LE GÉNÉRAL, GEORGETTE
(Ils entrent par le fond.) LE GÉNÉRAL.
Mens, ma nièce, viens-l'en avec moi... je n'y liens plus; je suis excédé des airs que se, donne l'héritier des Caradecs, que la vieille daine vient de me présenter et qu'elle trouve superbe!.. Ma foi, si tous les marquis ressemblaient à celui-là, on a bien fait de les supprimer... la perte n'est pas grande pour le trésor, car ils ne valent pas grand' chose.
GEOT.GLTTE.
C'est étonnant!., ça n'est pas là l'effet que me faisait autrefois mon jeune maître. A ous le rappelez-vous? LE GÉNÉRAL.
Il y a dix ans. .. un bambin, non, ma foi... je me rappelle son père, M. le marquis, fier avec tout le monde, mais bon enfant avec les garde-diasses c'est une qualité qu'il avait... je me rappelle aussi Mme la marquise.
GEORGETTE
Une excellente femme qui m'avait prise en amitié.
LL GÉNÉRAL
Et qui, lorsque lu étais foute petite, avait daigné elle-même t'apprendre à lire... Ca t'est-il resté?
GLORGETTE.
Certainement, ça ne s'oublie pas.
LE GÉNÉRAL
Tant mieux!., ça peut servir.. . dans les familles... et je voulais, à ce sujet-là, te parler.. . te parler à toi toute seule.
GEORGETTE
Qu'est-ce que c'est, mon oncle? me voilà.
LE GÉNÉRAL
As-tu remarqué tout-à-1'heure, au dessert, ce hussard qui m'a apporté une lettre que j'ai mise dans ma poche en disant: C'est bon, je verrai plus tard.
GEORGETTL.
C'est vrai !.. vous ne l'avez pas encore lue!..
LE GÉNÉRAL
Pour des raisons particulières que je ne dirais à personne... mais que je peux t'avouer à loi, Georgette .. cpii es ma nièce... (.J derui-voix.) C'est que je ne sais pas lire. GLOIKiETTE.
Ah ! bah !
LE GÉNÉRAL
Ce dont j'enrage ; mais je ne peux pas en vouloir à mes païens, ils ne prévoyaient pas ce qui m'arrive... j'ai été surpris par la fortune avant que j'aie eu le temps de me mettre en garde.
GLORGETTE.
Mais depuis?..
Depuis que je suis général, j'ai appris l'essentiel, à signer mon nom... je lis bien aussi un peu quand je suis seul et qu'il n'y a personne qui me regarde... c'est un jeune homme de famille, un caporal qui m'avait commencé... mais mes études ont été arrêtées par un boulet qui a emporté mon professeur.
Quel malheur!
GEORGETTE
LE GENERAL
Surtout pour moi . . avec ça j e n'avais guère de temps à donner à la littérature!., toujours en marche ou occupé à battre l'ennemi... mais je m'y remettrai, jetravailletai, je suis encore assez jeune pour apprendre... et tu penses bien que je ne veux pas rester où je suis.
GEORGETTE
Quoi!., vous nVies pas coulent, vous qui de simple soldatêtes devenu général!
Lli GÉNÉRAL, '/'//// air de actlaiu.
Oui... général de brigade. .
CEOKGKTTE.
Eh bien!
LE GÉNÉRAL
Eh bien ! on peut devenir général de division.. . el puis... et puismieux encore... il y a mou camarade Lelebvre, parti soldat comme moi et qui commande en chef.
Ah! vous avez de l'ambition?
LE GÉNÉRAL
Du tout!., je veux me faire tuer ou arriver à quelque chose qui en vaille la peine.
GEORGETTE
Marquis, par exemple !
LE GÉNÉRAL
Fi donc!., les marquis sont finis, faut autre chose à la place, quelque chose de mieux.
Aiu îles Sc\ thés .
Les marquis (le l'ancien u-uime Sont maintenant comme les > assignats, Ils ont perdu' dans la publique estime, Us n'ont pins cours, ou du moins sont bien bas.
GEORGETTE
Ça changera, mon oncl'...
LE GESÉRAL.
Je ne crois pas.
L'armée est tout, plus de noblesse ancienne.
GEORGETTE
Oui, maintenant... mais ces mêmes conscrits Qui nous donnèrent plus d'un grand capitaine, n ■ n Pourront plus tard nous donner des marquis/ ' Des barons, des comtes, des marquis.
LE GÉNÉRAL
Jamais ... nous avons d'autres idées... moi, d'abord je veUx que tu fasses un beau mariage.. . je ne pense qu'à ça. GEORGETTE.
Et moi je n'y pense guère.
LE GÉNÉRXL.
Laisse donc, j'aide petiis aides-de-camp qui sont gentils — mais ils sont comme moi, ils n'ont pas le sou., et je veux pour toi une grande fortune.
GEORGETTE
Y pensez-vous?
LE GÉNÉRAL
Chacun sou tour. . En attendant, avance à l'ordre, et lismoi cette lettre... la signature d'abord.
GEORGETTE
Saint-Laurent.
LE GÉNÉRAL
tin de mes aides-de-camp, celui qui d'habitude me sert de secrétaire... je lui apprendrai à ne pas être ici à son poste. GEOKGETTE, Usant.
« Mon général, je vous demande bien pardon d'une balle » que je viens de recevoir dans la cuisse, et qui avant trois ou » quatre jouis ne me permettra pas de me rendre auprès de » vous. » Pauvre garçon!
LE GÉNÉRAL
J'ai du malheur dans mon éducation, et à moins que pendant ce temps-là tu ne sois mon secrétaire... GEORGETTE.
Oh! bien volontiers...
LE GÉNÉRAL
Mais prends garde , morbleu, que personne ne s'en doute!... Et surtout de la discrétion sur les ordres ou dépèches qui pourraient m'arriver!... cane plaisante pas.
Soyez tranquille... on me tuerait plutôt.
LE GÉNÉRAL
A la bonne heure! j'y compte... Qui vient là?
GEORGETTE
M. de ÎSeuillac qui se promène dans celte galerie.
LE GÉNÉRAL passe à gauche *.
Un brave garçon, celui-là! il me plaît... et s'il te convient pour mari, je te le donne.
GEORGETTE
Un ci- de vaut!
LE GÉNÉRAL
C'est égal. . . je passerai par là-dessus. . . On me blâmera si on veut... je brave les propos et les préjugés. GEORGETTE, souriant.
Rassurez-vous, j'ai idée qu'il me refuserait.
LE GÉNÉRAL
Et pourquoi, morbleu !
GEORGETTE
Parce qu'il en aime une autre,
* Georgettc, le gtintfral.
LE GÉNÉRAL
C'est différent... sous le règne île la liberté , les inclinations sont libres, et l'on ne doit aimer qu'une femme à la fois...
GEORGE I TE
Sous la république une et indivisible !
LE GÉNÉRAL
Comme tu dis... [Regardant le chevalier, qui est entré en rehaut sans les apercevoir.) Qu'est-ce qu'il a dom: ? (Lui /nippant sur fépauic.) A quoi rêve mon jeune capitaine?