‹ César FalempinChapitre 4 sur 20 · LE COMPLOT · texte numérisé non relu

LE COMPLOT

Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés. Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules- Granpré en était Fàme, Eléonore le bras. Son contrat de mariage n'assurait à cette femme qu'un mince douaire, etForgueil, la crainte de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gène et le délaissement, toucher un instant à l'opulence, à la grandeur, au i.ruit et

à l'éclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, était une pensée à laquelle ce caractère altier ne pouvait s'accoutumer : pour conjurer cette chute, elle eût tout osé, même un crime. Son complice ne lui en demandait pas tant.

Le premier moyen qu'on mit en œuvre contre le vieillard fut ce séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon d"armes. Ce séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pouvait voir qu'à de certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servait de prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre sans peine la naïve Emma que sa vue causait à son père des émotions dangereuses, capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui de se contenir en présence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait plus vulnérable ; il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était étouffée, toute révoUe prévenue.

Cette tactique savunte durait depuis deux ans, et déjà

elle avait eu un premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus disponible de la fortune. du général avait passé dans les mains de sa femme ou de quelques prête-noms. Les inscriptions sur le grandlivre, les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent peu à peu ce chemin ; mais ce n'étaient là que des objets sans importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu être entamé ; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.

Éléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté, où n'auraient dû éclore que des sentiments affectueux et des pensées calmes; des odeurs pénétrantes v invitaient l'àme à de molles langueurs plutôt qu'à de sombres préoccupations. Aussi régnait-il une sorte de contraste entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui omTit l'entretien, le bras familièrement engagé dans celui de la baronne;

et, tout en guidant sa marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs :

— Éléonore, lui dit-il à demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter. Le général n'a qu'une vie artificielle : c'est un miracle qu'il soit encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit l'éteindre.

— Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, répliqua la baronne avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil prochain. Est-ce cela ?

— Oui, madame, répliqua Tami de la maison un peu déconcerté; et j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive. Vous restez sans ressources, absolument sans ressources.

C'était toucher la corde délicate : sous l'influence de ces paroles, la baronne changea subitement de ton.

— Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces enfantillages. Il s'agit de nos intérêts communs ; traitons-les d'une manière sérieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les aime pas.

— Comme vous voudrez, Eléonore, répondit l'homme d'affaires ; aussi bien est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche ; voici

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qui est plus grave. J'ai examiné avec soin l'état que vous m'avez confié, et en vérité je m'y perds. Etes-vous sûre de n'avoir oublié aucune pièce ?

— Aucune, mon ami.

— Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n"ai pu retrouver les traces; trois cent mille -francs qui faisaient partie, en 1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque ?

— Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre ; je l'aurais su, dit vivement la baronne.

— On les aurait alors volés, Eléonore, ou bien détournés, reprit Thomme d'affaires, car ils n'y sont plus. C'étaient des rentes sur TÉtat ; elles ont été vendues par l'entremise d'un de mes collègues que j'ai vu ce matin ; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France. Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes ; tout vestige en disparaît^.

— Voilà qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue pensive. Est-ce une soustraction ? Est-ce autre chose ? J'y songerai, Granpré ; continuez.

— Cette circonstance explique, Eléonore, le peu de valeurs de portefeuille que nous avons trouvé. C'est fâcheux, car il faut s'attaquer aux immeubles, et une

cession d'immeubles De se fait pas sous le manteau ; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une lessive faite en public : il est impossible qu'elle ne cause pas un peu de scandale.

— Je vous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquement la baronne ; est-ce que le cœur vous manquerait, Granpré ?

— Allons donc ! reprit Thomme d'affaires avec un geste d'une souveraine impudence. Seulement, Eléon-ore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons donc battre, en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter cet hôtel : Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs ; Petit-Vaux, qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tête. L'affaire est bien comprise, n'est-ce pas ?

— Achevez, mon ami, dit la baronne en proie à une agitation qu'elle déguisait mal.

— Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer! Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la moitié de sa fortune.

La baronne fit un geste d'assentiment.

— Il ne reste plus dès lors, poursuivit Ihomme d'affaires, qu'à vendre ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il faut vous dire, Eléo-

nore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le gouvernement français nous accorde son appui ; cela se traitera d'une façon officielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette entreprise ; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente enseigne pour notre spéculation : que vous en semble ?

— Soit; mais, où voulez-vous en venir, Granpré ? répondit la baronne. Votre audace me cause des vertiges.

— C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le général pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne ; cette signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public : Le pair Dalincour vend ses terres pour doter la Péninsule d'une magnifique voie de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à notre opération : à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune territoriale. Champfleury, Petit-Vaux, sautent le pas, et, par-dessus le marché, l'Espagne nous comble de bénédictions.

Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait

SOU plan de campagne éveillât quelque répugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu qu'Éléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée : il s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point, cette poursuite lui semblait légitime : en donnant sa main à un vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le pacte lui semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'échangeait sa beauté que contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre et se payer de ses mains.

C'était à l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses desseins. Elle ne vit dès lors dans le plan de son complice que ce fait décisif, l'aliénation des propriétés de famille : deux millions à recueillir. La prime était belle 1

— Granpré, dit-elle,. ne perdons pas de temps; plus tard, nous reviendrons sur vos combinaisons industrielles. Je TOUS abandonne les bénédictions de l'Es-

pagne : vendons Champfleury et Petit-Vaux, voiià l'essentiel. Que faut-il faire pour cela ?

Ce ton bref, presque impératif, domina riiomme d'affaires ; il renonça à la phrase, et désignant l'un des papiers quil tenait dans les mains :

— Faire signer ce pouvoir, dit-il.

— Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.

— Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury ; faculté de les hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen offre plus d'avantages ; faculté d'en recevoir le prix et d'en donner quittance, soit que l'on aliène, soit que Ton ait recours à un emprunt ; le tout, ma belle , en termes parfaitement précis, fort expUcites, et à l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître : j'y ai passé.

— C'est bien, Granpré ; et qu'y manque-t-il encore ? ajouta Éléonore.

— Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires ; Vapprouvé et la signature du général; rien que cela.

— Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains, et attendez-moi.

Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle entrait dans la chambre de son mari : le valet de garde

était auprès de lui et l'aidait à faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.

— Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain, laissez-nous seuls.

Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa d'obéir. Il avait d'ailleurs suffi de la présence de la baronne pour enlever au -malade une partie de ses forces. A Taspect du papier qu'elle agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'était emparée de lui. 'Cet homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les champs de bataille, en était désormais réduit à trembler devant une femme. Éléonore le maîtrisait; il l'abhorrait profondément, mais il la craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d'y stiffire.Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la mort semblait empreint sur son visage. x\u lieu d'y trouver un motif pour user de ménagements, Éléonore n^en alla que plus directement au but: elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite :

— Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu elle tenait.

Le vieillard la regardait fixement, d'un œil hagard,

presque hébété. Elle prit une plume, la trempa dans Fécritoire, et, assujettissant le papier sur une table placée à la portée du malade :

— Signez I répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous dis-je; il le faut.

Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal papier.

— Non ! non ! disait-il sourdement.

Elle lui prit la main, et, là serrant avec une sorte de violence : ,

— Signez doncl s'écria-t-elle irritée.

llu cri plaintif échappa au vieillard. Il se dégagea de cette étreinte.

— Oh 1 madanre, dit-il, vous m'avez fait mal !

Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices, quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée, de ces trois cent mille francs subitement disparus, et elld imagina de s'en faire une arme contre les refus du général, en même temps qu'elle éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.

— Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en rêve-» nant à la charge.

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— Non 1 non ! c'est assez ! répondit le malade avee un accent plus résolu.

— Eh bien I poursuivit la mégère, je sais que vous cachez ici de l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et vous l'enlever.

Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans l'attitude do la victime; toute son énergie tomba et fit place à une consternation profonde.*

— Grâce! grâce 1 s'écria-t-il en joignant les mains comme eût pu le faire un enfant.

— Alors, vous allez signer? dit la baronne enluimettant de nouveau le papier sous les yeux.

— Oui, je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d'une voix suppliante. Plus tard ! . . . Plus tard !

— Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons 1

Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obéit machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il parvint à tracer tant bien que mal les caractères 'qui devaient être l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son exécution; il dépouillait sa fille.

— Enfin 1 s'écria la baronne quand la pièce fut en état, voilà un souci de moins. Plus tard, nous aviserons au reste.

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Le général, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un évanouissement prof(»id. Cette crise pouvait être la dernière; Eléonore sonna vivement, et envoya chercher son complice.

— Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le pouvoir; rien ny manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron évanoui. Envoyez-moi le docteur.

— Diable ! diable 1 vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure !

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