LA COMPAGNIE PÉNINSULAIRE
Assemblée des fondateurs.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis les scènes dont l'hôtel du faubourg du Roule avait été le théâtre, quand Jules Granpré réunit chez lui une douzaine de personnages appartenant à la grande ou à la petite finance, visages bien connus dans le circuit de la corbeille de la Bourse ou sur les marches du Café de Paris. Sur leurs physionomies respirait un même sentiment, celui de l'impassibihtéj masque habituel et nécessaire des hommes qui se plaisent aux chances aléatoires. Il n'y avait là que des vétérans aguerris aux hasards du jeu, calmes dans la défaite comme dans le triomphe^ et ne voyant
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dans le laurier du combat qu'un topique pour le pansement de leurs blessures.
Au milieu d'eux se trouvait un homme qui, évidemment, n'appartenait pas à la même famille. Il s'était emparé du poste d'honneur ; et, adossé à la cheminée, l'air conquérant, l'œil superbe , la main engagée dans les boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur l'assemblée attentive quelques paroles de protection. C'était le grand Vincent, le célèbre Vincent qui, l'un des premiers en Europe, avait deviné la puissance de l'intérêt matériel.. De là cette déférence dont on l'entourait, cet hommage silencieux de la part de ces représentants de la haute et petite flnance. Il faut le dire, Vincent avait une quahté asaez rare dans le monde des spéculateurs : il se prenait au sérieux. On pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il y croyait lui-même. Il avait exécuté en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'étaient pas sans mérite : ces titres lui causaient des vertiges. Il s'étonnait que les populations ne lui eussent pas élevé de statues, que l'on ne frappât point de médailles en son honneur, que vingt nations, jalouses d'être matériellement gouvernées, ne se jetassent pas à ses genoux pour qu'il daignât se charger de leurs affaires.
Rien de plus exalté que le grand Vincent quand on le plaçait sur son terrain favori : il ne se possédait plus et
s'enivrait de ses plans d'intérêt matériel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre. L'idée d'un chemin de fer le mettait hors de lui ; il lui semblait que la destination de rhomme, parfaitement indiquée par la nature, était de faire quatre-vingts kilomètres à l'heure, et que tout ce qui reste en deçà de ce chiffre est autant d'enlevé aux vues du Créateur. Quand on lui parlait des besoins de l'âme et du monde moral, il répondait que rien n'est plus moral que ce qui est matériel. Cet argument lui pa^ raissait sans réphque : tant pis pour ceux qui le trouvaient insuffisant.
Voilà par quelles perspectives le célèbre Vincent s'était rendu populaire dans le monde delà finance et de la Bourse. D'ailleurs, il n'était pas seulement un homme à doctrines matériellement avancées, il descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloux de couvrir le globe de voies de fer, il ne dédaignait pas d'y mettre la main ; et c'est lui qui avait songé à doter l'Espagne d'une grande ligne de communication qui devait la partager dans toute sa longueur. Il s'agissait d'arrêter les combinaisons financières de l'enlreprise. C'est Granpré qui avait préparé le travail : l'agent de change se plaça devant une table chargée de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul Vernon en qualité de secrétaire ; il demanda la parole et commença son exposé. Comme il s'agissait de petits dé-
tails d'affaires, le prodigieux Vincent affecta de se tenir à l'écart, réservant sa force pour des combats dignes de lui.
— Messieurs, dit Jules Granpré, nous sommes ici en petit comité, en famille ; je ne ferai donc pas de phrases ; je ne vous parlerai pas du besoin qui se fait généralement sentir dans la Péninsule d'un chemin de fer, construit d'après un nouveau système ; je ne vous entretiendrai pas de la reconnaissance des populations.
— Gardez cela pour vos actionnaires, s'écria un fondateur bel esprit en interrompant l'orateur.
Tous les assistants acceptèrent cette saillie ; Vincent seul ne put contenir un mouvement d'irritation. Le grand homme prenait tout au sérieux, même les bénédictions de l'Espagne.
Granpré continua:
— Nous allons donc fonder, messieurs, la Compagnie péninsulaire, qui doit enrichir la belle Ibérie d'un chemin de fer continu. Que faut-il pour.cela? Déclarer simplement qu'elle est constituée au capital de trois cent millions, formé par six cent mille actions de cinq cents francs Tune. C'est simple comme bonjour; il ne reste plus qu'à passer à la caisse.
— Un instant! un instant! dit un fondateur difficile ;
voilà bien la combinaison ; mais où sont les éléments de succès ?
— Former une compagnie ne suffît pas, reprit un deuxième fondateur plus exigeant encore ; il faut la rendre viable 1
— Bahl bah! s'écria un fondateur enthousiaste, oii est la compagnie qui ne marche pas ? Elles vont toutes sur des roulettes.
Ces propos, qui se croisaient, firent naître sur-lechamp une conversation confuse ; Granpré eut peur qu'elle ne dégénérât en dissentiments; il s'empressa de dominer le bruit, et, donnant à sa voix tout l'éclat dont elle était susceptible :
— Messieurs^ dit-il, vous m'affligez : on dirait vraiment que c'est la première fois que vous instituez une compagnie. Comment 1 vous voici douze, avec chacun quatre chents au moins, en tout cinquante, et à cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet à une entreprise? Vous m'affligez, j"e vous le répète. Cinquante intéressés! mais c'est dix fois plus qu'il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus invraisemblable ! Que demain ces cinquante amis paraissent à la Bourse et s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent à grands cris, sur tous les tons, à tout venant, des actions de la Compagnie péninsulaire, et vous verrez quelle hausse
s'établira là-dessus. Il rae semble que j'y assiste ; nous sommes débordés, envahis, nous allons aux nues. On veut des actions à tout prix, on fait émeute pour en avoir. Vous, cependant, vous restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du moins dune manière définitive. On vous presse, et vous offrez alors des promesses d'actions à cent francs de prime. On insiste, on veut mieux qu'une éventualité, vous vous en défendez ; on revient à la charge, et après bien des combats vous cédez, à raison de trois cents francs de prime. Faction pure et simple. Le cours s'établit, et votre chemin de fer prend son essor.
— Bravo, Granpré, s'écria le fondateur enthousiaste qui remplissait à merveille l'office de claqueur.
— A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voilà pour le jeu des actions ; mais il faut voir l'affaire en elle-même. De quelle façon espérez-vous la conduire?
— J'aurai réponse à tout, reprit Granpré ; seulement je demande à procéder avec méthode. La compagnie est donc constituée ; le chemin existe à la Bourse de Paris ; il y est visible tous les jours d'une heure à trois. Peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir là et abandonner le reste à la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit à l'état fabuleux qu'à l'état réel, et il en est une foule sur lesquels on voit rouler plus d'actions que de locomotives.
Prolonger cette situation, tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphères de Fidéal, est une combinaison qui n*a point encore été essayée et qui ne manquerait pas d'un certain à-propos. C'est à y réfléchir.
— Au fait, Granpré a raison, dit le fondateur enthousiaste, la Bourse est capricieuse, elle aime l'imprévu.
— Cependant j'écarte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires: notre chemin est possible, il faut l'avouer, dût cet aveu lui faire du tort. Maintenant nous voici placés dans l'alternative ou d'obtenir la concession à des clauses raisonnables ou de renoncer à Tentreprise. Pour arriver au premier de ces résultats, il nous faut des patrons en France et en' Angleterre, afin que les deux gouvernements agissent sur l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc à rallier autour de la Compagnie péninsulaire des hommes importants, des influences décisives qui puissent en assurer le succès. Dès aujourd'hui, je mets au service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour, heutenant général des armées du roi et commandeur de la Légion d'honneur. Il souscrit pour quatre mille actions, et Uvre son nom à tous les prospectus qui paraîtront nécessaires.
— Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un loii éminemment suffisant; j'en offre deux.
— Et moi trois, reprit Vautre fondateur, qui paraissait s'être fait une loi de surenchérir.
— Total six pairs, dit Granpré sans se déconcerter; assez de pairs comme cela. La souscription est close, quant aux pairs de France. Il s'agit maintenant d'obtenir un même nombre de députés. En général, messieurs, le député exige d'être manié avec adressa; il s'etîarouche aisément. Ce n'est pas tout: il y a député et député; il y a le député qui compte et le député qui ne compte pas, le député actif et le député indolent, le député retors et le député qu'on joue sous jambe, le député dont la voix: est inféodée à tous les cabinets et le député qui ne se livre jamais qu'à demi^ le député sur la limite. Voilà des nuances que je vous recommande: en fait de patrons, ce n'est pas toujours le nombre qui importe, c'est la qualité. Choisissons les nôtres. Que désirons-nous, après tout? le bien de la Péninsule : -un pareil but peut s'avouer, et les hommes publics sont faits pour le comprendre.
— A la bonne heure! dit le grand Vincent; prouvons qu'il n'y a rien de plus moral que ce qui est matériel.
— C'est cela! s'écria le fondateur difficile, et nous concourrons l'an prochain au prix de vertu.
— Assez d'attendrissement, reprit Granpré. Nous voici
pourvus de pairs et de députés; c'est un grand pas de fait; on peut passer outre. Il a été versé dans nos caisses le dixième du montant des actions : trente millions sur trois cents. C'est bien ; l'affaire a une garantie. Armés de toutes pièces, nous poursuivons la concession; nous la poursuivons pendant trois mois, .six mois, dix mois; le temps travaille pour nous; il est notre auxiliaire, comme' vous le verrez tout à l'heure. Maintenant, mettons les choses au pire; prévoyons tout, même un échec. La concession nous échappe; il faut renoncer à. l'entreprise; il faut rendre l'argent, ajouta l'orateur avec un accent douloureux,
— Jamais, s"écriale fondateur enthousiaste qu'emportait un élan involontaire; jamais! J'en rappelle.
— Oui, mon ami; oui, messieurs, il est bon de se préparer d'avance à cette idée; on rendra l'argent sans retenue, sans décompte. Ne froncez pas le sourcil; il le fallait! !I Seulement, les trente miUions auront été placés en compte courant à 4 p. 0/0 l'an. Mettez qu'il ne se soit écoulé que neuf mois entre le versement et la restitution, voilà neuf cent mille francs d'intérêt au plus petit pied. Nous sommes douze ici; c'est soixante et quinze mille francs pour chacun de nous, sans compter les primes glanées çà et là sur les promesses d'actions et sur toutes les agréables chimères que l'on nomme actions provisoires, éventuelles
CÉSAR F AL EM PIN. a'
et fantastiques. Nous sommes spoliés, messieurs, indignement spoliés; mais il nous reste du moins notre propre estime et une petite fiche de consolation.
A peine Granpré eut-il achevé cet exposé de l'affaire, qu'un long murmure d'approbation s'éleva dans l'assemblée. A Tunaiiimité on rendit justice au mérite de ses combinaisons et à la sagacité dont il avait fait preuve en les développant. Ses conclusions furent adoptées, et séance tenante on arrêta toutes les bases de Tentreprise. Quand ce travail eut reçu la dernière main, les fondateurs prirent congé et Vincent se retira comblé de nouveaux hommages.
Le grand homme demeurait plus que jamais convaincu de la beauté de ses théories; il persistait à croire qu'il n'y a de vraiment moral que ce qui est matériel et que rien ne vaut un bon potage pour disposer le cœur de l'homme à la vertu.