‹ César FalempinChapitre 12 sur 20 · LES AMOURS DE SUZON · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE SUZON

On se souvient du petit complot qu'avaient tramé eusemble, sous la tonnelle du cabaret des Ternes, le père Lalouette et César Falempin. L'événement servait les

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deux vieillards. Les choses semblaient s'arranger d'ellesmêmes. Anselme trouvait Suzon fort à son gré; il aimait . ses allures vives, l'éclat de ses yeux noirs, lafraîcbeur de son teint et le sourire toujours éclos sur ses lèvres vermeilles. Suzon était Timoge de la santé et du bonheur. Anselme savait apprécier ces deux avantages. Une ménagère toujours alerte, toujours gaie, représentailàsesyeux une maison où le médecin aurait peu à faire et où l'argent s'emploierait plutôt en aloyaux qu'en ordonnances, r/était, pour le gros garçon, une perspective pleine d'attrait. Suzon était, d'ailleurs, une cuisinière fort experte : .Vnselme avait pu en juger. Enfin, pour couronner la question de convenance. César Falempin et le père Lalouetle s'étaient expliqués de la manière la plus catégorique. Deux mille francs de dot à la jeune fille, trois mille francs de legs au jeune homme, le tout en actions de la Compagnie péninsulaire, c'est-à-dire en voie de progrès, tels étaient les termes du contrat.

Anselme n eût pas changé sa position pour celle d'un prince. Aussi le voyait-on prendre le chemin des Ternes toutes les fois que ses fonctions lui laissaient un peu de hberté. Suzon avait l'habitude et presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure était arrivée, son service s'en ressentait ; elle allait et venait, en proie à une impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait

souvent sur la porte du cabaret, et de là plongeait au loin le regard, comme si elle eût cherché quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extérieur. Avait-elle, reconnu, celui qu'elle attendait, elle rentrait à l'instant, effarouchée et distraite, et se remettait à la besogne avec une ardeur qui servait de masque, à sa confusion. Le vieux Lalcuette examinait ce manège avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. Il était heureux de voir Suzon heureuse ; ces amours le charmaient ; il y réchauffait son cœur comme au dernier rayon de soleil promis à sa vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soirée sous le même toit que Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientèle et son futur, tandis que le grand-père tenait tête au jeune homme et décachetait en son honneur une bouteille de vin vieux. On causait de l'avenir, des petits détails du m.énage ; et Suzon. quoique absorbée en apparence par le mouvement du . cabaret, avait toujours une oreille à Tentretien.

Ce qui en faisait le principal aliment, c'étaientles chances que présentait ia Compagnie péninsulaire. Mieux que personne, Anselme se trouvait au courant des mouvements de l'entreprise; il connaissait les fluctuations de la l^ourse et ne manquait pas d'en informer les deux intéressés. Les actions n'avaient pas fléchi; on négociait à raison de trente et quarante francs de prime de simples

promesses d'actions, c'est-à-dire là cliose du monde la plus éventuelle, la plus aléatoire. Le père Lalouette était d un naturel crédule ; cependant, un tel vertige lui donnait à penser.

— S: nous vendions,, mon fils? disait-il à Anselme; la dot serait rondelette à présent. Quen dis-tu?

— Vendre! pè.re Lalouette, répliquaitle jeune homme avec feu ; eu voilà une idée de l'autre monde 1 Vous voulez donc nous faire manquer notre fortune?

— Mais noDj mais non, répliquait le vieillard: seulement j'ai peur, vois-tu. En Tan II de la république, j'avais pour mille écus d'assignats; c'était tout notre avoir, je les gardais soigneusement. Sais-tu ce que j'achetai en Tan YIII avec ces mille écus? Une paire de bottes 1 Cela donne à réfléchir, mon fds.

'■^ Voilà comme vous êtes, vous autres hommes d'âge, reprenait Anselme ; il vous semble que c'est toujours à recommencer de la même' manière. Le passé est bien loin, père Laiouette. Vous avez vécu dans un temps où personne n'avait de quoi. On cherchait Taisent : enfoui! On cherchait les pierres précieuses : disparues! Aujourd'hui, l'ancien, nous vivons sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne vous apporte pas tous les jours des poignées d'argent, c'est que j'y mets de la discrétion. Faut voir comme ça roule chez nous.

— Tu m'en diras tant, répondit le père Lalouetle. Eh bien, mon fils, puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre affaire, après tout, plutôt que la mienne.

Le temps s'écoulait dans ces entretiens; et quand le service était complètement fini, Suzon venait s'y mêler. Quoiqu'il régnât entre elle et le jeune homme la familiarité qu'autorise un mariage prochain, la présence du vieillard imposait à Anselme un peu de réserve. Plus dune fois, il avait demandé une faveur qui, dans les classes populaires, s'accorde presque toujours aux fiancés, celle d'aller se promener avec sa future. Le père Lalouelte n'y avait pas consenti. Une fois seulement, il céda, à l'occasion de la seconde fête de Saint-Cloud. Le temps était magnifique; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette partie, que son grand-père n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans étaient en cours de publication; le mariage allait se faire. Le vieillard dérogea donc à ses habitudes de surveillance.

Suzon eut à peine obtenu ce congé, qu'elle vola vers sa chambre. Son plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche, elle eut bien vite tout choisi et tout revêtu. Elle était ravissante ainsi, fraîche comme un bouton de rose et légère comme l'oiseau. Ou eût dit que son pied ne touchait pas la terre, tant il y avait dans sa marche de grâce aérienne et de souplesse

dans ses mouvements. Son aïeul, en la voyant si animée, si heureuse, n'eut pas la. force de troubler cette joie par des remontrances et des avis :

— Reviens de bonne heure, ma petite ; autrement, je serais inquiet.

C'est tout ce qu'il eut la force de dire.

— Oui, bon papa, oui, bon papa, réphqua la jeune fille, sautillant comme une bergeronnette et prenant le bras d'Anselme.

Le jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l'été touchât à sa fin, la campagne était encore magnifique. Des pluies abondantes avaient maintenu le mouvement de la sève, et, à côté des feuilles expirantes, se montraient partout des bourgeons à peine épanouis. La végétation parcourait ainsi toute l'échelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui caresse l'œil comme une promesse, jusqu'à ces tons jaunes qui ont toute léloquence d'un adieu. Le ciel était pur, et cependant il régnait dans Tair cette vapeur humide qui signale la morcbe du soleil vers un autre hémisphère et annonce les brouillards de l'automne.

Anselme et Suzon étaient trop absorbés dans leurs amours pour s'inquiéter des beautés du paysage. Ils marchaient joyeux au milieu de la foule qui chaque année et a pareille époque se porte vers Saint-Cloud.

Les yeux de la jeune fille tantôt pétillaient de joie à lïdéo de la fête, tantôt se voilaient de pudeur quand ils rencontraient ceux de son fiancé. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main ; mais Suzon , souple comme une couleuvre,, savait toujours la délivrer de ses étreintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se prolongèrent pendant la route.

Arrivée à Saint-Cloud et mêlée à cette foule, la jeune fille eut un instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses yeux. La grande allée était envahie par ces industriels forains qui promènent en France les phénomènes de l'art et de la nature : ici une exhibition de figures de cire, là un veau à deux têtesj plus loin, une géante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des tréteaux en costume de combat et montrant leur carrure à la foule en guise de défi.

Suzon n'avait jamais rien vu de si bruj^ant ni de si merveilleux ; le père Lalouette fuyait de telles cohues et n'eût pas voulu y exposer son enfant. Aussi la jeune fille éprouvait-elle un sentiment de plaisir mêlé d'effroi ; elle ouvrait des yeux éblouis et pressait le bras d'Anselme pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrés, l'émotion s'apaisa pour faire place à la curio.siîé. Le moindre détail attirait l'attention de la jeune fille, et Anselme se prêtait avec la complaisance d'un amou-

CESAR FA LEIMPIN. 131

reiix à toutes ses fantaisies. Ils parcoururent ainsi le programme des réjouissances populaires. Suzon voulut voir les géantes et assister au repeis des grands serpents d'Amérique. Anselme s'y prêta de bonne grâce. Elle voulut juger du mérite des lapins savants, et visiter Napoléon à son lit de mort, Atouré de ses compagnons d'infortune, le tout en cire : Anselme s'exécuta. Suzon s'assit sur le fauteuil oiil'on pèse les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons, fit même partir l'arbalète. Il était dit qu'elle épuiserait ce jour-là tous les plaisirs permis et d'autres peut-être.

Pauvre Suzon, elle était ivre de ce bruit, de ce mouvement, de ce spectacle, et sa tête s'exaltait.

Vn mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre point du parc. Les eaux allaient jouer : des murmures confus l'annonçaient au loin. Anselme et Suzon se dirigèrent de ce côté, coudoyant, coudoyés, cherchant à s'ouvrir une voie vers les bassins, afin de ne i^n perdre de ce spectacle. A force de persévérance et de meurtrissures, ils arrivèrent en première ligne, juste au moment où le grand jet montait vers le ciel, et où la cascade déroulait ses nappes d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui sîabaissait à l'ho rizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de magique. Mille arcs-en-ciel «e formaient çà et là pour

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disparaître peu d'instants après, elles ormes eux-mêmes voyaient se refléter sur leur robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon était émerveillée; une rêverie vague avait succédé à sa pétulance enfantine; elle semblait comme enchaînée à cette scène digne des contes orientaux, à ce jeu brillant des eaux et delà lumière.

Le programme des plaisirs populaires n'était pas épuisé; il restait encore la vue du panorama que Ton-embrasse du haut de la lanterne de Saint-Cloud. Anselme décida Suzon à quitter les bords du bassin, et ils gravirent en- SQmble les pelouses vertes qui s'étendent jusqu'à Yilled'Avray. Arrivé devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea hardiment dans l'es^aher qui conduit à la galerie supérieure ; mais Suzon, voyant l'obscurité qui y régnait, refusa obstinément do l'y suivre. Un sentiment dd pudeur veillait en elle et la défendait. Anselme n'insista pas; on redescendit vers le théâtre de la fêle. Suzon s'était habituée à ce bruit; elle put mieux voir et mieux jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait êtiT complète. On dîna en plein air devant Tune de ces échoi»pes improvisées qui sont les restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa d'un petit vin blanc, et plus d'une fois il remplit jusqu'aux bords le verre de sa compagne. Suzon n'y mit pas de façons; elle but sans crainte, comme un enfant du peuple. Sa tête se

monta à ce jeu; elle y perdit la réserve que jusque-là elle avait su garder. La soirée se compléta par la bière et les échaudés ; et quand, au soleil couchant, le couple reprit le chemin des Ternes, la jeune fille n'avait plu? la même hberté d'esprit que pendant la promenade matinale. Elle était moins forte et moins bien gardée. Hélas! que de filles du peuple succombent de celte façon, et expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie entière !

Peut-être Anselme n'avait-il pas apporté en ceci ie moindre calcul. Suzon était sa future ; il devait tenir à lo respecter. Cependant, l'effet du vin se faisait sentir chez lui ; et ce ne fut pas sans dessein qu'il choisit, pour regagner les Ternes, la grande allée du bois de Boulogne. C'était, du reste, le chemin le plus court et le plus beau. Des voitures le traversaient; beaucoup de piétons s'y étaient engagés; on marchait ainsi de compagnie. Suzon avait des élans de folle joie ; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains joyeux, et, de temps en temps, prenait famihèrement la taille de la jeune fille. Elle résista d'abord, se défendit, se fâcha, puis céda.

— Allons! disait-elle, c'est mon fiancé l La capitulation commençait. La nuit s'était faite, et le couple marchait désormais à la clarté d'une nuit se-

reine. Ce demi-jour enhardit Anselme ; il arracha à la pauvre enfant une faveur aprè§ l'autre ; et, quittant l'allée que suivait la foule, il l'entraîna vers Fuu des mille sentiers qui sillonnent le. bois de Boulogne.

— Bah ! disait Suzon en le suivant sans défiance, c'est mon fiancé.

11 était dix heures du soir, et, depuis trois heures, le père Lalouette se promenait devant la porte de son cabaret, en proie à une inquiétude profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du boulevard, et cherchait à démêler dans l'obscurité s'il n'apercevait pas au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir était trahi, il se frappait le front en disant :

— Les malheureux enfants 1 ils me feront mourir. En même temps, il reprenait son poste d'observation,

poussant des reconnaissances tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.

— Je n'aurais pas dû les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un pressentiment qu'il arriverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait pas écrasés dans, cette foule. S'ils étaient tombés dans l'eau! Si Suzon s'était égarée 1 Quel tourment, bon Dieu! quel tourment!

Ce monologue se prolongea pendant toute la soirée. Quelques amis du père Lalouette vinrent le von- ; il les dépêcha dans diverses directions en leur recommandant

de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne fut accueilli ce soir-là; ils se retiraient d'eux-mêmes en yoyant le front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette allait fermer sa maison pour courir lui-même à la recherche de Suzon, quand elle parut devant lui toute seule.

-^ Bonsoir, grand-père, lui dit-elle en se précipitant •dans ses bras.

La surprise et la saisissement empêchaient Lalouette de répondre ; ii regardait sa fille comme pour s'assurer de sa présence.

— Suzon! Suzon! s'écria-t-il enfin, c'est bien toi, n'est-ce pas, Suzon?

Ses yeux étaient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des' inquiétudes qu'il venait d'éprouver.

— Oui; grand-père, c'est moi, remettez-vous^ ditelle. . .

— Mais d'où sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voilé seule ! .et où est Anselme?

— Nous étions en retard, grand-père; il m'a quittée à la barrière pour aller plus vite à sa besogne. Voyons, tranquillisez-vous, me voici.

Le vieillard l'embrassa avec effusion ; la vue de sa fille le ranima peu à peu.

— Méchante enfant ! dit-il avec tendresse.

— C'est vrai, grand-père, j'ai tort^ répondit Suzon; mais je ne vous quit-lerai plus. Rentrons, je suis rendue. Cest si loin, Saint*Cloud. Oliî quelle journée! quelle journée! ajouta-t-elle avec un accent plein ds mélan-

«:olie.

Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aïeul et monta dans sa chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune fille, voir un sentiment douloureux empreint dc^ns ses traits, et sur son visage les traces de larmes récentes. Suzon, à peine enfermée chez elle, se jeta à genoux au pied de son ht.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, faites que tout ceci tourne à bien.

LES r.Al'IîlCKS DE MADAME LA ISAKON.NE.

Quoique Emma fut préparée à la mort de son père, cet événement la jeta dans un abattement profond. Elle

restait seule au monde, avec MuUcv pour tout appui, presque désarmée contre les intrigues et les haines qui allaient l'assaillir. Ce qui navrait son cœur, c'était moins les soucis de la fortune que la douleur de Toir s'en aller les affections *les plus chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop docilement obéi aux ordres qui Téloign aient du fauteuil du malade, et de l'avoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle aurait dû tout braver, même la colère d'une marâtre, plutôt que de négliger ce devoir et de consentir à cette séparation.

Ces combats intérieurs, cette amertume contenue amenèrent une crise : Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par aucune lésion appréciable ; c'était un dégoût général, une lassitude invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois elle essaya de se lever, et ces tentatives aboutirent à de dangereuses syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour du ht les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se multiphaient ; il fallut les combattre. Des symptômes nerveux se déclaraient à propos de la moindre émotion ; on n'admit plus dans la chambre que les femmes de service. Mullcr lui-même passait sa journée

138 CÉSAR FALEiMPIN.

dans le salon d'étude et ne voyait Emma que de loin en • loin, comme à la dérobée.

A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Vernon était accouru. Il voulut pénétrer jusqu'à elle ; on lui opposa les ordres rigoureux du médecin. Le jeune homme n€ s'y résigna qu'avec peine. II. avait toute Pexaltalion de son âge et les ardeurs impatientes d'un premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes. Si Emma eut succombé aux premières atteintes du mal, Paul se trouvait dans* toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le sacrifice. Son plan était fait; il ne laisserait pas l'élégie incomplète et y ajouterait un dernier épisode. Le bon MuUer recevait ces tristes confidences et pleurait avec son jeune ami.

Tant que le général avait vécu, les fréquentes visites de Paul Vernon n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs. Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cachée. Les cœurs blasés sont impitoyables : sur-le-champ elle se mit en quête et chercha comment elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène toujours une autre :

Cl SAR FALEMPINf. ' 139

les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal. il est rare qu'il ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait plus : toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas même l'excuse des sens; sou imagination seule était dissolue. Ses fautes avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et non d'un entraîu',>ment. Née pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vidé s'était fait à ses côtés : il lui manquait une victime. Qu'on juge du secret plaisir que lui fit éprouver la découverte de cette passion, éclose à l'ombre de l'hôteL et presque sous ses yeuxl Un peu de dépit s'y joignait : elle avait été prise pour dupe. L'esprit de vengeance se mêlait ainsi à l'instinct du mal.

Jusque-là elle n'avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son cœur ou sur sa personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès, elle résolut de faire tourner ses heureuses dispositions à son profit et de réah&«r sa conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallût-il, au besoin, brusquer le dénoùment. Elle épia le moment où Paul venait à l'hôtel pour

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s'informer de l'état de sa cousine, et arrangea les choses avec tant d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme, si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt, et lui reprocha de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux tête-à-tête. Cependant Eiéonore en venait peu à peu à son but; et, moins préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous ces fleurs :

. — Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.

— Si je l'aime ! madame, répondait Paul; mais, qui ne Taimerait pas I Emma est si belle !

— Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur 1 disait la baronne.

— Elle est si bonne ! ajoutait Paul; c'est un ange^ mailame. La terre n'a rien vu de plus parfait.

— Oui, beaucoup de douceur, répondait Eiéonore. C'est sans prix en ménage : la douceur efface tant de petits ennuis I

— Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur ; qui pourrait en causer à une créature aussi adorable 1

— MonDieu^ personne, réphquait la baronne; mais

qui peut répondre de l'avenir? la gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des hommes !

En prononçant ces derniers mots, Eléonore appuyait sur chacun d'eux avec une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle âourit : le coup avait porté. Le poignard était dans la plaie ; il ne s'agissait plus que de le retourner et d'agrandir la blessure :

— Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La misère est un triste voisin pour l'amour ; comme il s'y effarouche, comme il s'enfuit à tired'aile ! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le triste privilège de l'expérience : n'épousez qu'une fille riche.. Hors de là tout est sombre. A.vec la richesse, on se console de tout; avec l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans on calcule; vous voyez que le calcule règne plus longtemps que l'amour. Cinq ans d'illusion, quarante ans de réahté. Ces! à choisir.

Cette théorie positive était celle dont Paul s'était jn^ spire dans les premiers momen-ts de sa liaison ; et si plus tard le cœur s'était mis de la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré d'un froid mortel en voyant l'insistance que mettait la baronne à revenir sur ce chapitre. C'était une de sOg

fibres délicates ; on ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Eléonore s'en apercevait et prolongeait le supplice :

— Pauvre amoureux ! disait-elle , vous serez héroïque ; vous saurez affronter la ■ privation 1 Allons , c'est bien. Vous êtes un grand cœur.

— Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne peut pas s'adresser à moi : Emma est riche.

— Riche 1 dit la baronne, qui le sait?

— Le général ne l'était-il pas? répondit Yernon que ce doute pénétrait d'mquiétude.

— Lest-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Eléonore en fixant sur Paul un œil qui sondait les derniers rephs de sa pensée ; l'est-on quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y. engage imprudemment tous ses fonds ? Retenez bien ceci, mon neveu, ajouta-t-elle : un joueur n"est jamais riche, et le général jouait.

Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le cœur du jeune homme. Eléonore y revenait chaque jour et envenimait la blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans méliuige. L'idée d'un mariage avec Emma lui avait' toujours semblé inséparable d'un^ position opulente, d'un grand état

de maison; et tout ce que l'on, retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de ressources; tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pom' pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul s'habitua peu à peu à venir à Thôtel. moins pour Emma que pour Éléonore. On l" enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien aussitôt qu'Emma le rappellerait près d'elle-. A peine y voyait-il une distraction, un passe-temps sans conséquence.

Granpré ignorait tout : la baronne s'était cachée de lui avec le plus grand soin. Les heures des rendez-vous étaient colles où on le savait occupé à la Bourse et dans l'impossibihté de quitter ce poste d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion dÉléonore . qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice : elle n'avait à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce cœur blasé s'y intéressa : c'était une incursion dans les domaines de, l'inexpérience et de la jeunesse ; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être Eléonore, plus sure de son triomphe,

Ui CÉSAR FALEMPIN.

eùt-elle poussé les choses jusqu'à un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.

Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il se hvrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la corbeille. 11 s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y manquait encore : la signature de la baronne ; il fallait l'obtenir avant trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers Vhôtel ; mais Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter son poste de jouem' et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule. Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron do l'hôtel, traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dan.^ les pièces qu'occupaitla baronne. Les porles étaient ouvertes, et le pied de l'homme d'affaires foulait à peine le sol ; il allait pénétrer ainsi jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son oreille. Il reconnut celle de PaulVernon, et s'arrêta muet de surprise. -

— Granpré! disait la baronne.

— Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur. Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup

d'éventail, et quelques éclats de rire s'y mêlèrent.

— Enfant, ditEléonore, où avez-vousla tête?

— Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.

— Taisez -vous donc, méchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce que vous dites là, monsieur.*

A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint, naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre : on eût dit une statue ; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat intérieur sous cette enveloppe inanimée. Chaque muscle semblait crispé, chaque fibre émue ; l'œil était fixe, mais brillant, la bouche contractée^ la narine ouverte. Il écoutait toujours.

— Serez-vous plus sage une autre fois? disait Eléonore. Quels soupçons injurieux!

— Dame 1 c'est un bruit, répliqua Paul.

— Fi donc, monsieur 1 Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?

Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait prendre un parti. Au heu d'aller droit vers les interlocuteurs et de paraître en maître cour-

roucé sur le lieu de la scène, il revint sur ses pas avec une infinité de précautions, calculant sa marche de manière à n'être point aperçu.

— C'est dans Tordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme de précaution; il lui faut des rechanges. La loi du talion, voilà tout : soyons philosophe..

En achevant ces mots, 11 regagna le vestibule et ouvrit laporteavec bruit pour attirer Tattention des valets. L'un d'eux arriva et parut fort surpris de voir l'homme d'affaires à cette heure. On appela la femme de'chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce mouvement et de ces embarras ; il se dirigea avec une tranquilité parfaite vers la pièce où était Eléonore ; il la trouva seule. Il s'y attendait, fit son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant de son plus aimable sourire :

— Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats : une pièce à signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces heures-ci.

— Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant lacle et en s' asseyant à son bureau, donnez vile.

Malgré la calme apparent d'Eléonore, la signature qu'elle apposa sur cette pièce ne fut pas tracée d'une main

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f^rmc; ?a conscience parlait pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.

Quelques jours après cette scène, Emma obtenait en tui de son docteur la permission de se lever, et, appuyée sur le bras de MuUer, elle faisait quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi les diverses phases de l'intérêt que Paul Yernon portait à la malade. Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place à une passion de plus en plus raisonnable. MuUer n'était pas un grand clerc en matière de sentiment; cependant il voyait làdessous les variations d'un cœur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:

— Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'œil son précepteur, est-il venu souvent ?

Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper jusqu'à ce qu'elle eut la force de supporter d'autres douleurs.

— Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent! ■— Mais encore? dit en insistant Emma.

— Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué que M. Paul!

— Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme, répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre cœur.

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