CATASTROPHES
A quelques jours de là, il y eut dans le courant de la petite bourse qui tient ses assises sur le boulevard des
i&i CESAR FALEMPIN.
Italiens une de ces commotions que cause une nouvelle inattendue. On vit, à un moment donné, cette foule s'agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait à l'oreille, on courait aux informations. A la surprise des uns, à Tair effaré des autres, il était facile de deviner qu'un fait de quelque importance venait de s'ébruiter et d'être mis en circulation. Ce n'était ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication maritime : le télégraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence. Il s'agissait tout simplement de la disparition de Granpré, que personne n'avait aperçu depuis vingt-quatre heures, et dont la trace semblait entièrement perdue. L'impression produite par cet événement était profonde. Granpré avait, dans le cours du mois, opéré sur des masses de valeurs ; la liquidation devait le laisser à découvert d'une somme considérable. De là, ce tumulte et cette émotion.
Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables. Le joueur est fait à ces chances et à ces mécomptes. Aussi eut-on bientôt oublié qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout. C'est ailleurs que la fuite de Granpré devait laisser des traces- plus douloureuses : une famille entière était atteinte dans sa fortune, dans son avenir: la
misère frappait aux portes de Thôtel du faubourg du Roule.
Au premier bruit qui en parvint à la baronne, elle bondit comme une lionne blessée. La colère, le dépit, la soif de larengeance, bouleversèrent sestraits; ses yeux prirent un éclat terrible et une fixité effrayante. Si Granpré se fut alors trouvé sous sa main, elle l'aurait poignardé sans hésitation. Mille réflexions Tassiégaient; elle parcourait la maiso-n avec une activité machinaîe, comme si elle eût voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite. Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un fiacre et partit à la découverte. Eîle roulait s'informer de la direction qu'avait prise Granpré, savoir dans quel état il laissait ses affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait mis un soin extrême à dérouter les poursuites : Eléonore ne put rien éclaircir. Quant à la situation financière de Granpré, il en emportait le 'secret : en garçon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confideat ni complice. Seulement, on sarait déjà que toutes les valeurs disponibles avaient disparu avec lui:
Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris toute l'étendue, elle redevint plus calme. C'était une de ces organisations que le danger relève au lieu d'abattre, et qui mettent, à Theure déci-
164 CESAR FALEMPIxX.
sive, leur énergie à la hauteur des événements. En fuyant, Granpré lui adressait un défi; elle Taccepta, et se promit de lui faire expier ses indignités. La difficulté était de rejoindre l'ennemi ; elle y songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle eut réalisé une somme assez forte ; ses bijoux, ses châles de prix, ses pierreries, ses meubles précieux y pourvurent. Elle avait ainsi les moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste l'emportait vers la Belgique. De là, si ses recherches étaient vaines, elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre . Son courage ne reculait même pas devant un voyage au delà des mers ; elle voulait avoir justice d'une odieuse mystification et en poursuivre l'auteur, fùt-il caché dans les entrailles de la terre.
Parmi les personnes que cette catastrophe avait également frappées figurait en première ligne Anselme. Non-seulement la disparition de Granpré lui enlevait son état, mais elle ruinait sa famille et celle de sa fiancée. La fortune des maisons Falempin et Lalouette s'était, gi'âceàlui, engloutie dans les coffres de l'homme d'affaires, et n'était plus représentée que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte énorme, peut-être totale. Anselme en frémit d'effroi •
l'idée de la privation, la perspective de la misère, lui étaient intolérables.
Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment, lorsque Suzon vint un jour le trouver dans les bureaux de Granpré, où il errait encore comme une âme sur les bords de l'Achéron. Depuis plus d'une seoiaine Anselme n'avait point paru aux Ternes : de la part d'un fiancé,, cette absence n'était pas naturelle. L'époque assignée à la célébration du mariage se rapprochait ; il fallait s'entendre pour les derniers préparatifs. Tel était le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpré avaient franchi Tenceinte des barrières, et le père Lalouette tenait à savoir quel crédit ils méritaient et quelle en était l'origine. Ce n'est pas qu'il les crût fondés : il se fiait à la surveillance d'Anselme. Cependant il n'était pas fâché de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-il le dire, avait, en dehors des inquiétudes du vieillard, des soucis qui lui étaient personnels : elle ne pouvait s'expliquer l'abandon où la laissait Anselme, et voulait à tout prix s'affanchir des tourments de l'incertitude.
En la voyant entrer dans les bureaux déserts, aussi jolie quoique moins rieuse que de coutume, le gros garçon ne put se défendre d'un moment d'embarras.
La présence de Suzon était pour lui un reproche ; un remords secret s'y attachait. Il se remit néanmoins et affecta une gaieté que démentaient ses douleurs secrètes :
— Eh hien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher d«ans.c«s environs et si loin des Ternes ?
— Vous me le demandez, monsieur Anselme ? répliqua la jeune fille, dont les joues se couvrirent d'une rougeur pudique.
— C'est juste, dit le jovial garçon prenant la main de sa fiancée, je suis dans mon tort. A'oici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de la barrière. Mais il est arrivé tant de choses depuis ces huit jours! Dieu sait dans quel état j'ai eu ma pauvre tête. Autant dire que le ciel nous est tombé sur les épaules, mon enfant, Tien , regarde , ne voilà-t-il pas un bel étabhssement ?
— Il serait vrai! s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante, ce que grand-père craignait...?
— Oui, dit Anselme répondant h sa pensée, oui, voilà où nous en sommes. Je reste seul ici avec mon plumeau; plus que ça de mobilier. Dans quatre jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon enfant, tout sera soldé. C'est égal, ils n'en
seront pas quittes comme cela. J'irai me plaindre au roi ; je ferai une pétition aux chambres. On ne me roule pas comme ça, moi. Alil mais!
— Et l'argent de grand-père? dit timidementla jeune fille.
— Il court les champs, ma pauvre Suzon , répliqua Anselme avec un accent mélancolique. Oh ! le pandour ! Moi qui avais tant de confiance en lui. C'est son potage qui m'a trompé ; le scélérat connaissait mon faible. Un fier gueux, va. Mais on faisait JoHment le bouillon chez lui !
— Mon Dieu! mon Dieu! le pauvre grand-père! réphqua la jeune fille qui s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard ; pourvu qu'il n'en prenne pas le mal de la
^mort.
— Bah! Suzon, répliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-là. Les vieux, c'est très-dur; ça a l'àme chevillée dans le corps. Et puis celui-là a tant passé de mauvais jours! C'est moi qui suis à plaindre; me voilà sans place, sans rien, sans compter cet ordinaire qui me refaisaità vue d'œil. Ah ! le chenapan! si jamais je le rattrape!
— Enfin, dit Suzon comme pour chasser une idée importune, oubhons cela; nous travaillerons un peu plus, voilà tout. On peut être heureux sans argent.
n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta- t-elle en rougissant de plus en plus.
— Sans doute, reprit le jeune homme évidemment embarrassé ; quand on s'aime, c'est beaucoup.
— Tu verras comme je suis vaillante à la besogne, dit la jeune fille en lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la vie !
— Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance était de plus en plus empruntée. Aimer et travailler! mais un peu d'argent-n'y gâte rien. Laisse-moi me retourner, et nous verrons.
Ces paroles agirent sur la jeune fille comme, un brusque réveil après un songe caressant. Elle leva les yeux vers son fiancé, et, d'une voix pleine d'angoisses :
— Nous verrons 1 s'écria-t-elle ; qu'est-ce que cela veut dire ?
Anselme se trouvait forcé dans ses derniers retranchements. Il eût voulu ménager le cœur de Suzon, et l'accoutumer par degrés à ce qu'elle allait entendre ; mais l'entretien avait tourné d'une manière si brusque, qu'il ne lui était plus possible de reculer. Il prit les deux mains de la jeune fille et lui dit :
— Ecoute, ma petite, il faut de la raison ici-bas, Je t'aime, tu le sais, et je n'en aime point d'autre ; mais
que veux-tu que nous fassions en ménage sans le premier liard pour le monter ?
— 0 mon Dieu 1 mon Dieu I s'écria Suzon fondant en larmes.
— Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne pleure pas comme une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition qu nous voilà mariés. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne à plaisir; c'est bien. Nous vivotons; il y a de quoi garnir le pot-au-feu. Tant qu'on se porte bien et qu'on n'est que deux, les choses vont. Mais qu'il vienne des enfants, et tu terras la misère fondre sur notre pauvre ménage.
— Mon Dieu ! disait Suzon l'écoutant à peine, tirezmoi de ce monde : je n'ai plus rien à y faire,
— Etre malheureux soi-même, ajouta Anselme, c'est triste; mais créer de pauvres êtres qui n'ont pas demandé à y venir, et cela pour les condamner à la faim, à la soif, à toutes les privations possibles et imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut mieux attendre.
— Vous r&ntendez, mon Dieu ! s'écria la jeune fille inondée de larmes et poussant de longs sanglots.
— Au fait, qu'est-ce que je te demande, Suzon? poursuivit le jeune homme; un peu de temps, voilà
tout. Que je me retourne senlement , et puis nous verrons. Voyons, petite, ça n'a pas de bon sens de pkurer ainsi. Sois raisonnable^ aMons.
Il chercha à la consoler, mais la blessure était trop profonde. Suzon le quitta désespérée, et en arrivant aux Ternes elle portait encore les traces de cette terrible épreuve. Le père Lalouette s'en aperçut et l'interrogea doucement. La jeune fille résista d"abord et ne répondit que par un déluge de larmes ; puis, gagnée par les caresses du vieillard, elle en nnt à une confidence complète, raconta l'entretien qu'elle arait eu, et rapporta avec une grande sincérité les paroles de son fiancé. Tout entière à son propre chagrin, elle ne put remarquer l'impression douloureuse que ce récit causait au vieillard ; confuse et les yeux baissés, elle donnait un libre cours à ses aveux. Seulement, quand elle eut achevé, elle releva la tête comme pour demander grâce, et s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur le ^'isage de son interlocuteur. Bans ses traits décomposés, on pouvait reconnaître une grave altéraration qui venait de se déclarer d'une manière .soudaine. La secousse avait été trop forte pour un septuagénaire.
— Qu'avcz-vous, grand-pcre ? dit Suzon en se précipitant v<?rs lui.
CESAR FALEMPhN. 171
— RieE, .ma petite, répondit le vieillard d'une voix faible et en essayant de lui sourire.
— Mon Dieu, si! vous avez quelque chose! s'écria la jeune fille; vous êtes pâle comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du mal?
— Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.
— Mais si! mais si! grand-père, ajouta Suzon. U ne manquerait plus que cela. J'irais me jeter la tète la première dans un puits. Malheureuse!
Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s' appuyant, sur elle. Il se mit au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre s'empara de lui, épuisa les forces vitales, et le conduisit au tombeau au bout de quelc{ues jours. César Falempin ne quitta pas un seul instant son vieil ami ; il fut son médecin, son gardamalade, son légataire. Dans les moments lucides, le père Lalouette s'inquiétait de sa petite-fille et se lamentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.
— Que va-t-elle devenir? disait-il, en. proie aux ardeurs de la fièvre.
. César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de cette préoccupation, mais toujours sans su£Gès..C'était l'idée fixe de Lalouette, il y revenait à chaque instant.. Falempiix ne; voulut pas qne
les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret; il se dévoua.
— Lalouette, lui dit-il. sois tranquille, tout cela s'arrangera au mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.
— Quand ma pamTe Suzon va rester seule 1 est-ce possible ? répliqua le vieillard.
— Ecoute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille et moi : ce scélérat d'industriel nous a ruinés de fond en comble ; mais nous sommes encore verts. Dieu merci, et le courage ne nous manque pas. Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits pécules. Bref, ça peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux, Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous; elle sera de la famille.
— Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre sur son séant; bien -vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et suppliante.
— Je l'adopte , dit solennellement Falempin , et je déshérite mon neveu. Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien pâle.
— Ah! maintenant, dit Lalouette -en se laissant arranger dans son lit, maintenant je puis mourir. Ma
pamTe enfant a une famille. Merci, César, tu es un grand cœur.
Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit môme, du sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les siennes.
LES SUITES Dr. l'oRAGE.
Paul Vernon se consolait de Téchec industriel qu'il avait essuyé à Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de la Péninsule. L'Andalousie l'attirait surtout : les poètes en ont tant parlé!
Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des paysans en culotte de velours, et des athlètes célèbres dans les combats de taureaux ; il n'y vit que des contrebandiers armes d'escopettes, des mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages pour des eaux vives, les jachères pour des prés, les bruyères pour des sycomores. Grâce
à réclat de soa» prisme-, tout œil est noir et brillant, toute forme souple et arrondie, tout visage idéal. Il est dou» de vivre sous L'empire de ces chimères; il est toujours téméraire de les pénétrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux de l'Espagne et en- gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines, il demandait grâce : il était las de ces auÎDerges oii, l'argent à la main, on pouvait mourir d'inanition ; de ces grabats peuplés de commensaux incommodes, de cette cuisine acre et odorante qui révoltait ses sens déUcats.
Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener mi changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort était lié. Granpré avait disparu, la baronne courait à sa recherche^; plus d'amis, plus-^d^e protecteurs; Paul restait seul, livré- à ses- propres ressources. Son premier mouvement fut d''ali^r vers sa cousine-, mais l'orgueil et le calcul le retinrt^nt. Il lui répu^ait de se montrer sous le coup d'espérances déçues, de donner le spectacle de son désappointement. Dans l'heure des illusions^ il avait montré une confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions, que l'échec en était plus humiliant et la chute plu^ douloureuse. Il aimait mieux dé-
GESA.R FALEMPIN. ITSr
vorer cela en sileace^ panser ses plaies sons témoins. D'un autre côté, dans quel dessein serait-il retourné vers sa cousine? Les événements n'aVaient-ils pas brisé sans retour le rôve de leur jeunesse? Pourquoi troubler désormais son repos et agiter son imagination? N'étaitil pas plus- sage de laisser s'éteindre cette passion née ea des temps plus heureux et que les événements avaient. assombrie? Ainsi calculait le prudent. Jpuue homme.
Combien les pensées d'Emma étaient diiïérenlesl Riche, elle avait aimé son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajouté à son affection ; la pauvreté n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul, elle était confiante comme toutes Lésâmes pures et grandes. Un instant, la scène du jardin avait tourmenté son cœur, elle avait senti 1" aiguillon envenimé de la jalousie; mais MuUer s'était apphqué à éclaircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystérieux, et ce nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi menaçante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui demander une explication sincère. Son brusque départ l'avait surprise sans l'inquiéter : MuUer le justifiait par une nécessité impérieuse, et c'est ainsi que cette âme aimante se berçait dans sa candeur et dans ses illusions.
Cependant, la mort du général avait, exigé d'Emma
quelques soins, quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son héritage. Avant le départ de la baronne, MuUer n'eût pas osé confier à d'autres mains les intérêts de son élève, ni prendre un parti au sujet de la succession. Un sentiment de délicatesse, excessif peut-être, l'en empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Eléonore, eurent disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre jusqu'aux débris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche ingrate et se mit sur-le-champ à l'œuvre. Le résultat de ses recherches fut désespérant. D'un coup d'œil il sonda le gouffre de dilapidations et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des fripons, mais le [principal coupable était en fuite et sous le coup d'une déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable ; aucune formahté n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguhers, les quittances explicites, enfin l'ahénation entière, formelle, irrévocable. 11 fallait se résigner en silence et passer condamnation. De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble, l'hôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore
était-ce là-dessus que pesait le douaire d'Eléonore. L'inscription légale et générale qui résultait à son profit des clauses de son acte de mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron» s'était en définitive cantonnée, par suite d'aliénations successives, sur ce dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait donc que de la différence entre le chiffre du douaire et le prix de l'hôtel.
Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de mariage dÉléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un pressentiment secret, lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes. Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 fr. , libérahté peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet acte laissait d'inachevé, et de mesurer ses générosités aux événements. Ainsi la somme de 80,000 fr. restait seule inscrite : il est vrai que, pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique étendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur considérable. L'enchère pubhque
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(levait en porterie prix entre 150 et 160,000 francs. C'était 70,000 francs que la jeune fille allait retrouver pour son dernier appoint.
Ces détails navraient Mullcr. Quand il les recueillit de la bouche du notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avaîtdouze ans dte cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune ; elle s'élevait alors à trois millions! Do trois millions descendre à 70,000 francs, quelle épouvantable chute ! Emma seule n'en était point affectée; son courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simpHcité la mettait au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la fortune; elle se sentait pJus forte que la pauvreté.
Déjà^ au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète, congédia la domesticité, et mit l'es choses sur le pied" de l'économie la plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi ; tout le luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falenipin et sa femme restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui viendraient le visiter.
Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut un jour, fut enchantée de son visage,
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et offrit de la prendre à son service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un cœur si bon! Suzon, de son côte, était si laborieuse, si attentive 1 Désormais, le soin du ménage roula sur elle, et i! fallait voir comme tout marchait..
Une seule chose inquiétait alors Emma : c'était le long silence de Paul. Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait souvent.
— S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L"Es^ pagne est infestée de bandits! Si on l'avait assassiné!
Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout. Jamais patience ne fut plus infatigable.
— C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait il avec un accent plein de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce cjui se passe et même un peu ce qui ne se pas:^e pas?
— Point de lettre pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste d'impatience ; pas une ligne, pas un mot.
— La poste est si mal servie en Espagne, réphquait Muller; tout s'y égare ; il no faut s'étonner de rien.
180 CiiSAR FALEMPIN.
Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir : il s'était fait un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche , sans être aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie. Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla ; son sang-froid ne fut plus le même^. Un moment il espéra que Paul viendrait rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée ; le jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur , il recourut à des moyens décisifs ; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels. MuUer voulut insister ; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et s'oubla jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure ; le pauvre Allemand sortit bouleversé et le cœur plein d'amertume.
— Malheureux ! s'écriait-il en descendant l'escalier^ voilà comment le siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. 11 n'est pas un de vos pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt : rien ne part du cœur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale ; tant pis pour les cœurs que vous broyez. Bien dupe
CESAR FALF.MPIN. ^ Ig]
qui se dévouo I tel est votre cri, 0 cgoïsme, égoïsme!
Quand Muller revit Emma, après celte dernière épreuve, il fut tenté de changer avec elle de tactique et de Taccoutumer peu à peu au délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour conjurer ce coup de foudre ne rempêcheraient pas, h un jour donnée d'éclater sur la tète de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le choc. Cependant, au moment où il allait commencer celte triste confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses forces. Emma s'en aperçut : #
— Bon ami, s'écria-t'elle, comme vous voilà émuî Je parie que c'est une bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?
Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les résolutions du bon Allemand ; il ne se sentit pas le courage de changer cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné sur . le malheur ; il aima mieux laisser au hasard le soin do frapper la victime.
Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une heure indue, un grand bruit de voiluro se fît enteudre à la porte de l'hôtel, et une main ébranla je niartçftii ^yec une fûrce qui aq^noDÇîiJt la présencQ d'im
1«2 r.KSAR FALEMPIN.
maitre. Falenipin reposait déjà aux côtés de sa moitié. -^ ïlutends-tiL César*? lui dit sa femme.
— Si j'entends ? répliqua le concierge ; faudrait avoir des oreilles de veau marin pourne pas entendre. Ils ont déracmé le marteau.
—Qui diable ça peut-il être? poursuivit rex-cantinière. A ces heures, Dieu Jésus 1 Minuit moins le quart. Prends tes précautions^ César ; n'y va pas sans ton sabre.
Le vieux soldat s'était levé; et, après s'être vêtu à la hâte, il s'arma d'un falot et marcha vers la porte :
— Qui est là ? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.
— C'est moi, Falempin, répondit une voix claire et •onore. Ouvrez sur-le-champ.
— Miséricorde I s'écria le concierge, c'est madam& la baronne.
Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage à une calèche de voyage d'où Eléonore descendit avec l'air de majesté qui lui était habituel.
Une femme de chambre et un valet étaient avec elle.
Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut déranger personne dans la maison ; elle se retira dans sa chambre, se fit déshabiller et se mit au lit. Une demi-heure après, le silence se rétabht, et César regagna sa couche, en proie à des réflexions tumul-
CESAR FALEMPIxN. 188
tueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle? Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle ^ Emma? Ces divers problèmes occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment où la fatigue fut la plus forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.
Le lendemain, l'aspect de l^ôtel avait changé de nouveau. On voyait que l'œil du maître y était revenu, Éléonore ne semblait pas accepter cette abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans un état convenable. La livrée fut rappelée en partie; on eut chevaux et voiture. Dans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans l'hôtel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma, quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa belle-mère. Celle-ci reçut la jeune fille avec une bienveillance froide et même un peu contrainte.
— L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.
— Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait, vous savez combien je suis peu au fait de ces choses.
— C'est bien, dit la baronne d*un ton passablement sec; je verrai votre homme d'affaires. Il ne faut pas que cette propriété sorte de la famille.
iU CÉSAR FÂLEMPIN.
L'entretien se termina sur ces mois. Emma remôniâ dans sa chambre, le cœur gros, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva* un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en était une quidonnait sur la cour de Ihôtel. Jamais Emma ne s'y tenait : elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jour-là elle ne quitta pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la maison. Elle vit arriver un à un les fournisseurs ordinaires delà baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son absence; ces détails intéres* saientla jeune fille. Vers le soir pourtant elle allait quitter son poste, quand un jeune homme déboucha de la porte de Thôtel et gravit hardiment le perron. A cette vue, un nuage passa sur les yeux d'Emma; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son cousin. Qu'on juge dé son émotion 1 Avec la rapidité de Féclair, elle s'é'ança vers l'escaher pour l'attendre ; ses membres tremblaient, sou cœur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne et n'avait rien ou de plus pressé que d'accourir. Hélas! son attente fut trahie ; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. A celte vue, elle faillit oiQurir. Plongée dans une douleur
morne, elle attendit pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le moment où il s'en irait. L'espoir, ce dieu des cœurs aimants, la soutenait encore. Paul sortit sans songer à elle, sans lever même la tête, et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister à cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.
XYII