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César Cantù

Il y a des hommes dont la renommée est si grande, si universelle, que l'on peut affirmer sans exagération qu'ils appartiennent à tous les pays. César Cantù est un de ces esprits d'élite, de ces savants que tous les peuples civilisés se plaisent à admirer, et dont les ouvrages ont, pour ainsi dire, partout droit de cité. Son Histoire imiverselle^ si complète, si admirablement ordonnée, traduite e'n toutes les langues, est une œuvre prodigieuse, lorsqu'on songe qu'elle a été accomplie par un seul homme, et qu'avec ce labeur immense, il menait de front une série d'ouvrages secondaires pour lui, mais qui eussent suffi néanmoins à assurer sa renommée.

J'aurai l'occasion, au cours de ce travail, de prouver que Cantù est bien un des plus grands, le plus grand peut-être parmi les célèbres historiens de notre époque ; mais ce que je tiens à dire tout de suite, c'est qu'il doit en grande partie sa gloire à son profond attachement à la religion catholique et à de fortes études philosophiques. Il y a puisé cette largeur et cette sûreté de jugement, cette tendance à analyser d'abord, et à réunir ensuite le fruit de ses observations en une rapide synthèse, cette sagesse et cette modération dans, les appréciations qui font de VHistoire universelle un ouvrage hors ligne et en même temps un livre inspiré aux sources les plus pures de l'idéal chrétien.

Cantù est donc une des gloires de l'Eglise qui, après

graves soucis que lui causait sa famille, César Gantù troii^vait encore le temps d'étudier pour son propre compte et d'écrire. A Sondrio, petite ville perdue au centre de la Valteline et entourée de toutes parts de hautes montagnes, le jeune professeur n'avait pas perdu son temps. Loin de se plaindre des longs et rigoureux hivers et du manque absolu de distractions, il avait mis à profit ce séjour tranquille pour approfondir ses connaissances, cultiver les belleslettres et étudier la philosophie et l'histoire. C'est dans ces années de sa jeunesse qu'il posa les fondements de cette érudition solide et variée qui devait l'aider à écrire tant d'admirables ouvrages et qui lui permit d'entreprendre avec succès cette grande synthèse historique par laquelle le nom de Cantù est devenu à jamais célèbre.

Lorsque, en 1827, César Cantù fut appelé au gymnase de Côme, il était déjà mûr pour écrire des livres dignes de figurer parmi les meilleurs ouvrages de la littérature italienne. Il se mit donc au travail avec une juvénile ardeur et, en 1828, il commença par publier un volume de poésies et nouvtlles qui n'était pas sans mérite. En même temps, il inaugura sa carrière d'historien par VHistoire de la ville et du diocèse de Côme^ qui parut en 1829, où l'on remarque surtout une très belle étude sur la Révolution de la Valteline au xvii^ siècle qui fut publiée à part en i83i, et dont il avait réuni une partie des matériaux pendant son séjour à Sondrio. En 1828, il fit aussi imprimer un poème intitulé: Algiso e la Lega lombarda dont le succès fut considérable. Dès l'âge de vingt-quatre ans, alors que la plupart des écrivains célèbres se préparent encore à remplir leur tâche, Cantù avait déjà donné des preuves de la variété de son talent en abordant en même temps tous les genres littéraires, depuis la nouvelle jusqu'à la poésie et à l'œuvre d'érudition.

Cantù ne resta pas longtemps à Côme. Il désirait vivement son transfert à Milan dont le séjour devait être très utile aux recherches et aux travaux historiques, pour lesquels il avait eu, dès sa jeunesse, une prédilection marquée. Sa vocation était d'être historien. Il le comprit et il consa-

cra à l'étude de l'histoire la meilleure partie de son temps, sans ne'gliger toutefois la poe'sie et les lettres.

La politique n'entraîna jamais César Cantù hors de la voie qu'il s'était tracée. Il a toujours préféré les paisibles occupations de son cabinet de travail aux agitations de la vie politique. Mais il ne se désintéressait pas de ce qui se passait autour de lui ni des grands problèmes qui préoccupaient le monde. Cantù ne conspira jamais contre l'Autriche, mais, en composant ses ouvrages historiques, il avait soin de signaler les fautes des gouvernements d'autrefois et ne craignait pas de s'en servir pour donner des avertissements utiles et quelquefois sévères aux maîtres de la Lombardie.

Cependant les livres de Cantù étaient si sagement écrits, sa modération et son impartialité se manifestaient si clairement à chaque page, presque à chaque ligne, que ces nobles qualités unies au talent dont il était doué auraient dû le préserver des persécutions de la police. Il en fut autrement. La politique du prince de Metternich donna, en frappant Cantù, une nouvelle preuve de son aveuglement.

Depuis i8i5, la situation de la Lombardie était difficile. A la chute du premier royaume d'Italie que les désastres du premier empire avaient livré aux armées autrichiennes. Milan et la Lombardie semblaient heureuses du changement qui venait de se produire. Sauf de rares partisans de Napoléon que les événements de 1814 avaient atteintsdans leurs préférences et dans leurs intérêts, la noblesse et le peuple étaient extrêmement satisfaits de se voir délivrés d'un régime qui les frappait de lourds impôts et imposait d'énormes sacrifices au pays pour servir l'insatiable ambition d'un seul homme. La noblesse aspirait à reprendre une partie au moins des privilèges qu'elle avait perdus lors de l'invasion française. Le peuple détestait le gouvernement

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du prince Eugène qu'il rendait responsable des maux de la guerre, des levées continuelles qui privaient les familles des paysans des jeunes hommes valides, contraignant les pères et les mères à trembler sans cesse pour la .vie de leurs fils. Si au moins ceux-ci eussent pris les armes pour la défense de la patrie, leurs parents se seraient peut-être re'signés à leur triste sort. Mais la colère des paysans était très violente quand ils voyaient ce qu'ils avaient de plus cher sacrifié au caprice et à l'orgueil d'un souverain étranger, lorsqu'ils apprenaient que leurs enfants étaient destinés à mourir dans des pays lointains, au milieu des montagnes de l'Espagne et dans les steppes glacées delà Russie. L'indignation qu'ils concevaient contre Napoléon se tournait en général contre les Français. Car le peuple confondait les seconds avec le premier, ne se rendant pas compte que la France ne souffrait pas moins que l'Italie des folles entreprises de la fin du premier empire.

La violence des passions contre le gouvernement viceroyal de Milan fut si grave en 1814 que les Autrichiens, craignant un massacre général des Français et des bonapartistes, durent prendre des mesures énergiques pour mettre un frein à l'exaspération populaire. Malgré ces précautions, des actes sauvages se produisirent çà et là et, entre autres, le meurtre de M. Prina, le ministre des finances du royaume d'Italie, le plus impopulaire des conseillers du prince Eugène.

Gantù était alors à Milan où il faisait ses études classiques. Il se souvenait parfaitement des scènes d'horreur qui accompagnèrent l'assassinat du malheureux ministre. C'était le premier grand événement dont il avait été témoin, et cet événement était une horrible tragédie, où le peuple se montra cruel à l'excès. Peu de jours après, les Autrichiens entrèrent à Milan, et furent accueillis par de véritables transports de joie de la part des habitants,' heureux de se sentir enfin affranchis de la tyrannie de Napoléon.

Dans ces conditions, il n'était pas difficile à l'Autriche de se faire aimer en Lombardie. Ce n'était pas la première fois que l'Autriche prenait possession de ce riche pays.

Avant la campagne d'Italie de 1796, elle y avait pris, au commencement du xvni^ siècle, la succession de l'Espagne. Autant la domination espagnole avait été dure et cruelle envers la population de la Lombardie, autant celle de l'Autriche fut douce et bienfaisante. L'Espagne avait complètement ruiné le pays, l'Autriche répara les injustices de sa devancière et lui rendit la prospérité. Les Lombards étaient heureux sous le règne de Marie-Thérèse et de ses successeurs. Ils accueillirent avec méfiance et mécontentement les armées du Directoire. Sans être un gouvernement libéral, le régime autrichien au xviii'^ siècle était sage, modéré et éclairé. Sa tolérance contrastait radicalement avec l'intolérance des Espagnols, les violences des jacobins et le despotisme de Napoléon. Les Lombards, comparant le gouvernement de 1795 avec celui que leur avait apporté l'invasion française, ne pouvaient se défendre de regretter le bon temps où, sous la maison de Habsbourg, ils va quaient en paix à leurs affaires et vivaient sous un régime paternel.

Ces souvenirs favorisèrent le retour des Autrichiens en i8i4et provoquèrent les manifestations joyeuses du peuple à la rentrée des troupes impériales à Milan. Les partisans de la Révolution française et les bonapartistes étaient si peu nombreux et si impopulaires qu'ils n'osaient pas manifester leurs opinions et évitaient même de se montrer dans les rues, lorsque la foule y était assemblée.

Jamais restauration ne fut plus facile et mieux accueillie que celle de l'Autriche en Lombardie. D'où vient alors que quelques années suffirent pour rendre ce même régime très impopulaire dans les villes principales et parmi les classes dirigeantes ? Il n'est point malaisé de répondre à cette question. Le cabinet de Vienne, dirigé par le princeClément de Metternich, était dominé en i8i4paruneidéefixe.Frappépar les succès de la Révolution française et par les humiliations que la république et le premier empire avaient infligées à la vieille monarchie des Habsbourg, Metternich estima que, pour éviter à l'avenir le retour d'événements aussi tristes pour son pays, il fallait absolument faire disparaître tout

vestige des idées révolutionnaires. Non content de réagir contre les idées nouvelles, il poussa l'aveuglement jusqu'à vouloir combattre même les plus glorieux souvenirs de l'Autriche du xvin^ siècle, et tandis que, par une étrange contradiction, il s'étudiait à remettre en honneur les théories de Joseph II dans les rapports de TEglise et de l'Etat, en Lombardie, aussi bien que dans les autres provinces de l'Empire, il reniait les sages réformes que Marie-Thérèse et ses successeurs y avaient introduites : en un mot, dans l'ancien régime il acceptait le mal et repoussait le bien.

Ce programme de contre-révolution, aliénant au gouvernement les classes éclairées, l'obligeait à s'appuyer uniquement sur la force des baïonnettes et sur la police. Et comme les soldats ne pouvaient se livrer à une besogne odieuse consistant à épier les moindres démarches des citoyens, on chargea de cette vilaine mission les agents de police. De là la toute-puissance de cette police ombrag*euse, mesquine, tracassière,dont les exploits, en irritant les citoyens, favorisèrent les conspirations des carbonari et des sectes maçonniques, où ne s'étaient réfugiés tout d'abord que les rares partisans de la république, les bonapartistes et les anciens officiers de l'armée italienne de Napoléon.

Peu à peu, la police envahit tous les domaines, depuis les lettres et les sciences jusqu'aux affaires de l'Eglise, depuis les théâtres jusqu'aux réunions particulières. Il n'y eut plus de bornes à ses empiétements. Elle multiplia les visites domiciliaires, accompagnées de fréquentes perquisitions, les arrestations arbitraires, les vexations de toute sorte. A force de ne voir partout que carbonari, francs-maçons, mazziniens, elle finit par devenir ridicule. Elle était capable de surveiller un honnête homme parce qu'il portait la moustache ou la barbe entière, ou parce qu'elle voyait, dans le chapeau mou dont sa tête était couverte, le signe de ralliement d'une secte révolutionnaire.

Dans ces conditions, il était difficile à un homme intelligent de se montrer favorable au gouvernement. César Cantù, bien qu'étant professeur au gymnase impérial de Saint-Alexandre à Milan et, par conséquent, employé du

gouvernement, ne cachait pas son peu de goût pour la politique policière de l'Autriche. Il n'était pas l'ennemi du pouvoir; mais il en condamnait les abus. D'ailleurs, comme écrivain, il avait plus que tout autre à souffrir du régime de contre-révolution que Metternich avait inauguré. Non seulement la presse politique n'était pas libre en Lombardie, mais la police prétendait avoir le droit de modifier, de mutiler ou d'interdire même les ouvrages historiques. Ombrageuse comme elle l'était, elle voyait partout des allusions politiques contraires à l'Autriche, des tentatives d'exciter les esprits contre sa domination en Italie, des provocations à la haine et au mépris du gouvernement.

Plus un écrivain était ill)ustre et plus il était suspect à la police. L'arrestation de Silvio Pellico, en 1821, l'avait rendue plus que jamais hostile aux savants et aux lettrés. Les succès de Manzoni troublaient également le repos des agents de l'Autriche. C'était le temps où il venait de publier les Fiancés et était devenu le chef de l'école romantique en Italie. Gantù était un fervent admirateur et un vrai disciple du maître. La police le surveillait de très près, d'autant qu'il avait osé, en publiant quelques années auparavant son poème : Algiso e la Lega Lombarda, le dédier « à la jeunesse lombarde que l'amour de son pays unit ». Cantù, dans une autre pièce de vers, avait vivement contrarié la police. Metternich n'aimait pas que les classes dirigeantes s'occupassent des choses de l'esprit. Il préférait qu'elles fussent désœuvrées et ne songeassent qu'à s'amuser. Il se disait que par là il les éloignerait de la politique et qu'il devait être moins difficile de dominer une société peu instruite que d'avoir affaire à des gens cultivés. Cantù avait d'autres idées. Il estimait que les gens riches avaient le devoir de s'occuper de littérature et de science, de travailler et de ne pas se désintéresser des choses de leur pays. Il déplorait la légèreté des membres de la noblesse et des bourgeois riches qui ne suivaient que trop le programme de Metternich. Voyant qu'un jour les bourgeois de Côme, épris des talents de M"^^ Pasta, une célèbre cantatrice, avaient fait sceller une pierre pour perpétuer le souvenir de

ses succès, alors qu'ils oubliaient Volta, l'inventeur de la pile qui porte son nom, Gantù s'indigna et publia une pièce de vers où il reprochait amèrement aux habitants de Côme leur légèreté et leur ingratitude envers un si grand savant dont la ville devait être orgueilleuse (i). Cette poésie où vibrait le sentiment patriotique ne fut pas sans blesser les agents de l'Autriche. On n'osa pas pourtant en faire un crime à son auteur, mais on le surveilla de plus en plus. Cependant la conduite de Cantù, comme sujet de l'Autriche et comme professeur aux écoles de l'Etat, était absolument conforme à ses devoirs. Bien que témoin des événements de 1821, il avait si peu participé aux menées du carbonarisme que le gouvernement l'avait appelé à enseigner les belles-lettres au gymnase de Sondrio. Il est vrai qu'à cette époque Cantù n'avait que dix-sept ans et n'avait encore rien publié. En i83i, alors qu'il enseignait à Milan, il avait vu la révolution s'étendre un peu partout, en Italie ; mais, tout en se montrant favorable aux idées libérales, il s'était abstenu d'y prendre part. César Cantù était trop dévoué aux idées conservatrices, trop convaincu de la nécessité de ne pas compromettre la cause de la liberté et celle de l'indépendance nationale en les rendant solidaires des entreprises révolutionnaires, pour se mêler à un mouvement que dirigeaient des hommes connus par leurs sentiments hostiles au catholicisme. Dès sa jeunesse, le grand historien voyait dans la religion catholique la seule et vraie sauvegarde de la société contre les appétits des violents et des sectaires.

Une conduite aussi sage et aussi réservée semblait devoir mettre Cantù à l'abri de toute persécution policière. Les fonctionnaires autrichiens auraient dû comprendre qu'un tel homme, quels que fussent ses opinions personnelles ou ses sentiments intimes, n'était pas un ennemi dangereux du gouvernement; mais tout au plus un de ces nobles

(i) Volta (Alexandre), célèbre physicien italien, naquit à Côme en 1745 et mourut en 1826. Il inventa de nombreux instruments de physique, et principalement la pile voltaïque pour l'électricité.

adversaires que tout re'gime honnête s'honore de respecter. Une politique éclairée conseillait à l'Autriche de ne pas augmenter le nombre de ses victimes et, par conséquent, de ses ennemis en Lombardie. Mais la politique autrichienneen Italie ne faisait plus de distinction entre Mazzini et Manzoni, entre les carbonari, ennemis jurés de l'ordre, et les citoyens qui, demandant la fin du despotisme, s'élevaient contre l'arbitraire et les tracasseries policières. Les rêves de contre-révolution hantaient à tel point l'esprit des fonctionnaires, chargés d'appliquer à Milan et à Venise le système de compression à outrance imaginé par Metternich, qu'ils trouvaient tout simple de faire arrêter un citoyen respectable dont ils soupçonnaient seulement les intentions ou qu'ils croyaient peu enclin à applaudir aux excès de la police.

Dans ces conditions, la vie d'un homme de lettres ayant conscience de sa valeur et doué d'un caractère ferme et indépendant, était perpétuellement exposée aux vexations d'un pouvoir qui n'admettait pas que les citoyens eussent des droits. Malgré sa mauvaise volonté à l'égard de Cantù, la police n'avait pas trouvé, lors des événements de 1 83 1 , une raison plausible pour lui mettre la main au collet. D'ailleurs, à cette époque, tandis que le duché de Modène, Bologne et les Etats de l'Eglise étaient troublés par des insurrections, la Lombardie et la Vénétie ne furent pas atteintes par l'esprit de révolte. Les carbonari essayèrent bien de provoquer des désordres, mais leurs machinations furent découvertes à temps par la police et énergiquement punies. Cantù, je le répète, était resté en dehors de toute agitation, lorsque la publication de son commentaire sur les Fiancés de Manzoni, intitulé : La Lombardie an xvii^^/ècle (i), fournit le prétexte longtemps cherché à la police de Milan.

L'Histoire de la ville et du diocèse de Corne avait déjà signalé Cantù à l'admiration de ses compatriotes. Ce pre-

(i) Voici le titre exact de cet ouvrage : Ragionamenti sulla storia lombarda del secolo xvii" per commenta ai « Promessi sposi. »

mier ouvrage historique lui avait procure' de nombreux encouragements, et un des plus sévères et célèbres critiques italiens du xix* siècle le jugeait très favorablement : « Il serait difficile, — disait Niccolô Tommasèo, — il serait difficile de rencontrer parmi les histoires municipales une histoire plus agréable à lire et plUs sagement écrite que celle-ci. » (i)

Le diocèse de Gôme est très vaste. La Valteline en fait partie et, jusqu'en i885, il s'étendait au delà des frontières de l'Italie, dans la plupart des vallées qui forment le canton suisse du Tessin. La Valteline a été longtemps soumise à la domination des Grisons, dont le pays fut le théâtre de luttes ardentes lors de l'introduction de la Réforme en Suisse. Pour bien écrire l'histoire de la ville et du diocèse de Gôme, il fallait donc embrasser du même coup et le tableau général des grandes controverses religieuses du xv^ siècle et tous les détails que ne saurait négliger l'écrivain qui s'occupe de l'histoire d'une ville et d'un diocèse. Gésar Gantù, malgré les difficultés de sa tâche, se tira admirablement d'affaire. Grâce aux événements très variés que lui offraient les annales de l'Eglise de Gôme, il sut donner à cette histoire particulière l'importance dej'histoiregénérale. On y remarqua surtout le livre VIII, qui, comme je l'ai dit, fut aussi publié à part et intitulé : La Révolution de la Valteline au XVII^ siècle^ épisode de Vhistoire de la Réforme en Italie, Gantù y expose avec une grande clarté et une rare abondance de preuves documentées les tentatives faites par les protestants suisses pour introduire leurs doctrines en Italie et les efforts qu'on leur opposa pour les repousser.

Le Gommentaire aux Fiancés ne fit qu'accroître la renommée de Gantù. Il était composé d'une série d'articles sur l'histoire de la Lombardic au xvri^ siècle, publiés en i83i, dans plusieurs recueils, tels que : VIndicatore lombardo, le Raccoglitcre, Rivista europea. Dans ce nouvel ouvrage, Gantù donna une foule de renseignements inédits sur le

(i) Voy. VAntologia, année i83o. -

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cardinal Frédéric Borromée, VhtnominatOy la religieuse de Monza, la peste de i63o et le procès des Untori.

Le Commentaire aux Fiancés parut à Milan en 1882. Il y avait alors à la direction de la police, dans la capitale de la Lombardie, un triste personnage, M. Paride Zajotti, qui se piquait d'être un homme de lettres et se montrait extrêmement jaloux des écrivains dont il était incapable d'égaler le talent et d'obtenir les succès. Depuis longtemps, Zajotti détestait Gantù. Il ne pouvait lui pardonner la faveur dont il jouissait, malgré sa jeunesse, dans le monde des lettrés. Il épiait avec passion l'occasion de frapper son émule. L'accueil particulièrement favorable que le public cultivé, à Milan et partout en Italie, fit au Commentaire, redoubla la jalousie et la soif de vengeance de Zajotti. En lisant ces belles pages où Cantù donne le tableau le plus complet, le plus pittoresque, le plus vrai des conditions de la Lombardie sous la domination espagnole, il s'écria : « Cantù fait deux pas vers la gloire et trois vers les galères ! »

Zajotti se mit aussitôt à l'œuvre, avec ce zèle haineux dont il avait le secret, pour perdre Cantù. L'illustre écrivain avait commis l'imprudence, en ce temps de despotisme violent, de mettre en tête de son volume une dédicace ainsi conçue : « A vous, jeunes Lombards qui, pleins d'espoir vous-mêmes, alimentez les espérances de la patrie. » Zajotti y trouva un motif suffisant pour attribuer ^l'auteur des idées révolutionnaires. Dans son réquisitoire, il déclarait que Cantù, en flétrissant la tyrannie espagnole, n'avait qu'un but et qu'il voulait exciter ses compatriotes contre l'Autriche et les encouragera la rébellion, sans s'apercevoir qu'il confirmait ainsi les accusations qui étaient sur toutes les lèvres contre le régime de contre-révolution à outrance qui pesait sur la Lombardie. Si, de l'aveu de la police, le blâme sévère adressé à l'odieux régime de l'Espagne dans le duché de Milan pouvait retomber par ricochet sur le régime autrichien de i832, n'avait-on pas, en effet, le droit de conclure que ce dernier régime ne valait pas mieux que le premier? Mais Zajotti était trop aveuglé par sa jalousie d'homme médiocre pour s'arrêter à ces objections.

Cependant, la publication du Commentaire aux Fiancés de Manzoni ne suffisant pas pour provoquer l'arrestation de Cantù, Zajotti chercha 'd'autres arguments, capables de convaincre ses supérieurs et de leur arracher le mandat d'amener. Il savait que Cantù entretenait une correspondance suivie avec Romagnosi, e'crivain célèbre, persécuté lui aussi par l'Autriche. Romagnosi vivait dans le duché de Parme et était accusé de conspirer avec Mazzini, Charles Cattaneo et les principaux carbonari contre la domination autrichienne en Italie. On n'ignorait point toutefois que Cantù, si fermement attaché aux principes du catholicisme, n'avait aucune part à ces complots et que, s'il avait une haute idée des talents de Romagnosi et correspondait avec lui, il ne partageait nullement ses idées peu orthodoxes et ses tendances révolutionnaires. Mais Zajotti n'entra pas dans ces détails. Il voulait frapper Cantù, et il forgea de toutes pièces une prétendue conjuration contre la sûreté de l'Etat dont son rival en littérature aurait été un des chefs. Cette dénonciation intéressée suffit pour amener le gouvernement à faire incarcérer Cantù. Le ii novembre i833, dans la matinée, César Cantù donnait, comme à l'ordinaire, sa leçon aux élèves du gymnase Saint-Alexandre, à Milan, lorsque, tout à coup, l'huissier entra fort troublé dans la classe pour lui dire qu'on le demandait au dehors. Le jeune professeur sortit aussitôt et se trouva face à face avec un commissaire de police, entouré de quatre agents. On l'entoura et on le conduisit aussitôt aux prisons de Sainte-Marguerite.

En entrant dans l'ancien couvent des religieuses de Sainte-Marguerite, transformé en prison, Cantù songea à Silvio Pellico qui y avait été enfermé avant lui et qui nous en a laissé en quelques mots la description dans son immortel ouvrage : Le mie Prigioni, Si le sort de Cantù fut meilleur que celui de Pellico, il n'en resta pas moins onze mois sous les verrous, sans savoir au juste de quoi il était accusé, exposé à toutes sortes de tortures morales et aux plus pénibles angoisses. On l'interrogeait continuellement et, selon le système en usage chez la police autrichienne

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d'alors, on s'efforçait de le mettre dans Talternative ou de s'avouer coupable de conspiration ou de se faire le délateur de ses propres amis et surtout de Romagnosi. Cantù déjoua par une fermeté calme, mais inébranlable, toutes les tentatives des inquisiteurs laïques qui l'obsédaient de leurs pressions. Romagnosi lui en fut tellement reconnaissant qu'en le revoyant plus tard, il l'embrassa les larmes aux yeux en s'écriant : « Je n'ai pas douté un seul instant de ta fermeté ! »

Malgré ses souffrances. César Cantù, dans sa prison, ne s'abandonna ni aux regrets ni aux violences contre ses ennemis. Et pourtant on le laissa toujours seul, sans permettre aux membres de sa famille de pénétrer une seule fois dans son cachot. Pendant les premiers six mois de son séjour à Sainte-Marguerite, on le priva des nouvelles de sa famille et on lui empêcha de'communiquer avec elle. Durant les premiers quinze jours, on ne lui donna pas un seul livre, et plus tard, ceux qu'on lui apportait étaient choisis par Zajotti, qui avait soin de lui envoyer les ouvrages les plus opposés à ses idées et à ses sentiments. On se faisait un cruel plaisir de le tourmenter même dans ces petites choses. Mais Cantù ne se laissa point dominer par la souffrance. Il chercha un soulagement dans le travail. Il écrivit des hymnes sacrés et un roman, Margherita Pusterla et il conçut le plan grandiose de son Histoire universelle. Comme, pendant les premiers temps de sa captivité, les rigueurs de ses geôliers, toujours excités par Zajotti, le privaient de plumes, d'encre et de papier, l'illustre historien y suppléa comme il put. Des cure-dents en bois lui servirent de plumes, il transforma en encre le noir de fumée produit par sa chandelle et écrivit sur des chiffons de papier, derrière des cartes géographiques qu'on avait mises à sa disposition. Plus tard, on daigna lui donner, du papier, des plumes et de l'encre, et Cantù en profita pour redoubler son assiduité au travail. C'est ainsi qu'il employa les tristes loisirs de sa prison, dont les portes ne s'ouvrirent que le 14 octobre

Les hymnes sacrés que Cantù composa pendant son

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séjour à Sainte-Marguerite se ressentent de l'influence des hymnes de Manzoni. Au point de vue poe'tique, ils ont moins de valeur que ceux du chef de l'école romantique italienne ; mais ils ne manquent pas de beauté. Les hymnes de Gantù sont particulièrement intéressants, parce qu'ils reflètent les idées philosophiques et politiques du grand écrivain. Ces idées sont restées, au fond, les mêmes jusqu'à son dernier jour, sauf l'évolution inévitable que les événements ont produite dans ses rêves pour l'avenir de l'Italie.

Dans son roman Margherita Pusterla (i), Cantùa imité à la fois Manzoni et Silvio Pellico. Par son style, il se rattache à Manzoni; par les pages où il retrace ses souffrances, il rappelle Pellico. Après les F/a;zce5 de Manzoni, M^r^//erita Pusterla est le roman qui a eu le plus de succès en Italie. On en a fait de nombreuses éditions et il a été longtemps le livre préféré de la jeunesse. J'en donnerai ici la pensée fondamentale : il y a une justice immuable au-dessus des transactions humaines; la légalité prend quelquefois le masque de cette justice ; et il n'y a que trop de gens qui, dans les choses humaines, s'attachent à la légalité plutôt qu'à la justice. Voilà pourquoi l'esclavage a duré si longtemps, et les gouvernements tyranniques durent encore. Un Visconti règne à Milan en tyran, mais il a été élu légalement ; quelques sujets lui font une résistance illégale par une conspiration; il les découvre et les punit légalement, et sa domination n'en devient que plus absolue. Cependant, la vertu d'une femme et la franchise d'un moine forment une opposition légitime et forte. Ils succombent aussi, puisque la récompense des actions ne s'obtient pas ici-bas; mais leur opposition excitera, cinq siècles plus tard, une noble indignation contre ceux qui imitent ce Visconti. « C'est assez dire, s'écrie un biographe de Cantù, c'est assez dire que ce roman est bien loin de ces compositions qui sont le dévergondage de la littérature, et qui inspirent le mécontentement et le dégoût de la vie et des institutions sociales. La vertu de la femme, comme épouse, comme mère,

(i) Il a été traduit en français et publié par V Illustration^ en 1842.

comme amie, comme citoyenne, y est couronnée d'une auréole immortelle. Et tandis qu'on y reconnaît le système des espions, des procès secrets, des prisons, des jugements politiques tels qu'ils existent encore en Italie (i), les yeux sont toujours élevés des injustices de la terre à la paix du ciel. Cette alliance de la religion et de la politique est le caractère distinctif des écrivains les plus éminents de l'Italie de nos jours. (2) »

Cette alliance de la religion et de la politique, dont parle le biographe de César Cantù, s'explique très facilement, si l'on réfléchit aux conditions qui étaient faites aux écrivains italiens, même les plus respectables et les plus dévoués à l'Eglise, par le système de Metternich. Non seulement la liberté de la presse n'existait pas en Lombardie, mais les évêques eux-mêmes ne pouvaient pas publier le moindre mandement, la plus petite lettre pastorale, sans les soumettre au visa de la police, qui ne se faisait pas faute de mutiler ou même de supprimer les documents épiscopaux. Si les évêques étaient traités de la sorte, les laïques ne pouvaient prétendre à des ménagements qui étaient refusés aux prélats. Cette compression à outrance, cette surveillance perpétuelle de la police avaient pour but d'opposer une infranchissable barrière à toute pensée qui s'écartât tant soit peu des idées d'absolutisme qui étaient en honneur à Vienne. Mais l'homme est d'autant plus adroit à vaincre les obstacles que les difficultés qu'on lui oppose sont plus grandes. L'amour de la liberté est alimenté par l'excès du despotisme. Lorsque la police interdit toute manifestation légitime de la pensée, les écrivains savent toujours trouver le moyen d'éluder ses arrêts. Ne pouvant parler clairement des choses, ils se servent des figures de rhétorique, ils insinuent, ils font des allusions discrètes, et le public, qui souffre de cette main mise sur le domaine de

(i) Cette biographie de Cantù a e'té écrite en 1848.

(2) Voy. VEncyclopédie biographique du xix« siècle^ publiée en 1848, par la librairie Garnier frères de Paris. Cette biographie de Cantù a e'té reproduite dans la brochure sur César Cantîi publiée à Turin par VUnionè Tipografica éditrice (iSg4).]'Voy. à la page d'y.

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la littérature, les entend à demi-mot et les encourage par sa faveur.

Ily aurait une histoire très curieuse à faire sur la littérature italienne avant 1859 et sur Tinfluence qu'elle a exercée sur le mouvement des idées en faveur de l'indépendance nationale. Plusieurs, parmi les livres qui ont le plus impressionné les esprits et relevé le courage des Italiens, ont été écrits, comme Margheriia Piisterhy sous le régime de presse le plus rigoureux. Les écrivains sincèrement catholiques, tels que Silvio Pellico et Cantù, puisaient dans la religion des arguments pour soulager les souffrances des classes instruites, et les engager à attendre de la justice divine un meilleur avenir. D'autres exploitaient le sentiment religieux très vif des Italiens pour les forcer à les écouter. Comme on ne pouvait plus combattre ni même critiquer l'absolutisme dominant, on cherchait dans les temps reculés, dans les plus tristes époques de l'histoire de l'Italie, des gouvernements à blâmer, des tyrans à flétrir, et on le faisait avec tant d'art et d'habileté que la police ne comprenait pas les allusions au présent ou n'osait pas interdire le livre. Ceci démontre d'une manière péremptoire l'impuissance de ceux qui veulent frapper les idées par des mesures administratives et par des arrêtés de police. Pour combattre ce qui est faux, il n'y a qu'un moyen efficace, c'est de lui opposer ce qui est vrai. Ce n'est pas en imposant le silence et en abusant de la force qu'on pourra jamais empêcher la vérité et le progrès de se faire jour, même à travers les filets très serrés d'un régime tyrannique.

Je reviens à Cantù. Malgré les efforts de Zajotti et tous les artifices mis en œuvre pour le perdre, l'instruction du procès de haute trahison intenté contre l'illustre historien ne marchait pas. Il était impossible de réunir la moindre preuve attestant la participation de Cantù aux menées des carbonari. Adversaire du régime despotique établi par Metternich en Lombardie, il n'était ni l'ennemi de l'empereur ni celui de l'Autriche. Dans le premier volume de poésies qu'il avait publié, alors qu'il enseignait au gymnase de Sondrio, il y avait deux pièces de vers latins en l'honneur

de l'empereur François pr, lors du voyage que ce souverain fit en Lbmbardie, en 1825. Depuis cette époque, il n'avait pas e'crit une seule ligne qui pût le faire soupçonner d*avoir changé de sentiments. S'il désirait un peu de liberté et d'autonomie pour sa patrie, il ne songeait ni à provoquer une révolution ni à renverser le gouvernement impérial. La magistrature était tellement convaincue de l'innocence de Cantù que, sans les pressions de la police, elle l'aurait mis en liberté depuis longtemps. Mais Zajotti était là qui poursuivait avec acharnement la condamnation de son rival. On multiplia donc les interrogatoires, on chercha par tous les moyens à arracher un aveu, à lasser le pauvre Cantù; mais lorsqu'on s'aperçut enfin que tout effort serait inutile, on se décida à libeller un arrêté relâchant l'illustre écrivain et déclarant que sa culpabilité « n'était pas prouvée ».

En sortant de prison, le 14 octobre 1884, César Cantù put enfin connaître exactement et le motif de son arrestation et le crime dont il était accusé. On répondit à ses demandes que « des doutes étant nés, en fait de politique, touchant M. le professeur Cantù, les recherches successives ne les avaient pas prouvés » ! Non content de l'arrêté de non-lieu dont il avait bénéficié, Cantù réclama énergiquement pour qu'on lui fît un procès en règle ou qu'on le déclarât innocent. Toutes les démarches qu'il fit dans ce but furent vaines. On lui refusa opiniâtrement cet acte de justice, parce qu'on voulait le priver de sa chaire au gymnase Saint- Alexandre. Cantù protesta en vain contre cette nouvelle injustice. Le gouvernement impérial ne voulut point révoquer cette odieuse mesure. Lorsque, l'année suivante (i 835), l'empereur Ferdinand P^ succéda à François P^, sur le trône d'Autriche, César Cantù demanda de nouveau d'être remis en possession de sa chaire. On lui répondit sèchement qu'on ne trouvait pas opportun de faire droit à sa requête.

En rentrant chez lui le i4octobre 1 834, César Cantù, prive de ses appointements de professeur au gymnase de Milan, était sans ressources. Il devait pourtant pourvoir non seulement à ses besoins personnels, mais à l'entretien de la nombreuse famille que son père lui avait léguée en mourant. Heureusement il avait écrit beaucoup en prison. Outre les hymnes sacrés et Margherita Pusterla^ il avait composé plusieurs petits ouvrages destinés à l'éducation du peuple, tels que // Galaiituomo (l'honnête homme), // biion Fanciullo (le bon enfant), // Giovinetto (le jeune homme). Le succès considérable de ces travaux le mit à Tabri de la gêne pendant les premières années ; mais il fallait songer à l'avenir, et le problème n'était pas facile à résoudre, Cantù ne voulant pas renoncera ses grands travauk historiques pour consacrer tout son temps à écrire des romans, des articles de revue et des brochures.

J'ai dit que, pendant qu'il était écroué dans sa cellule à Santa Margherita, Cantù avait conçu le plan grandiose d'une Histoire luiiverselle. Il était préparé par ses études à écrire un ouvrage aussi considérable ; mais la grande difficulté à surmonter, c'était de trouver un éditeur courageux et honnête qui voulût se charger d'une publication dont les risques étaient très sérieux et qui, en même temps, se chargeât de donner à Cantù, par anticipation, une somme qui lui permît de vivre et de consacrer tout son temps à cette grande œuvre. Mais il fallait trouver un éditeur étranger aux provinces soumises à l'Autriche, afin d'éviter les tracasseries et probablement le veto de la police.

Pendant que César Cantù pesait toutes les difficultés qui s'opposaient à l'exécution de ses plans historiques, une heureuse circonstance le mit en rapport avec un habile et honnête éditeur de Turin, M. Joseph Pomba. Celui-ci avait formé le projet de publier une Histoire universelle^ et

il voyageait en Italie dans l'espoir de rencontrer un homme de valeur qui consentît à se charger d'un travail aussi lourd et difficile. Arrivé à Milan, Pomba court chez Cantù et s'entend avec lui. Cantù a raconte' lui-même ses premiers rapports avec l'éditeur lurinois. Je lui laisse la parole :

« Je cherchais, dit-il, l'oubli et la paix lorsque

M. Pomba vint chez moi. 11 nous a suffi de quelques heures pour nous entendre, bien qu'il eût l'idée de composer l'ouvrage d'une suite d'histoires, à l'instar de celui de M. de Ségur, tandis que moi je lui traçais un plan consistant à montrer, dans ce drame qui embrasse tous les siècles, l'évolution de l'humanité, considérée comme une seule famille qui, dans la lutte interminable entre les éléments fatals de la nature et les « contradicterirs » de l'homme, s'avance toujours vers le mystérieux but de son existence. »

Dès qu'il eut fait son contrat avec l'éditeur Pomba, Cantù se mit au travail avec une ardeur et une activité incroyables. Il était admirablement préparé à la tâche qu'il venait de s'imposer. Ses premiers écrits avaient prouvé qu'il y avait en lui l'étoffe d'un historien hors ligne. Lorsqu'il publia V Histoire de la pille et du diocèse de Côme, on fut étonné, de la largeur de ses idées et de Tétendue de son érudition, accompagnées d'une exactitude et d'une impartialité irréprochables.

Le Commentaire aux Fiancés n'avait fait qu'accroître la renommée de Cantù. Plus tard, lorsqu'il écrivit son livre sur la Lombardie au xviu® siècle, l'excellence de sa méthode se manifesta de plus en plus. Cet ensemble de monographies, où Beccaria représentait la jurisprudence; Tamburini , les affaires ecclésiastiques; Verri , l'économie; Parini, la littérature et les mœurs ; Joseph II, la politique et l'administration, était destiné à un succès extraordinaire. La police en interdit la publication, choquée par l'indépendance et la franchise des jugements de l'auteur dans les premières pages de son étude sur Parini. Mais ces mêmes pages suffirent à donner la plus haute idée de la valeur de l'ouvrage, de même que les fragments des Etudes sur V Italie au moyen âge, frappés aussi par l'inexo-

rable censure autrichienne, témoignaient que les connaissances historiques de Gantù ne se bornaient pas à quelques époques, mais s'étendaient avec une égale profondeur à tous les siècles.

Un tel homme était né pour écrire une Histoire universelle. Il avait une égale facilité à analyser les faits et à les grouper en une savante synthèse. Il avait horreur des compilations hâtives, des travaux incomplets, manquant d'ordre et de méthode, de tout ce qui dénote la légèreté ou le défaut de recherches sérieuses. Travailleur infatigable, il passait toutes ses journées et une partie de ses nuits assis à son bureau. Son esprit n'était jamais las ; sa mémoire prodigieuse ne le trahissait jamais ; mais aussi il ne négligeait rien, il ne repoussait aucun labeur, pour donner à ses travaux cette perfection de forme et de fond qu'on ne rencontre que dans les ouvrages faits de main d'ouvrier.

Je dirai plus loin ma pensée sur VHistoire universelle^ comme sur les autres livres que Gantù publia depuis iSSy jusqu'à sa mort. Pour donner dès à présent une idée de la puissance de travail vraiment merveilleuse de cet écrivain, il me suffira défaire remarquer à mes lecteurs que moins de dix ans lui suffirent pour écrire son Histoire universelley dont la première édition ne forme pas moins de trentecinq volumes in-8°, et que, pendant qu'il se livrait à un si rude labeur, il continuait de collaborer, par d'importants articles historiques et littéraires, à plusieurs revues et faisait paraître quelques petits volumes de nouvelles et d'écrits destinés à l'éducation du peuple.

Lorsque Gantù signa avec M. Pomba le contrat pour la publication de son Histoire universelle, il était loin de prévoir le succès que son œuvre capitale obtiendrait. Ne voulant pas compromettre la fortune de l'éditeur courageux qui affrontait les risques d'une si grande entreprise, il proposa à M. Pomba d'introduire dans le traité un article de résiliation au cas où, après la publication des deux premiers volumes, il serait démontré que l'ouvrage ne se vendait pas. Dès qu'il reçut le manuscrit du premier volume, M. Pomba comprit qu'il ne s'était pas trompé en s'adressant à

Cantù, et que le succès couronnerait les eftbrts de l'e'minent historien (i). Le public confirma pleinement les prévisions de l'éditeur.

Le monde littéraire et savant accueillit avec enthousiasme ces magnifiques pages, et malgré les violentes attaques de l'école rationaliste, elles furent lues avec le plus vif intérêt, non seulement en Piémont, mais dans toutes les parties de l'Italie. La premier e édition eut deux tirages successifs à un très grand nombre d'exemplaires. Une nouvelle édition en soixante-douze volumes in-i6, tirée à 3.ooo exemplaires, fut rapidement enlevée. Dès 1847, ^- Poniba publiait la septième édition de cet ouvrage, et on en faisait en même temps quatre éditions dont une à Palerme et^rois à Naples (2).

Mais ce ne fut pas seulement en Italie que César Cantù rencontra des admirateurs. Le bruit du succès extraordinaire de son Histoire iiniperselle ne tarda pas à se répandre en deçà des Alpes et jusqu'au delà de l'Océan. Au fur et à mesure que les volumes de cet ouvrage parurent à Turin, ils furent traduits en plusieurs langues. UHistoire universelle eut deux éditions françaises donj: l'une fut publiée par

(i) M. Jose]5li Pomba a été un des meilleurs et des plus respectables éditeurs de l'Italie^au xix^ siècle. Il n'était pas seulement intelligent et courageux, il était aussi d'une honnêteté poussée jusqu'au scrupule. Tous ceuç qui se sont adressés à lui n'ont^'eu qu'à se louer de leurs rapports avec sa maison. M. ^omba était un chrétien convaincu. Il aimait ses ouvriers pour lesquels il était plein d'égards et de sollicitude. A sa mort, n'ayant pas de proches parents, il a estimé que le meilleur emploi à taire de sa fortune était de la léguer à ceux qui avaient contribué à la lui faire gagner. Il a institué, comme héritiers, ses ouvriers, qui ont eu le bon sens de ne pas se partager le capital considérable qu'ils tenaient de cet excellent patron. Les ouvriers de l'ancienne maison Pomba se sont au contraire associés et ont formé avec ce capital VUnione Tipografîca éditrice de Turin, une des plus considérables maisons de librairie de l'Italie, qui continue noblement les belles traditions de Joseph Pomba.

(2) Ces éditions furent faites sans le consentement de Cantù. Elles furent le résultat du manque d'un traité garantissant la propriété littéraire étrangère dans le royaume de Naples. On ne saurait cependant assez blâmer les éditeurs qui, protégés par leur gouvernement, et à l'abri de toute poursuite de la part de Cantù et de son éditeur de Turin, se sont livrés à un pareil acte de piraterie.

la maison Didot, à Paris, et l'autre, à Bruxelles, par M. Walhen, qui y ajouta des illustrations. En même temps, MM. Hurter, de Schalîbuse, et Manz, de Ratisbonne, en donnèrent chacun une édition allemande, et un libraire de la Havane (capitale de l'île de Cuba) en fit paraître une traduction espagnole. L'Histoire univei^selle fut plus tard publie'e en anglais, en polonais et en hongrois. Rarement un ouvrage a eu un plus e'clatant succès de librairie. M. Pomba a dû à Cantù la plus grande partie de sa fortune et a publié, après i85o, la huitième et la neuvième édition de son grand ouvrage. Les successeurs de l'éditeur turinois ont enfin publié la dixième et définitive édition, 7ievarietur^ en seize gros volumes in-S'' revus et corrigés par l'auteur. Grâce à son Histoire universelle, Cantù fut, dès 1840, à l'abri de la gêne. Pour vivre, il n'eut plus besoin de gaspiller son temps à enseigner la rhétorique dans les écoles publiques. Il profita aussitôt de sa bonne situation financière pour travailler avec plus d'ardeur que jamais, alternant la revision et la correction des éditions successives de son Histoire universelle avec des recherches destinées à la préparationdes nouveaux livres qui devaientservircommedecomplément et de corollaire à son œuvre capitale. En même temps, il se tenait en rapports étroits et suivis avec les historiens, les hommes de lettres et les savants les plus en vue en Italie et en Europe. Il ne négligait pas non plus la correspondance avec les hommes politiques célèbres. Il était particulièrement lié avec ce groupe de chrétiens admirables qui luttaient en France pour la liberté d'enseignement et croyaient au triomphe des idées religieuses sur les erreurs et les préjugés de la société moderne par l'alliance du catholicisme et de la liberté. La correspondance très suivie de César Cantù avec MM. de Montalembert et de Falloux et avec le grand évêque d'Orléans doit avoir, pour l'étude de ces grands problèmes de la politique et de l'édu- • cation chrétiennes, une importance considérable. Il faut espérer qu'un jour elle sera publiée. On verra alors une fois de plus toute la noblesse des idées et la grandeur des projets d'une école que la méfiance injustifiée d'un certain

nombre de catholiques n'a que trop méconnue. De toutes manières, cette correspondance fournira de nouveaux et précieux documents destinés à servir à l'histoire des luttes politiques et religieuses de notre siècle, et elle fera le plus grand honneur à la France qui a longtemps marché à la têtedes nations par l'ardbur qu'une élite de ses fils a mise à défendre la liberté et les droits de l'Eglise et à réclamer le respect des droits des pères de famille sur l'éducation de leurs enfants.

La notoriété de Gantù n'était pas de nature à rendre la police autrichienne plus bienveillante à l'égard de l'illustre historien. Le temps, loin de rendre cette police plus raisonnable et moins intolérante, ne faisait qu'accroître ses soupçons et ses craintes. Elle voyait partout des ennemis, confondant de parti pris les carbonari, qui conspiraient sans relâche, avec les gens honnêtes qui ne demandaient qu'un gouvernementmoins germanisateur, moins arbitraire et plus conforme aux mœurs de la popujation lombarde et aux besoins de la- société moderne. Plus on approchait de l'année fatale 1848, et plus le despotisme de Metternich devenait intolérable. L'aveuglement du cabinet de Vienne et de ses représentants en Lombardie était tel qu'ils ne semblaient même pas s'apercevoir du changement qui se manifestait dans les sentiments de la population vis-à-vis du gouvernement. Ce changement était trop frappant pour ne pas attirer l'attention d'un illustre diplomate autrichien, le comte de Hubner, envoyé, en 1848, en mission à Milan par M. de Metternich. Le témoignage du comte de Hubner a d'autant plus de poids que l'éminent historien de Sixte-Quint était un ami et un fidèle partisan du prince de Metternich. Dans l'intéressant journal qu'il nous a laissé sur les événements d'Italie et de Vienne en 1848 et 1849, M. de Hubner s'exprime ainsi :

« J'ai visité Milan en 1828, i838 et je m'y trouve maintenant, 1848, pour la troisième fois. Lors de mon premier séjour, j'étais trop jeune pour m'occuper de politique. Mais je sais qu'alors Milanais et Tedeschi ( i ) vivaient ensemble sur le

(i) Allemands. On donnait couramment en Italie, avant 1859, le

2b CESAR CANTU

pied de paix. Un des souvenirs les plus vifs qui me soient restés de ce voyage est l'aspect de la Scala (i) et de toutes ces belles dames en toilettes magnifiques entourées d'officiers autrichiens dont les uniformes blancs se détachaient sur le fond sombre des loges. A cette époque, il n*y avait pas de scission sociale.

« En i838 eut lieu le couronnement (qui n'avait pas de précédent historique) de l'empereur Ferdinand comme roi de la Lombardie et de la Vénétie. C'était l'époque de la réconciliation. D'un côté, on oubliait 182 1 et i83o ; de l'autre, les Prigioni deSilvio Pellico et de ses amis. L'empereur gracia tous les prisonniers politiques. Milan était en fête, et le salon du prince de Metternich, qui accompagnait la cour, le rendez-vous de l'aristocratie lombarde. Acôté delà Pasta, avec Rossini au piano, on y entendait chanter le prince Belgioioso, revenu, comme tant d'autres, de l'exil. C'était un ténor dQ primo cartello. « Quelle voix ! s'écria la princesse de Metternich. — « Et quelle perte pourla musique, disait Belgioioso, si votre mari m'avait fait pendre! » Quant à nous autres membres du .ç/o^diplomatique du chancelier, la jeunesse dorée milanaise : les Litta, les Borromeo, les d'Adda nous offraient de nous tutoyer et nous comblaient de politesses. Après les fêtes de Milan, la cour fit une excursion à Côme. Quiconque l'a vue n'oubliera pas l'illumination féerique de la villa Fontana et du lac. Un des lions de la soirée était M. Thiers assis, avec sa jeune femme, dans un petit kiosque sur les bords de Teau. Dans le bon vieux temps, cet homme d'Etat passait encore à Vienne pour l'incarnation du mal révolutionnaire, et quelque grande que fût la curiosité de nos dames autrichiennes présentes à cette fête, elles n'osaient pas l'approcher, mais se contentaient de le contempler de loin.

« Enfin, ce couronnement a été un succès. Il y avait bien quelques irréconciliables. Ainsi, le vieux Manzoni (2), le

nom d'Allemands à tous les sujets non italiens de l'Autriche^ y compris les Slaves et les Hongrois.

(i) Le grand théâtre de l'opéra.

(2) M. de Hubner confond ici les dernières années de Manzoni

célèbre auteur des Promessi sposiy ne répondit pas aux avances que le prince de Metternich lui faisait pendant son séjour à Milan. Mais le nombre de ces patriotes rigides était minime, et je ne doutais pas alors et je ne doute pas encore aujourd'hui de la sincérité des démonstrations d'attachement et de loyauté qui marquaient le voyage du souverain à travers le royaume lombardo-vénitien,

« Et dix ans plus tard, aujourd'hui en 1848, où en sommes-nous ? C'est une transformation du tout au tout... » (i)

M. de Hubner, en admirateur du système politique de M. de Metternich, attribue ce changement radical dans les sentiments des hautes classes de la société lombardo-vénitienne à l'endroit de l'Autriche, aux menées des sectes et au développement du sentiment de nationalité, aussi bien qu'aux tâtonnements et aux faiblesses des représentants du pouvoir central à Milan et à Venise. Je ne saurais admettre cette thèse. A part les menées très réelles des sectes et le développement des idées nationales qu'une politique avisée en Lombardie eût probablement réduits à de fort modestes proportions, il est clair que l'irritation contre l'Autriche tenait à d'autres causes. Les Milanais, et avec eux tous les sujets italiens de l'Autriche, rendaient pleinement hommage à l'excellente administration dont leur pays avait été doté par le gouvernement de Vienne. Aujourd'hui encore, bien qu'on soit heureux de s'être débarrassés de la domination étrangère, on n'en regrette pas moins, en Lombardie, les excellentes traditions administratives de l'Autriche que l'Italie a remplacées par un système bureaucratique compliqué, routinier et, au fond, déplorable. Mais ce que M. de Hubner ne veut pas reconnaître, c'est qu'à côté d'une excellente administration, l'Autriche avait en Lombardie une police qui semblait faite exprès pour lui aliéner les sympathies des classes dirigeantes et que l'opiniâtreté avec laquelle Metternich s'attardait à soutenir, envers et contre tous, la

avec son âge mûr. Manzoni est mort très vieux en 1873 ; mais, en i838, il était encore loin de la vieillesse.

(i) Voy. Une année de ma vie (1848- 1849), P^'' ^* ^^ comte de Hubner (Paris, librairie Hachette, 1891). Première partie, pp. 37-39.

politique de centralisation et de contre-révolution, annulait les bons effets de la sage administration à laquelle la Lombardie était redevable de sa prospérité.

Le bon accueil que les peuples de la Lombardie et de la Vénétie firent à l'empereur Ferdinand, lors de son sacre à la cathédrale de Milan, en 1 838, aurait dû engager M. de Metternich à se montrer moins injuste envers les sujets italiens qui ne demandaient qu'un peu de liberté et d'autonomie, parfaitement conciliables avec la fidélité des habitants à leur souverain. L'espoir d'un meilleur régime avait été pour beaucoup dans les dispositions bienveillantes des Milanais à l'égard de l'empereur. La désillusion qui suivit le voyage de Ferdinand ne fit que précipiter la crise qui devait éclater en 1848, et changer en haine irréconciliable le loyalisme des Lombards et des Vénitiens vis-à-vis de la maison d'Autriche. •

César Gantù, nous l'avons dit, n'était pas traité avec plus d'égards que ses concitoyens. Ce qui choquait surtout les inquisiteurs laïques de Milan, c'étaient le succès de VHistoiî^e luîivey^selle que Pomba publiait à Turin, les fréquents voyages de Cantù, sa présence aux congrès scientifiques qui se tenaient en Italie et à l'étranger, ses rapports épistolaires avec des savants et des hommes politiques dont les idées. sagement libérales étaient regardées comme dangereuses et révolutionnaires par les défenseurs opiniâtres de l'absolutisme. On ne se contentait plus d'exclure de l'enseignement un homme qui eût fait'la gloire des Universités de Pavie ou de Padoue, où sa place était tout indiquée. On se préparait à renouveler les persécutions de i833 sans se rendre compte du tort que de tels actes faisaient au gouvernement autrichien à l'étranger aussi bien qu'en Italie. Pour prouver toute l'absurdité des animosités des représentants du prince de Metternich à Milan contre César Cantù, il me suffira de reproduire ici ce que l'écrivain de VEncyclopédie biographique du xix^ siècle disait, en 1848, des idées politiques de l'illustre historien :

« Comme homme politique, M. Cantù appartient à cette fraction du libéralisme qui croit voir la liberté dans l'Evan-

gile et dans les traditions; qui pense que l'humanité retirera plus d'avantage de l'étude du passé et du développement des institutions que les siècles lui ont laissées, que des révolutions violentes et subversives. Puisqu'on a dit que la liberté est ancie?ine et la tyraniiie d^hier, il voit dans le passé la garantie de toutes les espérances les plus nobles, avec cette différence que dans le passé la liberté était le privilège de quelques castes, et que dans l'avenir elle sera universelle. C'est ce qui l'a fait accuser de démocratie; il est vrai que ses pages sont pleines d'allusions contre les abus de la roj^auté; mais néanmoins il désavoue les excès de la démagogie, et il établit toujours l'idée de l'autorité et de l'ordre; aussi les écrivains les plus capables que la liberté de la presse a fait naître en Italie s'accordent à rendre hommage à ses intentions et à son libéralisme éclairé. » (i) Bien que le biographe de César Cantù force un peu, à mon sens, la note du libéralisme de l'illustre historien et ne nous le montre pas assez comme l'adversaire résolu de la fausse démocratie et de l'esprit révolutionnaire, il est difficile de voir ce que même le programme politique résumé dans la page que je viens de citer pouvait avoir de dangereux pour la domination autrichienne. La liberté que demandait pour son pays l'auteur de VHistoire universelle était parfaitement compatible avec une monarchie fortement assise et avec le respect que César Cantù avait toujours professé pour la maison d'Autriche. Ce n'est pas trahir le gouvernement de son pays et faire œuvre de démagogue que de combattre ses tendances et de s'opposer à une politique destinée à amener la ruine de ceux qui la pratiquent. Telle était, avant 1848, la situation que les événements et la conduite du cabinet de Vienne avaient faite à César Cantù et à une foule de citoyens dont les idées religieuses et conservatrices étaient connues de tout le monde. La faute en est aux excès des absolutistes et non aux sentiments révo-

(i) Voy. V Encyclopédie biographique du xix« siècle. Paris, librairie Garnier, 1848. Cf. César Cantîiy Turin, Unione Tipografico-Editrice^ 1894. Voy. à la page 71.

3o CÉSAR CANTU

lutionnaires de ces esprits d'élite si leur influence morale, au lieu d'être une force pour le gouvernement autrichien, est devenue comme le cri de ralliement de la grande majorité des hautes classes exaspérées contre le despotisme et la centralisation.

Avant de soumettre de nouveau César Cantù aux tracasseries policières, le pouvoir s'efforça de corrompre l'opinion publique en soudoyant ses affidés pour décrier, dans les journaux qui étaient alors tous sous sa main, les ouvrages et la personne de Cantù. Mais ces efforts étaient aussi impuissants qu'insensés. La renommée de César Cantù ne pouvait en subir les atteintes, parce qu'elle était assise sur des fondements indestructibles. On le vit bien par l'accueil enthousiaste que les congrès scientifiques italiens, à Gênes en 1846, et à Venise en 1847, firent au célèbre historien. Dans cette même année 1846 Cantù prit part, au mois de septembre, au congrès scientifique de Marseille et dans une brillante improvisation à la séance de clôture, il saluait les Français au nom des Italiens, montrant que les deux pays ont toujours été en rapports et qu'ils ont échangé leurs idées et leurs sentiments comme leurs produits et leurs marchandises. « Jadis, disait-il, comme la liberté, les lumières abondaient en Italie : de ce brillant foyer elles se répandaient sur toutes les nations et sur la vôtre ; à présent tout est changé, un voile s'étend sur la maîtresse des nations, mais ce n'est pas . le voile de la mort. Non ; elle n'est pas morte, cette nation qui se sent une, active, pensante, généreuse, et qui, ayant retrempé le sentiment de la fraternité dans les souffrances, dépose l'orgueil stérile du passé pour

marcher dans la voie de tous les progrès En rêvant

l'accomplissement de toutes ses espérances, l'Italie porte ses regards vers cette grande et noble France, désirant lui tendre bientôt la main. »

Cantù poursuivait son discours par des phrases éloquentes où il faisait des vœux pour que les rapports entre Français et Italiens se multipliassent, afin que la France apprît à sa sœur d'au delà les Alpes à aimer la liberté dans l'ordre. « Dans nos travaux, ajoutait-il, nous serons soutenus par

CÉSAR CANTU 3l

la pensée de nous rendre dignes de nos frères de France ; et dans les rudes épreuves de la régénération, nous méditerons sur la situation de cette grande et belle contrée, dont personne ne peut se souvenir sans éprouver un sentiment qui ressemble aux regrets de l'exilé. »

Ce discours prouve que, dès avant 1848, César Cantù admirait et aimait la France. Ce n'était pas assurément la France de la Révolution et de la démagogie que l'auteur de VHistoire universelle exaltait comme le modèle que les Italiens devaient imiter chez eux, mais la France de la monarchie constitutionnelle et sagement libérale, la France des grandes et nobles initiatives où la renaissance des idées chrétiennes se manifestait avec tant de vigueur. Le gouvernement de Louis-Philippe ne demeura point insensible devant les témoignages d'amitié que Cantù avait solennellement donnés à la France. Il voulut honorer en lui, outre le savant et l'historien, l'ami fidèle de la nation française. Au mois d'avril 1847, sur la proposition de M. Guizot, le roi accorda à Cantù la croix de la Légion d'honneur.

Bien que les rapports entre les gouvernements de Paris et de Vienne fussent à cette époque sur le pied de la plus grande intimité, les autorités autrichiennes en Lombardie ne virent point sans dépit les honneurs dont Cantù avait été l'objet. L'écho des applaudissements qui avaient accueilli l^éminent historien à Marseille et du discours qu'il y avait prononcé sonnèrent désagréablement aux oreilles des absolutistes autrichiens. Cette foi dans un meilleur avenir, où la liberté serait l'apanage des Italiens, comme elle était déjà la plus belle partie du patrimoine de la France, irritait particulièrement ceux qui, depuis trentedeux ans, travaillaient à éteindre Tamour de la liberté et de l'indépendance dans le cœur des Italiens. On n'osa pas cependant intenter un procès à Cantù pour le discours qu'il venait de faire à Marseille. La prudence engagea la police de Milan à attendre une meilleure occasion et à éviter de provoquer de vives protestations en France.

En 1847, Cantù prit part au congrès scientifique de Venise. C'était le moment où la popularité de Pie IX était

à son comble et où l'Italie tout entière avait les regards tournés du côté de Rome d*où elle attendait son affranchissement. L'Autriche boudait le Saint-Siège et accusait le Pape de favoriser, par son libéralisme, les tendances révolutionnaires des hautes classes et les menées des carbonari. L'air était saturé d'électricité. Toute occasion était mise à profit par les Italiens pour applaudir Pie IX et pour combattre les idées et la politique de l'Autriche. Dans ces conditions, la réunion d'un congrès scientifique dans une ville comme Venise, si riche et si glorieuse par ses souvenirs, ne pouvait que donner lieu à des manifestations hostiles au gouvernement de Vienne et à ses proconsuls. Au congrès de Venise, Cantù prononça un noble et patriotique discours qui eut un succès retentissant. Un fonctionnaire autrichien, M. de Fiquelmont, a pu dire de ce discours qu'il fut comme l'horloge qui sonna l'heure de la révolte de Milan et de la Lombardie contre la domination autrichienne. Cantù ne prit pourtant aucune part aux menées des révolutionnaires. En 1848, comme en i832, il ne voulait pas le triomphe de la révolte, mais la fin du despotisme.

Si la police n'avait craint d'augmenter l'irritation des esprits, elle eût sur-le-champ fait arrêter Cantù. Mais les temps étaient devenus si critiques pour les autorités autrichiennes en Lombardie que la police de Milan n'osa pas. Elle se contenta d'interdire, sous de vains prétextes, l'impression de quelques nouveaux travaux de l'auteur de V Histoire universelle qX de le faire appeler au commissariat central de Milan où on lui fit « des reproches sévères » au nom du vice-roi du royaume lombardo-vénitien.

Cependant, les événements marchaient avec une grande rapidité. On voyait de tous les côtés, à Milan, à Brescia et à Venise surtout, les signes avant-coureurs d'une révolution. La police résolut alors d'arrêter en masse tous les citoyens qu'elle croyait dangereux. Mais, au lieu de borner les mesures préventives à emprisonner les gens vraiment compromis dans la préparation de l'émeute et les agissements de la franc-maçonnerie, elle visa surtout à persécuter les hommes les plus respectables dont le seul crime était de

ne pas approuverla politique réactionnaire et centraliste suivie par le prince de Metternich après i8i5. Parmi ces « citoyens dangereux », la police de Milan avait inscrit en tête de sa liste de proscription le nom de César Cantù.

Le 20 janvier 1848, dans la soirée, César Cantù rentrait tranquillement chez lui, lorsqu'en approchant de sa maison, il s'aperçut qu'elle était cernée par la gendarmerie. Comprenant aussitôt qu'on voulait renouveler à ses dépens les actes de violence dont il avait tant souffert en i833, Cantù s'éloigna au plus vite, se retira chez un ami et ne tarda pas à se réfugier en Piémont. Pendant qu'il se dérobait de la sorte aux atteintes de ses ennemis, la police envahissait son domicile, mettait sens dessus dessous sa maison, ouvrant toutes les portes, forçant les tiroirs de ses meubles, brisantles parquets etdéfonçant jusqu'aux plafonds pour y chercher les preuves de je ne sais quelle conspiration qui hantait les esprits exaltés des agents du pouvoir. La perquisition dura toute la journée du 21 janvier. Elle fut dirigée personnellement par le comte Bolza, chef de la police milanaise, pendant que d'autres commissaires de police faisaient la même besogne dans les maisons des parents de Cantù qui habitaient la province de Côme. Toutes les recherches furent vaines. Le gouvernement se couvrit d'odieux et de ridicule. Les concitoyens de Cantù, indignés des procédés violents dont il était l'objet, accoururent s'inscrire chez lui pour protester contre la conduite du pouvoir. Alessandro Manzoni, l'illustre chef de l'école romantique et le célèbre auteur des Fiancé s, ïni un des premiers à porter à Cantù le témoignage de son estime et de ses regrets. Mais, si Cantù n'était pas chez lui pour recevoir ses amis, il ne s'en réjouit pas moins sur la terre d'exil, lorsqu'il apprit la part que la haute société milanaise avait prise à son malheur.

On a su plus tard le motif de ces minutieuses perquisitions, pratiquées au domicile de Cantù et de ses parents. Le gouvernement avait reçu des adresses réclamant des réformes. Il attribuait à l'illustre historien la rédaction de ces documents. Ce qui avait contribué à ses soupçons,

c'était la conformité des idées exprimées dans les susdites adresses et quelques écrits de Gantù qui contenaient des critiques assez vives à Tadresse de la politique douanière et de plusieurs mesures administratives prises par l'Autriche en Lombardie, et une comparaison entre cette politique et celle de la Suisse, qui n'était pas à l'avantage du régime autrichien.

César Cantù reçut le meilleuraccueil à Turin, où il arriva après un long et fatigant voyage, pendant lequel il fut contraint de prendre toutes sortes de précautions pour traverser la frontière et échapper aux poursuites de la police autrichienne. Son premier soin, dès qu'il eut atteint la capitale du Piémont, fut de protester contre les indignes traitements dont il avait été la victime à Milan. Il le fit avec beaucoup de dignité, dans une brochure de quelques pages qui eut un grand retentissement. César Cantù y encourageait ses compatriotes à défendre la cause italienne et la liberté, sans emprunter aucun de leurs procédés au libéralisme sectaire. Il racontait les persécutions qu'il avait souffertes et les motifs qui l'avaient contraint à quitter son pays. Dans cette brochure, on remarque surtout le passage où Cantù affirme avoir été emprisonné en i833 uniquement à cause de la haine que le censeur de la presse à la direction de la police milanaise, Paride Zajotti, nourrissait contre lui. « Zajotti, ajoutait Cantù, avait résolu de cette manière parles armes du barigel (i) une polémique littéraire. »

La brochure de Cantù parut à Turin le 7 février. L'illustre historien resta dans la capitale du Piémont pendant deux mois. Il y mena la vie d'un solitaire, se tenant à l'écart des partis et de la politique, et montrant fort peu de goût pour ces prétendus patriotes qui profitaient du mouvement généreux des Italiens en faveur de la liberté et de l'indépendance nationale pour se livrer à une active propagande révolutionnaire. Ces faux libéraux, Cantù les a énergiquement blâmés et il a démasqué leurs entreprises sectaires

(i) Le barigel ou barisel était le nom que portait, au moyen âge, le chef des archers dans plusieurs villes d'Italie.

dans son Histoire de cent années. Même en exil et en butte aux persécutions de l'absolutisme, César Cantù ne s'est jamais éloigné de son programme politique, qui associait la liberté à l'ordre et voulait que le respect des croyances de ses pères fût le fondement des institutions destinées à assurer un meilleur avenir à son pays.

C'était le moment où l'effervescence des esprits, à Turin et en Piémont, avait atteint des proportions menaçantes pour Charles-Albert, qui hésitait à donner la constitution à son peuple et à se déclarer nettement contre l'Autriche. Non seulement la démagogie s'agitait avec violence, mais les libéraux modérés et les conservateurs réclamaient des réformes et la rupture avec l'Autriche. Chaque jour des manifestations en ce sens se produisaient dans les villes du Piémont et surtout à Turin. Plus Charles-Albert se montrait indécis, et plus l'opinion s'échauffait. Le comte de Cavour, bien qu'opposé aux menées des ultra-libéraux, imitait leurs procédés pour sommer le roi de se conformer à la volonté de son peuple.

L'émotion populaire ne se calma même pas après que Charles-Albert eut octroyé le statut constitutionnel du 4 mars 1848. C'était la guerre contre l'Autriche que réclamaient les Piémontais, et comme le roi se montrait peu enclin à se jeter dans cette aventure, on criait plus fort que jamais contre la cour et on oubliait même la reconnaissance que l'on devait au souverain qui venait de renoncer au pouvoir absolu pour répondre aux vœux de son peuple. Dans cette campagne en faveur de la guerre, Cavour fut un des plus ardents. L'article qu'il écrivit le 22 mars 1848 dans le Risorgimento de Turin, à la suite de la révolution de Milan, est resté célèbre. Le bruit ayant couru de déclarations pacifiques faites par le marquis Pareto, ministre des affaires étrangères, au comte de Buol, ministre d'Autriche à Turin, Cavour s'indigna et publia dans son journal un article très violent qui se terminait par cette phrase menaçante : « Mais en face des événements de Milan, lorsque l'heure de la libération est sonnée pour l'Italie, quand les peuples s'arment et se meuvent, impatients, contre

l'étranger, se laisser arrêter par les protestations de l'Angleterre, ce serait une lâcheté. Ce ne serait point une bonne et grande politique, mais une politique mesquine, qui, sans nous mettre à l'abri des dangers qui nous menacent» couvrirait d'ignominie la nation et ferait peut-être écrouler V ancien trône de la monarchie de Savoie^ au milieu de V indignation des peuples frémissants y^ (i). L'effet produit par cet article, où se révélait déjà l'audacieuse énergie de l'homme qui devait être, onze ans plus tard, le fondateur de l'unité italienne, fut immense. Il décida la cour. La guerre entre le Piémont et l'Autriche commença deux jours après.

Cantù était le témoin de ces grands événements dont il attendait la libération de la Lombardie. S'il craignait les entreprises des sectaires, il applaudissait franchement Charles-Albert d'avoir renoncé à l'absolutisme. Les Milanais exilés à Turin, ayant résolu d'envoyer au roi une adresse pour le féliciter d'avoir octroyé la constitution à son peuple, Cantù, chargé de l'écrire, s'acquitta de cette mission avec le tact et la modération dont il ne s'écarta jamais dans tous les actes de sa vie politique. Aussi éloigné des banalités que des excès révolutionnaires, il sut affirmer les droits de l'Italie en face de l'Autriche sans mêler à ses revendications la note violente de la démagogie et sans oublier ses principes conservateurs et religieux. Cantù n'ignorait pas que, dès les premiers mois de 1848, les idées anticléricales étaient devenues comme une partie essentielle du programme des libéraux piémontais. Il voyait avec peine les progrès des partis avancés aux dépens des sages libéraux de l'école du comte Balbo. Mais, profondément convaincu de la bonté du programme de ces derniers, il tenait à faire comprendre à ses amis et à ses adversaires que l'avenir heureux ou malheureux de l'Italie dépendait de sa fidélité à la mission que Dieu avait donnée à la péninsule. Voilà pourquoi Cantù déclarait que les Milanais

(i) Cette dernière phrase a été soulignée par Cavour lui-même dans le Risorgimento.

s'associaient aux manifestations du peuple de Turin qui témoignait avec une grande joie « sa reconnaissance envers Dieu et le roi Charles-Albert ». Il associait ainsi, dans un même sentiment de gratitude, la religion et la monarchie, et il semblait dire au peuple italien : — Tant que vous respecterez Dieu et le principe d'autorité'^ vous mériterez un avenir digne de l'histoire glorieuse de votre pays.

Le 25 mars 1848, l'entrée des Piémontais à Milan rouvrit à Cantù les portes de son pays. Il s'empressa de revenir et écrivit sur les faits accomplis cinq lettres qu'il publia en brochure et qui eurent un très grand succès. L'illustre historien s'efforçait de calmer les esprits surexcités par les événements extraordinaires de cette époque, faisant appel au bon sens de ses concitoyens, ne favorisant ni l'aristocratie qui réclamait l'annexion de la Lombardie au Piémont ni la démagogie qui voulait proclamer la République. Cantù rappelait aux premiers qu'il ne fallait pas brusquer la solution du problème national et mettait les seconds en garde contre une discorde d'autant plus dangereuse que le maréchal Radetzki se préparait à la rescousse, appuyé sur les formidables forteresses du Quadrilatère (i). Pour défendre avec plus d'efficacité ses idées, Cantù fonda à Milan un journal intitulé : La Guardia Naiionale. Il y publia des articles qui furent très remarqués et qui assurèrent à cette feuille une immense clientèle. Grâce à son activité et à la puissance de travail qui le distinguait, Cantù se passa de collaborateurs. Il écrivit tout seul la Guardia Na^ionale^ depuis le premier-Milan jusqu'au feuilleton. Pour combattre les menées de la démagogie et donner d'utiles leçons aux ouvriers, il publia en appendice à son journal un petit ouvrage d'éducation populaire qui a été depuis maintes fois réimprimé et qui peut être classé parmi les meilleures œuvres de l'auteur de V Histoire universelle. Il avait pour titre : Trattenimenti di Carlambr^ogio di Montevecchio,

Cependant les événements tournaient en faveur de l'Au-

(i) Le Quadrilatère était composé des quatre forteresses de Vérone, Mantoue, Legnago et Peschiera. Il a perdu aujourd'iiui beaucoup de son importance stratégique d'autrefois.

triche. Après avoir occupé la Lombardie, Charles-Albert venait d'attaquer Peschiera et le Quadrilatère. Il eut d'abord quelques succès partiels; mais le 25 juillet 1848, ses troupes furent complètement battues à Custozza par le maréchal Radetzki. Le désastre étant irréparable, le roi dut songera se retirer au plus tôt au delà du Tessin et à évacuer la Lombardie. La consternation fut grande à Milan lorsque la nouvelle de la défaite définitive des Piémontais y arriva. Le gouvernement provisoire, formé au mois de mars, pendant la révolution qui avait chassé les Autrichiens de la ville, ne tarda pas à se dissoudre. En même temps, les démagogues et les sectaires, soudoyés par Mazzini, prenaient le dessus et menaçaient la capitale de la Lombardie de scènes de violence qui eussent rappelé les plus mauvais temps de la Révolution française. Lors du passage de Charles-Albert à Milan et pendant qu'il s'acheminait vers la frontière piémontaise, un coup de fusil partit d'une fenêtre du palais Greppi. Le roi ne fut pas atteint ; mais cet attentat donnait la mesure de l'exaspération de la démagogie non plus seulement contre l'Autriche, mais contre la monarchie et Tordre en général.

Tandis que le gouvernement provisoire et les nobles qui étaient à la tête du mouvement national contre la domination étrangère se hâtaient de passer le Tessin à la suite des Piémontais, César Cantù restait à son poste avec de rares citoyens courageux et pleins de patriotisme pour tenir tête aux factions révolutionnaires et les empêcher d'ensanglanter Milan et de déshonorer par là la cause de l'indépendance italienne. Pendant les premiers jours du mois d'août 1848, jours vraiment terribles et douloureux pour tout homme dévoué à son pays. César Cantù se multiplia pour encourager le peuple à la résistance en face de l'ennemi qui s'approchait à marches forcées et le détourner du pillage et des représailles sanglantes. Grâce à l'énergie de Cantù et de quelques citoyens d'élite qui se groupèrent autour de lui, l'ordre ne fut pas sérieusement troublé. Mais la résistance aux troupes du maréchal Radetzki étant impossible. Milan jut contrainte à capituler (6 août 1848).

CÉSAR CANTU Sq

César Cantù comprenait aussi bien que tout autre qu'une ville ouverte comme Milan ne pouvait soutenir un siège et que la capitulation s'imposait si l'on voulait éviter les plus grands malheurs. Aussi, se garda-t-il bien d'entraver les démarches de ceux qui négociaient avec le maréchal Radetzki pour la remise des portes au commandant suprême de l'armée impériale ; mais, en même temps, il fut l'un des trois courageux citoyens qui protestèrent contre la capitulation et quittèrent Milan avant l'entrée des troupes autrichiennes. C'est pourquoi, après la fin de la guerre, le gouvernement impérial refusa de l'amnistier. César Cantù fut donc contraint à rester pendant quelque temps à Turin. Il ne rentra à Milan que lorsque l'Autriche consentit â mettre un terme à son exil sans lui imposer le moindre désaveu de sa conduite passée. Un député de l'extrême gauche au parlement piémontais qui fut toute sa vie l'adversaire de Cantù, M. Angelo Brofferio, a rendu un hommage éclatant à la noblesse et à la fermeté de l'attitude de l'illustre historien vis-à-vis de l'Autriche, après 1848. Dans la Voce délia Libéria, journal ultra-libéral de Turin, il déclara que « si Cantù ne sut pas vivre loin de son pays, il sut y rentrer avec dignité et y rester avec indépendance. Ses écrits sont la meilleure preuve de ce que nous affirmons. L'art de l'écrivain, si difficile en tout pays, et dans tous les temps, devient presque impossible devant les tribunaux militaires, sous l'état de siège, en présence du gibet. Trouver la manière, au milieu de circonstances aussi tristes, de parler d'éloquence, d'histoire, de philosophie, de politique, avec un esprit calme et une force d'âme qui ne se troublent jamais, c'est un si noble témoignage de vertu et de talent, que la fatale divinité (selon le mot de Foscolo) des aïeux paternels et maternels des Italiens, la discorde calomniatrice, en est réduite à frémir et à se taire. Nous ne prétendons certes pas que ces sublimes épreuves de l'intelligence soient appréciées et comprises par les modernes charlatans qui écrivent dans les gazettes et qui, chaque jour, à l'ombre du pouvoir, trafiquent de l'insulte et vendent l'infamie, par les admirateurs respectueux des imbécil-

lités quotidiennes qui salissent le papier et prostituent l'encre. »

A part le style boursoufle' et les excès de langage propres à BrotTerio qui e'crivait son journal comme il pe'rorait à la tribune de la Chambre au nom de l'extrême gauche, cet hommage, rendu par un adversaire des ide'es politiques et religieuses de César Cantù à la conduite de l'illustre historien, a une valeur qu'on ne saurait se'rieusement contester. Brofferio, faisant allusion, à la fin de son article, au volume de Cantù sur Parini^ s'écriait : « Les opinions de l'auteur sont, à notre avis, assez claires. Que ceux qui les voudraient plus claires songent que Cantù se trouve sous la verge du maréchal autrichien ; et, entre certains Lombards qui écrivent des journaux à Turin et Cantù qui écrit des ouvrages à Milan, que les lecteurs nous disent quel est celui qui pense plus librement et s'exprime d'une manière plus italienne. »

Brofferio, quoique membre de l'extrême gauche et défenseur ardent des idées révolutionnaires, s'honorait en protestant contre les calomnies dont l'auteur de VHistoire imivei^selle était l'objet non seulement de la part des révolutionnaires, mais aussi de la part d'un certain nombre de libéraux modérés. On lui doit cette justice qu'au milieu de ses excès et de ses errements, il ne consentait jamais à asservir sa pensée aux passions et aux haines aveugles de son parti.

Avant de parler de la vie politique de César Cantù depuis i85o jusqu'à sa mort, je jetterai un coup d'œil rapide sur son Histoire universelle et sur les polémiques qu'elle provoqua, surtout de la part des révolutionnaires et des francs-maçons. Si, en effet, VHistoit^e universelle est l'œuvre par excellence de Cantù et lui assure une place très élevée parmi les plus grands écrivains du xix^ siècle, les

polémiques qui suivirent la publication de cet ouvrage décidèrent de la carrière politique de son auteur et en firent, en quelque sorte, le porte-drapeau des idées catholiques et spiritualistes, violemment attaquées par le rationalisme et les sectes révolutionnaires. De là cette haine des francsmaçons contre un homme qui était la gloire de l'Italie contemporaine et cette mise à Vindex, de la part du gouvernement italien, d'un écrivain qui avait pourtant contribué plus que tout autre à fortifier le sentiment patriotique de ses concitoyens en face de l'oppression étrangère et avait subi la prison et l'exil pour la cause nationale.

Nourri de fortes études philosophiques, admirateur enthousiaste de Rosmini, César Cantù n'admettait pas que l'on séparât l'histoire de la philosophie. Or la philosophie lui enseignait que les gouvernements et les peuples ne peuvent prospérer que s'ils se maintiennent constamment fidèles à la mission que Dieu leur a donnée. S'élevant audessus des passions humaines, Cantù a montré avec une clarté et une concision merveilleuses l'œuvre de la Providence à travers les siècles. Son ouvrage, essentiellement catholique, est donc l'antithèse des livres écrits par les rationalistes. Aussi est-il naturel que les libres penseurs, les révolutionnaires et les francs-maçons se soient acharnés contre un homme qui combattait avec toute la puissance du génie leurs idées matérialistes et antichrétiennes.

Il est impossible de donner en quelques pages une idée exacte de VHistoire iiriiverselle de Cantù. Je dois donc me borner à ce qui peut informer le lecteur de l'idée générale de cet ouvrage. — Comme je l'ai dit plus haut, Cantù doit le grand succès de son Histoire universelle à ce talent particulier pour la synthèse qui le rendait apte à résumer en quelques pages l'histoire des événements de tout un règne. Si compliquée que soit cette histoire, Cantù sait la rendre claire et en donner les traits principaux savamment coordonnés avec les faits des époques qui la précèdent et la suivent, de manière à ce que l'on voie du premier coup le rôle que tel monarque ou tel pays ont joué dans l'histoire

de l'humanité et dans le développement successif des desseins de Dieu sur le monde.

Les vieilles civilisations orientales, l'histoire de l'antiquité gréco-romaine, le moyen âge occidental ou byzantin, l'histoire de l'islamisme et des peuples lointains de Textrême Orient, celle des siècles modernes, sont l'objet d'une large et puissante vue d'ensemble éclairée par une narration sobre et rapide. Quelqu'un a affirmé que, dans sa méthode, Cantù s'est inspiré d'Arioste, parce que le récit, les digressions littéraires, la part faite à l'érudition sont si bien distribués que la lecture de l'histoire en devient facile et agréable ; les sages proportions des différentes parties donnent à l'ouvrage ce cachet de grandeur qui est le propre des meilleures créations de l'art et de la littérature. Le chefd'œuvre de Cantù se divise en deux parties bien distinctes : l'histoire proprement dite et la partie consacrée aux documents qui contient les pièces justificatives, les éclaircissements sur certains points particuliers dignes d'une discussion plus approfondie, les traités sur les sciences qui ont des rapports avec l'histoire, telles que l'archéologie et la géographie politique. Ces dissertations forment à elles seules autant d'ouvrages confplets et offrent ainsi dans leur ensemble tout ce qui est nécessaire à un homme cultivé qui veut étudier l'histoire d'une manière sérieuse. Quant à l'histoire proprement dite, elle comprend dix-huit livres, correspondant à autant d'époques selon la division des âges adoptée par Cantù (i).

(i) La première époque embrasse les temps antéhistoriques jusqu'à la formation des nations ; la deuxième s'étend depuis les olympiades jusqu'à la fondation de Rome ; la troisième, jusqu'à Alexandre le Grand; la quatrième, aux guerres puniques; la cinquième, à la fin des guerres civiles; la sixième va de Jésus-Christ à Constantin; la septième, jusqu'à la chute de l'empire romain ; la huitième comprend la période de l'établissement des barbares ; la neuvième, Mahomet ; la dixième, Charlemagne ; la onzième, les croisades ; la douzième, les communes ; la treizième, la chute de l'empire d'Orient ; la quatorzième, les grandes découvertes ; la quinzième, la Réformation ; la seizième, Louis XIV ; la dix-septième, le siècle de l'Encyclopédie ; la dix-huitième enfin, notre âge, depuis 1789 jusqu'à i885.

Dans la première édition, l'ouvrage de Cantù s'arrêtait à 1846, à Tavènement de Pie IX.

L'Histoire universelle a tous les caractères d'une œuvre vraiment classique. Ce'sar Cantù excelle surtout dans le coloris qu'il sait donner aux scènes capitales de l'histoire, dans la vigueur incomparable de ses portraits, dans ces phrases courtes et nerveuses où il sait résumer sa pensée sur toute une époque et juger un homme et un événement en quelques mots.

On peut dire que César Cantù a travaillé toute sa vie à son Histoire imiverselle. Il Ta plusieurs fois revue et corrigée. Chacune des dix éditions qu'il en a publiées a été patiemment passée par lui au crible de la plus sévère critique. Il a suivi jusqu'à la fin les progrès de la science historique, ne craignant point de désavouer ses premières appréciations sur les hommes et les choses chaque fois que d'autres lui avaient démontré qu'il s'était trompé ou qu'il avait forcé tant soit peu la note de l'éloge ou du blâme. La dernière édition de VHistoire imiverselle a été publiée par les successeurs de M. Pomba entre les années 1888 et 1892. Cantù était alors âgé de quatre-vingt-quatre ans, mais il avait gardé une mémoire merveilleuse et une puissance de travail telle qu'un jeune écrivain la lui aurait enviée. Il ne recula pas devant l'immense labeur de relire, de corriger et d'augmenter un si grand ouvrage, afin de le mettre en harmonie avec les plus récentes publications historiques, et il donna ainsi une nouvelle jeunesse à son chef-d'œuvre. Cette dixième édition est complétée par deux volumes, consacrés à l'histoire du xix^ siècle, depuis la Révolution française jusqu'à l'année i885, et par un tableau général de l'histoire de îa littérature de toutes les nations. Plein d'admiration pour le génie de Cantù et pour cette passion du travail qui ne le quitta que lorsque les forces le trahirent, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, Léon XIII honora la dernière édition de VHistoire imiverselle d'un bref aussi flatteur pour l'ouvrage que pour son auteur.

Dès 1848, le chef-d'œuvre de Cantù était apprécié en France comme il le méritait. U Encyclopédie biographique du xix^ siècle la louait avec non moins de chaleur que les meilleurs écrivains et savants d'Italie :

« On ne peut se le dissimuler, disait-elle, l'auteur re'unit les qualite's des plus grands écrivains : il analyse comme Guizot, il a la clarté de Thiers et tout le pittoresque de Barante et de Thierry; à l'école de ces derniers, il a appris à se servir des chroniques et à tirer d'une phrase ou d'un petit événement des révélations importantes sur la situation d'un peuple. Il fait la guerre à l'école historique des encyclopédistes, qui voulaient, non pas raconter, mais faire l'histoire, non offrir des événements, mais leurs réflexions ; lui, au contraire, revient à Bossuet, et, comme lui, il pose l'humanité sous la main de la Providence, mais avec cette différence qu'il ne voit pas, comme l'évêque de Meaux, un seul peuple, une seule foi ; pour lui, l'humanité n'est qu'une même famille qui grandit toujours et va toujours acquérant plus de liberté, de lumières, de moralité ! C'est le progrès de ces trois éléments que M. Gantù poursuit à travers l'histoire.

« Sous le rapport de Tart, V Histoire de M. Gantù se place au premier rang des ouvrages de ce genre. L'auteur n'oublie pas qu'il est homme de lettres, lors même qu'il devient philosophe et politique.

« Quant à ses idées religieuses, il appartient à l'école de Bossuet... Il suppose une révélation primitive, faite au moyen de la parole. D'abord la raison, l'imagination et la volonté étaient en harmonie ; le péché a détruit cette harmonie, et l'œuvre des siècles et de la Rédemption est de la rétablir dans les individus et dans la société. Il admire les grands résultats de l'Evangile, cette seconde révélation qui est venue détruire la corruption produite par le paganisme; il trouve dans la doctrine du Ghrist le code de toutes les libertés. Il reconnaît que cette doctrine a été mise en pratique par les papes, qui ont eu au moyen âge une grande et bienfaisante influence sur la société, qu'ils ont en quelque sorte régénérée ; et cependant il ne dissimule pas les torts des successeurs de saint Pierre. Dans le Journal des savants (1842), M. Avenel dit que M. Hurter a exagéré les louanges du pape Innocent XIII ; il lui oppose le jugement porté par M. Gantù, qu'il appelle un des plus beaux génies de l'Italie, et il conclut ainsi : « Ge n'est pas là de l'apologie ;

mais c'est une justice tempérée encore d'un sentiment fort bienveillant.» Aujourd'hui encore, M. Cantù croit àl'importance politique des papes en Italie ; c'est l'idée des guelfes pour lesquels il ne dissimule pas ses sympathies. L'avènement de Pie IX est venu confirmer ses convictions, et, dans ses dernières pages (i), il a pu parler du mouvement que le souverain pontife a donné à l'Italie, et il a dit avec une figure admirable : « Voyez si ce n'est pas à la torche du Vatican que devait s'allumer le flambeau de la liberté italienne. » (2)

Cet hommage rendu à VHistoire universelle de César Cantù est d'autant plus précieux qu'il émane d'un écrivain qui est loin de partager les croyances et les opinions politiques de celui dont il parle en termes si flatteurs. Malheureusement l'écrivain de V Encyclopédie biographique du xix^^/èclent trouva pas assez d'imitateurs en Italie, où il s'éleva de tous côtés une foule de contradictions pour blâmer et méconnaître l'œuvre de Cantù. Les contradicteurs peuvent être classés en quatre catégories: les catholiques, effrayés par certaines pages du grand historien, où les légenaes sont détruites, où certains papes sont sévèrement blâmés, où sont énumérés les abus qui ont à certaines heures envahi le sanctuaire lui-même; les écrivains à la solde de l'Autriche, qui ne voyait pas sans colère les lauriers cueillis par un homme dénoncé parla police autrichienne comme révolutionnaire ; les envieux que la gloire de Cantù exaspérait ; enfin les sectaires de toute couleur, carbonari, francsmaçons, libres penseurs, voltairiens impénitents, ennemis acharnés de la papauté, défenseurs ardents du jacobinisme.

Les griefs que certains catholiques formulaient contre VHistoire ujiivei^selle étaient le résultat d'une fausse conception qu'ils se faisaient de la gloire de l'Eglise et des devoirs de l'historien fidèle à ses croyances. Oubliant les grandes traditions des siècles passés, où les historiens les

(1) De la première édition, car la dernière, comme je l'ai dit, va jusqu'à i885.

(2) Voyez VEncycIopédie biographique du xix« siècle, publiée en 1848 par la librairie Garnier frères, Paris. Cf. César Gantu, Turin, Unione Tipografica Editrice, 1894, voy. aux pages 69-71.

plus dévoués à l'Eglise, les saints en première ligne, avaient parlé des papes, de la cour romaine, du clergé et des ordres religieux avec cette grande liberté d'allure qui n'exclut ni l'impartialité ni le respect, ils estimaient, surtout après la réaction politique qui suivit le traité de Vienne, que tout écrivain orthodoxe devait défendre quand mcme les papes et la politique du Saint-Siège et nier les fautes commises au cours des siècles. C'était transformer l'histoire en apologie, et en apologie maladroite. Car lestaches qui apparaissent çà et là dans l'histoire de l'Eglise en font mieux ressortir la grandeur et l'incomparable sainteté. Les ennemis de l'Eglise, auxquels on faisait ainsi la partie belle, se hâtaient de profiter de Terreur de quelques-uns pour accuser tous les historiens catholiques de mensonge et accréditer leurs haineuses attaques contre la papauté et l'Eglise elle-même.

Aujourd'hui, les enseignements de Léon XIII ont éclairé les écrivains et les lecteurs catholiques, et ils savent que la vérité se défend elle-même et doit être avant tout respectée. Aussi VHistoire universelle est-elle un des livres qui ont leur place marquée dans les bibliothèques catholiques, et, en Italie notamment, l'immense majorité des prêtres et des laïques regardent César Cantù comme un savant dont le catholicisme doit être fier. Mais, avant 1848, lors de la publication de la première édition de VHistoire universelle^ il en était tout autrement. La vieille école des historiens apologistes était puissante et nombreuse. Choquée par la franchise et l'impartialité de Cantù, elle s'agita vivement, dénonça VHistoii^e universelle à VIndex et en demanda à grands cris la condamnation. Que l'ouvrage de Cantù, si admirable qu'il fût, échappât à toute critique, je n'oserais pas l'affirmer. Il est difficile d'écrire une Histoire universelle en vingt gros volumes sans qu'on y rencontre quelques inexactitudes ou sans qu'un censeur minutieux puisse trouver matière à dénonciation. Mais ce qui était au-dessus de toute discussion, c'était la bonne foi de César Cantù, et malgré les objections, relativement rares, que l'on pouvait faire à l'illustre écrivain, l'ensemble de son œuvre n'en tournait

pas moins à la plus grande gloire de Dieu et de son Eglise.

L'affaire, portée à Rome par les adversaires de Gantù, aboutit à une solution très sage, bien que les censeurs de VHistoir^e iinivei^selle se fussent flattés un instant d'avoir gagné la partie devant la Congrégation de VIndex, On se contenta de signaler quelques retouches ou corrections que Cantù s'empressa de faire, et les éditions successives furent mises ainsi à l'abri de toute dénonciation. D'ailleurs, comme je l'ai dit. César Cantù a passé toute sa vie, jusqu'à l'âge de 88 ans, à remanier et à corriger son œuvre, afin de la rendre aussi parfaite qu'un travail humain peut l'être. Le Saint-Siège a rendu un hommage éclatant à cette droiture et à cette impartialité par le magnifique bref de Léon XIII dont j'ai parlé tout à l'heure.

Les écrivains soudoyés par l'Autriche prirent violemment à partie l'ouvrage de Cantù. La presse officieuse de Milan et de Venise l'attaqua sans vergogne. Les partisans de l'absolutisme ne pouvaient lui pardonner sa fermeté dans la défense des idées libérales, la franchise avec laquelle il défendait les droits méconnus de son pays, cet esprit moderne de bon aloi et par-dessus tout la théorie du progrès constant de l'humanité que Cantù signalait comme une des lois invariables de l'histoire.

A côté des journalistes payés par les autorités autrichiennes, Cantù avait à lutter contre les envieux qui faisaient flèche de tout bois pour lui ravir sa gloire. Nous avons vu ce dont était capable Zajotti, le plus misérable de ses rivaux. D'autres ne craignirent point de s'associer à lui pour calomnier l'historien et discréditer son ouvrage.

Mais de tous les ennemis de César Cantù, les plus violents et les plus passionnés furent encore les francs-maçons. Plus éclairés que les quelques catholiques dont j'ai parlé plus haut, les adeptes de la secte maçonnique comprirent d'emblée, dès que parurent les premiers volumes de VHistoire universelle^ que l'ouvrage de Cantù était comme un magnifique monument élevé à la gloire de l'Eglise catholique et de la papauté.

Ennemis acharnés du catholicisme et défenseurs passionnés de l'Encyclopédie et de la Révolution, les carbonari et les francs-maçons se voyaient frappés en pleine poitrine par le chef-d'œuvre de César Cantù. Il y avait longtemps qu'ils détestaient le grand écrivain; mais ils n'avaient pas osé jusqu'alors le combattre ouvertement, parce qu'ils le voyaient persécuté par l'Autriche et qu'ils redoutaient les protestations des gens honnêtes et tenaient avant tout à ne pas se brouiller avec l'opinion. Néanmoins l'hostilité de la secte datait de loin. Bien avant la publication de VHistoire universelle, les loges regardaient Cantù comme un ennemi, et Mazzini, dans une lettre demeurée célèbre, lui avait, dès 1844, reproché d'écrire des livres, sous prétexte qu'à une époque d'oppression tous les citoyens devaient protester contre le despotisme « en gardant le silence et en frémissant ». Cantù s'était contenté de répondre à Mazzini qu'un tel précepte plairait aussi à Metternich et qu'il se garderait de le suivre. Au fond, Mazzini qui reprochait à Cantù son activité littéraire, ne s'était pas contenté de « frémir » ; il avait écrit lui-même des livres et avait encouragé ses adeptes à imiter son exemple. Seulement, les ouvrages de Mazzini et de ses amis poussaient le peuple italien à l'apostasie, tandis que les ouvrages de Cantù tendaient au contraire à lui persuader que, pour être digne de la liberté et de l'indépendance, il devait avant tout demeurer fidèle à l'Evangile, aimer et respecter l'Eglise et puiser dans ses enseignements la force nécessaire pour faire de grandes choses en faveur de la cause nationale.

Mazzini n'ignorait point que Cantù avait les sectes en horreur, qu'il repoussait le programme maçonnique et qu'il estimait que l'indépendance de l'Italie devait être le résultat d'une sage évolution et non d'une révolution. La publication de VHistoire universelle fut la dernière goutte qui fit déborder le calice des colères maçonniques longtemps comprimées. On assista alors à un étrange spectacle. Tandis que les catholiques craintifs dénonçaient Cantù à Rome, que les Journalistes soudoyés par la police autrichienne écrivaient chaque jour des articles contre VHis-

toire universelle^ à Turin les adeptes de Mazzini mirent tout en œuvre afin de contraindre l'e'diteur Pomba à interrompre la publication. C'est ainsi qu'un pre'tendu critique crut pouvoir anéantir l'œuvre et la réputation de César Cantù en promettant d'écrire chaque semaine un article contre V Histoire universelle. L'échec du critique fut complet, il est à peine besoin de le dire. Les sectaires s'efforcèrent de le couvrir en répandant partout que MM. Pomba et Cantù avaient corrompu leur redoutable adversaire en achetant son silence à prix d'or. Cette calomnie a été bien des fois reproduite par la presse révolutionnaire. On l'a remise à neuf au lendemain de la mort du grand historien.

La vérité est que, malgré tous les efforts de MM. Bianchi-Giovini, Rovani, Roux, Monnier et des autres écrivains maçonniques qui s'occupèrent à^V Histoire universelle^ cet ouvrage fut reconnu par le monde entier comme un pur chef-d'œuvre. L'auteur y puisa d'abondantes ressources qui lui permirent de travailler toute sa vie sans avoir le souci de gagner de l'argent pour vivre ; l'éditeur s'enrichit. Ce fut un beau triomphe pour Cantù et une honteuse défaite pour Mazzini et les loges.

Cependant la franc-maçonnerie ne se résigna pas à subir en paix un tel échec. Toute sa vie César Cantù eut à ses trousses les journalistes et les critiques dévoués à la secte. Ils l'accusèrent de falsifier l'histoire, de mutiler les documents, de porter des jugements légers, inconsidérés, d'être passionné contre le libéralisme et l'Encyclopédie au point de transformer l'histoire en pamphlet. On alla même jusqu'à reprocher à Cantù des plagiats. Les écrivains maçonniques affirmaient que César Cantù avait tout simplement volé les papiers et copié les manuscrits de... Bianchi-Giovini, un illustre inconnu dont les Italiens eux-mêmes ignorent les écrits et les mérites.

Toutes ces violences n'atteignirent que leurs auteurs. Il ne vaudrait pas la peine d'en parler si elles ne nous montraient ce dont sont capables les loges alors qu'il s'agit de décrier un ouvrage et un auteur qu'elles redoutent. Les

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prétendus amis de la science et des lumières n'ont rien de plus pressé que de chercher à étouffer les plus belles manifestations du génie humain, chaque fois qu'elles sont en opposition avec leurs passions et leur programme.

Depuis sa rentrée à Milan, après la bataille de Novare, jusqu'en iSSg, César Cantù ne fut plus en butte aux persécutions de la police autrichienne. Au contraire, à la veille de la guerre d'Italie, le gouvernement de l'empereur François-Joseph lui envoya la croix de la Couronne de fer et sembla compter sur son concours pour la pacification des esprits en Lombardie.

Il faut bien le dire, le spectacle que l'Italie et surtout le Piémont avaient offert en 1848 n'était pas de nature à encourager chez Cantù une opposition irréconciliable contre l'Autriche. Le grand historien ne voulait pas sans doute la continuation du régime d'avant 1848; mais, en repoussant le programme des centralistes de Vienne et en demandant l'autonomie de la Lombardie, il ne s'opposait pas à ce que son pays fût placé soit sous le sceptre d'un archiduc de la maison d'Autriche, soit sous celui de l'empereur lui-même, pourvu que la Lombardie fût gouvernée par des Lombards, et non par des Allemands, et que la forme du gouvernement fût en rapport avec les progrès et les besoins de notre époque.

Les patriotes italiens ont vivement reproché à Cantù sa conduite vis-à-vis de l'Autriche après les événements de 1848. Leurs griefs ne reposent sur aucun fondement sérieux. D'abord, ainsi que j'ai eu l'occasion de le remarquer plus haut, Cantù n'a jamais été l'ennemi de la maison impériale d'Autriche. Il n'avait pris part au mouvement national de 1848 que parce que l'Autriche s'était obstinée à refuser toute justice aux habitants du royaume lombardo-vénitien, et il ne s'était jamais associé ni aux con-

CÉSAR CANTU 5l

jurations des carbonari ni aux menées des partisans de la re'publique. Réfugié à Turin, il avait cru un instant au succès delà politique nationale et conservatrice de Charles- Albert et à l'accord entre Pie IX et le roi de Sardaigne pour délivrer l'Italie de la domination étrangère. Ce ne furent pas les défaites du Piémont qui découragèrent César Cantù. Nous l'avons vu en effet, presque seul, protester contre la capitulation de Milan qui rouvrait les portes de la capitale de la Lombardie au maréchal Radetzki. Ce qui ébranla chez lui la confiance dans la politique piémontaise et dans le parti libéral italien, ce fut le triomphe des mazziniens à Rome, l'assassinat de Pellegrino Rossi et la fuite de Pie IX à Gaëte, en un mot : la prépondérance des sectaires dans le parti libéral ; ce fut aussi la victoire des révolutionnaires à Turin avant et après la bataille de Novare.

Cantù estimait à bon droit que les sectes étaient le grand péril de l'Italie. Son esprit philosophique, habitué aux études historiques, lui montrait clairement tous les dangers que préparait une politique fondée sur de graves compromissions avec la franc-maçonnerie et la révolution. Cantù était Tadversaire résolu de la politique du comte de Cavour qui consistait à préparer la revanche de 1848 par l'alliance étroite du Piémont avec les conspirateurs de tous les États d'Italie. Il faut le dire aussi, presque personne, avant les événements qui précédèrent immédiatement la guerre de 1859, ne croyait à la possibilité d'une victoire du Piémont sur l'Autriche. Il y avait bien à Milan et en Lombardie des comités secrets qui travaillaient, d'accord avec Cavour, à préparer l'opinion en faveur de l'annexion de ce pays au Piémont. Ils étaient appuyés à Turin par une partie de la noblesse milanaise qui s'était exilée pour ne pas se soumettre à l'Autriche victorieuse. Mais le parti piémontais n'avait pas la majorité parmi les révolutionnaires. La secte des carbonari s'efforçait de son côté de propager les idées républicaines, et Mazzini ourdissait chaque jour une nouvelle conjuration, ayant soin de compromettre et de laisser fusiller ses aveugles partisans, alors que lui se tenait pru-

demment à Tabri en Suisse ou en Angleterre. Ce ne fut qu'à la veille de la campagne d'Italie qu'un accord intervint, entre Victor-Emmanuel et Cavour d'un côté, Mazzini et Garibaldi de l'autre, pour faire taire les rivalités, écarter les discussions sur la forme du gouvernement et unir toutes ensemble les forces'dcs partisans de l'indépendance italienne, afin de chasser les Autrichiens de la péninsule et de renverser le trône des princes italiens.

Lescomplotsmazziniensde i853 avaient accru lescraintes de Gantù touchant l'avenir de l'Italie et de la Lombardie. L'illustre historien voyait clairement que, si les carbonan parvenaient un jour à triompher, l'Italie n'échapperait à la domination étrangère que pour tomber sous l'oppression maçonnique. D'ailleurs il ne croyait pas à la victoire de Mazzini, et il constatait que les machinations du chef de la franc-maçonnerie italienne, après avoir coûté la vie à des jeunes gens souvent honnêtes, mais exaltés et inexpérimentés, faisaient précisément le jeu du parti féodal, absolutiste et centraliste de la cour de Vienne, dont le programme était de refuser toute concession nationale ou libérale aux sujets italiens de l'Autriche. C'est pourquoi, attristé par ce spectacle, l'illustre historien se tint longtemps à l'écart de la politique et ne dissimula point ses sentiments hostiles à un patriotisme fondé sur les machinations sectaires.

Une seule fois, entre i85o et 1859, César Cantù joua un rôle politique. Ce fut lors de la tentative malheureuse de l'archiduc Ferdinand-Maximilien d'Autriche pour réconcilier les Lombards et les Vénitiens avec le gouvernement impérial.

C'était en 1867 ; l'attitude audacieuse de Cavour au congrès de Paris, ses provocations contre l'Autriche, appuyées secrètement par Napoléon III, les préparatifs belliqueux du Piémont avaient sérieusement alarmé la cour de Vienne. L'empereur François-Joseph, au cours d'un voyage à Venise et à Milan, s'était rendu compte du mécontentement des classes dirigeantes et, jugeant des concessions nécessaires, il envoya son frère puîné, le futur et

infortuné empereur du Mexique, dans le royaume lombardo-vénitien, en qualité' de vice-roi, l'autorisant à étudier et à préparer les réformes qu'il jugerait opportunes pour pacifier le pays. En même temps, l'empereur accordait une large amnistie aux condamnés politiques.

Maximilien était un de ces princes qui savent captiver d'emblée les sympathies des classes instruites aussi bien que du peuple. Il le montra bien pendant le court séjour qu'il fit en Italie, et l'on peut affirmer sans crainte d'être démenti que, si ses nobles efforts n'avaient pas été contrariés par les centralistes féodaux de la cour de Vienne, la politique de Gavour eût rencontré au delà du Tessin des obstacles insurmontables.

Le premier soin de l'archiduc Maximilien, en arrivant en Lombardie, fut de former une petite cour dont l'éclat était si grand qu'on disait à Milan et à Venise qu'elle éclipsait en luxe celle de son impérial frère à Vienne, L'archiduc, à force de patience et d'habileté, obtint que les plus grands noms de l'aristocratie de Milan et de Venise, notamment le ducMelzi d'Eril et le comte Gitadella Vigodarzere, acceptassent de faire partie de sa cour. Pour bien marquer la différence qui devait exister entre ses intentions et celles des germanisateurs, il défendit à ses officiers et à tous les fonctionnaires qui fréquentaient ses palais de parler allemand. Il voulait que tout le monde chez lui parlât italien. L'usage de la langue française elle-même était sévèrement interdit. Cette attitude habile, jointe à plusieurs mesures qui flattèrent l'amour-propre des habitants et surtout des hautes classes, provoqua un mouvement de sympathie général en faveur de l'archiduc. Le caractère foncièrement aimable de Maximilien et de l'archiduchesse Charlotte contribuèrent beaucoup à assurer leur popularité. Aussi l'accueil que les princes reçurent, lors de leurs voyages en Lombardie et en Vénétie, fut-il excellent et bien propre à encourager les efforts de l'archiduc.

Pour bien connaître les vœux et les besoins du pays, Maximilien se mit en rapport avec les hommes les plus distingués de la Lombardie et de la Vénétie. Il avait même

rintention de convoquer une espèce d'assemblée de notables, composée de prélats, de membres de la noblesse, de savants, pour la consulter sur les réformes à introduire dans l'administration des provinces italiennes de l'Autriche. Parmi les hommes célèbres auxquels l'archiduc fit des avances, il y en eut deux dont l'Italie était fière : Manzoni et Cantù. Manzoni, adversaire déclaré de l'Autriche, se déroba à toutes les démarches de Maximilien et demeura dans la retraite. Cantù, au contraire, accepta les propositions du prince, l'aida de ses conseils, fréquenta sa petite cour, l'accompagna dans ses voyages à travers le royaume lombardo-vénitien. Le parti libéral italien ne pardonna jamais à Cantù ce qu'il regardait comme une trahison. Mais ses griefs contre l'illustre historien étaient injustes et mal fondés. En s'associant en effet à la tentative de l'archiduc Maximilien, César Cantù ne contredisait en rien sa conduite passée. Il avait demandé pendant vingt-cinq ans Tautonomie de la Lombardie, la suppression de tout vestige du centralisme allemand, un régime sagement libéral. L'archiduc était tout disposé à lui donner satisfaction. Dès son arrivée à Milan, il avait multiplié les preuves de sa bonne volonté. Sa conduite était tout opposée à celle de ses prédécesseurs. Il avait mis un frein aux arrestations arbitraires, aux excès de la police. Il voulait sincèrement le bien du peuple. Cantù n'avait donc aucun motif de le combattre et de refuser de parti pris sa coopération à un prince qui poursuivait un programme conforme au sien.

D'ailleurs l'illustre historien ne fut pas le seul parmi les adversaires du despotisme de Metternich, qui accepta les offres de Maximilien. L'archiduc appela autour de lui les hommes les plus compétents du pays, les spécialistes les plus distingués. Pour n'en citer qu'un seul entre tous, je dirai que M. Stefano Jacini, le futur ministre des travaux publics de Victor-Emmanuel, ne refusa pointa Maximilien de faire un rapport sur les conditions de l'agriculture dans le royaume lombardo-vénitien, ce qui ne l'empêcha pas plus tard de recevoir le meilleur accueil dans le monde officiel italien. Mais M. Jacini n'avait pas commis le crime

impardonnable d'écrire VHistoire universelle, de condamner la Révolution française et l'Encyclopédie, de combattre avec une noble constance Mazzini et la franc-maçonnerie.

Lorsque le temps aura détruit les dernières traces des luttes entre Italiens et Autrichiens, on sera beaucoup plus impartial, en Italie, à l'endroit de la tentative généreuse, mais stérile du frère de l'empereur François-Joseph pour réconcilier les Lombards et les Vénitiens avec l'Autriche. Aujourd'hui, bien que l'ère des pamphlets passionnés soit close depuis assez longtemps, l'influence que ces écrits, publiés après i SSg, exerce sur l'opinion, en Italie, est encore trop considérable pour que la plupart puissent se défendre de vieux préjugés dont le résultat est de fausser complète^ ment l'histoire. Les apologistes de Mazzini et de Garibaldi, ceux qui veulent à tout prix que les aspirations unitaires des Italiens datent du moyen âge, n'admettent point que l'archiduc Maximilien ait pu être populaire à Milan et à Venise et qu'une bonne partie des classes instruites aient pu avoir pour un instant confiance en lui. Or, la vérité contredit complètement les affirmations des écrivains libéraux. Nous avons une preuve très sérieuse des premiers succès de Maximilien en Lombardie dans la frayeur que l'attitude libérale de l'archiduc causa aux partisans du Piémont. Gavour, qui entretenait des rapports suivis avec ses amis de Lombardie, reçut à cette époque des nouvelles fort peu encourageantes. On lui manifestait de toutes parts que la popularité de Maximilien allait en grandissant, et que, si les choses ne changeaient pas, les espérances de ceux qui voulaient l'annexion au royaume de Sardaigne seraient déçues.

Dans ces conditions, il est profondément injuste d'accuser César Cantù du crime de lèse-patrie, parce qu'il chercha à aider Maximilien dans ses efforts en faveur de la liberté et de l'autonomie du royaume lombardo-vénitien. Au reste, l'illustre historien ne donna point à l'archiduc son appui sans poser ses conditions. Aussi bien, lorsque la cour de Vienne se refusa à sanctionner les propositions libérales de l'archiduc, Cantù put rentrer dans sa retraite

sans avoir rien à regretter. Je ne connais pas, pour mon compte, de politique plus aveugle que celle du gouvernement autrichien vis-à-vis de Maximilien. Il était en effet en pre'sence d'une situation qui tournait à l'avantage des intérêts de l'Autriche en Italie. Il voyait, par le bon accueil que les tentatives pacificatrices de l'archiduc recevaient en Lombardie et par la popularité croissante du prince, que la population de cette contrée n'était point irréconciliable et foncièrement révolutionnaire, comme la police de Metternich l'avait soutenu pendant trente ans. Quelle meilleure solution pouvait-on donner au problème de la domination autrichienne en Italie que celle que proposait Maximilien ? Elle contentait au fond la grande majorité des Lombards et des Vénitiens, las des conjurations mazziniennes et du programme des sectaires ; elle assurait la paix en contrecarrant les projets de Cavour; elle délivrait l'Autriche d'une foule de soucis et de dépenses. Mais elle avait un grave défaut aux yeux des successeurs de Metternich. Elle posait en principe que l'absolutisme n'était plus possible et qu'il fallait renoncer aux rêves centralistes que la cour de Vienne avait caressés depuis i8i5. Pour ne pas abandonner la politique de centralisation à outrance et pour ne pas ouvrir la porte aux revendications libérales et nationales des autres peuples de la monarchie autrichienne, le cabinet de Vienne repoussa les propositions de Maximilien, à la grande joie de Cavour et des ennemis de l'Autriche (i). L'archiduc fut rappelé, et peu de temps après commencèrent les préparatifs de la guerre d'Italie.

Les victoires de la France et du Piémont, en 1859, changèrent radicalement les conditions de l'Italie. César Cantù cependant ne reçut aucune marque de considération du nouveau gouvernement. Le comte de Cavour, s'étant allié

(i) L'empereur François-Joseph était alors âgé de vingt-huit ans seulement. Il était dominé par le parti de la résistance à toutes les concessions libérales. Il est probable qu'à un âge plus mûr, il eût appuyé et fait triompher le programme de l'archiduc Maximilien. Car, plus tard, il a donné des preuves de grande sagesse politique et d'un esprit large et élevé.

avec Mazzini et Garibaldi pour faire l'unité de l'Italie, ne pouvait pas se montrer bienveillant pour Thomme illustre que la franc-maçonnerie combattait avec tant d'acharnement et qu'elle regardait comme un de ses pires ennemis. Cet ostracisme, dont Cantù fut frappé après les événements de 1859, est une des pages les plus regrettables de l'histoire de l'indépendance de l'Italie. L'homme que l'Italie officielle mettait kVindex^ était regardé par le monde entier comme un des plus grands écrivains de son siècle. Les académies et les sociétés savantes d'Europe et d'Amérique s'honoraient de le compter parmi leurs membres. Disciple de Rosmini et de Manzoni, il avait fait plus que personne pour attirer sur son pays l'admiration et les sympathies des nations civilisées. Après avoir écrit VHistoire uniperselle, il avait publié en i85i VHistoire de cent ans (lySo-iSSo), tirée en partie de son Histoire universelle. Cet ouvrage fut traduit en français par M. Amédée Renée. En j 852, il avait publié une espèce de roman historique, Eielino da RomanOy qui eut beaucoup de succès et où il défendait à outrance les guelfes et combattait les gibelins. C'était une manière habile de battre en brèche les prétentions des germanisateursqui dominaient alors à Vienne. En 1854, Cantù avait fait paraître deux ouvrages également remarquables, où son patriotisme se faisait jour presque à chaque page, l'étude sur Parini et la Lombardie au siècle de?viier et VHistoire des Italiens en plusieurs volumes (i). En outre, pendant les années qui précédèrent la guerre d'Italie, l'illustre historien écrivit son Histoire de la littérature latine et un ouvrage d'érudition intitulé : Promenades d' un Lombard dans les archives de Venise, où il mit admirablement en relief les grandes richesses que la science historique pouvait puiser dans ces célèbres archives qui comptent aujourd'hui parmi les premières de l'Europe. Mais tous ces travaux ne parvinrent point à faire oublier aux amis de Mazzini et de Garibaldi et, en général, au parti libéral ita-

(1) Cet ouvrage était, comme VHistoire de cent anSy tiré en grande partie de VHistoire universelle.

lien, les griefs qu'ils avaient contre Cantù. De son côté, le gouvernement de Victor-Emmanuel II, prévoyant que l'illustre historien combattrait toute politique hostile au Saint-Siège, le traita en ennemi. Tandis qu'il honorait Manzoni, il oublia César Cantù, laissant aux libres penseurs et aux francs-maçons le soin de l'attaquer.

La vie politique de Cantù, après Tannexion de la Lombardie au Piémont, ne dura guère que dix ans. Pendant que le gouvernement et les libéraux se montraient si injustes à l'égard de l'auteur de V Histoire universelle, ses concitoyens lui rendaient l'hommage qu'il méritait après tant de luttes et de travaux en faveur de la liberté et de l'indépendance de son pays. Milan se serait honorée en envoyant Cantù la représenter à la Chambre. Mais la capitale de la Lombardie, étant dominée par les partis hostiles à l'illustre historien, lui préféra des hommes qui jouissaient des faveurs du comte de Cavour. Ce fut alors qu'une bourgade de la province de Bergame, Almenno San Salvatore, répara l'oubli des Milanais, et César Cantù fut élu député par ces braves paysans, en 1860. La petite ville de Caprino devait imiter plus tard l'exemple d'Almenno San Salvatore, et Cantù garda son mandat jusqu'en 1870, époque à laquelle il quitta la vie parlementaire. Je dirai plus loin pourquoi ce grand écrivain n'a jamais été nommé sénateur. César Cantù entra à la Chambre au moment où M. de Cavour était plus que jamais l'allié delà gauche. Bien que l'illustre historien comprît que les événements de 1869 avaient changé radicalement les conditions de l'Italie, bien qu'il se rendît compte du mouvement général de l'opinion en faveur de la monarchie constitutionnelle de la maison de Savoie et de l'unité de l'Italie, il ne pouvait s'associer à une politique révolutionnaire et dont la loyauté était la moindre des qualités. Il se trouva donc en opposition violente avec l'im-

mense majorité de ses collègues, et il fut l'objet de leur constante méfiance.

Cantù, en entrant dans le palais législatif, prit pour modèles les hommes qui ont le plus honoré la tribune française. Son admiration pour l'évêque d'Orléans, les comtes de Montalembert et de Falloux et les autres chefs de la grande école à laquelle la France devait la liberté de l'enseignement secondaire, était si grande qu'il estimait ne pouvoir rien faire de mieux que de conformer sa conduite à celle de ses amis d'au-delà des Alpes. Cantù entretenait d'ailleurs des rapports très suivis, surtout avec Montalembert et Mgr Dupanloup, et il puisait dans l'amitié de ces grands hommes non seulement d'utiles enseignements pour son attitude au parlement italien, mais une force nouvelle pour la défense des grands intérêts religieux et sociaux. Sachant combien la majorité de ses collègues lui était hostile, Cantù n'imita pas l'exemple des républicains, toujours prêts à intervenir dans les débats et à provoquer des scènes de violence. Il se tint avec soin à l'écart des menées des partis, et ne vota jamais de parti pris contre le gouvernement, mais il sut élever courageusement la voix chaque fois que les ministres ou les députés voulurent commettre quelque nouvel attentat contre l'Eglise.

Ses principes politiques, Cantù les avait largement exposés dans V Histoire universelle et dans V Histoire des Italiens, Comme l'a remarqué un journal catholique (i), à rencontre de beaucoup d'historiens des temps passés, César Cantù fut l'homme de son temps ; il vécut et travailla pour son temps. Chez lui, vous chercheriez en vain l'homme qui fait de l'art pour l'art. Au point de vue de la morale, aussi bien que de la philosophie, il eut une idée bien supérieure de l'histoire, maîtresse de la civilisation et dépositaire suprême de cette science expérimentale qui peut seule assurer une vie prospère aux peuples et à leurs gouvernements. Aujourd'hui cette idée, à laquelle Cantù est demeuré constamment fidèle, peut sembler comme un ana-

(i) La Lega Lombarda de Milan. Voyez le numéro du 12 mars 1895.

chronisme, au milieu du débordement de l'individualisme et de cette recherche passionnée de l'utilité personnelle à laquelle se livrent tant de savants et d'hommes politiques de notre époque. Mais, malgré cette différence de vues entre l'historien lombard et les mœurs contemporaines, la figure de Cantù ne s'en élève pas moins, fière et glorieuse, au milieu de tant d'autres qui ne recherchèrent que les jouissances matérielles, la gloire passagère de la mode, les honneurs achetés au prix de mille défaillances. Cantù appartient à l'élite des hommes de lettres, si rare de nos )ours, qui, dédaignant les flatteries de la foule, cherchent dans la voix d'une conscience satisfaite le prix de leurs travaux et le témoignage indestructible de la bonté de leurs œuvres. Il suffit de parcourir, même superficiellement, les pages des grands ouvrages historiques de Cantù pour se former une idée exacte des pensées et du programme politique de leur auteur. Cette méthode qui lui fait envisager l'étude de l'histoire comme une étude synthétique très profonde sur la vie tout entière de l'humanité, considérée comme une seule personne qui remplit sa tâche sur la terre et s'avance sans cesse sur la voie du progrès ; cette méthode nouvelle, introduite par Cantù dans son Histoii^e universelle^ l'élève au-dessus des discussions puériles, pour le porter à envisager les grandes vicissitudes du genre humain en philosophe et en moraliste. Voilà pourquoi Cantù a pu s'affranchir des passions et des préventions qui ont fait sombrer tant d'autres historiens. En étudiant et en condamnant sévèrement les préjugés de société et d'école, Cantù a appris à détester toutes les méthodes, plus ou moins habiles, de la politique que l'on appelle aujourd'hui « opportuniste », et que l'illustre historien a dénoncées comme autant de trahisons. Ne jamais transiger avec les principes, voilà l'enseignement que le savant écrivain puisa dans l'étude de l'histoire et qu'il pratiqua dans la vie politique. En dictant ses grands ouvrages, Cantù avait fait un noble effort pour faire triompher l'idéal d'une nouvelle société, où le bien devra dominer le mal, d'une société sachant harmoniser, toutes ensemble, ses forces, ses lumières, ses vertus,

CÉSAR CANTU 6i

pour les employer au triomphe de la vérité et de la justice, fondées sur les lumières de TEvangile.

Cette pensée, César Cantù Ta exprimée maintes fois dans ses livres. Elle fortifiait en lui la foi dans les destinées merveilleuses du catholicisme, qu'il considérait comme prédestiné à résoudre les grands problèmes qui agitent notre époque. C'est pourquoi il s'écriait : « Mais parce que ni les travaux des savants, ni les déclamations des utopistes, ni les imprécations des gens qui poussent de hauts cris ne peuvent mettre un terme aux maux de l'humanité et de la vie sociale, il nous reste le remède de la charité qui a multiplié ses expédients ; et à la théorie du chacun pour soi, il nous faut opposer celle de V amour de Dieu par-dessus toutes choses et du prochain comme nous-mêmes. » Tels sont les derniers mots de VHistoire univei^selle de César Cantù. Ils indiquent clairement la pensée de l'auteur. Mais Cantù voulut y revenir de nouveau dans les éditions successives de son grand ouvrage, et à la fin de l'appendice, où il parle des événements contemporains, de 1846 à i885, il conclut par ces mots :

« Après un tel ensemble de faits, commencés par les doctrines et accomplis par la force; après tant de doctrines renversant les idées, les coutumes et les croyances ; après le triomphe de la rue, des corps francs, des flibustiers, le monde aspire à une restauration qui ne peut être que morale, fondée sur les droits que la nature donne et que la société peut régler, mais ne peut pas supprimer; sur le respect de la famille, sur l'inviolabilité de la propriété, l'accord de l'Eglise et de l'Etat, de la science et de la foi, du savoir et de la politique, laquelle ne doit être que la morale appliquée à la société. »

César Cantù n'oublia pas un seul instant, dans sa vie politique, les leçons qu'il avait puisées dans l'histoire. Pour lui, la politique n'était que « la morale appliquée à la société », et voilà pourquoi il n'hésita jamais à combattre l'injustice, à défendre le droit et la vérité, sans le moindre souci de ses intérêts personnels et de cette popularité de mauvais aloi que les ambitieux recherchent avec tant de

passion. Gantù, envoyé par les électeurs dans une assemblée dont presque tous les membres lui étaient hostiles et qui était décidée à faire une politique révolutionnaire, ne se livra ni à la violence contre tant d'ennemis coalisés, ni au découragement qui engendre, à brève échéance, la faiblesse, mère de toutes les compromissions et des plus honteuses capitulations. Gantù resta, au sein du parlement, ce qu'il était dehors : le représentant fidèle des idées conservatrices, les seules qui peuvent procurer à une nation les bienfaits de la liberté. Dans ses discours parlementaires, il ne sépara jamais la cause de la conservation sociale, la défense des droits de l'Eglise et la cause de la liberté. Il était libéral à la manière de Montalembert et de de Falloux. Il condamnait le despotisme, il ne regrettait nullement les gouvernements absolus, mais il entendait du même coup que le libéralisme n'abritât point des attentats odieux contre la foi des Italiens, contre TEglise et ses droits, que, en un mot, il ne fût pas une nouvelle forme de despotisme au profit d'une minorité audacieuse et sectaire.

En des temps plus calmes, l'illustre auteur de VHistoire universelle diMïdÂi vu se grouper autour de lui un bon nombre de députés soucieux de faire leur devoir devant Dieu et devant les hommes. Dans le parlement italien, le rôle de Gantù fut celui d'un homme isolé, au milieu d'une foule agitée par de violentes passions, poursuivie par la frayeur que lui causait le spectre du « cléricalisme », décidée à voter, de parti pris et sans écouter personne, des lois attentatoires aux droits les plus sacrés de la religion et des consciences. Si ingrate que fût cette mission, Gésar Gantù la remplit sans faiblir. Il ne ménagea ni les avertissements ni le blâme à la majorité. Il fut modéré dans son opposition ; mais cette modération fit mieux ressortir les arguments qu'il opposa aux déclamations des ministres et des députés contre l'Eglise.

Je ne puis pas analyser les discours que le savant historien fit à la Ghambre, bien que ces discours soient peu nombreux, car Gantù n'abusa jamais de la parole et ne monta à la tribune que pour remplir un devoir de conscience. Les

plus remarquables parmi ses discours parlementaires furent ceux qu'il prononça contre la suppression et la spoliation des ordres religieux, contre le projet de loi qui envoyait les séminaristes à la caserne, contre ceux qui voulaient empêcher les quêtes pour le denier de saint Pierre, la liberté d'enseignement, l'autonomie des Œuvres pies que le gouvernement voulait, dès les débuts du royaume d'Italie, soumettre à son joug, afin de s'en servir comme d'autant d'instruments en faveur de sa politique anticléricale.

Je signalerai parmi ceux-ci encore les discours sur l'école laïque et obligatoire. César Cantù avait lutté toute sa vie pour défendre les droits des pères et mères de famille sur l'éducation de leurs enfants. Il se souvenait d'avoir soutenu, dès i83i, d'accord avec Montalembert, Lacordaire et Lamennais, le principe de la liberté d'enseignement; d'avoir écrit dans les journaux contre la loi autrichienne sur l'instruction primaire qui imposait l'école obligatoire et appliquait des sanctions pénales aux parents qui n'y envoyaient pas leurs enfants. Chef de la minorité catholique, il lutta de 1861 à i863 contre les ministres qui voulaient imiter et même dépasser l'Autriche en matière de monopole scolaire.

Il eut l'occasion de traiter aussi sa thèse hors du parlement, en 1861. L'Académie royale des sciences et des lettres de Modène avait alors proposé le thème suivant : « La liberté de renseignement est-elle un droit selon la raison^ et, en cas affirmatif^ dans quelles limites doit-elle être circonscrite ? » Cantù s'empressa de répondre. Au milieu de beaucoup de réflexions profondes, il fit cette déclaration :

<c A ceux qui nous demandent si le gouvernement est obligé de donner l'instruction obligatoire, nous répondons ?îon : de même qu'il n'est pas obligé de procurer du travail à quiconque est en mesure de travailler. Et il n'est pas non plus obligé de donner l'instruction à ceux qui sont pauvres, car la nourriture est une chose plus urgente que l'instruction ; et pourtant personne ne croit que le gouver-

nement doive alimenter ceux qui n'ont pas de quoi manger. L'Etat, société juridique, n'a rien à voir avec l'instruction, laquelle appartient à des sociétés morales, scientifiques et religieuses. A l'Etat appartient uniquement la mission de protéger celui qui enseigne le vrai et d'empêcher qu'on enseigne le faux. Si l'on devait faire une exception, ce serait pour l'instruction élémentaire, si ce n'était là une dérogation à la liberté naturelle, dérogation qui ne peut pas être admise. Il suffit d'ailleurs de donner l'ordre d'aller à l'école pour que les enfants et les parents s'y opposent. Et si vous voulez imposer une pénalité, celle-ci ne pourrait être que pécuniaire, et cela alors que ceux que l'on voudrait punir manquent précisément du moyen de se soumettre à une telle punition. Dans l'enseignement libre, au contraire, les collèges, les lycées, les académies, établis par l'initiative privée, sont comme une famille, découlant des familles naturelles qui entourent chaque professeur et qui la protègent. Tandis que les professeurs sont connus des parents de leurs élèves, à leur tour ils connaissent le caractère, les tendances, la conduite de ceux-ci. Ils deviennent par là comme les seconds pères de leurs élèves, et, dans cette tâche délicate, ils sont soutenus par les pères de famille qui furent autrefois les élèves de ces mêmes professeurs... » L'Académie de Modène, malgré les préjugés à la mode chez les libéraux italiens contre la liberté d'enseignement, accorda à Gantù le diplôme d'honneur pour ses considérations très sages sur l'école obligatoire. Il est juste de dire ici que, parmi les nombreux ministres de l'instruction publique qui se sont succédé en Italie depuis trente-cinq ans, tous ne furent pas invinciblement attachés au monopole universitaire de l'Etat. Deux d'entre eux, bien que fort éloignés du catholicisme, MM. Correnti et Villari, avaient une préférence marquée pour la liberté de l'école. César Gantù intervint souvent auprès de ces hommes d'Etat en faveur d'une cause qui lui était si chère. Mais ce fut en vain. M. Villari lui déclara, en 1 891, alors qu'il faisait partie du ministère présidé parle marquis di Rudini, qu'il était d'accord avec lui quant à la théorie; mais que

cette réforme ne pouvait être mise en pratique à cause des conditions présentes de l'Italie. C'était avouer que la francmaçonnerie n'admettait pas qu'on la privât d'un monopole qui en faisait en quelque sorte l'arbitre de l'enseignement.

Cantù n'aimait pas les systèmes en honneur dans l'instruction officielle et il en prévoyait les funestes résultats.

(c La symétrie, — disait-il, — est la mort du talent, et nous préférons la moindre étincelle originale à toutes les eurythmies de méthodes et à toute la foule des trivialités. Il n'y a point de force là où il n'y a pas d'individualité: et ce qui n'est pas libre n'a pas le souffle de l'avenir, (i) »

Que de belles et profondes pensées dans ces quelques lignes du grand historien ! Elles devraient être imprimées en gros caractères et placées sur le bureau des hommes politiques et des partisans du monopole universitaire. Ils y apprendraient à comprendre les causes de cette grande plaie de la société actuelle qui consiste dans le triomphe de la médiocrité et produit une nouvelle catégorie de déclassés, les déclassés du diplôme !

Mais le monde officiel, en Italie, était trop hostile à Cantù pour écouter ces conseils qu'il donnait dès 1861. Loin de craindre les progrès du radicalisme, les ministres s'alliaient avec ce parti, très peu nombreux alors en Italie, pour combattre TEglise. Pour eux, le cléricalisme était l'ennemi. S'ils repoussaient l'école libre, c'était non seulement par crainte de l'influence du clergé dans l'enseignement, mais avant et par-dessus tout par esprit de prosélytisme. Ils voulaient qu'on enseignât l'histoire à la façon des encyclopédistes, que la chaire se transformât en tribune, où l'on ferait Tapologie de Luther et de Calvin, où l'on déplorerait que l'Italie n'ait pas suivi Genève, l'Angleterre et l'Allemagne dans la réformation, où enfin les chefs du « bloc » révolutionnaire seraient transformés en héros et presque en saints.

Mais c'était surtout en matière de philosophie que les

(i) Paroles citées par Mlle Louise Anzoletti dans son article sur César Cantù éducateur, Voy. la Rassegna Nationale de Florence, xvii« année, tome lxxxii, livraison du 16 avril 1895, p. 598.

programmes officiels étaient mauvais et dangereux. Pour se débarrasser autant que possible d'une concurrence gênante, l'Etat se garda bien de faire la moindre concession libérale. Il y avait à Naples une école hégélienne assez nombreuse, composée en grande partie des hommes qui avaient le plustravaillé à l'annexion du Midi de l'Italie au Piémont. Settembrini, Spaventa, De Sanctis et d'autres encore étaient les porte-drapeaux de la déplorable philosophie du professeur allemand. Ils usèrent de leur influence politique pour in>primer à l'enseignement officiel de la philosophie un caractère conforme à leurs préférences; et l'on vit l'Italie, c'est-à-dire la patrie de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure, de Dante, de Vico et de Rosmini, renier tous ses grands hommes pour aller chercher en Allemagne de nouvelles méthodes et introduire dans ses universités et ses lycées les théories de Hegel, de Kant, de Schopenhauer et de leurs disciples. Comprenant que, pour imposer le panthéisme allemand aux Italiens, auxquels la forme comme le fond de la philosophie allemande répugnaient profondément, il fallait avant tout l'introduire dans l'enseignement officiel, les chefs de l'école hégélienne de Naples, aidés par la franc-maçonnerie et par les rationalistes, persuadèrent au gouvernement que le souci de son honneur et de ses plus chers intérêts l'obligeait à favoriser une campagne scientifique dirigée contre le cléricalisme. De là, cette prétention de l'Etat d'imposer une philosophie officielle contre laquelle César Cantù protestait énergiquement lorsqu'il s'écriait :

a Avoir une philosophie officielle, ce serait comme établir une physique et une géométrie officielle. Le gouvernement n'est pas le juge de la vérité ; et quant aux professeurs, celui qui a reçu depuis longtemps une chaire du gouvernement la considère comme une possession garantie; il n'éprouve plus le besoin de faire des progrès et d'améliorer son enseignement. »

Le ministère de l'instruction publique ne voulut point écouter les sages conseils de l'illustre historien. Il protégea autant qu'il le put les propagateurs de la philosophie aile-

mande. Sans doute il ne parvint pas à l'imposer à tous les professeurs des universite's et des lycées ; mais les fausses théories des écoles germaniques se répandirent un peu partout. Elles ouvrirent les portes aux doctrines de Strauss, de Bauer et de Renan, et peu à peu formèrent toute une classe de rhéteurs déclassés et audacieux, qui devinrent les apôtres du collectivisme de Karl Marx et de toutes les utopies du socialisme. La philosophie allemande a puissamment contribué à préparer cette propagande socialiste qui, hier encore inconnue au delà des Alpes, est devenue de nos jours très active et ne laisse pas de préoccuper le gouvernement et les classes dirigeantes.

C'est la gloire de Gantù d'avoir prévu et signalé le péril dès 1861. C'est aussi son honneur d'avoir averti le gouvernement touchant les résultats probables, même au point de vue purement scientifique, des programmes de philosophie officielle. Non seulement les professeurs ne se soucièrent pas de perfectionner leurs cours, mais l'étude de la philosophie fut réduite à de misérables conditions. Nous en voyons bien les résultats en ce moment. A part ses grands philosophes, l'Italie a eu de tout temps une foule de savants de second ordre se plaisant à traiter les grands problèmes métaphysiques et laissant derrière eux des œuvres remarquables. Sans avoir le génie, ces philosophes avaient un réel talent, connaissaient à fond la philosophie et son histoire et perpétuaient dans la péninsule les nobles traditions philosophiques dont elle était justement fière. Après trentecinq ans de philosophie officielle, que voyons-nous au contraire? Sauf quelques vulgarisations très médiocres des systèmes germaniques,les écoles de l'Etat n'ont rien produit qui vaille la peine d'être signalé. C'est la jmédiocrité qui a tout envahi, et si le clergé et les catholiques avaient suivi l'exemple que leur donnait l'école officielle, on devrait se demander aujourd'hui si le peuple italien est capable de discuter sérieusement les grands problèmes philosophiques. Cette stérilité de la philosophie officielle prouve éloquemment la vérité de la thèse de Cantù touchant l'incompétence du gouvernement en matière de systèmes scientifiques.

La carrière parlementaire de Gantù prit fin en 1870. Ce ne furent point les électeurs qui abandonnèrent l'auteur de VHistoirc universelle^ ce fut celui-ci qui quitta le palais législatif où on ne voulait écouter ni ses conseils ni ses reproches. César Cantù n'entra jamais au sénat italien, bien que sa place y fût marquée à côté de Manzoni,et plus tard de MM. Lampertico, Vallauri et autres savants qui honorent la chambre haute. Mais les passions politiques fermèrent constamment les portes du sénat à l'homme dont les ouvrages étaient admirés par l'Europe et par l'Amérique. Ce n'est pas que de temps à autre quelque ministre, un peu plus indépendant que ses devanciers, n'ait pas mis en avant l'idée d'appeler César Cantù au sénat. Mais toutes les fois qu'il en fut question, les clameurs des francs-maçons et, en général, du parti libéral, des modérés aussi bien que des radicaux, obligèrent ces ministres à renoncer à leur projet.

Quel était donc le grand crime qu'on imputait à Cantù pour le mettre ainsi à l'ostracisme? Ce n'était pas assurément d'avoir servi Tarchiduc Maximilien en 1857, car d'autres qui avaient imité l'exemple de Cantù siégeaient depuis longtemps au sénat italien et avaient été comblés défaveurs par le gouvernement de Victor-Emmanuel. Ce qu'on reprochait à l'illustre historien, c'était d'avoir parlé avec une noble franchise de la révolution française et de ses héros, d'avoir toujours combattu le carbonarisme, d'être l'ennemi de l'instruction laïque et obligatoire ; mais surtout d'avoir écrit sa Cro«f5/orz<2 (Histoire contemporaine). On a dit, avec raison, que chaque page de cette Cronistoi^ia était comme un obstacle formidable que Cantù mettait entre sa personne et la porte du sénat italien. Il vaut donc la peine de dire un mot de ce remarquable ouvrage qui forme l'appendice de la dernière édition de VHistoire universelle,

La Cronistoria de César Cantù embrasse tous les événements qui se sont produits depuis l'avènement de Pie IX (16 juin 1846) jusqu'en i885. L'illustre écrivain y parle longuement de la révolution italienne et des années qui l'ont précédée. 11 le fait avec la plus grande impartialité, sans parti pris et avec la même liberté d'esprit qu'il apporte

à l'étude de l'histoire ancienne. Naturellement, il ne s*est inspiré ni des détracteurs systématiques ni des apologistes des hommes et des choses dont il s'occupe. Modéré dans ses appréciations, il blâme sans réticences ce qui lui semble répréhensible. Or, cette méthode d'écrire l'histoire contemporaine ne cadre pas avec celle qui a cours en Italie depuis 1859. On a, en effet, publié une bibliothèque entière d'ouvrages sur la révolution italienne, où l'on fait l'apologie des hommes qui l'ont dirigée et'où Ton peint sous les plus sombres couleurs l'Autriche et les anciens gouvernements d'Italie, y compris le Saint-Siège et les papes, accusés de toutes sortes d'abominables crimes. Cantù, au contraire, commence par réfuter les légendes touchant les conditions de la péninsule avant 1859. Ancien adversaire de l'Autriche, il rend hommage à ce que les Autrichiens ont fait de bon en Italie. 11 déplore qu'on ait transformé l'Autriche en un bouc émissaire de tous les méfaits commis en Allemagne et en Italie. Il soutient que l'Autriche avait le droit de réprimer les conjurations des carbonari, se moque de certaines manifestations puériles des hautes classes milanaises contre le gouvernement autrichien, en 1847. ïl prouve enfin que la plupart des atrocités imputées à l'Autriche n'existaient que dans l'imagination des écrivains de l'école libérale, et que bien des gens qu'on exaltait comme autant de martyrs de la cause nationale avaient mérité par leurs crimes la prison ou la mort. Cantù défend énergiquement les papes contre leurs calomniateurs. Il s'élève contre la franc-maçonnerie et les sectes, et parle de Mazzini comme tout honnête homme doit en parler, c'est-à-dire comme d'un sectaire qui ourdissait des complots, ordonnait des assassinats, faisait arrêter, condamner aux galères et fusiller ses complices, alors qu'il avait soin de mettre la frontière entre lui et la police autrichienne. Ce n'est pas que Cantù dissimule les fautes des anciens gouvernements d'Italie ; mais s'il les signale à ses lecteurs, il les débarrasse des légendes qui les grandissent au delà de toute proportion. Une des choses qui irritèrent le plus le parti libéral milanais, ce fut la manière dont Cantù parla

de la tentative de l'archiduc Maximilien pour la pacification de la Lombardieen 1857. On avait, après 1859, fabrique de toutes pièces une légende représentant le prince autrichien comme un homme de bonne volonté placé entre deux obstacles insurmontables, le mauvais vouloir de la cour de Vienne et l'opposition irréconciliable des habitants du royaume lombardo-vénitien. Cantù prouve au contraire que la tentative de l'archiduc fut fort bien accueillie par la grande majorité du pays, que Maximilien était digne de Id confiance que les habitants lui témoignaient et que son souvenir est resté longtemps dans les esprits comme celui d'un prince sage, éclairé et animé des meilleures intentions.

Quand parurent ces pages, elles soulevèrent de violentes récriminations en Italie. La droite et la gauche protestèrent avec la même violence contre l'illustre historien qui osait s'écarter ainsi des lieux communs patriotiques. La droite était d'autant plus furieuse que, pour flatter le peuple et la franc-maçonnerie, elle avait, plus que tout autre parti, contribué à altérer la vérité historique, et parce que, parmi ses membres, il y en avait plus d'un, et non des moins influents, qui avaient servi les anciens gouvernements dont le souvenir, remis à jour par Cantù, les gênait. Quant à la gauche, les attaques contre les sectes, les graves accusations portées contre Mazzini et d'autres héros révolutionnaires suffisent à expliquer sa colère.

Mais l'orage devint plus grand encore lorsque Cantù aborda l'histoire de l'unité de l'Italie à partir de 1859. Le parti modéré s'indigna du jugement sévère dont Cavour était l'objet et des portraits peu flattés des autres chefs modérés du mouvement national qu'on rencontrait dans l'ouvrage de Cantù. La Cour en voulut à l'illustre écrivain pour les mêmes motifs, mais surtout pour les paroles très vives avec lesquelles il condamnait énergiquement le mariage de la princesse Clotilde de Savoie et du prince Jérôme Napoléon. Toute la gauche, tous les républicains, les libres penseurs, les francs-maçons poussèrent des cris de rage en lisant ce que Cantù disait de leur idole, du héros intangible, du héros des deux mondes..., de Garibaldi.

Analysons un instant toutes ces colères et voyons si elles sont justifiées. Quant aux hommes d'Etat qui ont travaillé à l'unité de l'Italie, je me bornerai, pour ne pas trop allonger cette étude, à dire un mot de Cavour. Si Cantù eût affirmé que Cavour était un homme médiocre, que tout ce qu'il avait fait était foncièrement mauvais, je comprendrais la répugnance et même l'irritation que ce dénigrement systématique aurait causée. Mais Cantù ne dit rien de tout cela. Use contente seulement de condamner avec une juste sévérité les moyens sournois et malhonnêtes employés par Cavour pour en arriver à ses fins. Or, je le demande à tout homme sincère, est-ce là calomnier le ministre de Victor- Emmanuel ou dire franchement la vérité et protester au nom de la morale outragée contre un système politique qui a appliqué purement et simplement la théorie de la fin qui justifie les moyens ? D'ailleurs, Cavour lui-même était beaucoup moins fanatique que ses amis, alors qu'il parlait dans l'intimité de ce qu'il avait fait pour l'unité de l'Italie. Il avouait, en effet, que sa conduite n'avait pas été honnête et que, s'il eût employé pour agrandir sa fortune privée les moyens qu'il avait mis en œuvre pour faire l'unité de l'Italie, il aurait mérité d'être pendu. Au reste, Cantù n'est pas le seul historien italien qui ait déploré la duplicité du comte de Cavour. Aujourd'hui, même parmi les hommes politiques appartenant à ce parti libéral modéré qui regarde Cavour comme son chef et son modèle, de ce parti qui a poussé les hauts cris lorsque César Cantù a publié sa Cî^oftistoria^ on rencontre des hommes ayant le courage d'avouer la triste impression qu'ils éprouvent en constatant le manque absolu de droiture du ministre de Victor- Emmanuel.

Un des plus fidèles et dévoués partisans de Cavour, un ancien député italien que l'on peut en toute conscience classer parmi les apologistes de cet homme d'Etat et de son œuvre, M. Romualdo Bonfadini, en parlant des événements de 1860, dit avec regret :

« Certes, notre conscience d'historien ne nous permet point d'affirmer que, dans toute cette période de la poli-

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tique italienne, la loyauté ait été la marque caractéristique des hommes publics. Les projets s'entrecroisaient dans les notes et les dépêches, tandis que chacun avait au fond du cœur une pensée toute différente. Lorsqu'on acceptait une proposition, c'était avec le secret dessein de la combattre dans l'application. Quand on la repoussait, c'était avec IMntime conviction qu'on l'aurait acceptée plus tard. La transaction n'avait dès lors qu'un seul point obscur, celui du prix qui devait correspondre aux concessions qu'on ferait, et la lutte était engagée entre celui (Napoléon itl) qui demandait davantage et celui (Cavour) qui voulait donner le moins possible. » (i)

Les amis de. M. Bonfadini pourront reprocher à Cantù d'avoir exprimé les mêmes pensées que nous venons de signaler, dans des termes où le blâme est beaucoup plus sévère et où perce une vive et sincère indignation. Mais, outre qu'il y a toujours une grande différence entre un historien qui plaide en faveur de son héros et un autre historien qui se place sur le terrain de la plus stricte neutralité, n'ayant de préférences a priori pour personne, avant de protester contre Cantù il faudrait voir s'il a tort ou raison de condamner énergiquement les procédés de Cavour. Or, je pense qu'il serait difficile de soutenir sérieusement que l'auteur de la Cronistoria calomnie le ministre de Victor-Emmanuel et le traite avec injustice.

Quant au mariage de la princesse Clotilde de Savoie et du prince Napoléon, Cantù Ta blâmé peut-être en des termes un peu trop violents. Il pouvait dire les mêmes choses avec des expressions plus modérées. Mais, sauf cette question de forme, question absolument secondaire, peut-on en vouloir à un historien parce qu'il a répété ce que tout le monde, en France aussi bien qu'en Italie, a pensé et dit tout haut? La raison d'Etat, même en l'admettant dans une mesure plus large qu'il ne convient à des gens soucieux des principes supérieurs de la morale, la raison d'Etat explique bien des choses; mais elle ne saurait couvrir d'un voile

(i) Voy. la Vîta di Fr^wcesco ^rese, d'après des documents inédits, par M. RoMUALDo Bonfadini, ancien député, chap. ix, p. 21 5.

d'indulgence un marché indigne. Or, tel fut précisément le mariage de la pauvre et vertueuse princesse Glotilde. La fille de Victor-Emmanuel ne voulait pas entendre parler du prince Jérôme-Napoléon. La conduite passée du prince, son impiété notoire en faisaient un objet de répulsion pour la pieuse princesse. Victor-Emmanuel était très contraire au mariage, comprenant qu'il rendrait sa fille profondément malheureuse. Mais Napoléon III l'exigeait comme gage de la future alliance, et Cavour accepta les propositions de l'empereur. Il exerça une pression énorme sur l'esprit de Victor- Emmanuel qui, obsédé par les instances de ses ministres, dut donner enfin son consentement. Le mariage fut aussi malheureux qu'on pouvait le prévoir. Eh bien, je le demande, peut-on faire un grief à Cantù de s'être fait l'interprète de l'indignation publique vis-à-vis de ce mariage ? Je laisse à mes lecteurs le soin de répondre.

Nous voici enfin à la dernière et à la plus violente des accusations, lancées par le parti libéral, mais surtout par les radicaux et les francs-maçons contre la Cronistoria, — Cantù, s'écria-t-on de toutes parts quand parut cet ouvrage, Cantù a insulté et calomnié... Garibaldi !

En France, surtout parmi les conservateurs, on ne se fait pas une idée du fanatisme du parti libéral italien pour Garibaldi. Les libres penseurs, les francs-maçons, les radicaux regardent le « héros » comme l'arche sainte à laquelle personne n'a le droit de toucher. Les libéraux modérés, qui ne se faisaient pas faute, du vivant de Garibaldi, d'en dire du mal, après sa mort ont imité leurs adversaires de gauche. Il y a donc, en Italie, un culte de Garibaldi, plus répandu et plus grotesque que le culte des hugolâtres pour leur oracle. Si la légende de Victor Hugo a alimenté longtemps le fétichisme des adorateurs du poète français, il y a une légende garibaldienne qui est la base de celui des fanatiques du condottiere italien. Or, de même que M. Edmond Biré, après avoir détruit, pièces en mains, la légende des Girondins (i), a refait l'histoire de Victor Hugo d'après

(i) La Légende des Girondins ^ par M. Edmond Biré. La deuxième

des documents authentiques, les seuls dignes d'être pris au sérieux par un historien impartial (i), de même César Cantù a détruit de fond en comble la légende garibaldienne. L'accueil que les hugolàtres firent aux beaux volumes de M. Edmond Biré est bien connu. Ne pouvant démentir les faits ni déclarer apocryphes des pièces parfaitement authentiques, ils protestèrent bruyamment contre l'historien et le couvrirent d'injures. Les adorateurs de Garibaldi se gardèrent bien, à leur tour, de discuter les documents et les appréciations de la Cronistoria. Ils savaient que Cantù n'avait pas altéré la vérité historique ; mais ils ne pouvaient tolérer qu'on portât sur leur héros un jugement qui ne fût pas conforme à leurs opinions. Ils crièrent à la profanation, proclamèrent aux quatre vents que Cantù avait menti, qu'il était « clérical » et que, comme tel, il avait calomnié l'ennemi mortel de la papauté, que la Cronistoria n'était qu'un tissu de déclamations passionnées contre ce que l'Italie avait de plus respectable, que l'auteur d'un tel ouvrage était indigne d'être italien.

A côté du gros du parti libéral qui compulsait tout le dictionnaire des injures pour les jeter à la face de César Cantù, il y avait de braves gens qui trouvaient qu'on allait trop loin en traitant de la sorte un historien qui honorait son pays et que les autres nations enviaient à l'Italie. Ces libéraux modérés plaidaient les circonstances atténuantes en faveur de l'auteur de la Crojiistoi^a, tout en déclarant qu'il avait mal fait de parler sans respect de Garibaldi. César Cantù, qui ne s'était pas senti ému des injures de ses ennemis, n'accepta point le plan de défense de ceux qui faisaient appel à l'indulgence de ses concitoyens en vue de ses grands mérites. De même il eût repoussé énergiquement les éloges des journaux radicaux qui, après sa mort, ne voulant pas froisser l'opinion publique, et en présence

édition de ce remarquable ouvrage va paraître à la librairie Perrin, à Paris.

(i) Victor Hugo avant i83o, i vol., Victor Hugo après jh3o, 2 vol., Victor Hugo après 18.S2, 1 vol., par M. Edmond Biré, Paris, librairie Perrin (cf. Université Catholique, sept. 1893, pp. iii-i25).

des regrets unanimes des Italiens, rendirent hommage aux mérites et aux talents de l'historien, tout en ajoutant que ses jugements étaient souvent légers et qu'il regrettait probablement ce qu'il avait écrit dans sa Cronistoria contre Mazzini, Garibaldi et d'autres grands hommes de la révolution.

Gantù n'était pas de ceux qui écrivent sans réflexion et sacrifient la vérité à des considérations d'intérêt personnel. Il croyait que le premier devoir de l'historien est^ de détruire les légendes qui sont comme les plantes parasites de l'histoire et cachent la vérité sous leurs feuilles. Il savait qu'en s'attaquant à la légende garibaldienne, il s'attirerait les injures et la haine de la grande majorité du parti libéral ; mais, avant de chercher à plaire à ses concitoyens, il s'étudiait à ne pas trahir son devoir. C'est son honneur d'avoir résisté à cette passion de la popularité qui a fait faiblir tant d'autres écrivains et d'être resté calme au milieu de la tempête que soulevaient ses pages sur la révolution italienne.

Ce qui est étrange, ce qu'aucun homme soucieux de la vérité et de la justice ne saurait excuser, c'est la conduite du gouvernement italien vis-à-vis de Cantù ; c'est qu'il n'ait pas osé l'appeler au sénat, qu'il eût honoré par sa présence. On comprendrait à la rigueur que le gouvernement n'eût pas nommé Cantù sénateur au lendemain des attaques que l'illustre historien avait dirigées, à la chambre, contre la politique anticléricale des ministres et du parlement. On attribuerait cette conduite à l'irritation causée par de récents débats dont l'écho ne se serait pas encore affaibli. Mais quand on voit le gouvernement refuser l'entrée du sénat à César Cantù uniquement par la peur que lui causent les menaces des garibaldiens et des radicaux; quand on est obligé de constater qu'il a commis cette injustice non pas sous le coup de la passion, mais par pusillanimité, on ne trouve, si indulgent qu'on veuille se montrer, rien qui puisse atténuer la triste impression que produit sur tout esprit honnête et impartial cet ostracisme dont l'Italie officielle a frappé un des hommes les plus célèbres que la péninsule ait eus en ce siècle.

Les travaux parlementaires ne détournèrent point César Cantù de ses chères études. Pendant qu'il luttait à la Chambre contre les tendances révolutionnaires du gouvernerrient, il achevait sa remarquable Histoire de la littérature îtaliemie^ il publiait des essais sur le poète Vincen^o Mojiti, sur Tommaso Grossi^ sur les Hérétiques d'Italie^ le Prince Eugène, les Vies parallèles de Washington et de Mirabeau , sur Quelques Italiens coniempot^ains , sur Beccaria et le droit crimiîiel et sur les Origines de la lajigue italienne. En même temps il faisait paraître une Histoire de la littérature grecque, une brochure en faveur de la liberté d'enseignement et un petit volume de lecture pour le peuple : Bon sens et bon cœur.

Tous ces ouvrages sont dignes de l'auteur de V Histoire universelle ; mais parmi eux il y en a deux qui méritent d'être particulièrement signalés : V Histoire delà littérature italienne et les Hérétiques d'Italie, Quant au premier de ces livres, on peut dire en toute justice que personne n'était mieux préparé à l'écrire que Cantù. Le savant historien avait, en effet, cultivé avec passion les lettres dès sa première jeunesse ; il avait enseigné la rhétorique pendant quelques années ; dans ses travaux historiques il avait beaucoup soigné la forme; enfin il avait pris part avec toute l'ardeur de son tempérament énergique aux controverses littéraires entre l'école romantique et l'école classique, lesquelles ne furent pas moins vives en Italie qu'en France.

Cantù appartenait à l'école de Manzoni qui chercha à introduire en Italie la clarté et la simplicité des grands prosateurs français. Manzoni s'était persuadé, en étudiant les auteurs français du xvii^ et du xviii® siècle, qu'il y avait quelque chose à faire pour débarrasser la littérature italienne de ce style de convention qui l'alourdissait et lui enlevait cette élégante sobriété qui rend la lecture d'un

livre agréable tout en donnant du relief à la pense'e de l'auteur. En comparant la prose italienne à la prose française, Manzoni avait compris la nécessité d'une réforme qui, tout en respectant le caractère propre de la langue de Dante et de Machiavel, lui donnât le tour rapide, le coloris et la simplicité qu'elle avait perdus sous l'influence des écrivains du xvii^ siècle.

Comme toutes les réformes, celle que Manzoni tenta ne s'accomplit pas sans soulever d'ardentes polémiques et de vives protestations. L'illustre auteur des Fiancés fut critiqué et condamné même par les pédants, pour lesquels sa tentative était tout simplement sacrilège. Les adversaires de Manzoni l'accusaient de favoriser l'introduction en Italie de formes littéraires contraires à toutes les traditions de la langue nationale et d'ouvrir par là la porte à toutes les négligences de style età tous les barbarismes. Habituésà sacrifier le fond de leur pensée aux exigences d'une forme surannée et conventionnelle, ils ne pouvaient se résigner à un changement radical qu'ils regardaient comme une profanation.

La lutte entre les deux écoles littéraires a duré longtemps. On peut même dire qu'elle dure encore de nos jours. Mais l'influence de Manzoni a peu à peu triomphé de tous les obstacles, et la prose italienne y a gagné énormément. Certes, je n'oserais pas dire que des inconvénients ne se soient pas produits. Quelques lettrés ont dépassé la mesure, en adoptant un style négligé et en introduisant des mots barbares dans leur prose. Mais ces fautes, dont on a aussitôt profité pour attaquer Manzoni et son école, n'ont pas le pouvoir de détruire le grand service qu'ils ont rendu à la littérature de leur pays.

D'ailleurs, il serait profondément injuste de vouloir juger l'influence de Manzoni d'après les erreurs qu'ont pu commettre ceux qui ont abusé de ses enseignements. Si vous désirez avoir une idée exacte de la valeur de l'école manzonienne, prenez entre les mains les ouvrages des vrais disciples du grand écrivain milanais, tels que, par exemple, l'abbé Antonio Stoppani, l'illustre géologue, et César Cantù. Vous verrez que le premier sait traiter les plus gra-

ves problèmes scientifiques avec une telle clarté et une si grande élégance de forme que ses ouvrages intéressent et instruisent même les hommes les plus étrangers à la géologie. Stoppani, en vrai disciple de Manzoni, sait écrire en un excellent italien sans jamais commettre de négligences et sans avoir recours au style lourd et suranné des pédants. César Cantù a pu publier une soixantaine de volumes sans qu'on y rencontre ces graves défauts de forme que les adversaires de Manzoni reprochent injustement à son école. Il est vrai que, parmi les griefs sans nombre que les ennemis de Cantù articulèrent contre l'éminent historien, il y eut aussi celui de négliger complètement la forme et de bâcler des volumes à la diable dans le but de gagner de Targent. Pour juger de la valeur de ces attaques, il n'y a pas besoin de faire de grandes recherches. Il suffit de prendre en mains n'importe quel ouvrage de Cantù. On s'aperçoit aussitôt que l'auteur est, au contraire, un écrivain très pur et très soigné. Cantù lui-même a réfuté la calomnie de ses adversaires dans une lettre qu'il écrivit en 1843 à M. Cicconi, de Turin, et où on lit cette phrase : a J'entends dire que j'écris facilement; mais je sais que je n'imprime pas une page (excepté dans les journaux) sans l'avoir copiée au moins cinq fois » !

Par ses études et ses travaux. César Cantù était donc admirablement préparé à écrire Y Histoire de la littératuj^e italienne. Aussi son ouvrage répondit à l'attente de ses admirateurs et est encore aujourd'hui un des meilleurs parmi les livres qui sont consacrés à l'étude historique et critique de la littérature italienne.

Les ennemis de Cantù, ceux qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir condamné l'Encyclopédie et la Révolution, s'empressèrent de le combattre de nouveau lorsqu'il fit paraître son Histoire de la littérature italienne. Un des chefs de l'école hégélienne de Naples, M. Settembrini, accusa Cantù de dire du mal de tout le monde, excepté de ses propres ouvrages, et compara son livre à une pyramide de crânes et d'ossements humains au sommet de laquelle on verrait s'élever le buste de l'auteur.

Le temps a fait justice de telles critiques. Sans doute, les jugements de Cantù ne sont pas sans appel. L'illustre e'crivain ne prétendait pas à l'infaillibilité et, en fait de littérature, les appréciations dépendent dans une certaine mesure du goût et des tendances de l'école à laquelle on appartient. Ce que l'on a le droit de demander aux historiens littéraires comme aux critiques, c'est de parler avec franchise et bonne foi et de bien développer les considérations qui les poussent à préférer un auteur, un genre à un autre. L'histoire de la littérature n'a pas la ressource d'offrir à ceux qui l'écrivent des documents positifs, irréfutables, sur lesquels chacun est contraint de fonder ses raisonnements et ses conclusions. Voilà pourquoi je dis que ces raisonnements et ces conclusions ne sont souvent que la conséquence du goût personnel de l'historien dont ils reflètent les tendances littéraires.

A ce point de vue, les jugements de Cantù peuvent sembler sévères à ceux qui n'appartiennent pas, comme lui, à l'école manzonienne. Mais de là à dire, comme Settembrini, que Cantù n'a eu qu'un but, en écrivant son Histoire de la littérature italienne, et que ce but consistait purement et simplement à ravaler le mérite des autres pour exalter le sien, il y a une immense distance. La colère de M. Settembrini doit être attribuée à d'autres causes. Le politique napolitain en voulait à l'historien milanais parce qu'il n'attribuait pas à certains lettrés, chers aux anticléricaux italiens, la valeur que leur accordaient leurs admirateurs. C'était, au fond, la querelle qu'on avait soulevée contre Cantù au lendemain de la publication de son Histoire iinivej^selle qui reparaissait sous une autre forme. UHistoire de la littérature italienne déplaisait diUxVihres penseurs^ et ils voulaient absolument la discréditer. Mais Cantù était bien au-dessus de ces misères. Il avait donné des preuves éclatantes de son impartialité, en s'attirant les critiques des catholiques trop zélés qui regrettaient certains passages de son Histoire universelle où il ne marchandait pas le blâme aux hommes d'Eglise. Comme littérateur, il était si peu jaloux qu'il avait toujours honoré Manzoni, alors que tant

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d'autres l'attaquaient et que la gloire de l'auteur des Fiancés dépassait la sienne. Admirateur sincère du talent des autres, César Cantù avait fait connaître aux Italiens les ouvrages des plus célèbres auteurs de l'école romantique française. Le premier, en Italie, il avait exalté le mérite de Victor Hugo, tout en en signalant les écarts dans son étude intitulée : Victor Hugo et le romantisme en France. Il avait de même loué les ouvrages de lord Byron et publié une importante notice sur la littérature allemande, que les journaux et les revues de l'Allemagne ont regardée comme la plus complète qui ait été publiée en Italie avant 1848, tout en reprochant à l'auteur ses antipathies contre le protestantisme. Tout cela prouve que Cantù savait apprécier fort bien le talent des autres.

Certes, l'école à laquelle le grand historien appartenait a pu influer dans une. certaine mesure sur ses appréciations. Cantù, ainsi que je l'ai dit, était un réformateur. Il rejetait la langue académique et guindée. Il voulait la langue populaire vivante, le style naturel et coulant, ce qui n'était pas une chose facile à obtenir dans un pays comme l'Italie, où il y avait un si grand écart entre la langue écrite et la langue parlée. Cantù a pu se laisser dominer parfois un peu trop par ces pensées en critiquant quelques auteurs. Mais ceci n'empêche pas son Histoire de la littérature italiemie d'être un ouvrage de premier ordre. Laissons donc ceux qui aiment le protestantisme, l'Encyclopédie, le rationalisme et la philosophie allemande attaquer à leur aise l'ouvrage de Cantù. On ne pouvait attendre mieux de ces écrivains pour lesquels l'histoire politique et littéraire n'est qu'un instrument destiné à la propagation de leurs idées. Mais honorons en César Cantù le littérateur dont les jugements sont toujours inspirés par le plus pur idéalisme chrétien et qui a su se montrer juste même vis-à-vis de ses adversaires en littérature comme en politique.

L'ouvrage sur les Hérétiques d'Italie doit être classé parmi les meilleurs de Cantù. Dans cette étude, l'illustre écrivain nous parle des tentatives qui furent faites à plusieurs reprises pour introduire l'hérésie dans la péninsule.

CÉSAR CANïU 8l

Il examine tour à tour l'histoire des hérésiarques qui précédèrent la Réforme (i) et de ceux qui s'efforcèrent d'entraîner une partie de l'Italie dans le protestantisme, et il met sous les yeux du lecteur tous les éléments nécessaires à la connaissance exacte de ces mouvements religieux. Les deux gros volumes de Cantù sur les Hérétiques d'Italie jettent une vive lumière sur les luttes religieuses qui se sont produites dans ce pays à travers les siècles. Ils donnent non seulement l'histoire des hérétiques et de leurs œuvres, mais celle des causes multiples et complexes qui ont produit, en des temps divers, de véritables efflorescences de révoltes religieuses. Les Patarins et les Vaudois, Arnaud de Brescia, Frédéric II, Renée de France, duchesse de Ferrare, Giordano Bruno, Campanella, fra Paolo Sarpi et bien d'autres qu'il serait trop long de nommer, sont l'objet d'autant de monographies où César Cantù sait s'élever au-dessus des passions politiques et religieuses pour traiter son sujet d'une manière absolument objective.

Certes, Cantù n'aime pas les hérétiques et ne leur marchande pas le blâme. Mais vous chercheriez en vain dans son livre la moindre trace de cet esprit de parti que l'on rencontre sans cesse dans les volumes des auteurs italiens qui ont cherché à glorifier les Arnaud de Brescia, les Giordano Bruno, les fauteurs du protestantisme et en particulier Renée de France, duchesse de Ferrare. Chez ces écrivains, on voit à chaque page la tendance très marquée à se servir de l'histoire pour combattre le catholicisme. Ils ont fait œuvre de parti et ont sacrifié l'histoire à leurs passions ou à leurs haines. Chez Cantù, au contraire, le souci de la vérité et de la justice domine tout autre sentiment. Il est historien avant tout, et il veut que le blâme, comme l'éloge, découlent de l'exposé précis, loyal, documenté des événements.

Pour donner une idée de l'impartialité de Cantù et de la

(i) Cantù ne parle pas seulement des hérésiarques, mais il étudie aussi la vie de Savonarole et d'autres réformateurs ou savants injustement persécutés par les pouvoirs publics.

82 cu.nak cantu

valeur de ses Hérétiques d' Italie ^ qu'il me soit permis de raconter ici une anecdote dont je tiens le récit d'un écrivain distingué appartenant au parti libéral et peu enclin à l'indulgence vis-à-vis de Cantù (i).

Il y a quelques années, un homme de lettres, bien connu en Italie par son apologie de Renée de France, duchesse de Ferrare, consultait l'écrivain en question sur les auteurs qu'il devait lire pour étudier à fond je ne sais quel épisode des luttes religieuses provoquées par les propagateurs du protestantisme en Italie. L'écrivain lui répondit qu'il ne connaissait pas d'ouvrage plus riche en fait d'informations et de documents sur la question que les Hérétiques d'Italie de César Cantù. En entendant nommer Cantù, l'homme de lettres protesta avec vivacité. Il avait consacré à peu près tous ses travaux à élever des monuments de gloire aux fauteurs du calvinisme. Il avait maintes fois manifesté sa haine contre le catholicisme et déclaré ouvertement que, à son sens, le plus grand malheur de l'Italie était de n'avoir pas accepté le protestantisme. Or, pour un tel homme, le nom de César Cantù était comme le signe auquel on contredit, dont parle l'Evangile (2). Il reprocha vivement à son ami de lui avoir conseillé de consulter un tel auteur; il s'éleva contre le catholicisme de Cantù et conclut qu'un écrivain aussi profondément dévoué à la papauté était incapable de vérité et d'impartialité dans une Histoire des hérétiques d^Italie. Son interlocuteur laissa passer cet éclat de mauvaise humeur et finit par lui dire : « Faites ce que vous voulez, mon cher ami, mais, en mon âme et conscience, je vous assure qu'il n'y a pas d'ouvrage plus sérieux ni plus complet sur la matière que vous étudiez que les Hérétiques d'Italie. Vous savez que je ne suis pas l'ami de Cantù et néanmoins je vous engage à le consulter. » L'homme de lettres se le tint pour dit. Il mit de côté ses répugnances et ses préjugés et lut avec attention les Hérétiques d'Italie, Ce qu'il importe de relever, c'est qu'après

(1) Je supprime le nom des personnes qui sont en cause, par un sentiment de délicatesse, puisqu'il s'agit de personnes vivantes.

(2) Signum^ cui contradicetur. S. Luc, 11, 34.

avoir lu, il revint à son ami et confessa loyalement qu'il y avait trouvé une foule d'informations et la preuve irrécusable de l'impartialité de Cantù, lequel ne se contentait pas de publier les pièces favorables à la cause de l'Eglise romaine, mais se montrait scrupuleux à balancer le pour et le contre, ne négligeant rien de ce qui pouvait éclairer ses lecteurs.

Cette anecdote prouve la véritable et très grande valeur des Hérétiques d'Italie. J'ajouterai qu'un autre grand mérite de Cantù a été de rendre clairs une foule d'épisodes fort obscurs et où il était extrêmement difficile de démêler le vrai du faux, de séparer la légende de- l'histoire.

Un ouvrage aussi remarquable que celui dont je viens de parler aurait dû être accueilli avec la plus grande faveur par tous les Italiens, y compris ceux qui ne partageaient point les idées religieuses de l'auteur. Il n'en fut point ainsi. Les ennemis du grand historien et le parti libéral se coalisèrent pour faire la conjuration du silence autour des Hérétiques d'Italie, d'abord parce qu'ils n'aimaient pas l'auteur, et, en second lieu, parce que sa grande modération et son impartialité faisaient mieux ressortir les torts des hérétiques et le triomphe de l'Eglise romaine sur ses ennemis. Dans le monde officiel, surtout dans le personnel universitaire, il y avait nombre de gens qui avaient fait l'apologie des hérétiques italiens et pour lesquels le protestantisme était infiniment supérieur au catholicisme. L'ouvrage de Cantù détruisait de fond en comble leurs thèses, démontrait toute l'absurdité de leurs apologies et rétablissait pleinement la vérité historique, qu'ils avaient si souvent altérée. Ils s'efforcèrent donc d'empêcher autant qu'ils le purent que l'ouvrage de Cantù ne fût lu par leurs élèves et leurs amis, de peur qu'il ne détruisît leurs enseignements. Grâce à ce système, la monographie sur les Hérétiques d^ Italie est fort peu connue en dehors du monde religieux, alors que sa lecture eût été surtout très utile aux élèves des universités, et, en général, aux classes instruites. Pendant que Cantù détruisait pierre par pierre les monuments mensongers élevés par les rationalistes et les francs-

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maçons en l'honneur des hérétiques italiens, les partis hostiles à l'Eglise, la secte maçonnique et l'anticléricalisme continuaient à rabâcher les mêmes légendes, comme si Cantù ne les eût pas magistralement réfutées. Arnaud de Brescia, fra Paolo Sarpi, Giordano Bruno ont leurs statues et, je le dis à la honte de beaucoup d'Italiens instruits, ceux qui ont donné de l'argent pour l'érection de ces monuments ne se sont jamais souciés de consulter l'ouvrage de Cantù, qui les montre sous leur vrai jour. La conjuration du silence peut se vanter de ce succès ; mais elle n'est pas parvenue à détruire l'incontestable mérite des Helvétiques d'Italie, Tant qu'il y aura des gens soucieux de la vérité historique qui s'occuperont des luttes religieuses dont la péninsule a été le théâtre, la monographie de Cantù restera comme le livre le plus beau qui ait été écrit sur ce sujet.

Malgré son mauvais vouloir à l'égard de César Cantù, le gouvernement italien ne manqua pas de faire appel à son concours, alors qu'il songea à réorganiser les archives de l'Etat. L'Italie ne formant que depuis peu d'années un seul royaume, le service des archives diplomatiques ne pouvait y être concentré à la capitale, comme il l'est aux archives nationales de Paris. Chaque ancien Etat italien possédait d'importantes collections de parchemins et de documents que l'on ne pouvait transportera Rome. Il fallait donc placer des hommes capables à la tête des archives de Milan et de Venise, de Bologne et de Florence, de Naples, de Palerme, etc. Quelques-unes de ces archives étaient bien organisées. D'autres, comme par exemple celles de Bologne, n'étaient, à proprement parler, que de grands magasins, où s'entassaient pêle-mêle parchemins et papiers et où les rats faisaient librement leur besogne, détruisant peu à peu les documents (i).

(i) Aujourd'hui les archives de l'Etat à Bologne sont placées dans

En 1870, le ministère Lanza-Sella voulut mettre de l'ordre dans les archives et il commença par celles qui avaient seulement besoin d'une direction plus en rapport avec le progrès des recherches historiques. César Gantù fut alors placé à la tête des archives de l'Etat à Milan, où il rendit les plus grands services au gouvernement, mais surtout aux écrivains et aux savants qui avaient besoin de faire des recherches.

Cantù avait alors soixante-six ans, c'est-à-dire qu'il avait atteint l'âge où la plupart des hommes n'aspirent qu'au repos et où les fonctionnaires font valoir leurs droits à la retraite. Loin de suivre la voie des autres, l'illustre historien prit un chemin tout opposé, et sans renoncer à ses travaux personnels, il accepta la lourde charge de diriger les archives de Milan.

Dès lors il partagea ses journées entre ses nouveaux devoirs et la composition de ses ouvrages. Car ce travailleur infatigable ne se lassa jamais d'écrire et rédigea, à quatrevingt-dix ans, son dernier article sur Montesquieu, qui fut publié peu de temps avant sa mort par la Nuova Antologia de Rome.

Cantù, cependant, était très scrupuleux et très délicat dans l'accomplissement de sa tâche. Le jour où il accepta de diriger les archives de Milan, il prit la résolution de ne jamais profiter des heures qu'il passait à son bureau d'archiviste pour travailler pour son compte. Tandis que, en Italie, plus d'un bibliothécaire et d'un archiviste regardent leurs places comme autant de sinécures, leur permettant de se livrer à leur aise à des recherches sans se préoccuper de servir le public. César Cantù n'allait jamais au palais des Archives avec ses papiers personnels. Levé de très bonne heure, il passait ordinairement la première partie de la matinée à écrire ses ouvrages. Entre neuf et dix heures, il allait aux Archives, et là il se tenait à la disposition des savants italiens et étrangers qui venaient y chercher des

un beau bâtiment, construit exprès par la ville. Elles ont été admirablement mises en ordre, grâce aux soins du savant archiviste, M. Charles Malagola.

pièces. Il était constamment occupé à mettre de l'ordre parmi les riches collections de documents dont il avait la garde et à faire des démarches pour les enrichir par des achats ou en poussant les particuliers à céder ou à déposer les archives de leurs familles, et surtout les documents historiques qu'ils possédaient, aux archives de l'Etat. L'exemple de Gantù a été imité par les autres archivistes d'Italie. C'est ainsi que probablement beaucoup de pièces importantes ont été sauvées de la destruction et qu'on a empêché que d'autres ne passassent à l'étranger. Cantù estimait que les bibliothèques publiques et les archives de l'Etat donnaient plus de garanties pour la conservation des livres et des documents que celles des particuliers, toujours sujettes, depuis l'abolition des majorats, à passer d'une famille à l'autre et exposées, par conséquent, à être vendues et peut-être détruites par des mains ignorantes. Voilà pourquoi le grand historien qui, dans sa vie politique, s'était toujours montré l'adversaire résolu de la centralisation et de la théorie du Dieu-Etat, suivait, comme archiviste, de tout autres idées. Au fond, il n'y avait là aucune contradiction. Car l'amour sincère et éclairé des études expliquait ce désir ardent de Cantù de concentrer le plus grand nombre de pièces dans les archives de l'Etat. En enrichissant considérablement celles de Milan, il rendit un service inestimable à la science en général, mais surtout à l'histoire (i).

Pendant qu'il était à la tête desarchives de Milan, Cantù s'occupait à promouvoir et à encourager les études historiques et surtout celles qui se rapportaient à l'histoire de Milan et de la Lombardie. Dans ce but il fonda la Società storica lombarda, dont il fut le président jusqu'à sa mort. Grâce à son zèle, cette savante compagnie se montra digne de sa mission, et ses membres publièrent de remarquables mémoires qui attirèrent l'attention de tous ceux qui, en

(ij II est juste aussi de remarquer que dans les archives de l'Etat les documents sont mieux à la portée du public que dans celles des particuliers qui peuvent, à leur gré, refuser de les communiquer aux personnes studieuses.

Italie et à l'étranger, se sont occupe's des événements dont la Lombardie a été le théâtre.

Au reste, César Cantù n'était pas un de ces savants au caractère grincheux, aux vues étroites, qui, jaloux du succès des autres, cherchent plutôt à entraver leurs travaux. S'il n'aimait pas à être dérangé aux heures qu'il consacrait à la composition de ses ouvrages, il se faisait un plaisir, quand il était libre, de donner toutes sortes de renseignements, d'indiquer les sources où il fallait puiser les informations, les ouvrages à consulter. Aucun écrivain n'avait recours à lui sans qu'il s'efforçât de lui donner des conseils utiles et de l'aider dans ses recherches. Il le pouvait d'autant plus aisément qu'il était doué d'une érudition aussi étendue que sa mémoire. Un savant ami de Mgr Dupanloup (i), qui était depuis longtemps en rapport avec César Cantù, me disait un jour : « Chaque fois que l'on veut faire un ouvrage historique sérieux, il faut consulter Cantù. C*est comme une bibliothèque ambulante. Il est au courant de tout ce qui a été publié sur l'histoire des différents pays et de toutes les époques. Il donne toujours de précieux conseils. »

Pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. César Cantù revit et corrigea tous ses anciens ouvrages, publia sa Cronistoria de V indépendance italienne en trois gros volumes et écrivit un bon nombre d'autres ouvrages, outre plusieurs articles, publiés par la Rassegna Nationale de Florence, la Nuova Antologia de Rome et d'autres revues.

Parmi les ouvrages de sa vieillesse, outre ceux qu'il consacra à l'éducation du peuple et de la jeunesse, je citerai son travail sur les Correspofîdances des diplomates de la République cisalpine et du royaume d'Italie, deux livres sur Manzoni, une étude sur les Caractèf^es historiques, enfin une nouvelle étude sur Monti et son temps.

Les archives de l'Etat, à Milan, fournirent à Cantù tous les matériaux pour sa monographie sur les CorrespoJidances des diplomates de la République cisalpine et du royaume

(i) M. Albert du Boys.

88 CÉSAR CANIU

d'Italie. L'illustre historien réunit dans ce volume un grand nombre de lettres et de fragments de lettres, de rapports secrets et de correspondances privées des diplomates que la République cisalpine et le premier royaume d'Italie envoyaient à Turin, à Florence et à Rome. Ces pièces sont réunies par une narration sobre et claire. De nombreuses notes, pleines de renseignements utiles pour les lecteurs, enrichissent ce volume, et mettent en relief la valeur des hommes et l'importance des événements dont il est question dans chaque document. Cet ouvrage de Cantù jette une abondante lumière sur l'action diplomatique de la République cisalpine et du premier royaume d'Italie. Il place souvent certains personnages sous un nouveau jour qui permet de mieux juger leur valeur, leurs qualités et leurs défauts. Désormais, quiconque s'occupera de la politique italienne du Directoire, du Consulat et de Napoléon I" devra consulter cette monographie de César Cantù.

Les volumes que Cantù a consacrés à Manzoni ont une réelle importance, non seulement au point de vue littéraire, mais aussi au point de vue politique et historique. C'est pourquoi ils attirèrent à Cantù des critiques amères de la part de ceux qui voulaient exploiter le nom et la gloire de Manzoni pour honorer les entreprises des carbonari. L'illustre historien, bravant encore une fois la colère des sectaires et des opportunistes, défendit énergiquement la mémoire de Manzoni contre ceux qui, sous prétexte de chanter les louanges du grand homme, voulaient le faire passer pour un ami de Gonfalonieri, de Mazzini et de Garibaldi.

Cantù démontre que Manzoni ne renia jamais les principes qu'il avait soutenus dans son célèbre ouvrage sur la morale catholique, et que, s'il voulut énergiquement l'indépendance de l'Italie, il fut en même temps l'adversaire résolu des loges et de leurs machinations, et qu'il demeura constamment fidèle aux enseignements de l'Eglise.

La thèse de Cantù était trop vraie pour qu'on pût la combattre preuves en main. On se borna donc à protester contre le « cléricalisme » de l'auteur. Le grand historien

fut encore une fois accusé de falsifier l'histoire, de ternir la gloire de Manzoni, et de calomnier les chefs du carbonarisme. De plus, les partisans des nouvelles e'coles littéraires, profondémentirritésparlesreprochesque leurfaisait Cantù, l'attaquèrent. avec la plus grande violence. Mais il ne s'émut pas plus de ces éclats de colère que des anathèmes des francs-maçons, des radicaux et des libéraux opportunistes. On a dit que Cantù ne pouvait parler avec calme de l'école réaliste. Ceux qui ont fait cette remarque ont cru peut-être porter atteinte à l'autorité des jugements de Cantù en matière de critique littéraire. Eh bien, n'en déplaise à Zola et à ses amis italiens, je trouve, pour mon compte, que le savant historien s'est honoré par la manifestation franche et énergique du dégoût que lui inspiraient le chef de l'école réaliste française et ses imitateurs italiens. Il avait travaillé toute sa vie à élever les esprits et les cœurs de ses concitoyens, en les excitant à admirer le beau, le vrai et le bien, à détourner leurs regards des misères de la terre pour nourrir leur esprit des idées généreuses et fortifiantes qui se dégagent de la contemplation des choses d'en haut. Il avait montré dans l'histoire les progrès que le christianisme avait fait faire à l'humanité, et, fort de cette démonstration, il avait dit à ses lecteurs : Ne vous écartez point de la voie que Dieu vous a tracée ; soyez fidèles à l'Eglise de Jérus-Christ; repoussez les fausses doctrines des novateurs antichrétiens, et vous garderez les trésors que le christianisme nous a donnés. — Mais, en même temps, chaque fois qu'il s'était trouvé en face d'un adversaire respectable, il en avait critiqué les œuvres, en s'efforçant de rendre hommage à la droiture de ses intentions et à ce qu'il y avait de bon dans ses livres. Il avait vu, sous l'influence de Manzoni, une nouvelle^école honorer l'Italie et y maintenir le culte de l'idéal chrétien. Cantù avait espéré que ses concitoyens continueraient de s'inspirer des exemples que leur avaient donnés tant de savants écrivains de notre siècle. [1 ne s'attendait pas au triste spectacle que quelques lettrés italiens lui réservaient sur le déclin de sa vie.

Nourri des idccs de Dante et du moyen âge chrétien, admirateur de Rosmini et de Manzoni, plein d'enthousiasme pour tous les grands poètes et prosateurs, César Cantù ne pouvait tolérer la vue de cette littérature impie et obscène qui, sous prétexte de réalisme, renie tout un passé de gloire, détruit de fond en comble les plus chères croyances de l'âme humaine, et corrompt les cœurs par l'étalage de l'immoralité la plus révoltante. Si Cantù s'est indigné en présence de ce dévergondage, s'il a dit des paroles très dures à l'adresse des écrivains italiens qui repoussaient Dante pour acclamer Zola, peut-on s'en étonner et surtout lui donner tort? On a beau dire, dans certains milieux, que toutes les manifestations de la littérature et de l'art méritent le respect. On ne doit pas regarder l'art et les lettres comme des choses affranchissant l'homme de tout devoir et le mettant au-dessus de tout précepte moral. Il ne saurait y avoir d'art et de littérature dignes de ce nom en dehors de cet idéal qui a inspiré tous les grands artistes, les écrivains et les poètes les plus célèbres. Cantù voyait très clair dans le jeu des prétendus novateurs du réalisme. Il savait parfaitement à quoi ils tendaient (i), et il protestait surtout contre les complaisances des lecteurs frivoles qui, plus soucieux des caprices de la mode que des droits de la morale et du bon goût littéraire, contribuaient, par leurs éloges, à encourager les écrivains réalistes, et à acclimater en Italie cette détestable importation étrangère. Si Cantù s'est montré extrêmement sévère pour les écrivains naturalistes, s'il a repoussé énergiquement le réalisme, tel que l'entendent les prosateurs et les poètes de cette école, il ne l'a pas fait par passion ou par haine, mais par un sentiment très élevé et très chrétien, parce qu'il sentait combien cette littérature serait nuisible non seulement à la la moralité des Italiens, mais à l'honneur des lettres.

Cantù, en luttant avec tant de force et de constance

(i) Un des chefs de l'école zolienne en Iialie, un poète tristement célèbre par un volume de vers d'une obscénité révoltante, a déclaré nettement qu'il écrivait dans le but « d'amener les hommes à l'impiété » I

CÉSAR CANTU Ql

contre la mauvaise littérature, défendait ses propres œuvres. J'ai dit que l'illustre écrivain avait alterné ses grands travaux historiques et littéraires avec de fréquentes publications destinées à l'éducation ae la jeunesse, du peuple et surtout des ouvriers (i). Il s'était toujours efforcé d'élever l'esprit et le cœur des enfants vers Dieu, de leur faire comprendre toute la grandeur des devoirs que l'homme doit remplir, s'il veut se montrer vraiment digne de sa noble destinée. Il avait, plus que personne, défendu le surnaturel et ses manifestations dans l'art et la littérature, afin d'éloigner la jeunesse des séductions des plaisirs, et de la défendre contre la plaie du scepticisme. Aux ouvriers, Cantù avait parlé comme un bon père à ses enfants, cherchant à faire prévaloir la voix du bon sens, qui est si vive et si forte dans le cœur de l'homme du peuple, lorsque les passions ne l'ont pas éteinte. Il avait combattu les arguments des meneurs qui, sous prétexte d'aimer le peuple, le trompent et le ruinent matériellement et moralement. Il s'était étudié surtout à mettre en garde l'ouvrier contre les mauvaises lectures et les livres immoraux. Tous ces travaux pour la défense de la foi et de la morale chrétienne, pour l'éducation de la jeunesse et des ouvriers, comptent parmi les plus beaux titres de gloire de César Cantù. Ils ne justifient que trop ses protestations indignées contre l'école naturaliste et la littérature immonde, qui n'avaient d'autre but que de combattre à outrance le spiritualisme, et de répandre cette corruption des mœurs, ces utopies révolutionnaires, cette passion des plaisirs matériels que Cantù avait constamment dénoncées comme les grands périls de la société moderne.

Les œuvres d'éducation de Cantù ont fait incontestable-

(i) Voici les titres des principaux ouvrages de Cantù, destinés à l'e'ducation du peuple et de la jeunesse : Carlambrogio di Montevecchio (i836); le Bon Enfant (iSSy); le Jeune Homme formé à la bonté, au savoir et à l'industrie (iS'ôy); l'Honnête Homme, livre de morale populaire (1837); Fior di memoria (1846); Bon Sens et Bon Cœur (1870); Portefeuille d'un ouvrier (1871); l'Attention et les Réflexions d'un homme du peuple (1876); Manuel d'histoire italienne (1879).

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ment un grand bien en Italie, où les prêtres et les catholiques les ont aclictées par milliers d'exemplaires pour les répandre parmi les e'coliers, les étudiants des écoles secondaires et les ouvriers. Mais le gouvernement n'est pour rien dans le succès de ces livres. Au lieu d'encourager Tauteur et de favoriser la lecture de ses ouvrages, il a fait constamment tout ce qui pouvait dépendre de lui pour empêcher qu'ils ne fussent mis entre les mains des gens du peuple et des enfants des écoles officielles. Et pourtant Cantù ne s'occupait pas de politique dans ces livres. Il y soutenait des idées que tout Etat civilisé et soucieux de la paix publique et de son avenir avait tout intérêt à protéger. Mais la franc-maçonnerie et les libres penseurs étaient là qui veillaient à la défense des idées révolutionnaires et antichréiiennes. Le gouvernement en subissait l'influence et leur sacrifiait volontiers les œuvres d'éducation de Cantù que les sectaires combattaient à outrance. Les ennemis de Tordre social et les loges étaient parfaitement logiques, on ne saurait le contester, en proscrivant les livres de Cantù. Ils poursuivaient un plan diamétralement opposé à celui de l'illustre écrivain, et ils étaient dans leur rôle. Celui qui n'était pas logique du tout, c'était le gouvernement qui redoutait les progrès de l'esprit révolutionnaire et en même temps les favorisait en empêchant, autant qu'il le pouvait, la lecture des ouvrages les plus propres à préserver la jeunesse et le peuple de la contagion des mauvais principes.

Un journal catholique de Milan (i) a très bien apprécié les livres d'éducation de César Cantù. Je crois utile de faire connaître à mes lecteurs ses sages réflexions :

« Une autre pure gloire de Cantù, dit ce journal, est celle qui lui vient des livres d'éducation qu'il sut écrire au milieu des labeurs, des études et des recherches historiques, et dans lesquels son esprit semblait se reposer. Grâce à un talent vraiment encyclopédique et très souple, cet homme, habitué aux sévères et fatigants travaux des hautes études, fut le plus populaire des éducateurs, et ses livres

(i) La Lega Lombarda, dans son numéro du 11-12 mars 1895.

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pour les écoles provoquèrent une véritable révolution dans les méthodes d'enseignement, remplaçant par la méthode du bon sens les systèmes arides, pédantesques et déclamatoires qui étaient en usage. En commençant par le Cat^' lambrogio di MontevecchiOy le premier de cette série de livres, et en allant jusqu'au Bon sens et Bon cœur et à VAttention^ nous avons là toute une collection de petits ouvrages où, avec des narrations, des descriptions, des avertissements hygiéniques, des conseils touchant l'exercice de la charité et de la religion, sur la manière de s'appliquer aux travaux industriels, etc., on conduit l'âme de l'adolescent à la vraie moralité, à comprendre le vrai et à faire le bien. La morale de toute cette grande œuvre pédagogique, qui suffirait à faire la gloire d'un écrivain, peut se résumer dans ces préceptes formulés par Gantù : « Faites le bien pour lui-même et non pour en être récompensé par de l'argent ou de la gloire; soyez honnête et ne craignez rien, travaillez et épargnez; dans les tribulations, ayez foi dans la Providence; observez les lois civiles et religieuses; ne mentez pas; ne soyez point parjures; ne blasphémez pas. De même que les magistrats sont les gardiens des lois civiles, les prêtres le sont des lois ecclésiastiques. »

« L'esprit nettement catholique de ces livres n'était point de nature à plaire toujours aux éducateurs modernes, et peu à peu on les frappa d'ostracisme et on les exclut des écoles italiennes. Mais Tostracisme officiel ne parvint pas à détruire la bonne influence de ces ouvrages, et leurs nombreuses éditions, les reproductions, voire même les contrefaçons qui en furent faites, sont une preuve évidente que beaucoup d'instituteurs ne les ont pas repoussés. Ce qui est certain, c'est que les nations étrangères ont su mieux profiter de cette œuvre bienfaisante, car les traductions et les éditions étrangères sont innombrables. »

On pourrait faire un raisonnement analogue touchant les livres consacrés par Gantù à l'éducation des ouvriers, livres que les prétendus amis du peuple, les radicaux, les démocrates et les socialistes, ont repoussés avec colère et que le gouvernement a traités en ennemis. Les hommes poli-

tiques issus de la révolution et de l'insurrection n'aiment pas que Ton enseigne aux enfants et au peuple que la morale est inséparable de la religion et que le prêtre est le gardien suprême des lois morales. C'est pourquoi ils combattirent à outrance les livres de Cantù. L'historien, qui avait su garder toute son impassibilité devant les attaques furieuses dont ses grands ouvrages avaient été Tobjet de la part d'ennemis irréconciliables, ne pouvait se résigner à cet ostracisme qui frappait ses œuvres d'éducation. Car, plus que personne, il comprenait le mal que faisaient à son pays l'école sans Dieu et la mauvaise presse. Ce n'était point parce qu'on ne voulait pas de ses livres que César Cantù s'affligeait, mais parce qu'on les remplaçait par des livres corrupteurs. Les progrès de l'esprit de révolte et du socialisme en Italie, progrès dont les mauvaises écoles et les mauvaises lectures ne sont pas la moindre cause, n'ont malheureusement que trop justifié les craintes de Cantù.

L'illustre historien aimait vraiment le peuple, et il était d'autant plus sincère, quand il écrivait des livres de lecture pour les ouvriers, qu'il savait fort bien que ces modestes travaux n'augmenteraient pas sa renommée littéraire. Il disait à ce sujet : « Il y a si peu de gens qui écrivent des livres pour les pauvres, les paysans et les ouvriers! Nous autres, hommes de lettres, nous écrivons pour satisfaire le goût des autres et pour nous procurer à nous-mêmes quelque renommée, même lorsque nous ne poursuivons pas des fins plus basses. Et en écrivant nous pensons : « Est-ce que ceci plaira? Ce morceau fera-t-il « de l'effet? Que diront de cette page M. A., l'homme de a lettres B., le journaliste C? » Mais bien rarement nous nous demandons : « De quelle utilité cela sera-t-il? Qu'estce ce que cela enseignera aux ignorants ? Quelle vertu en « sera encouragée? De quel vice ces pages éloigneront-elles a les hommes? Quels préjugés détruiront-elles? Parvien- « dront-elles à détruire les discordes et à augmenter « l'amour entre les hommes? »

Voilà pourquoi, en écrivant ses livres populaires, mais surtout celui qui a pour titre : Bon sens et Bon cœur y Cantù

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déclarait qu'il les faisait « en expiation de ceux qu'il avait composés pour les savants ».

L'amour du peuple inspirait à Gantù une vraie prédilection pour la jeunesse et surtout pour l'enfance. Il comprenait en effet que, pour avoir un peuple croyant, laborieux, moral, un peuple capable de goûter les joies pures de la famille chrétienne et de préférer l'épargne à l'ivrognerie, il fallait avant tout que l'apostolat chrétien partît de l'école.

a Une grande unité dans l'ensemble des pensées, et cette même capacité très puissante de synthèse qui est dans l'esprit de l'historien se rencontrent aussi dans l'esprit de l'éducateur... Il veut que même les premières syllabes que l'enfant balbutie contiennent une idée, une pensée morale, quelque chose qui éveille le cœur. 11 veut que les premières choses qui doivent se fixer dans une tendre intelligence, avant même que l'usage de la raison se développe, ne soient point des mots vides et d'insipides enfantillages, mais des notions claires et précises de ce monde visible et invisible qui se déroule peu à peu aux yeux du petit homme » (i).

Gantù posait ainsi les fondements non seulement de sa pédagogie, mais de son apostolat social. Il préparait les nouvelles générations à écouter plutôt la voix de ceux qui leur prêchent la concorde entre les riches et les pauvres que celle des prédicateurs impénitents de la guerre civile. Ses travaux sur l'éducation populaire lui avaient donné une idée très claire et très juste des besoins de la société moderne et des remèdes qu'on pouvait appliquer aux maux qui l'affligent et surtout à la lutte qui s'est engagée entre le travail et le capital. Il condense ses pensées dans le Portefeuille dhin ouvrier (2), où il met le peuple en garde contre

(i) Voyez, dans la Rassegna Naponale de Florence, XVIIe année, LXXXIIe vol., livraison du 16 avril iSgS, l'article de M^e Louise Anzoletti sur César Cantii éducateur^ pp. 589-90. Tout cet article serait à citer, tant il est intéressant. Il donne une haute idée de la valeur des œuvres consacrées par Gantù à l'éducation de la jeunesse et du peuple.

(2) Ce livre a été traduit en français par M. Régis Usannaz-Joris, avocat à la Cour d'appel de Ghambéry.

ics doctrines des ennemis de l'ordre social et lui montre que le meilleur chemin pour améliorer son sort n'est point celui qui conduit à de'tester les riches et à réclamer leur spoliation, mais, au contraire, celui qui mène à la paix et à la concorde entre les différentes classes sociales.

En dédiant ce livre à un industriel qui honore l'Italie contemporaine par sa capacité, son infatigable activité et, ce qui est plus important encore, par son esprit vraiment chrétien et sa charité aussi large qu'éclairée et prévoyante, à M.iesénateurAlessandroRossideSchio,CésarCantùrésume en quelques phrases ses idées sur les redoutables problèmes qui agitent la société moderne et dont il parle familièrement au peuple dans son Portefeuille d'un ouvrier :

(( Vous avez, écrit Cantù à M. Alessandro Rossi, vous avez sagement pensé qu'il n'est plus permis de s'endormir sur la question ouvrière, sur l'antagonisme entre le capital et le travail, entre les patrons et les ouvriers, entre la cupidité et la pauvreté, sur les inquiétudes et les aspirations qui cachent l'abîme et menacent l'ordre social. Il faut, au contraire, appliquer à la solution de ces problèmes des institutions, des actes, des écrits rédigés avec cette manière simple que l'Italie adoptera lorsqu'elle cessera de penser et de parler en langue étrangère (i). Et ce n'est point par la lutte, mais par l'émulation de la science, de l'art, de l'industrie, du commerce, de l'agriculture qu'il faut éloigner le peuple des abstractions qu'iTne comprend pas pour le reconduire aux choses pratiques, dissiper les brouillards qui obscurcissent les esprits, cultiver le sentiment de la justice, combattre ce qui est bas dans la politique, ce qui est faux dans la littérature, rendre de la vigueur à la volonté, en un mot, former le caractère. »

(i) Cantù fait allusion ici à la manie d'un grand nombre de libéraux italiens de copier les élucubrations des révolutionnaires français e£ des socialistes et philosophes allemands.

Avant de terminer cette étude, il me reste à dire quelques mots sur les derniers moments de César Gantù ; mais je pense que mes lecteurs seront heureux de connaître d'abord quelques détails de la vie intime du grand historien.

César Cantù habitait Milan et, depuis quelques années, il ne quittait guère cette ville que pour aller passer quelques mois dans sa maison de campagne à dix-huit kilomètres de Brescia. Il avait beaucoup voyagé autrefois. Partout en Europe il avait été honoré comme un des plus grands écrivains du xix^ siècle, mais à Rome surtout il avait reçu un accueil particulièrement bienveillant. Il fut le seul laïque que Pie IX invita à assister à l'ouverture solennelle du concile du Vatican, le 8 décembre 1869. Léon XIII le combla à son tour d'éloges et d'encouragements chaque fois qu'il le reçut au Palais apostolique. Tous ces hommages n'eurent d'autre effet que de stimuler encore cet amour du travail qui était une des plus belles vertus de l'illustre historien. Au reste, bien qu'il fît partie d'une foule d'académies et de corps scientifiques italiens et étrangers, y compris l'Institut de France dont il était membre correspondant, bien qu'il eût reçu de nombreuses décorations italiennes et étrangères, Cantù ne changea rien à ses modestes habitudes d'autrefois. Il demeurait depuis un demi-siècle dans une petite maison, au n° 5 de la rue Morigi. Les Milanais étaient habitués à le voir sortir entre 9 et 10 heures du matin, alors qu'il allait aux Archives de l'Etat. Il rentrait ordinairement vers les 3 heures de l'après-midi. L'intérieur de la maison de Cantù était aussi simple que possible. De vieux meubles et des tableaux ornaient le modeste salon du grand historien. Un petit jardin donnait un peu de gaieté à l'immeuble. La bibliothèque était, comme de droit, la pièce principale de l'ap-

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partenient. Là, les rayons pliaient sous le poids des livres, les tables et les armoires étaient encombrés de papiers jaunis par le temps et qui avaient servi de matériaux au maître pour la composition de ses ouvrages. A côté de la fenêtre, Gantù avait placé son bureau. C'est là que le grand historien a écrit et plusieurs fois corrigé et remanié la plupart de ses livres.

César Cantù aimait à recevoir ses amis et les savants qui venaient le consulter dans cette bibliothèque, où tout témoignait de sa vie laborieuse et où les papiers et les dossiers, couverts de poussière et disséminés un peu partout, laissaient à peine la place de s'asseoir sur quelque vieille chaise. Il accueillait tout le monde avec la plus parfaite courtoisie, et on sortait de chez lui avec une admiration profonde de la hauteur et de la profondeur de ses connaissances et de ses idées sur la philosophie, l'histoire, l'archéologie et toutes les sciences qui ont quelques rapports avec les études historiques.

Levé de très bonne heure, travaillant sans cesse, absorbé jusqu'à sa dernière vieillesse par la composition de ses ouvrages, Cantù n'avait pour se distraire que quelques heures de la soirée. Il aimait alors à ouvrir son salon à ses amis et aux étrangers de distinction qui traversaient Milan.

Depuis quelques années, Cantù avait acheté une propriété à Rovato où il allait se reposer pendant les grandes chaleurs. Il y a douze ou quinze ans, la petite villa, bâtie sur une hauteur appelée le Monte Orfano di Rovato, était entourée d'une espèce de terrain vague, formant une lande rebelle à toute culture. Le célèbre historien s'appliqua à la transformer en un beau vignoble. Il s'y consacra avec passion, mettant en pratique les conseils des agriculteurs les plus expérimentés. Il ne se contentait pas de donner des ordres, mais il présidait lui-même a leur exécution. Mettant pour un instant de côté fies livres et les travaux historiques, Cantù devenait alors gentleman campagnard et vigneron et assistait avec une grande bonhomie aux travaux des paysans. Il était tout fier du succès de sa petite entreprise agricole et de la fertilité qu'il avait rendue

à un terrain abandonné depuis si longtemps aux ronces et aux cailloux. C'est dans sa chère solitude de Rovato que Cantù aimait à répéter, comme Arioste : Parim sed apta mihi^ sed niilli obnoxia, parta sed œre meo^ et il soulignait avec intention ces derniers mots. Le vignoble était divisé en parallélogrammes séparés par de petits chemins, et Cantù avait donné à chaque partie le nom d'un de ses ouvrages, pour indiquer la source où il avait puisé l'argent destiné à l'achat et à la culture de sa propriété. L'illustre écrivain conduisait volontiers dans ses vignes les amis qui venaient le voir à la campagne. Il était fier de leur montrer ce qu'il avait su faire et il n'y avait pas de plaisir plus grand pour lui que de faire admirer la fécondité de cette terre. Il se plaisait à causer familièrement avec les paysans et à discuter avec eux de leurs affaires. Cantù regardait le paysan comme le plus utile élément pour la richesse d'un pays et comme le plus ferme soutien des vieilles traditions et des idées sages et conservatrices. Les ouvriers de la campagne et les paysans de Rovato avaient la plus grande affection pour cet homme célèbre qui ne dédaignait pas de diriger leurs travaux et de leur donner de bons conseils. Ils lui témoignaient de temps en temps leur reconnaissance par quelques-unes de ces manifestations spontanées et enthousiastes dont les peuples du Midi ont le secret. Si habitué que Cantù fût aux honneurs et aux applaudissements des savants, il leur préférait encore ceux de ses chers paysans et ne leur cachait pas son émotion et sa gratitude.

Pendant les dernières années de sa vie, Cantù ne sortait guère de sa maison lorsqu'il était à Milan. Les infirmités de la vieillesse ne lui permettaient plus d'aller chez ses amis et de passer une partie de la journée aux Archives. Il continua néanmoins à recevoir dans son salon et dans sa chère bibliothèque ceux qui voulaient jouir jusqu'au dernier moment de sa conversation. Le grand historien aimait beaucoup les enfants. Une fois par semaine, depuis de longues années, il leur ouvrait sa maison. Alors un rayon de jeunesse semblait éclairer et transformer cette

vieille demeure. Ce jour-là, la conversation du soir prenait l'aspect d'une joute litte'raire, à laquelle prenaient part des jeunes filles et des enfiints de tous les âges, écoliers et disciples du maître du logis qui s'employait avec le plus grand soin à faire servir la re'union à l'instruction et au délassement de ses hôtes. On lisait des compositions en prose et en vers. On faisait aussi un peu de musique, et César Cantù encourageait les jeunes auteurs, jugeait et corrigeait leurs travaux et applaudissait avec une verve et un entrain peu communs chez un vieillard de près de quatre-vingt-dix ans. Mais Cantù tenait énormément à ces soirées consacrées à l'enfance. Elles étaient, depuis une longue série d'années, traditionnelles dans sa maison. C'était au surplus un vieillard gai, tolérant et aimable qui prenait part aux jeux de salon, devinait des charades, donnait des thèmes pour la prochaine réunion, multipliait ses conseils et voulait surtoutque chacun s'amusât. Il avait l'habitude de dire qu'en entrant chez lui on laissât la mauvaise humeur à la porte. Cet homme, dont l'organisme était essentiellement nerveux, ne voulait être entouré que de visages joyeux, de gens calmes et tranquilles.

Il suffisait de voir César Cantù pour comprendre aussitôt que son système nerveux, perpétuellement agité, était la base de la résistance de son petit etmaigre corps aux injures des années et aux attaques des infirmités inséparables de la vieillesse. Les habits perpétuellement noirs flottaient sur ses membres décharnés et faisaient mieux ressortir la petitesse de sa taille. Sa tête était très expressive; sa figure rose était éclairée par de petits yeux immobiles et brillants ; une longue et abondante chevelure ornait sa tête et de petites moustaches entouraient ses lèvres. Sa démarche était rapide et irrégulière. On eût dit qu'il était Tennemi juré de la ligne droite. Il avait toujours l'air d'être extrêmement pressé. Cet homme, qui travaillait avec une si infatigable ardeur, comprenait mieux que personne la valeur inestimable du temps.

César Cantù n'a cessé d'écrire que lorsque ses forces l'ont trahi ; mais même alors il n'a pas voulu se séparer de ses

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livres. Il a fait transporter son petit lit de fer dans sa bibliothèque où il est mort comme un soldat sur le champ de bataille. Sa santé, qui avait résisté aux premières attaques du mal qui devait l'emporter, s'affaiblit très sensiblement pendantles deuxdernières annéesde sa vie. Cantù supporta ses souffrances avec le courage et la résignation du chrétien. Nese faisant aucune illusion sur son sort, l'illustre historien s'était depuis longtemps préoccupé des intérêts de son âme. Il avait voulu se confesser, recevoir le saint viatique et les dernières sacrements bien avant que sa dernière heure fût venue. Le R. P. Gazzola, barnabite,curé de laparoisse de Saint-Alexandre, àMilan, assista Cantù pendant sa longue maladie, et lui apporta les secours et les consolations de l'Eglise. Le savant vieillard aimait à s'entretenir longtemps avec son curé et il édifia tous ceux qui l'entouraient par l'ardeur de sa foi et de sa piété.

Le 1 1 mars, les médecins avertirent les parents de Cantù que le malade n'avait plus que quelques heures à vivre. En effet, il était entré dans la dernière phase de lamaladie, et il s'éteignait lentement grâce à sa forte constitution qui luttait vigoureusement contre la mort, à laquelle elle disputait goutte par goutte les derniers restes de vie qui animaient encore le corps épuisé. Depuis le dimanche i o mars, César Cantù était fréquemment assoupi. Le 1 1 mars, il répondit encore aux prières de VAngelus. Ce furent ses dernières paroles. A partir de ce moment, il semblait avoir perdu connaissance; mais, de temps à autre, un regard, un mouvement de la bouche faisaient comprendre que l'intelligence n'était pas complètement éteinte. Comme on prévoyait l'imminence delà mort du grand historien, ses parents ne quittèrent pas sa maison pendant toute la nuit entre le 1 1 et le 12 mars. Le mardi 12 mars, à 5 heures du matin, le malade eut une crise très pénible. Ses parents et ses nombreux neveux, les familles Martelli et Villa-Pernice accoururent aussitôt et entourèrent son lit. A 6 h. 25, au moment où le soleil se levait. César Cantù inclina la tête : il était mort.

La pièce où Cantù venait de rendre le dernier soupir

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offrait un spectacle émouvant. Le lit seul, sur lequel reposait le cadavre, rappelait le souvenir de la mort, au milieu d'une foule de livres, de manuscrits et d'objets qui, par leur pre'sence, portaient témoignage de la vie féconde du savant qui venait de s'éteindre. C'était un musée, une salle d'archives transformée en asile de la mort.

Bientôt les restes mortels de Cantù furent transportés sur un catafalque que l'on avait érigé dans le salon, transformé en chapelle ardente. Le corpsavait été habillé de noir. On lui avait mis un crucifix et le chapelet sur la poitrine. La figure du vieillard qui, au moment de la mort, était à peu près méconnaissable, tant elle était décharnée et altérée par la longue maladie et le jeûne forcé, s'était presque recomposée. Elle semblait éclairée par une lumière invisible, lui rendant en quelque sorte un peu de cette vie qui venait de s'échapper. Les cheveux paraissaient plus foncés et encadraient son large front, descendant le long des tempes jusqu'au cou. Le profil, nettement découpé, présentait des traits très marqués comme ceux des anciennes médailles. Il avait la sévère harmonie de la dignité et de la paix.

La porte de la bibliothèque était restée ouverte, et chacun pouvait voir le lit où Cantù était mort et, sur une table, avec les nombreuses décorations du savant, les portraits, les livres et les fleurs qu'il voulait toujours avoir à ses côtés.

Une foule immense se presse autour de la maison de Cantù pour voir une dernière fois l'homme quia honoré l'Italie et l'Eglise. C'est un spectacle plein de grandeur et qui prouve que le peuple n'est pas indifférent à la mort d'un écrivain aussi illustre. Oubliant leurs rancunes, les adversaires de Cantù rendent hommage à son talent et manifestent leurs regrets. Les catholiques prient avec ferveur pour l'historien qui a toujours aimé, respecté et détendu l'Eglise. Les parents de Cantù reçoivent de tous les pays de l'Europe des dépêches de condoléance. Parmi elles, je remarquerai surtout celles du souverain Pontife et de la famille royale d'Italie. La ville de Milan prit la direction

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des funérailles dont la municipalité a payé les frais. Elles furent solennelles et eurent le caractère d'un vrai deuil national qui rappelait le vers de Properce :

Maius ab exequiis nomen in or a venit.

Le corps de Gantù fut transporté à Brivio, son village natal, où l'ilustre historien a voulu être enterré dans le caveau de sa famille (i).

Gantù était très généreux envers les pauvres. On pourrait citer mille traits édifiants qui se rapportent à ses largesses envers des hommes de lettres, des artistes, des œuvres de bienfaisance. Je ne citerai qu'un seul fait qui se produisit le jour même de sa mort. Deux religieuses des Petites-Sœurs des Pauvres, bien connues à Milan, se présentèrent le 12 mars dans la matinée au domicile d'une famille qui habitait dans la rue Morigi, non loin de la maison de Gantù, pour demander l'aumône comme à l'ordinaire : « Mes maîtres sont absents, leur répondit le domestique. — Alors nous irons chez Gésar Gantù, répliquèrent les religieuses. » Le domestique tout étonné leur dit aussitôt' : « Mais il est mort ce matin, mes bonnes Sœurs! » A ces mots, les deux religieuses ne purent cacher leur émotion et s'écrièrent les larmes aux yeux : « Nous avons perdu un des plus constants ef généreux bienfaiteurs de nos pauvres vieillards. Que le ciel reçoive sa grande âme ! » Aux ennemis de Gantù qui l'avaient accusé d'avarice, on ne pouvait opposer un démenti plus éloquent ni plus touchant que celui-ci.

Le testament de Gantù est un document court et simple. Il lègue à ses neveux, les fils de son frère Ignace Gantù, sa petite propriété de Brivio, leur exprimant le désir qu'ils gardent la maison où leur père et leur oncle sont nés. M"^^ Villa-Pernice est l'héritière du savant historien.

(i) Pour plus de détails sur les derniers moments de César Cantù, voy. didinsVà Ras s egnaNa^ionaleàQ Florence, XVII« année, vol. LXXXII livraison du i6 mars iSgS, pp. 356-62, l'article de M'i« Louise Anzo* letti sur Cesare Cantù nei suoi ultimi giorni.

Il laisse de nombreux legs à ses parents et amis. Il veut que sa correspondance et ses nombreux autographes soient confie's à la personne qui voudra écrire sa biographie, et charge MM. Emile De Marchi, Pierre Manfredi et Hercule Braschi de choisir parmi ses manuscrits inédits ceux qu'ils jugeront dignes d'être publiés. Cantù lègue à la municipalité de Brivio une collection complète de ses ouvrages et veut que pendant dix ans on célèbre à Brivio le jour de sa mort par un service solennel à l'église et par d'abondantes aumônes : « Après dix ans, ajoute-t-il, qui se souviendrait de moi ! »

Cantù termine son testament en exprimant le désir qu'on grave sur la pierre sépulcrale du caveau où il reposera à Brivio cette phrase : « En étudiant Thistoire, il a appris la vanité des grandeurs et des misères ! »

Lyon. — Imprimerie Emmanuel Vitte, rue de la Quarantaine, i8.

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