‹ César FranckChapitre 3 sur 41 · V. d'Indy. i · texte numérisé non relu

V. d'Indy. i

i CESAR FRANCK

pittoresques, que ces landes où le genêt s'épanouit au printemps en un horizon d'or quasi illimité, que ces collines, peu élevées cependant, où le voyageur français retrouve avec surprise les hêtres et les pins, végétation des froides montagnes cévenoles? Et c'était bien, en effet, ce pays gaulois d'aspect, germain d'habitudes et de voisinage, qui devait fatalement enfanter le génie prédestiné à la création d'un art symphonique bien français en son esprit de mesure et de précision, mais solidement appuyé sur la haute tradition beethovénienne, résultante, ellemême, des traditions antérieures de l'art musical. La famille Franck prétend rattacher ses origines à une dynastie de peintres wallons du même nom1 dans les œuvres desquels, à côté des qualités de la peinture dite primitive, on rencontre force détails qui font pressentir l'art d'un Rembrandt. M. Georges César Franck, fils aîné du grand musicien, possède, de l'un de ces peintres, un petit tableau sur cuivre représentant un Christ aux outrages, dont la composition, sinon le coloris, offre à ce point de vue un

t. Le plus ancien de ces peintres fut Jérôme Franck, né en 1340 à Herrenlhal en Cainpine et mort en 1610, à Paris, où, comme son descendant musicien, il avait émigré et avait obtenu le titre de peintre du roi Henri III. On citait comme son chef-d'œuvre une Nativité qu'il peignit pour l'église des Gordeliers, détruite par la Révolution.

certain intérêt. C'est peut-être à cette influence atavique que César Franck dut ses dispositions pour les arts du dessin, qu'il cultiva en sa prime jeunesse et dont le goût lui resta jusqu'en son âge mûr; nous en retrouverons la trace dans l'étude de son œuvre.

Cependant, l'esprit du jeune homme fut de très bonne heure tourné vers la musique. Son père, homme dur et autoritaire, qui, bien que s'occupant de banque, comptait de nombreuses relations dans le inonde des arts, avait décidé que ses deux fils seraient musiciens.

Il n'y avait qu'à s'incliner devant cette décision, mais, par bonheur, et contrairement à ce qui arrive généralement de ces affectations prématurées laissant trop souvent chez l'enfant le dégoût, parfois même la haine dir métier entrepris invito corde, la semence musicale tomba chez César Franck dans un terrain merveilleusement apte à la faire germer et fructifier.

A peine âgé de onze ans, il entreprenait en Belgique, sous la conduite de son père, une tournée de concerts, au cours de laquelle il eut l'occasion de rencontrer une jeune pianiste, d'un an plus âgée que lui, et faisant également la même tournée de virtuose ; c'était la petite Garcia, qui devint plus tard notre célèbre cantatrice Pauline Yiardot.

A douze ans, il avait terminé ses études à l'école de musique de sa ville natale et son père, désireux de le voir réussir sur un plus vaste théâtre, émigra avec ses deux fils à Paris, en Tannée 1 835 . Là, César commença et poussa même assez loin l'étude du contrepoint, de la fugue et de la composition, sous la direction de Reicha, dont il recevait des leçons particulières ; mais, celui-ci étant mort en 1 836, le père du futur auteur des Béatitudes sollicita pour son fils l'admission au Conservatoire royal. Ce ne fut que l'année suivante, en 1837, que César put entrer comme élève dans la classe de Leborne pour la composition, et dans celle de Zimmermann pour le piano. Au bout de cette même année, il remportait dans la première de ces classes un premier accessit de fugue, mais son concours de piano, en 1 838, donna lieu à une fort singulière aventure qui mérite d'être contée.

Après avoir exécuté de façon tout à fait supérieure le Concerto en la mineur de Hummel, morceau imposé, le jeune Franck ne s'avisa-t-il point, à l'épreuve de lecture à vue, de transposer à la tierce inférieure le morceau à déchiffrer et de le jouer ainsi sans une faute ni une hésitation ?

Cela n'était point prévu au règlement des

concours, et cette hardiesse, de la part d'un élève de quinze ans et demi, sembla tellement irrévérencieuse au vieux Cherubini, alors directeur du Conservatoire, qu'il se refusa obstinément à attribuer au jeune concurrent un premier prix cependant bien mérité; mais comme, en dépit de son esprit formaliste et autoritaire, l'auteur de Lodo'isJia n'était point injuste, il proposa au jury de décerner au pianiste téméraire une récompense spéciale, hors concours, que l'on dénomma de l'appellation pompeuse de « grand prix d'honneur ». — C'est la seule fois, à ma connaissance, qu'il ait été donné, à un concours instrumental du Conservatoire de Paris, une récompense de celte nature.

En 1839, Franck obtient son second prix de fugue. L'esprit de combinaison, qualité essentielle à la confection de ce bizarre et inutile logogriphe qu'on appelle la fugue d'école, était tellement naturel chez le jeune wallon — comme chez ses ancêtres de l'époque du contrepoint vocal, — qu'il n'employa pour parfaire sa fugue qu'une fort minime portion du temps attribué par le règlement à cette composition ; son père, le voyant rentrer à la maison si tôt, alors que les autres concurrents avaient encore devant eux un grand nombre d'heures de travail, commençait à lui reprocher aigrement de n'avoir

point apporté assez de soin à cette épreuve d'où dépendait son avenir, le jeune homme, souriant, se contenta de répondre : « Je crois que c'est bien. » Toute la confiante candeur du Franck que nous avons connu est déjà dans cette réponse.

L'année suivante, malgré un sujet assez ingrat donné par Cherubini, le premier prix de fugue lui était décerné à l'unanimité (19 juillet 1840).

En 1 84 1 , nouvelle surprise pour le jury. César, élève de la classe de Benoist (auquel il succéda en 1872), concourait pour le prix d'orgue.

On sait que les épreuves de ce concours sont, actuellement encore, au nombre de quatre : accompagnement d'un plain-chant donné, exécution d'une pièce d'orgue avec pédale, improvisation d'une fugue, improvisation d'un morceau libre en forme de sonate, ces deux dernières épreuves d'après des thèmes fournis par l'un des membres du jury. Or, Franck ayant observé, grâce à son merveilleux instinct du contrepoint, que le sujet donné de la fugue se prêtait à certaines combinaisons avec le thème du morceau libre, entreprit de les traiter simultanément, de façon que l'un servît de repoussoir à l'autre.

Il fut, nous racontait-il lui-même, « très heureux dans la combinaison des deux sujets », mais les développements fournis par cette façon

insolite de traiter le morceau libre ne laissaient pas que de prendre des proportions inusitées pour ce genre d'épreuve, en sorte que les membres du jury (duquel Cherubini, malade, ne faisait point partie) ne comprenant rien à ce tour de force tout à fait en dehors des habitudes du Conservatoire, n'attribuèrent tout d'abord aucune récompense à ce gêneur... et il fallut que Benoist, le professeur du trop ingénieux élève, vint tout exprès leur expliquer la situation, pour que, revenant sur leur malencontreuse décision, ces messieurs se décidassent à accorder au jeune homme... un second prix d'orgue ! Dès ce moment, peut-être, Franck commença à devenir suspect aux yeux des gens officiels...

Il ne lui restait plus alors qu'une seule haute récompense à ambitionner à l'école : le prix de Rome. Il se préparait à prendre part au concours de 1 Institut; il le pouvait, bien qu'on ne le crut pas Français1, mais un ordre subit de son père l'obligeait, au milieu de l'année scolaire, à quitter définitivement le Conservatoire.

Le 'ii avril 1842, Franck était rayé des contrôles de notre école nationale de musique; il lui était enjoint d'entreprendre la carrière de virtuose...

1 . M. Georges G. Franck se réserve de donner ultérieurement des preuves de cette assertion.

C'est à cette époque que remontent la plupart des œuvres pour piano seul, duos concertants à quatre mains, transcriptions, caprices originaux, fantaisies brillantes, bref, tout ce qui constituait alors le bagage obligé du pianiste compositeur.

Notre siècle ne connaît plus — heureusement — ces carrières de météores de la musique, éblouissant toutes les capitales de l'Europe de leur éclat fulgurant mais passager, incendiant imaginations et cœurs féminins et faisant fondre des lingots d'or sur tout le cours de leur romantique trajectoire.

Tels, Thalberg et Liszt, pour ne cher que les plus illustres.

Le père de notre maître avait rêvé pour son fils aîné une existence de ce genre, qui n'allait cependant guère avec les goûts et le tempérament de celui-ci, il l'obligeait donc à tirer parti de son talent de pianiste et à produire périodiquement un certain nombre de compositions à cet usage.

Cependant, malgré ces « travaux forcés » auxquels Franck se voyait condamné de par l'autorité paternelle, il ne pouvait s'empêcher, en sincère et digne artiste qu'il était, de chercher et de trouver, môme dans les plus insignifiantes productions, des formes nouvelles, non point encore des formes esthétiques de haute composition

connue cela lui arrivera plus tard, mais des combinaisons de doigtés originaux, de dessins encore inemployés, de dispositions harmoniques donnant au piano une sonorité non encore entendue ; c'est ainsi qu'à ce point de vue, certaines des premières œuvres pour piano, comme VËglogue, op. 3 (1843), et la Ballade, op. 9 (i844*î offrent de spéciales innovations dont l'élude peut tenter des musiciens et surtout des pianistes.

C'est aussi à cette époque qu'appartiennent les trois premiers trios (sous le titre : op. 1) ; Franck les écrivit alors qu'il était encore au Conservatoire et son père lui en dicta la dédicace : A S. M. Léopotd /", roi des Belges.

Si je me souviens bien d'un entretien que j'eus, au sujet des trios, avec mon maître, une audience de cour dans laquelle le jeune César devait présenter lui-même ses œuvres à leur auguste dédicataire fut le prétexte invoqué pour lui faire abandonner subitement le Conservatoire, son père fondant, disait-il, sur la dédicace en question les plus fantastiques espérances que rien, hélas, ne vint justifier dans la suite.

Je reviendrai sur ces trios dans la seconde partie de cette étude et spécialement sur le premier, en fa dièze mineur, qui marque une étape dans l'histoire de l'art musical.

io CESAR FRANCK

On ne possède aucun détail sur le séjour de deux années que fit le maître en Belgique, après sa sortie hâtive du Conservatoire. Il est probable que son père n'y rencontra pas les avantages qu'il y était allé chercher, puisque, en i844, nous retrouvons toute la famille installée de nouveau à Paris, dans un logement de, la rue La Bruyère, et sans beaucoup d'autres ressources que les cachets, leçons ou concerts, que pouvaient fournir à la communauté les deux fils, Joseph et César.

C'est alors que commença pour le maître cette vie de labeur incessant et régulier qui se déroula sans trêve et sans à-coups pendant un demisiècle, lui apportant parfois — rarement — la diversion d'un, concert où l'on exécutait quelqu'une de ses œuvres.

Ce fut d'abord, le 4 janvier 1846, dans la salle du Conservatoire, (qu'une administration plus libérale que celle qui régit actuellement les Beaux-Arts mettait assez facilement à la disposition des artistes vivants), la première audition de Ruth, églogue biblique dont il avait entrepris la composition dès sa rentrée à Paris. Si l'œuvre commanda la sympathie et l'attention de certains musiciens, sincères ou non1, la plupart des cri-

1. M. Georges C. Franck possède, à ce sujet, quelques curieuses lettres de compositeurs illustres.

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tiques attitrés n'y virent qu'une « plate imitation » du Désert de Félicien David qui avait obtenu deux ans auparavant un retentissant succès et dont l'éphémère renommée était encore dans toute sa vigueur. — Un peu plus tard, ce sera des œuvres de Richard Wagner dont se serviront les écrivains musicaux pour accabler sous la comparaison un nouvel ouvrage, cela jusqu'à l'époque contemporaine où les mêmes écrivains musicaux ont pris le singulier parti d'exalter a priori toutes les œuvres nouvelles, de quelque valeur qu'elles puissent être, au détriment , le plus souvent, des chefs-d'œuvre anciens,... curieux retour des choses.

Toutefois, l'un des critiques de 1846, mieux disposé que les autres, écrivait ceci : « M. César « Franck est naïf, excessivement naïf, et cette « simplicité l'a, avouons-le, assez bien servi dans « la composition de Rut h, oratorio biblique... » Vingt-cinq ans plus tard, le 24 septembre 1871, eut lieu, au Cirque des Champs-Elysées, une seconde audition de Rutk, et le même critique, enthousiasmé, écrivit celte fois, sans peut-être se rappeler qu'il avait déjà entendu le susdit oratorio : <( C'est une révélation ! Cette partition qui, « par le charme etla simplicité mélodiques, rap- « pelle le Joseph de Méhul, avec une grâce plus

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« tendre et plus moderne, peut être hardiment « qualifiée de chef-d'œuvre... »

Mais les temps deviennent plus durs pour la famille Franck ; les amateurs riches qui formaient le plus clair de la clientèle des deuxjeunes gens, effrayés parla tournure que prenaient les événements politiques, avaient presque tous déserté Paris et les ressources diminuaient à vue d'œil.

Ce fut ce moment que choisit César pour se marier.

Epris, depuis quelque temps déjà, d'une jeune artiste dramatique, fille d'une tragédienne alors célèbre, Mme Desmousseaux, il n'hésita pas à l'épouser malgré la rigueur des temps et les récriminations de ses parents scandalisés de voir une femme de théâtre entrer dans leur famille.

Le mariage eut lieu à l'église de Notre-Dame de Lorette dont César Franck était alors organiste, le 22 février 1848, en pleine insurrection. Le cortège de noce dut, pour parvenir à l'église, enjamber une barricade, et les futurs époux furent aidés de fort bonne grâce, en cette délicate opération, par les émeutiers massés derrière la fortification improvisée.

Peu après son mariage, Franck ayant perdu tous ses élèves, mal vu et mal compris par son père auquel il ne pouvait plus fournir aucune

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ressource, dut abandonner définitivement la

maison paternelle et se créer une existence nouvelle. Il lui fallait, en effet, doubler la somme de travail qu'il donnait antérieurement, en remplaçant par la quantité la qualité des leçons perdues et en se livrant à d'infimes besognes de métier; mais, libre dès lors d'ordonner luimême la disposition de son temps, il prit, à ce moment, la résolution de consacrer chaque jour, quoiqu'il advint, une ou deux heures soit au travail de composition, soit à la lecture d'ouvrages littéraires ou musicaux capables de lui élever l'esprit ; c'est ce qu'il appelait lui-même : « réserver le temps de la pensée ».

Jusqu'à ses derniers jours, rien ne le détourna de la pratique de cette résolution : c'est à elle que nous devons tous ses chefs-d'œuvre.

En i85i, pour la première fois. Franck tentait une entreprise qu'il ne devait renouveler que vers la fin de sa carrière, la composition d'un ouvrage dramatique, on disait alors : un opéra.

Sur un sujet hollandais, dont l'action se passait vers la fin du xvii0 siècle, Alphonse Rover et Gustave Vaes, librettistes alors en vogue, lui fournirent un canevas à musique ni meilleur ni plus mauvais que tous ceux en usage à cette époque. Plein d'ardeur, le maître se mit au travail, poursuivant sans trêve l'achèvement des

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trois actes de son Valet de ferme (tel était l'intitulé de l'opéra). Comme il ne lui était pas possible d'abandonner, même momentanément, ses leçons et ses occupations journalières, il consacra à cette besogne la plus grande partie de ses nuits et y mit un tel acharnement que l'œuvre, commencée en décembre 1 85 1 , était complètement terminée et instrumentée dans les premiers mois de l'année i853. Le pauvre Franck paya cher ce surmenage : à la suite de ce travail, il tomba dans un état de prostration intellectuelle qui lui enleva pendant un certain temps non seulement la faculté de composer mais même celle de penser, tout effort de l'esprit devenant pour lui une insurmontable fatigue.

Et tout cela fut en pure perte au point de vue pratique, car, quelques années plus tard, — ce qui dut tout d'abord sembler à Franck une chance inespérée, — Alphonse Royer, étant devenu directeur de l'Opéra, refusa péremptoirement de montrer le Valet de ferme, sous le spécieux prétexte que, le livret étant de lui, cela lui était interdit par les règlements administratifs. Il est vrai dédire qu'il avait été suffisamment rétribué de sa fourniture sur les maieres émoluments du pauvre musicien qui avait failli y perdre la santé.

Au surplus, vers la fin de sa vie, le maître

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ne tenait plus celte hâtive partition qu'en assez médiocre estime : « Ce n'est pas à graver », répondait-il à ceux qui lui en parlaient1.

Sur ces entrefaites, l'abbé Dorcel, digne prêtre qui. étant vicaire à Notre-Dame de Lorette, avait soutenu le jeune organiste en ses premières épreuves et s'était activement occupé de son mariage, fut nommé à la paroisse Saint-Jean- Saint-François, au Marais, église dont la tribune venait d'être enrichie d'un grand org-ue de Cavaillé-Coll, ce génial inventeur qui mourut pauvre. Le bon abbé s'empressa d'appeler à ce poste son jeune ami de Notre-Dame de Lorette, et Franck s'écriait, tout heureux de se trouver maître d'un aussi bel instrument : « Mon orgue, c'est un orchestre ! »

Mais ce ne futque quelques années plus tard qu'il rencontra le calme et définitif asile qui fut, je ne crains pas de l'affirmer, le véritable berceau d'où sortit une nouvelle manière d'être de son talent, et où commença ce que l'on peut appeler sa seconde époque musicale.

L'actuelle basilique de Sainte-Glotilde venait d'être achevée, remplaçant la modeste église de Sainte-Valère, et Cavaillé-Coll, alors dans toute la plénitude de son génie d'ouvrier-poète

i. Propos rapporté par M. Georges G. Franck.

de sonorités, venait d'y installer son chefd'œuvre, cet admirable instrument qui, après cinquante ans, a encore conservé toute sa fraîcheur de timbre et toute l'amplitude de son harmonieuse résonnance i.

C'était bien autre chose que le modeste orchestre de Saint-Jean -Saint -François, aussi César Franck, poussé bien plus par l'intérêt artistique que par une pensée de lucre, se présenta pour le poste d'organiste de Sainte-Clotilde (où il occupait depuis 1 858 celui de maître de chapelle) et finit par l'obtenir malgré les intrigues de ses nombreux compétiteurs.

C'est dans la pénombre de cette tribune, dont je ne puis me souvenir moi-même sans émotion, que s'écoula la meilleure partie de sa vie, c'est là que, pendant trente ans, chaque dimanche, chaque jour de fête et les derniers temps, chaque vendredi matin, il vint attiser le feu de son génie en d'admirables improvisations souvent bien plus hautes de pensée que nombre de morceaux de musique ciselés avec adresse, c'est là, assurément, qu'il prévit et enfanta les sublimes mélodies qui devaient former la trame musicale de ses Béatitudes.

i . « Si vous saviez comme je l'aime », disait le « père Franck ■» au curé de Sainte-Clotilde, « il est si souple à mes doigts et si docile à mes pensées ! » Propos cité dans l'allocution de M. le chanoine Gardey, le 22 octobre 1904.

Oh! nous le connaissions bien, nous ses élèves, le chemin qui conduisait à cette bienheureuse tribune — chemin ardu et difficile comme. l'Evangile nous présente celui du ciel — où, après avoir gravi la ténébreuse spirale d'un long escalier à vis percé de rares meurtrières, on se trouvait tout à coup face à face avec une sorte de monstre d'aspect antédiluvien, à l'ossature compliquée, à la respiration pesante et inégale, qu'à plus ample examen on reconnaissait être l'organe vital de l'orgue actionné par deux vigoureux souffleurs.

Là, il fallait encore descendre un petit escalier de quelques marches, bas, resserré et absolument privé de lumière, dernière épreuve fatale aux chapeaux hauts de forme et cause de bien des faux pas pour les non-initiés. Après quoi, ouvrant l'étroite janaa çseli, on se trouvait suspendu à mi-distance entre le pavé et la voûte de l'église et l'on oubliait tout dans la contemplation du profil attentionné et surtout du front puissant d'où sortait sans effort apparent toute une théorie de mélodies inspirées et d'harmonies subtilement exquises qui, s'enroulant quelques instants autour des piliers de la nef, allaient enfin se perdre tout en haut, aux courbures des ogives.

Car César Franck avait, ou plutôt était le génie V. d'Indy. 2

même de l'improvisation et aucun organiste moderne, voire des plus renommés comme exécutants, ne saurait lui être comparé, même de loin, sous ce rapport1. Aussi, quand parfois — mais rarement — l'un de nous était appelé à remplacer le maître retenu par d'autres occupations, n'était-ce pas sans une sorte de terreur superstitieuse que nous osions caresser de nos mains profanes cet être quasi surnaturel accoutumé à vibrer, à chanter, à pleurer sous l'excitation du génie supérieur dont il était pour ainsi dire devenu partie intégrante.

D'autres fois, le maître invitait quelques amateurs, quelques amis, quelques artistes étrangers à venir prendre place à sa tribune ; c'est ainsi que, le 3 avril 1866, son unique auditeur, Franz Liszt, sortit émerveillé de Sainte-Clotilde, évoquant le nom de J.-S. «Bach en un parallèle qui s'imposait de lui-même.

Mais que ce fût devant des invités de choix, devant ses élèves, ou simplement pour les fidèles assistant à l'office, les improvisations de Franck étaient toutes aussi profondément pensées, aussi soignées d'exécution les unes que les autres, car il ne jouait point de l'orgue pour être écouté,

1. Je me souviens de certain offertoire sur le thème initial du VII0 quatuor de Beethoven, qui était bien près d'égaler en beauté la pièce même du maître de Bonn ; ceux qui ont assisté à cette improvisation ne me contrediront certes pas.

mais pour s'acquitter le mieux qu'il pouvait d'un devoir envers Dieu et sa propre conscience. Et ce qu'il pouvait, c'était de l'art sain, élevé, sublime.

Décrire ces improvisations, dont nous n'avons bien senti tout le prix que lorsque nous n'avons plus été à mémo de les entendre, serait une tâche impossible ; je laisse à ceux qui, comme moi, ont été les commensaux habituels de ces festins d'art, la douceur d'un souvenir qui bientôt s'envolera comme se sont évanouies elles-mêmes ces géniales et éphémères créations.

Ainsi, pendant dix ans, Franck se recueille, vivant sa tranquille vie d'organiste et de professeur et faisant succéder à la fièvre de production des jeunes années une période de calme où il n'écrit que des pièces d'orgue et de la musique d'église. Mais ce calme n'est que précurseur d'une nouvelle transformation, définitive, cellelà, à laquelle la musique devra de sublimes chefsd'œuvre.

Toute sa vie, Franck avait été possédé du désir de traiter musicalement le bel évangile du Sermon sur la montagne ; il avait déjà (nous en parlerons clans la partie critique de cet ouvrage) tenté plusieurs essais sur ce sujet qui convenait

ao CÉSAR FRANCK

si bien à son esprit de croyant et à son tempérament puissant et passionné. En l'année 1869, il fut enfin à même de pouvoir travailler sur un poème, sinon de premier ordre comme poésie et versification, au moins respectueux du texte sacré tout en le paraphrasant de manière à donner lieu à d'importants développements musicaux.

A peine muni de ce canevas, il se mit aussitôt à la besogne avec un tel enthousiasme qu'il en écrivit sans s'interrompre les deux premières parties.

Ce travail fut arrêté par un événement qui ne pouvait laisser indifférente aucune àme française, et Franck, bien que né en Belgique, était bien français de cœur et de choix ; cet événement, c'était la guerre de 1870.

Trop âgé pour prendre du service actif, le maître avait vu ses jeunes disciples se disperser au vent mauvais de nos défaites et laisser le contrepoint, l'orgue ou le piano pour aller manier le fusil dans les vaillantes armées improvisées que notre pays sut, six mois durant, opposer aux envahisseurs victorieux. Plusieurs de ces disciples ne revirent pas le maître aimé... ou, comme Alexis de Castillon, succombèrent peu après la guerre aux fatigues de cette rude campagne d'hiver.

Trois d'entre eux, Henri Duparc, Arthur Co-

quard et l'an tour de ces lignes (qui n'avait cependant point encore osé alors présenter au maître ses informes essais de composition) étaient, comme Franck lui-même, enfermés dans Paris assiégé.

Un soir, dans l'intervalle de deux gardes aux avant-postes, ayant été visiter le maître en son calme logis du boulevard Saint-Michel, nous le trouvâmes tout frémissant d'enthousiasme à la lecture d'un article du journal le Figaro où était célébrée, en une prose suffisamment poétique, la mâle fierté de notre cher Paris blessé, mais résistant encore : « Je veux en faire la musique ! » s'écria-t-il après nous l'avoir lu. Peu de jours après, il nous chantait fiévreusement le résultat de son travail, plein de patriotique inspiration et de chaleur juvénile :

Je suis Paris, la reine des cilés, etc.

Cette ode n'a jamais été gravée jusqu'ici et ce fut la première fois qu'un musicien osa s'aventurera composer sur un poème en prose.

En 18-2, se produisit dans la carrière du maître un bien singulier incident : il fut nommé, on ne sait comment — et lui-même, si étranger à toute intrigue, le sut moins que personne — professeur d'orgue au Conservatoire.

Le vieux Benoist, atteint par la limite d'âge (il

■ii CÉSAR FRANCK

était entré en fonctions à la fondation même de la Classe, en 1822), prenait définitivement une retraite bien gagnée ; comment se fit-il qu'un ministre, par hasard clairvoyant, s'avisa de penser pour cette place à l'organiste de Sainte-Clotilde, si peu officiel d'allure et d'esprit? C'est un mystère qui n'a point été élucidé.

Quoi qu'il en soit, César Franck prenait possession de la Classe d'orgue, le 1e1' février 1872, et dès cet instant, il commençait à être en butte à l'animosité, consciente ou non, de ses collègues qui se refusèrent toujours à regarder comme des leurs un artiste plaçant l'Art au-dessus de toute autre considération, un musicien aimant la Musique d'un amour sincère et désintéressé.

Cette môme année, il écrivait, presque d'une traite (interrompant le travail des Béatitudes) la première version musicale de Rédemption, oratorio en deux parties sur un texte, assez médiocre, d'Edouard Blau, et Colonne, alors à ses débuts comme chef d'orchestre, en dirigeait la première exécution au concert spirituel du jeudi saint i873.

Il s'en fallut de beaucoup que celte exécution fût satisfaisante ; Colonne n'avait point encore l'expérience qu'il a acquise depuis et un autre compositeur, dont le même personnel devait interpréter le lendemain vendredi saint, un ora-

torio de grande allure, absorba au bénéfice de son œuvre la presque totalilé des répétitions affectées à ces deux concerts. Le bon « père Franck », sans défiance et sans fiel, dut se contenter (et il s'en contenta, tellement il était peu exigeant) d'une quasi-lecture à l'orchestre et d'une exécution excessivement sommaire qui ne produisit aucun effet; il fut»mème forcé, en raison de la pénurie des répétitions, de supprimer le morceau symphonique qui formait interlude entre les deux parties de son œuvre et qu'il récrivit, du reste, complètement depuis.

A part les Eolides, poème symphonique d'après Leconte de Lisle, qui fit une éphémère apparition au concert de la Porte Saint-Martin, sous la direction de Lamoureux, en 1876, et ne fut nullement compris parle public, Franck ne travailla guère, pendant- les six années qui suivirent Rédemption, qu'à son oralorio Les Béatitudes qui ne fut terminé qu'en 18-9 et lui prit conséquemment dix ans de sa vie.

Conscient d'avoir produit une belle œuvre, le maître, dont l'àme naïve fut constamment en proie aux illusions quant à ce qui est de la vie pratique, s'imagina que le gouvernement du pays qu'il illustrait par son génie ne pouvait manquer de s'intéresser à la présentation d'une aussi haute manifestation d'art, et que, si le ministre

connaissait sa nouvelle œuvre, il en apprécierait certainement la beauté et en favoriserait l'éxecution.

11 organisa donc chez lui une audition privée des Béatitudes, après s'être soigneusement enquis de la date qui pouvait convenir au ministre des Beaux-Arts et avoir invité, par démarche personnelle, les critiques des grands journaux ainsi que les directeurs du Conservatoire et de l'Opéra. Les soli étaient confiés a des élèves de chant du Conservatoire ; quant aux chœurs, si importants, ils étaient composés d'une vingtaine d'exécutants, disciples particuliers du maître ou élèves de la classe d'orgue.

Franck, plein de joie de cette exécution en miniature, avait l'intention d'accompagner luimême au piano, mais, première déception, l'avant-veille du jour fixé, il se foula le poignet en fermant une portière de voiture... ; il vint aussitôt me trouver pour me demander de tenir sa place au piano, et, fier de cet honneur mais un peu troublé par la responsabilité, je dus, en une seule journée, me mettre dans les doigts toute cette partition de façon à pouvoir la présenter convenablement aux hôtes de choix sur l'appui desquels le maître comptait si absolument.

Tout était prêt, les exécutants, au grand corn-

L'HOMME a5

p 1 e t , n'attendaient que l'arrivée des invités pour commencer. A huit heures et demie, survient un message du ministre, disant « qu'à son grand « regret, il lui était impossible de se rendre à la « soirée, etc., etc.. » Les directeurs du Conservatoire et de l'Opéra s'étaient excusés d'avance ; quant aux grands critiques, ils étaient retenus ce soir-là par une occupation autrement importante que l'audition d'un oratorio de génie : on donnait, dans un théâtre à femmes, la première représentation d'une opérette..;

Quelques-uns de ces messieurs de la presse vinrent cependant se montrer, pour fuir au bout de quelques minutes ces régions si éloignées des grands boulevards ; seuls, deux des invités res-

tèrent jusqu'à la fin, ce furent Edouard Lalo et Victorin Joncières, qui voulurent donner à Franck cette marque de déférence.

De cette audition dont il s'était promis tant de joie, le pauvre Franck sortit triste et un peu désillusionné, non point qu'il eût perdu confiance en la beauté de son œuvre, mais parce que tous, et nous-mêmes, ses amis, — nous en faisons maintenant notre mea culpa — nous ne lui avions point caché qu'une exécution intégrale des Béatitudes au concert nous paraissait impossible ; il avait donc pris, quoiqu'un peu amèrement, son parti de débiter sa partition par

tranches; c'est ainsi qu'il la présenta au comité de la Société des Concerts du Conservatoire qui lui fit longtemps attendre l'exécution de l'une des huit parties.

Quatorze ans plus tard, Colonne, qui avait une revanche à prendre de Rédemption, montait avec un grand soin et un réel souci du rendu artistique, l'oratorio des Béatitudes dans son entier. L'effet en fut foudroyant et le nom de Franck fut dès lors entouré d'une auréole de gloire dont l'éclat ne fit que grandir; mais, depuis trois ans déjà, le maître était mort...

A la suite delà malencontreuse audition privée dont il a été fait mention plus haut, le ministre des Beaux-Arts, peut-être pris de remords, tenta de faire attribuer à César Franck l'une des classes de composition du Conservatoire, vacante par la retraite de Victor Massé, mais à l'auteur des Béatitudes, ce fut Ernest Guiraud, l'auteur de Madame Turlupin, qui fut préféré.

Par contre, et en guise de compensation, une insigne faveur fut accordée au maître par le gouvernement; on l'éleva, concurremment avec les tailleurs, bottiers et fournisseurs de tout ordre des gens officiels, à la haute dignité d'... officier d'académie! Tous les artistes furent profondément étonnés de cette attribution du ruban violet à celui qui semblait désigné pour

le ruban rouge; le seul auquel ce déni de justice parut tout à l'ait naturel, ce fut le maître luimême...

Nous, ses élèves, nous étions indignés et ne le cachions pas. Comme l'un de nous ne s'était point tenu d'exprimer cette indignation en présence du maître, celui-ci se contenta de dire à voix basse, comme en confidence, et avec ce sourire exquis que nous ne saurions oublier : « Calmez-vous, calmez-vous,... on nia donné bon espoir pour V année prochaine !.. . » Ce ne fut cependant que cinq ou six ans plus tard que Franck reçut enfin le ruban de chevalier de la Légion d'honneur, quelques musicastres habitués des antichambres ministérielles ayant dû naturellement passer avant lui ; mais ce serait une erreur de croire que cette distinction fut donnée au musicien, en tant qu'auteur de belles œuvres qui honorent l'art français... point du tout! ce fut au fonctionnaire comptant plus de dix années de services que la croix fut attribuée, et le décret du 4 août i885 porte seulement : « Franck (César-Auguste), professeur d'orgue ». Le gouvernement français avait décidément avec lui la main malheureuse !

Ce fut à propos de cette nomination et dans le dessein de montrer que Franck était mieux qu'un professeur d'orgue, que ses élèves et ses amis

ouvrirent une souscription destinée à couvrir les frais d'un grand concert consacré uniquement aux œuvres du maître.

Le festival Franck eut lieu le 3o janvier 1887 au Cirque d'hiver sous la direction de J. Pasdeloup et de l'auteur lui-même. Le programme était composé comme suit :

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