjà loin :
— Venez, mes sœurs, nous allons aviser...
Dans la salle à manger, un véritable conseil de famille se réunit alors. Rosalie, Jeanne et Marie sont assises côte à côte. Telcide se tient devant elles, comme présidente :
— Vous étonnerai-je, mes sœurs, en vous disant que je redoutais cette catastrophe?
« Je regrette que le temps n'ait pas eu le loisir d'accomplir son œuvre. Cette enfant se serait sans doute amendée. Mais en ce qui nous concerne, nous avons fait tout notre devoir. Nous n'avons rien à nous reprocher...
Trois mouvements de tête, de gauche à droite, indiquent à l'orateur que les trois juges partagent son avis.
— Qu'allons-nous faire maintenant? continue Telcide. Nous avons à remplir quelques formalités...
— Si nous prévenions M. le Grand Doyen? risque timidement Marie.
— Gardons-nous en bien I répond énergiquement la présidente. M. le Grand Doyen, avec sa trop profonde indulgence, a été la cause que notre cousine a osé me heurter de front. Je n'ai pas besoin de vous rappeler la scène. M. le Grand Doyen ne peut nous être d'aucun conseil...
— Si nous informions M. le commissaire de police?
— Non... pas de scandale! Je vais écrire une lettre circonstanciée à M. Clapeau, me déchargeant entre ses mains du fardeau qu'il m'avait confié...
Trois nouveaux mouvements de tête, cette fois, de haut en bas, témoignent à Telcide que sa décision est unanimement approuvée :
— Inutile que je vous dise, n'est-ce pas, mes sœurs, que notre maison sera dorénavant fermée à celle qui vous a toutes insultées dans ma personne? Nous n'accepterons aucune excuse. Nous sommes sans reproche, nous avons le droit de nous montrer sans peur!
Telcide a parlé sur un ton définitif. Il semble que rien ne pourra fléchir son intransigeance. Pourtant
Rosalie et Jeanne sont bien hésitantes. Il leur en coûte de prendre une décision aussi impitoyable. Inconsciemment elles se tournent vers Marie. Elle seule peut oser se lever et faire admettre une autre résolution.
Marie, en baissant les yeux, commence, à voix très basse :
— Ma bonne sœur Telcide, je m'excuse d'intervenir dans ce débat. La résolution que vous avez prise est certainement basée sur la justice. Notre cousine Ariette a eu tort de vous provoquer tout à l'heure. Elle a été tout à fait déraisonnable en s'enfuyant. Mais ce sont des coups de folie qu'elle a commis. Peut-être les regrette-t-elle déjà? Plusieurs fois, en promenade,, Ariette m'a confiée quelques-unes de ses pensées. Elle m'a dit ses goûts. Je vous assure qu'elle est très capable de bons sentiments.
— J'en doute, proteste Telcide.
— Que deviendra-t-elle si nous l'abandonnons? Je frémis lorsque je songe aux dangers qui la menacent! Si elle se perd, n'en serons-nous pas, dans une certaine mesure, responsables? Oui, oui, mes sœurs, je vous en supplie. A tout péché, miséricorde!... Si Ariette repentante, revient frapper à notre porte, n'est-ce pas que nous lui ouvrirons?... Nous l'accueillerons avec toute l'indulgence dont nous sommes capables. Nous la consolerons, nous la ferons à notre image... pieusement...
Telcide ne peut s'empêcher de remarquer l'accent émouvant de Marie. Devant elle, Rosalie et Jeanne versent des larmes silencieuses. Il est évident que la solution du pardon leur plaît infiniment :
— Mes sœurs, on ne fera jamais appel en vain à ma pitié. Puisque vous m'en priez, dit-elle, je consens à oublier les injures dont j'ai été l'objet. J'écrirai à Me Clapeau que cette petite pourra revenir. Je ne lui demanderai aucune explication...
Rosalie, Jeanne et Marie se sont levées. Dans un même élan, elles s'écrient :
— Oh! merci!
Et elles embrassent Telcide, qui a montré une si belle abnégation.
— Et le grenier? avez-vous visité le grenier?
L'entrée intempestive d'Ernestine mit fin aux effusions des quatre sœurs qui se tamponnent les yeux et se mouchent dans le désarroi le plus attendrissant.
Elles s'interrogent :
— Avons-nous visité le grenier?...
Sur le moment elles ne savent plus.
— Que pourrait-elle faire là-haut? demande Tclcide.
— On ne sait jamais! conteste Marie. Allons-y... Toutes les quatre elles y vont. Ernestine les suit. Arrivée devant la porte, Telcide qui marche en tête,
hésite.
— C'est ridicule. Elle n'est certainement pas là. Ella est repartie pour Paris, vous dis-je...
Mais, ô surprise! la porte s'ouvre. Et Ariette paraît. Elle est souriante :
— Oh! ma cousine, je vous ai peut-être donné des inquiétudes, déclare-t-elle gentiment. Excusezmoi...
— Je vous somme, lui crie Telcide, de me dire pourquoi vous vous êtes cachée...
— Cachée? Oh! je ne me suis pas cachée... Vous étiez sortie, je ne pouvais pas vous prévenir que je montais au grenier...
— Oui... Vous boudiez... C'est très vilain, mademoiselle...
— Je vous prie de me pardonner, ma cousine... J'ignore la bouderie, on ne me l'a jamais apprise...
— Vous avez été vexée.
— Moi? vexée? pourquoi? Tout à l'heure vous êtes sortie sans m'inviter à vous accompagner. J'ai pensé que vous aviez par là l'amabilité de m'éviter une de ces visites qui me sont si désagréables.
— Je n'apprécie pas votre ironie.
— Je sais trop que vous agissez toujours au mieux de mes intérêts pour suspecter la moindre de vos intentions. Lorsque vous m'adressez un reproche, n'est-ce pas pour me remettre dans le droit chemin? Vous êtes ma conseillère et mon guide, ma bonne cousine... Jamais vous n'avez eu la pensée de me froisser... Le croire serait même vous offenser... J'au-
rais été folle de me vexer... Vous voyez que je vous accueille avec mon meilleur sourire...
— Oui, oui, mais tout ça, ce sont des mots... Je vous prie de m'expliquer ce que vous avez fait depuis deux heures...
— Voici, ma cousine...
Ariette, avec gaminerie, s'est assise sur la plus haute marche de l'escalier. Telcide, Rosalie, Jeanne, Marie et Ernestine sont, l'une derrière l'autre, à différentes hauteurs, comme des élèves qui assistent à un cours. L'imprévu des circonstances les déconcerte à ce point qu'elles sont bouche bée.
— Le mot « grenier », commence Ariette, est un mot magique. Pour une Parisienne, comme moi, il n'en est pas qui soit plus prometteur d'explorations et de découvertes. Dès qu'on le prononce, surgissent de toutes parts des visions charmantes. Je ne sais si vous me comprenez exactement. Chez mes parents, mon frère et moi, nous jouions dans une pièce de l'appartement, qui nous était pourtant réservée. C'était notre domaine, un domaine jonché de tètes de poupées brisées, de trains télescopés, de ballons crevés. Ahl ce que nous y avons joué!... Eh bien! souvent, au milieu de nos parties, qui étaient de vraies entreprises de démolition, nous nous exclamions en levant les bras au ciel : « Ah ! si nous étions dans un grenier, comme on s'amuserait mieux! » Une chambre, c'est propre, c'est régulier, c'est clair. Tandis qu'un grenier, c'est taillé en pointe. C'est éclairé bizarrement avec des coins profonds et sombres. C'est niché parmi les toits et les girouettes. Les grosses solives s'entre-croisent de façon baroque. Les poutres puissantes portent une épaisse couche de poussière. Lorsqu'on passe les mains sur elles, on a l'impression de toucher du duvet et on a les doigts tout noirs.
— Vos goûts sont bizarres...
— Depuis quelques jours, j'étais hantée par l'idée qu'il y avait ici un grenier...
— Il fallait nous le dire !
— Vous ne me l'avez pas demandé...
— Vous n'êtes plus en âge déjouer...
— Non. Mais je suis une fureteuse... Or, que ne
Irouve-t-on pas dans les greniers?... Des robes, datant d'un siècle ou deux; des crinolines fripées, mais encore solides sur forme; des chapeaux gigantesques à la Maupin; des chapeaux minuscules à la Récamier; des bottes avec éperons d'argent; des cadres dorés avec de jolis nœuds en plein bois; des peintures à l'huile, des portraits d'ancêtres si drôlement crevés dans le front, dans la bouche ou panl clans l'œil; des pastels dont la poudre est tombée comme celle des marquisettes qu'ils ont représentées ; des boites d'ivoire, contenant peut-être une mouche oubliée ; qui n'aura pas eu le temps d'être assassine; des éventails, dont les branches cassées l'ont sans doute été sur les doigts ou sur les lèvres d'un galant trop impatient; des perruques de cour ou de comédie, ce qui est à peu près la même Chose, perruques à marteau, perruques moyen âge, perruques de satyres décorées de petites cornes d'or; des bijoux sans valeur, mais quelquefois historiques; le miroir de Psyché; l'épingle de Cléopâtre, le peigne deThéodora; le bracelet de Messaline; des vases, qui ont tour à tour connu la cheminée du salon, la salle à manger, la chambre d'amis, la boîte à débarras; des pipes avec la tête de Louis-Philippe; des tirelires avec celle de M. Thiers; des images qu'on acheta un sou dans la rue et qu'on cherche maintenant pour le carnaval de Carnavalet; des livres enluminés; des premières éditions de Voltaire...
— Voltaire chez nous ! grand Dieu !
— On le trouvait chez nos grand-mères les mieux pensantes I On le trouvait même surtout là... Et je n'ai pas fini : des commodes ventrues ou plates; des fauteuils, dont le crin a pris le dessus; des bonbonnières cerclées d'or, dont l'une a peut-être été présentée par M. Talleyrand aux premiers diplomates du monde; des boîtes en acajou foncé de Mme Tallien ou en bois de rose de Mme Dubarry ; des tabatières de Sieyès ; un bouton de la capote de Bonaparte; des restes d'une féerie de salon, la toque du Prince Charmant, la boulette de la bergère, l'habit de Cadet Rousselle, la batte d'Arlequin, la culotte du roi Dagobert; et enfin le sabre d'un grand-père, qui fut maréchal; la lorgnette d'un autre qui tut amiral; la crosse d'un troisième, qui fut
évêque; les panonceaux d'un quatrième, qui fut notaire; le blason brodé d'une cousine, qui fut princesse; et le miroir d'une autre, qui fut... comédienne... En un mot, mes chères cousines, en un mot, le grenier? C'est le décrochez-moi ça des générations précédentes...
— Oh! cette expression!
Telcide et ses sœurs ont écouté ce long discours avec ahurissement. Devant leurs yeux, Ariette a fait briller un tel kaléidoscope qu'elles sont, à la fois surprises, ravies et choquées. Elles saluaient au passage des noms qu'elles reconnaissaient pour les avoir appris jadis. Elles auraient volontiers applaudi. Seulement le décrochez-moi ça les a gênées dans leur respect pour le passé.
— Hélas! j'ai été bien déçue, poursuit Ariette. Votre grenier, mes chères cousines, est si soigné que j'y ai cherché vainement, pendant une demi-heure, une toile d'araignée. Les caisses y sont alignées sans un grain de poussière. Décidément tout se perd, même les greniers...
— Apprenez, mon enfant, dit Telcide, qu'il est très peu hygiénique de conserver chez soi de vieilles choses.
— Oui... C'est l'hygiène, qui tue en France le goût des antiquités...
— Vous ne nous avez toujours pas expliqué comment vous avez passé deux heures sous ces toits.
— J'ai dormi sur cette pile de tapis, devant les flèches et les tours de la cathédrale. J'ai rêvé que j'étais un de ces pigeons qui font connaissance dans le manteau de saint Martin, font des cabrioles dans le giron de saint Jean Chrysostome et font leur nid dans la couronne de saint Louis...
— C'est bien. Il est sept heures. Descendons souper. Ni Telcide, ni Rosalie, ni Jeanne, ni Marie ne se
doutent alors qu'Ariette emporte dans son corsage la suite du manuscrit enfin découverte.
Ariette croyait avoir exploré toute la maison. Brusquement elle avait pensé au grenier. Il était possible que la suite du journal fût là. Comme elle tenait absolument à la découvrir, elle avait commencé la visite complète de toutes les caisses. Le hasard l'avait favorisée. Elle allait justement descendre, porteuse des précieux papiers, lorsqu'elle avait entendu dans l'escalier le monôme de ses cousines...,
Le soir, dans son lit, les reins bien calés avec son oreiller, penchée sur le côté pour tendre les feuillets à la lumière, elle continue sa lecture.
46 mai.
Il s'appelle M. Hyacinthe. Son petit nom est Ulysse...
Je ne l'ai pas rencontré... Mais depuis que, du trottoir, il est descendu pour me livrer passage, je n'ai qu'à fermer les yeux pour le revoir en moi-même.
Il doit être âgé de trente et un ou trente-deux ans, Grand, fort, il a la tête puissante. Son visage respire la réflexion. Il n'est ni mièvre, ni anémique. Son nez m'a paru ample et bien découpé. Sa moustache est légère et ses lèvres abondantes. Des favoris blonds frisent sur ses joues. On croirait des flammes courtes « autour du foyer de son intelligence ».
Son regard, plutôt bas, est celui d'un penseur. Il doit porter des lunettes à la maison...
Depuis des années, on le voit vêtu du même pardessus beige. Ce qui pourrait paraître aux autres d'une grande monotonie me semble, à moi, parfait. Car je déduis de cette circonstance les choses les plus favorables.
4* C'est un homme de goût. Jamais un ouvrier ne porte un pardessus beige;
2° C'est un homme peu dépensier. Car il sait conserver longtemps ses vêtements;
5'i CES DAMES AUX CHAPEAUX VERTS
3° C'est un homme d'ordre. Il les garde propres en les sauvant des mites pendant les mois d'été;
4° C'est un homme de jugement. Il ne se croit pas obligé de suivre la mode comme les freluquets.
C'est un homme... c'est un homme... c'est un homme admirable, puisqu'il m'a remarquée.
Je me demande seulement pourquoi il porte toujours une petite valise jaune.
20 mai.
Quelle joie!... je suis enrhumée...
Au lieu d'assister à la messe de six heures avec mes sœurs, je vais toute seule à la messe de sept heures. Et au retour je rencontre M. Hyacinthe.
Comme il est professeur au collège, c'est le moment où il va faire sa classe.
Il habite avec sa mère, rue du Vieux-Pigeonnier-Fleuri, une maison qui a trois fenêtres sur la façade et un balcon.
Il me salue.
.l'aime le voir s'éloignant avec sa lenteur pondérée et sa petite valise jaune...
25 mai.
Ce qui m'arrive est inimaginable. 11 me faudrait employer tous les adjectifs de Mme de Sévigné pour exprimer mon étonnemeut, tant cette coïncidence est invraisemblable.
Jamais je n'aurais cru que cela fût possible.
J'en ai été si confuse que maintenant encore, rien que d'évoquer la scène, je rougis.
41 me semble que je devrais avoir des remords. Il serait logique que j'en eusse. Je n'en ai aucun. Au contraire, j'ai l'impression que la Providence a réglé elle-même le cours des événements pour que mon bonheur en jaillisse...
Fixons les détails de l'incident pour que ma mémoire les garde à jamais!
Je revenais de la messe de sept heures. Selon ma coutume, je marchais sur le côté droit de la rue. Rien ne permettait de prévoir ce qui allait arriver, lorsque j'aperçus, à quarante mètres devant moi, M. Hyacinthe.
Certes, j'étais émue. Ne le suis-je pas toujours quand je rencontre le professeur? Mais je l'étais particulièrement.
Il me salua. Je lui répondis d'un signe de tête discret, mais sympathique. Et je passai.
On n'ignore pas que j'avais pris l'habitude de me retourner, dès que j'estimais qu'il devait avoir parcouru à peu près vingt-cinq pas. J'aimais le voir, foulant le trottoir de son pas lourd.
Or, tout à l'heure, quelle n'a pas été ma surprise, en me retournant, de me trouver nez à nez avec lui !
J'ai cru m'évanouir. Par quel prodige était-il sur mes talons alors que je le pensais vingt métrés plus loin! Instinctivement j'ai poussé un cri.
Très respectueusement, il a commencé à s'incliner devant moi pour un grand salut. Avais-je l'air distrait? Craignaitil que je ne l'eusse pas remarqué? ou plutôt était-il aussi ému que moi-même? Toujours est-il qu'interloqué, ne trouvant aucun mot et ne sachant que laire, son premier salut étant fini, il m'en a adressé un second, puis un troisième... et à chaque fois il se penchait de plus en plus fort. Il était charmant!
Enfin, avec un petit geste gêné, il m'a tendu une chose que j'ai prise.
— Pardon, mademoiselle, m'a-t-il bredouillé, vous avez perdu ce petit objet...
J'ai balbutié :
— Merci, monsieur !
Il s'est incliné une quatrième fois avec une absolue dignité et a poursuivi sa route, me laissant sur le trottoir, figée comme une statue, mais en proie au bouleversement complet de toutes mes idées...
Quand je songe qu'un homme éminent s'est baissé pour ramasser cela, une gêne immense s'empare de mon être.
Et il m'a dit :
— Pardon, mademoiselle, vous avez perdu ce petit objet... Et j'ai répondu :
— Merci, monsieur !
Pourvu qu'il ait entendu mon remerciement! Quand je suis émue, j'ai la gorge qui se serre... et ma voix s'éteint. Peut-être m'accusera-t-il d'ingratitude ! A la première occasion, je lui exprimerai à nouveau ma reconnaissance.
Ji ne faut surtout pas qu'il s'imagine que je suis frivole. Je crains qu'il ait voulu me le faire comprendre en appelant « petit objet » le gant de filoselle noire que j'avais si étourdiment laissé tomber.
30 mai.
Je donne à ma coiffure une forme moins plate. Je m'applique à réaliser insensiblement cette transformation pour que mes sœurs ne m'interrogent point.
Que se passerait-il si elles se doutaient de quelque chose?
Ma mère a observé que je consacrais plus de temps à la toilette.
11 faudra dorénavant que je me lève plus tôt...
2 juin.
Ulysse Hyacinthe... Ulysse Hyacinthe... Ulysse Hyacinthe?... Ulysse Hyacinthe...
J'aime écrire son nom. Je l'écris en ronde, en gothique, en bâtarde.
Ulysse Hyacinthe... Ulysse Hyacinthe... Ulysse Hyacinthe... C'est un joli nom!
Ulysse Hyacinthe... Ulysse...
Je me le répète à voix basse en fermant les yeux... Ulysse...
4 juin.
Cet après-midi, chez les demoiselles Lerouge, j'ai rencontré Mme Hyacinthe.
Malheureusement elle s'en allait juste au moment où je suis arrivée. Je l'ai d'autant plus regretté qu'elle achevait de parler de son fils. Elle disait :
— Ulysse est ma consolation. Nous nous portons l'un a l'autre une affection suprême. Il a toute confiance en moi depuis...
— Depuis? demandait Mlle Félicité Lerouge.
— Depuis sa petite scarlatine. Il ne consentait à boire ses potions que si je les lui présentais moi même...
— Ah! M. Hyacinthe a eu la scarlatine? s.'inquiétait Mlle Caroline.
— Oui... A l'âge de sept ans...
Je me sens pleine de respectueuse tendresse pour Mme Hyacinthe. C'est dommage que, par un tic, ses yeux, à certains moments, clignent si vite que ses cils se mettent à ressembler à des mouches en plein vol. Mais je m'y habituerai.
Quand je lui ai tenu la porte ouverle, elle m'a dit ;
— Vous êtes bien honnête, mademoiselle...
J'ai rougi... 11 me semble que je rougis souvent depuis quelque temps...
15 juin.
L'habitude en est prisé. Je continue à assister à la messe de sept heures Je ne suis plus enrhumée. J'aurais eu beaucoup de chagrin si je n'avais plus rencontré M. Hyacinthe...
Ie' juillet.
Un orage m'a surprise à la sortie de la messe et je n'avais pas de parapluie.
J'étais sous le porche de l'église. L'eau cascadait de tous
les côtés comme si les statues se la renvoyaient en éclaboussures.
Je considérais mes bottines de cachemire noire, qui trempaient dans uue flaque grandissante, lorsque M. Hyacinthe est passé :
— Oh!
11 n'a pas trouvé d'autre mot en me voyant. Il s'est rapproché.
— Monsieur? ai-je murmuré.
— Oh! a-t-il repris .. vous?... sous ce déluge!...
— Oui, moi... je me serais bien réfugiée dans la cathédrale, mais on m'attend à la maison. Je veux profiter d'une éclaireie...
— M. Hyacinthe!
Pourquoi me disait-il son nom? J'avoue que, sur le moment, je ne l'ai pas compris. Suis-je assez niaise! Il a fallu qu'il me répétât :
— M. Hyacinthe... AI. Ulysse Hyacinthe!
Il se présentait... Où avais-je la tète?... Pour lui montrer que j'avais retrouvé mes esprits égarés, je lui ai dit :
— M. Hyacinthe, professeur au collège...
Il m'a paru sensible a cela. 11 m'a répondu dans un gros soupir :
— Oui!
Après quoi il s'est mis à me parler très vite :
— Mon parapluie est vaste. Il m'abrite souvent avec maman. Si j'osais... si je me permettais... si vous vouliez... ce serait pour moi un honneur de vous conduire... Vous habitez à quatre pas. Je ne risquerai guère d'être en retard pour ma classe...
L'enclos était désert. Le porche s'inondait de plus en plus. J'ai accepté.
Nous sommes partis côte à côte. Le parapluie était vraiment confortable pour deux personnes. Sur son dôme de coton distendu, un peu déteint, avec des rayons vert pâle à l'endroit des plis entre les baleines, la pluie tombait avec un bruit mou. Nous étions séparés par la grosse boule du manche. 11 marchait à longues enjambées. J'avançais a pas menus. Je lui ai dit à un moment :
— Prenez garde aux flaques...
Il marchait en plein dedans. Il était trop occupé de ce qu'il voulait me <Hre. Il n'a pas paru m'enlendre.
— Je me lève invariablement, m' a-t-il exposé d'une voix grave, été comme hiver, à six heures du matin. Pour le déjeuner je prends un bol de café noir et une tartine de pain sans beurre. Au collège, mon cours ne commence qu'à huit heures, mais je suis dans ma classe quinze mi-
nutes plus tôt pQur jeter l'oeil du maître. Je range sur mon bureau toutes mes petites affaires : mon crayon, mon porte-plume, ma règle et ma gomme. Je place clans la rainure du tableau noir un bâton de craie. Je consacre généralement beaucoup de temps à la recherche du chiffon, qui devrait rester accroché au chevalet, mais que les élèves se jettent à la figure dans le désordre du départ... L'hiver, c'est-à-dire à partir du 4er novembre, je m'assure que le poêle est bien rempli de charbon... Enfin j'enfonce mes bras dans les petites manches de lustrine verte que maman m'a cousues de ses mains, et j'attends mes élèves... J'en ai quinze, dont la plupart sont des cancres. Il faut vous dire que j'enseigne la cinquième!... la cinquième classique! — car il y a aussi la cinquième moderne, mais elle est moins forte. J'ai dans ma classe Augustin Bidon, que vous devez connaître...
— Le fils de la fruitière?
— Oui... Eh bien! c'est un mauvais sujet, un vaurien, un bandit. Il ne vit que pour faire des niches. Il ne sait quoi inventer pour me tracasser. Avant-hier n'a-t-il pas, d'une chiquenaude, lancé au plafond une boule de papier mâché à laquelle il avait suspendu, par un fil, un pantin ! Comme c'était juste au-dessus de mon pupitre, j'ai tenté de l'abattre avec le bâton qui sert à désigner les points géographiques sur la carte. Le bâton était trop court... Après la classe, je retourne à la maison où je retrouve maman... Mais vous voici arrivée... A la prochaine occasion, je vous continuerai le récit de mou existence quotidienne... Je vous présente mes civilités, mademoiselle Davernis...
Et il s'en est allé.
Je n'ai pas eu le temps de lui demander quel usage il fait de sa valise jaune...
4" août.
Les vacances!
Le collège est fermé depuis trois jours. Je suis passée devant sa grille. La cour est déserte. Le concierge a pris un air arrogant. Pendant deux mois il régnera sur les salles vides et les préaux abandonnés.
Tous les ans, M. Hyacinthe s'absente pendant août et septembre. S'absentera-t-il cette année?
Je n'aime pas du tout l'époque des vacances.
2 août.
Sans m'avoir revue, il est parti en voyage ce matin avec sa mère.
Je ne veux plus penser à lui.
3 août.
Non, décidément, je ne veux plus penser à lui.
4 août.
Je l'oublierai, je le jure.
5 août.
M. Hyacinthe, adieu!
47 août.
Je suis une faible fille. Je ne songe qu'à mon serment de ne plus penser à lui...
De sorte que je ne pense qu'à lui!
25 août.
M. Hyacinthe est rentré avec sa mère. Il n'a pas attendu la fin des vacances.
Dès que j'ai appris la nouvelle, je suis passée devant sa maison. Les persiennes étaient ouvertes.
Quel bonheur!
27 août.
Nous nous sommes rencontrés chez les demoiselles Lerouge. Les vacances lui ont fait un bien! il a une mine! il est gros, rose...
Malheureusement, Mlle Félicité nous a offert des caramels, qu'elle avait reçus d'une de ses nièces. Al. Hyacinthe, qui en avait mis un tout entier dans sa bouche, était très gêné pour parler. C'est bien en vain qu'il essayait, avec des tortillements de lèvres et de grands coups de langue, de le faire passer d'une joue dans l'autre. 11 était congestionné. J'avais peur qu'il étouffât.
Enfin, comme nous étions assis l'un à côté de l'autre et que ces dames bavardaient ensemble, il a fini par pouvoir me dire ce qu'il n'avait pu achever l'autre jour :
De sa belle voix caverneuse, il m'a demandé :
— Vous rappelez-vous exactement le point où nous avons laissé notre dernier entretien?
— Sous le parapluie?
— Sous le?... oui... Vous ne désirez pas que je résume en quelques mots ce qui a été son objet?...
— Je m'en souviens très exactement... Après la classe vous rentriez à la maison où vous attendait votre maman.
— Merci de n'avoir pas oublié... merci... Dès que je rentre, je raconte à maman les divers incidents
de la classe. Maman s'intéresse beaucoup à mes travaux. VA\e me réconforte quand je suis découragé...
— Mme Hyacinthe parait très inlclligonle.
— Oui... Jusque midi, je corrige les devoirs de mes élèves. Ce n'est pas amusant...
— Ah?
— De lire quinze copies qui, s'il y avait un barbarisme à faire, le contiennent quinze fois. Au crayon rouge, j'inscris mes noies dans le coin : mal, très mal, inepte... Apres le dîner — un diner frugal et sain — je lis une gazelle J'estime qu'un professeur doit se tenir au courant de toules les manifestations de la pensée... Je retourne au collège à deux heures pour la classe de l'aprèsmidi, généralement réservée à l'histoire, à la géographie et aux sciences... A quatre heures, je rejoins maman et nous nous livrons au sain exercice de la promenade... Nous rentrons pour le souper... La soirée se passe en conversation et en lecture... J'aime vivre dans le commerce dos poètes. Quelquefois je déclame pour maman des vers de Musset :
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître...
Peu n'importe si maman, qui est distraite, m'interrompt pour me demander :
— Ulysse, que voudras-tu demain pour ton diner? Je réponds : « Du veau » et je continue :
Et 7ml ne se connaît lorsqu'il n'a point souffert...
A neuf heures et demie, nous gagnons chacun notre chambre. Les hygiénistes recommandent de se coucher tôt... El voilà!...
11 avait fini. 11 levait sur moi ses bons gros yeux où flottaient de vagues inquiétudes. Je le senlais anxieux d'un mot d'espoir, d'un encouragement, d'une approbation. A demi défaillante, je lui ai murmuré :
— Vous menez une très belle vie. C'est celle d'un homme d'esprit et d'un homme de cœur!...
Il a caressé ses favoris. Ses .yeux ont clignoté. Sa respiration est devenue bruyante, comme si trop d'efforts l'avaient essoufflé...
— Merci, m'a-t-il dit... Si vous désirez un éclaircissement sur quelque point, interrogez-moi... J'habite une maison de verre ..
L'occasion était propice pour satisfaire ma curiosité. J'en ai profilé :
— Permettez moi de vous demander, sans indiscrétion,
à quoi vous sert la jolie valise de toile jaune, qui ne vous quitte jamais...
— Ma valise? Mais... c'est avec elle que je transporte les livres de classe et les devoirs «le mes élèves...
Comment ne l'avais-je pas deviné'?
29 août.
Deux heures précises... un grand coup de sonnette... La bonne ouvre la porle de la salle à manger el dit :
— Une dame est au salon... elle demande Madame.
— Encore une dame palronnesse pour une quètel
— Non... c'est Mme Hyacinthe.
— Que peut-elle me vouloir?
Ma mère a posé la question. Elle ne se doute de rien. Quelle va être la surprise!
Pour que mes sœurs ne remarquent pas mon trouble, je monte dans ma chambre J'ai envie de pleurer, tant je suis joyeuse
Il me semble que tout le bonheur du mondées) en moi. J'ai des ailes! Car bien entendu je ne prévois aucun obstacle ..Et pourtant s'il en surgissait un?... Non, non, c'est impossible?...
Jeunes (illes, mes sœurs, et jeunes femmes, j'en appelle à vos souvenirs. Ne sont-ils pas délicieux, les moments de rêve et d'angoisse que l'on vit dans sa chambre pendant qu'au salon, une mère dit à la vôtre :
— Madame, j'ai l'honneur de vous demander pour mon fils la main de mademoiselle votre fille...
Anxieuse et frémissante, on éprouve les alternatives du doute et de la certitude. On écoule au plancher, on écoute à la porte, on tend l'oreille par-dessus la rampe de l'escalier, comme si toute la maison devait s'unir pour colporter de pierre en pierre la phrase fameuse :
— Madame, j'ai l'honneur...
La porle de la rue vient de claquer. J'ai entendu :
— Au revoir, madame Daveinis.
— Je vous salue, madame Hyacinthe...
Je descends en hâte. Dans mes jeux, maman lit une interrogation :
— Mme Hyacinthe désirait le dessin d'un ornement d'église, me dit elle simplement.
Ne me cachet elle rien?
Après toul, il est possible que Mme Hyacinthe ait pris ce prétexte pour entrer en relations avec notre famille ..
Dire qu'il y a des peuples pour qui le mariage se pratique sans délai, suns complications el sans formalités! Comme je voudrais vivre chez euxl 11 est vrai que c'est chez les sauvages.
3i août.
M. Hyacinthe ne Ta pas au collège, puisqu'il est en vacances et cependant, chaque malin, je le rencontre au même endroit, à la même heure...
i septembre.
Maman est allée cet après-midi porler à Mme Hyacinthe le dessin d'ornement d'église. Elle avait jugé bon pour la circonstance, de meltre sa plus belle robe.
Elle n'a pas voulu que nous l'accompagnions.
Quand elle est rentrée, comme par hasard, je me trouvais dans le couloir, elle m'a tapoté la joue...
Elle n'avait pas fait cela depuis cinq ans
6 septembre.
J'aurai un mari, j'aurai des enfants.
Je peux l'avouer maintenant. Je commençais à désespérer de me marier.
J'aime M. Ulysse Hyacinthe...
dO septembre.
A certains moments, je me demande si je ns suis pas folle .. Voyons, voyons, que s'est il passé?... Ai-je fait un rêve?.. Mais non... J"ai des certitudes...
Il n'est pas faux que M Hyacinthe ail ramassé mon gant, qu'il m'ait abrité sous son parapluie et qu'il m'ait raconté sa vie.
Il n'est pas faux que sa mère soit .venue chez nous sous un prétexte qui n'a pu tromper personne.
11 n'est pas faux que maman m'ait donné une tape sur la joue dans une circonstance facile à deviner...
On annonce que M. Hyacinthe va repartir pour le Midi oi'i il achèvera ses vacances. Mlle Caroline Ecrouge affirme même que nous ne le reverrons jamais. 11 serait nommé dans un autre collège ...
Est-ce que par hasard il ne m'aurait jamais aimée? est-ce (pie ma dot lui aurait paru insuffisante? est-ce que?...
Je n'ai pas la force d'écrire davantage.
Ajez pitié de moi, je vous en supplie, mon Dieu!
42 septembre.
Je ne veux même plus douter. Mlle Caroline Lerouge avait dit vrai M Hyacinthe s'en va sans esprit de retour... Je l'ai vu tout à l'heure, qui suivait une voiture de démé-
nagement, chargée de meubles, de linge et de livres. Il surveillait pour qu'aucun objet ne tombât sur la chaussée. Comme le soleil était accablant, il tenait son chapeau à la main. Le cheval marchait au pas. Les cloches de la cathédrale sonnaient la fin de la grand-messe.
Ce cortège... cette voiture au pas... cethomme, nu-tête... ces cloches... J'ai cru voir passer un enterrement pitoyable...
Celui de mon bonheur.
Dès ce moment le journal se poursuit avec une monotonie désabusée. Les plaintes qu'il exhale se font de moins en moins bruyantes. De temps à autre, un mot plus vif, une réflexion plus amère témoignent qu'à cet endroit l'auteur a eu un sursaut de regret. Peut-être un gros sanglot a-t-il gonflé sa poitrine! Et puis c'est à nouveau la résignation morne, lamentable. Les pages succèdent aux pages, relatant, avec minutie, les détails insignifiants d'une existence médiocre. Sur la fin seulement, avec une brusquerie rageuse, leur intérêt se redresse. L'écriture est d'ailleurs sensiblement différente. La main, qui traçait ces lettres heurtées, inégales, devait faire grincer la plume. On remarque plusieurs éraflures du papier... Et le manuscrit se termine ainsi :
•4 février.
Il aura fallu cinq ans pour que le mystère fût élucidé... Depuis cinq ans, je devais avoir une maison, à moi! des enfants, à moi! des domestiques, à moi! Je devrais être mariée! Je devrais être heureuse!...
Ah! ma mère! je m'inlerdis déjuger les motifs qui vous ont inspirée. Vous reposez maintenant au cimetière et je vais prier chaque dimanche sur votre tombe. Mais vous aurez brisé ma vie!
Vous ne m'avez même pas consultée. Vous ne m'avez informée de rien.
Dans votre vanité, parce qu'elle avait une petite dot, vous avez jugé indigne que votre fille épousât un professeur. Vous espériez peut-être qu'un marquis solliciterait ma main. Vous auriez aimé être la belle-mère d'un marquis!
Vous avez répondu sèchement à Mme Hyacinthe qu'il était impossible, pour des raisons sérieuses, de donner suite au projet qu'elle vous avait soumis.
Vous vous arrangiez de telle façon que M. Ulysse devait croire que j'étais l'auteur de ce refus et que, moi, je devais ignorer toujours la démarche de M. Hyacinthe.
Oh! ma mère, comme vous m'avez fait souffrir! Il y avait un homme qui m'aimait, et, en moi-même je l'ai accusé de toute ma désolation. Quand je pense que je lui reprochais d'avoir joué à mon égard une comédie cruelle!
Vous n'aviez pas le droit d'agir ainsi!
Une ancienne amie de Mme Hyacinthe ne m'a rien dissimulé M. Ulysse a failli mourir de chagrin. Depuis qu'il a quitté notre ville, il a déjà demandé trois fois son changement. A peine est-îl dans un nouveau collège qu'il s'y ennuie. Actuellement il est à Sainl-Brieuc. L'humidité de la Bretagne est très nuisible à la santé de sa pauvre mère. Si elle en meurt, j'aurai sa mort sur la conscience.
\)e\ ais-je crier la vérité à la vieille amie de Mme Hyacinthe9 Je n'ai pas osé...
D'ailleurs, à quoi bon? Tout n'est-il pas fini pour moi?...
CÏÏAPITRE IX
Ariette ne vit plus que pour découvrir le nom de l'amoureuse dUlysse Hyacinthe.
Les demoiselles Lerouge doivent passer l'après-midi chez les demoiselles Davernis. Sur l'ordre de Telcide, Rosalie a revêtu sonmantelet, pris son f cabas», c'està-dire son sac plat, en paille, avec soufflet de drap. Elle est allée chez l'épicier acheter une livre de « sucreries ».
Elle est à peine rentrée que Félicité et Caroline arrivent. Elles sont dans une grande effervescence. Il paraît que des saltimbanques sont installés sur la place. Ils ont disposé leurs roulottes, grouillantes d'enfants malpropres, juste devant le Grand Café. Ils vont monter un cirque et annoncent une représentation pour demain soir, la foire devant commencer dimanche.
— Ma sœur Jeanne, s'écrie Telcide, nous monterons cette nuit l'argenterie dans notre chambre. Ces brigands sont très capables d'enfoncer les portes pour voler nos douze couverts dans le tiroir du buffet..
— Ils ont des mines terrifiantes, précise Caroline. Il y a surtout un géant, qui enfonçait des pieux entre les pavés. Une vraie tète d'assassin I...
A ce moment Ariette entre en coup de vent. Elle vient de voir passer sous ses fenêtres les forains, qui, sur un misérable char de gala, font une parade ambulante à travers la ville :
— Prenez vos places, bonnes d'enfants et soldats... Vous allez assister au spectacle le plus sensationnel, lance-t-elle de toutes forces. Le cirque Louftingue and C° est dans vos murs. Vingt clowns! dix écuyères, cinquante phénomènes I trente chevaux, dont quelques mulets!... Nous vous présentons la petite Zizi Panpan
du Bengale, qui s' introduit subrepticement dans le ventre de la baleine, s'assied sur son foie, lui crache sur la rate et ,lui sort par la narine en exécutant le double saut périlleux. Inutile devons dire que la baleine, étonnée, s'évanouit dans de multiples « conversations »... Entrez, mesdames et messieurs, entrez... nous avons de très bonnes places à trente centimes... six sous... Zim! boum! boum! en avant la musique... Mademoiselle Caroline et mademoiselle Félicité, j'ai bien l'honneur de vous saluer...
Telcide ne prise pas du tout ce genre de boniment. Elle a froncé le sourcil :
— Ariette, je vous enprie, soyez sérieuse...
— J'adore les foires, ma cousine, nous nous y rendrons ensemble et je vous offrirai un petit cochon de pain d'épice avec dessus votre nom marqué en sucre blanc.
— Mon nom sur... sur un porc?
— Mais oui... Ça se fait beaucoup 1
— Quel dévergondage!
Les demoiselles Leronge n'ont pas pour les folies d'Ariette la sévérité de Telcide. Au contraire. Sa jeunesse et sa fantaisie les amusent. Comme elle le sait, elle en profite.
Ainsi un jeu de cartes est sur la table, elle le prend :
— Mademoiselle Caroline, désirez-vous que je vous dise la bonne aventure?
— Mais...
— Je vais vous faire le grand jeu... Coupez de la main gauche...
Instinctivement Mlle Lerouge obéit.
— Méfiez-vous d'un jeune homme brun, qui vous veut du mal... Un homme roux vous sauvera... Un homme blond vous fera son héritière... Mon Dieu! que d'hommes dans votre vie, mademoiselle Caroline!...
Mais Telcide prononce :
— Tout ça., c'est de la sorcellerie. Retirez-vous, Ariette.
— Volontiers, ma cousine. Place au noble jeu du mariage.
Pendant que ces demoiselles battent les cartes, se les distribuent, se font couper, réalisent des levées,
Ariette a tout le loisir de les observer pour déchiffrer l'énigme qui l'intéresse.
Telcide a des gestes saccadés. Elle est cassante, autoritaire. Son visage est sec. Très austère pour ellemême, elle l'est pour les autres. Elle n'a aucune sensibilité. Mais, se demande Ariette, est-ce que son masque n'aurait pas durci sous l'empreinte de la douleur? La souffrance a des effets différents selon les êtres. Il en est qu'elle rend meilleurs en aiguisant leur pitié. Il en est d'autres qu'elle aigrit en exacerbant leur dépit. Est-ce que Telcide ne pleurerait plus que parce qu'elle aurait trop pleuré? Si elle n'a plus d'illusions, n'est-ce pas parce qu'elle les a toutes effeuillées sur la tombe d'un amour? Il est très possible qu'elle ait été jadis rêveuse, sensible et romanesque...
— Ma sœur Rosalie, c'est à vous de couper...
— De la main gauche!... Je coupe toujours de la main gauche.
— Est-ce que vous seriez superstitieuse?
— Non... mais c'est une idée que j'ai comme ça!... Pauvre Rosalie ! sa voix n'est qu'un souffle, ses traits
sont flous, sa poignée de main est inconsistante. Jamais elle ne formule une critique. Elle est toujours de l'avis de son interlocuteur, car, en fait d'opinions, elle estime que la meilleure, c'est de ne pas en avoir. En tout cas c'est la moins fatigante! Elle n'a aucune disposition particulière. Elle s'intéresse à tout également, c'est-à-dire qu'elle ne s'intéresse à rien. On pourrait assez exactement la comparer à une bouée, qui flotte sur la mer et que les vagues font danser. Ariette se demande si, pour être ainsi éteinte, il ne faut pas qu'à une certaine période de sa vie, Rosalie ait brûlé d'une flamme trop ardente. N'est-ce pas seulement lorsqu'on a vidé la coupe de l'amertume jusqu'à la lie qu'on a pour toutes choses cette indifférence? Il est très possible que Rosalie ait été jadis enthousiaste, vibrante et sentimentale...
— Je joue l'as de trèfle...
— Vous sauvez les meubles...
— Dame! j'ai pour principe qu'on doit faire tout de suite les levées qu'on a dans son jeu. Après, à la grâce de Dieul
— Eh bien ! votre as de trèfle, je le coupe...
— Oh! la vilaine!...
Celle qui coupe aussi énergiquement, c'est Jeanne. Il n'y a qu'elle pour avoir cette netteté. Rude, malgré sa timidité, lorsqu'elle joue, elle abat sur la table un poing solide. Sa carrure est massive, sa physionomie masculine. Elle mâchonne toujours quelque chose entre les dents. Mais à certains moments elle est distraite, mystérieuse. C'est comme si elle se retirait dans un autre monde. Peut-être celui de ses souvenirs.
Ariette se rappelle les confidences qu'elle a reçues d'elle. Son rêve eût été de consacrer sa vie aux ma thématiques et à la philosophie. Si son père avait vécu — hélas! pour leurs enfants les pères meurent toujours trop tôt! — elle serait sans doute devenue professeur dans une école normale. Elle avait conquis les premiers diplômes. Mais sa mère, dès qu'elle a été la maîtresse de la maison, lui a déclaré : « Je ne veux pas de bas bleus dans ma famille... » C'est seulement depuis quelques années qu'elle a réouvert ses livres. Hélas 1 ce n'est plus maintenant que par distraction. Pendant que d'autres font du crochet, elle résout do< équations. D'où ses allures étranges. Une conversation semble l'intéresser. Brusquement elle s'en dégage. Son esprit s'envole à la poursuite d'une t inconnue ».
Ariette remarque la coïncidence. Avec son désir d'être institutrice, n'était-il pas tout naturel que Jeanne distinguât tout particulièrement un professeur? Et dans son regret de n'avoir pu réaliser son rêve, n'est-ii pas logique qu'elle ait redemandé à l'étude les consolations nécessaires?...
— Cette levée est à vous, Marie.
— Ah! vous croyez?
— Mais oui... Et c'est à vous déjouer.
— Voilà! voilà! je joue le roi de coeur...
Marie est toujours un peu affolée. Ses gestes sont gentiment maniérés. Lorsqu'elle lève la main, elle tient son petit doigt, en arrière, coquettement dégagé. Elle parle non pas sans préciosité. Son visage se parche mine déjà, mais peut encore faire illusion. Modeste et timide, elle a une âme d'oiseau. Elle a pourtant
trente-cinq ans. Mais elle est plus innocente qu'une Parisienne de seize ans. La moindre niaiserie l'amuse. C'est comme si son corps seul vieillissait. Sa mentalité n'évolue pas. Elle est parvenue à un certain point et elle n'a plus bougé... Lorsqu'une catastrophe se produit dans le monde, toutes les horloges qui sont à portée de la secousse sont arrêtées. Leurs aiguilles marquent la minute du bouleversement. Est-ce que Marie n'aurait pas senti sur son cœur passer une bourrasque? Est-ce que sur le cadran de son âme l'heure d'un grand chagrin serait restée fixée?... Pour écrire ses impressions dans un pareil journal et pour laisser ensuite traîner son manuscrit, il faut être à la fois naïve et inconséquente...
Ariette ne douterait pas que l'amoureuse de M. Hyacinthe fût Marie, si elle n'avait discerné autant de raisons pour que ce fiU Telcide, pour que ce fût Rosalie et pour que ce fût Jeanne.
Pauvres chagrins d'amour 1 que vous êtes étranges! et comme vos desseins sont impénétrables! On peut vous imaginer, avec la même logique, à la base des attitudes les plus différentes...
Désespérant de tirer une certitude de ses observations, Ariette adopte donc une nouvelle tactique ;
— A nous les grands moyens !
Ces demoiselles ont terminé leurs partie de cartes, elle leur propose un jeu, qui n'est pas nouveau, mais qu'elles ignorent, celui des « petits papiers ».
Les demoiselles Lerouge applaudissent. Elles aiment les innovations :
— Ma cousine Telcide, dit Ariette, voulez-vous distribuer une feuille de papier blanc à chacune des personnes de l'honorable société?
— C'est très facile...
Telcide abaisse le panneau de son haut secrétaire d'acajou, et prend deux feuilles de ce papier qui est fait pour écrire aux ministres et dont elle se sert le vendredi pour faire cuire les maquereaux :
— Je suppose que vous avez toutes des crayons., dit Ariette...
— Oui, oui...
Les six vieilles filles plient le buste, et fouillent les
poches profondes de leurs jupçs, de leurs sous-jupes £t de leurs jupons...
— Nous sommes prêtes, déclare Félicité.
— Eh bien! voilà : Vous allez écrire en haut du billet, le qualificatif d'un' monsieur... Une entière liberté vous est laissée... Plus vous aurez d'idées abracadabrantes, plus ce sera amusant... Vous ferez ensuite deux plis au papier pour qu'on ne lise point et vous le passerez à votre voisine de droite...
— : Oh! ça va être amusant! déclare Mlle Caroline.
— Je cherche... Qu'est-ce que je peux bien mettre? s'inquiète Rosalie.
Telcide ne dit mot. Elle se méfie... Jeanne, qui a des prétentions littéraires et qui veut faire trop bien, est en retard... Elle prie qu'on l'attende.
— Moi, je mets ce qui me passe par la tête ! annonce Rosalie.
Ariette continue son explication :
— Écrivez maintenant le nom d'un monsieur...
— D'un vrai monsieur? interroge Marie.
Comme on éclate de rire, la pauvre petite, en rougissant, balbutie...
— 11 faut me dire!... Je ne sais pas, moi... Est-ce que vous considérez M. le Grand Doyen comme un monsieur?
— Bien sûr! ma cousine...
Successivement Ariette fait écrire à ces demoiselles : le qualificatif d'une dame ou d'une jeune fille, le nom de cette dame ou de cette jeune fille, l'indication d'un endroit de la ville, la phrase que le monsieur dit à la dame, la phrase que la dame répond au monsieur, ce qu'il en est résulté, et ce que le monde en a dit...
En se penchant vers Rosalie, Mlle Félicité confie qu'elle ne distingue pas très bien la conclusion de tout cela. Gravement Telcide prononce :
— J'attends de voir le résultat...
Ariette a ramassé dans une corbeille tous les papiers plies. Elle les mêle :
— Attention! vous allez rire...
Un à un, elle les prend et les déroule. Quand elle en
a formé un petit paquet bien régulier, elle en commence la lecture :
Le très aimable — Monsieur le Grand Doyen — a rencontré — La sémillante — Jeanne Davernis — au marché aux poissons. — II lui a dit : — » J'aime le ciel quand il est pur. » — Elle lui a répondu : — « J'aime mieux les épinards. » — Il en est résulté — un feu d'artifice. — Le monde a dit : c Ce sont deux enfants. »
Des ohl et des ah! de satisfaction témoignent à Ariette du succès de son jeu. Telcide fait bien quelques réserves sur l'inconvenance de mêler M. le Grand Doyen à ces fantaisies. Mais Ariette lui réplique :
— Il me semble, ma cousine, reconnaître votre écriture. N'est-ce pas vous qui avez inscrit le nom de M. le Grand Doyen?
— C'est possible. Mais je ne savais pas alors que vous le feriez aller au marché aux poissons...
— Peu importe! conclut Caroline. Voyons les autres billets...
Ariette lit :
Le respectable — Monsieur Ulysse Hyacinthe — a rencontré la froufroutante — Mademoiselle Clémentine Chotard — à L'Ecole de natation. — Il lui a dit : — « Voulez-vous accepter un bonbon? » — Elle lui a répondu : — « Non, merci, je ne fume pas. i — Il en est résulté — un accident de chemin de fer. — le monde a dit : « C'est bien fait. »
Les exclamations de joie se renouvellent, bien entendu. Mais elles se prolongent moins que pour le premier billet. Le nom de M. Ulysse Hyacinthe a provoqué une vive surprise. C'est Ariette, qui malignement l'a jeté dans le jeu. Mais on s'imagine aussitôt que c'est Mlle Caroline Lerouge, car celle-ci annonce :
— A propos... Vous connaissez la nouvelle?... M. Ulysse Hyacinthe, le professeur du collège, qui est parti depuis dix ans, revient parmi nous...
— Ah! dit Telcide, intéressée.
— Vraiment? murmure Rosalie.
— Tiens! tiens 1 répète Jeanne sur un ton équivoque.
Marie ne prononce pas un mot. Sous le prétexte de remettre la boîte à sucreries dans l'armoire, elle s"est levée.
Lorsqu'elle revient à table, Ariette observe qu'elle est encore toute rougissante...