‹ César; ou, Le chien du châteauChapitre 3 sur 41 · LA COMTESSE, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE CHEVALIER

LA COMTESSE

Avez-vous vu ce jeune homme qui s'éloigne?... une tournure distinguée... et puis des manières convenables... Il salue au moins, ce qui est rare dans ce pays.

LE CHEVALIER

Je crois qu'il n'en est pas ; c'est un étranger.

LA COMTESSE

C'est donc cela ! car, en vérité, tout le monde ici est d'une audace, d'une insolence !

LE CHEVALIER

Vous aurait- on manqué, ma chère cousine? .

LA COMTESSE

Non, chevalier, au contraire... personne ne fait attention à moi. Je suis arrivée hier soir; pas un paysan pour me voir passer, pas une harangue, pas une cloche !

LE CHEVALIER

Il n'y en a pas dans le village.

LA COMTESSE

Eh ! qu'en a-t-on fait ?

Des canons.

LA COMTESSE

C'est horrible! pas de cloches dans une paroisse ! C'est un pays maudit du ciel... et je ne m'étonne plus si tout y est bouleversé. . Un monsieur, un individu... qui signe Sauvageot, épicier, m'écrit sous prétexte qu'il est maire de la commune, pour m'informer qu'un général va venir loger chez moi... Est-ce que mon château est une caserne?... ou bien me traite-t-on en pays conquis?

LE CHEVALIER

Eh! mon Dieu ! ma belle cousine, vous savez bien que c'est l'usage.

LA COMTESSE

Non pas, chevalier... les personnes comme il faut ont toujours été dispensées de loger les gens de guerre.

LE CHEVALIER

Autrefois !

LA COMTESSE

Et aujourd'hui c'est encore bien plus nécessaire ! l'armée est si mal composée !... Au lieu de nos jeunes officiers si aimables et si élégants, des gens qui sentent la poudre, qui se battent toute la journée et ne songent qu'à se faire tuer... des gens qui ne savent pas vivre...

Air de l'Êcu de six francs.

Aussi Dieu sait comme à la ronde

On craint nos soldais citoyens!

N'ont-ils pas battu loul le monde,.

Les Hollandais et les Prussiens,

Les misses et les Autrichiens?

Ils ont cherché noise au satrape Qui lègue en Egypte... et, plus tard, Ils ont, ces soldats sans égard, Battu... jusqu'aux soldats du pape!

LE CHEVALIER

Mais, ma cousine...

LA COMTESSE, l'interrompant.

Oh! chevalier, vous n'êtes pas désintéressé dans la question; car vous qui parlez, vous avez dérogé. Oui, monsieur, au lieu d'émigrer avec nous, ou du moins de rester dans vos terres en bon gentilhomme, à vous cacher ou à ne rien faire, on vous a vu porter le mousquet en simple soldat dans l'armée républicaine.

LE CHEVALIER

Dans l'armée française, madame, car nous marchions contre l'étranger.

LA COMTESSE

Raison de plus... c'est un tort que rien n'effacera à mes y, ux.

LE CHEVALIER

Et dont je me console en pensant que c'est à ce tort que vous avez dû autrefois la vie, et, aujourd'hui, les biens qui vous sont rendus.

Je ne les ai point demandés.

LE CHEVALIER

C'est vrai; mais moi je les ai réclamés au nom . de mon sang versé pour la patrie... et le Directoire a accordé au jeune soldat ce qu'il aurait à coup sûr refusé à l'ancien gentilhomme. Eh revanche, ma chère cousine, je vous prie en grâce de modérer vos railleries continuelles sur le temps présent, vos regrets amers du passé. Songez que l'orage à peine calmé gronde encore dans le lointain... et la moindre imprudence pourrait avoir des suites funestes.

LA COMTESSE

Tant pis pour ces gens-là! je ne sais pas farder mon opinion. Il faut que je dise la vérité à tout le monde, et surtout au gouvernement.

LE CHEVALIER

Il n'est pas habitué à l'entendre... et, si vous ne craignez rien pour vous, si votre courage vous met au-dessus de tous les périls,.redoutez-les du moins pour votre fille, pour Amélie...

LA COMTESSE

Dont vous vous occupez beaucoup, mon jeune cousin.

LE CHEVALIER

C'est vrai; mais je suis condamné au silence, je ne puis vous parler de mon amour... car je vous ai rendu service, et maintenant j'aurais l'air d'en réclamer le prix.

LA COMTESSE

Fi donc!., moi avoir une pareille pensée... de vous, d'un gentilhomme! Non, chevalier, je vous estime trop pour cela, et je vais vous parler franchement. Ce n'est pas à vous que je destinais ma fille ; c'était à mon neveu, au jeune marquis de Caradec, à l'héritier de ce riche domaine.

CÉSAR

n'avait guère que dix à onze ans, il est vrai, quand il est parti avec son père pour Saint- Domingue; mais, de tout temps, ce mariage avait été convenu et arrêté entre les deux familles; parole avait été donnée, parole de gentilhomme! C'est tout vous dire, et vous savez que rien au monde ne m'y aurait fait manquer.

LE CHEVALIER

Oui, madame ; mais vous savez que, lors des massacres de Saint-Domingue, ce pauvre Arthur et son père...

LA COMTESSE

Son père... oui... le fait est trop vrai î mais le fils, on nous l'a assuré, avait été épargné par ses esclaves révoltés, ainsi que son gouverneur, le petit abbé de Saint- Yon, que je me rappelle très bien. On ajoutait que tous deux avaient été à leur tour réduits en esclavage, accablés de mauvais traitements, et condamnés aux travaux les plus humiliants... mais que, plus tard, ils étaient parvenus à s'échapper et à gagner la partie espagnole de Saint-Domingue.

LE CHEVALIER

Et si cela était vrai, comment, de là, n'auraient-ils pas trouvé le moyen de passer en France? comment, depuis neuf ou dix ans, n'aurait-on pas eu de leurs nouvelles ?

La révolution venait d'éclater ; toute la famille était elle-même émigrée et peu en position de faire faire en France des recherches , auxquelles désormais je vais me livrer avec plus d'activité; et si malheureusement, comme je le crains, le dernier des Caradecs a cessé d'exister, si cette noble famille est éteinte, c'est vous, monsieur de Neuillac, vous, mon cousin, que je nommerai mon gendre, seul moyen d'acquitter envers vous les dettes de la reconnaissance.

LE CHEVALIER

Ah ! je serai trop payé !... car, je puis vous le dire maintenant, Amélie est mon seul amour... c'est elle qui a soutenu mon courage, et, s'il fallait renoncera samain, toutserait fini pour moi ! Maisvous m'avez rendu l'espoir. . etje puis donc me flatter que bientôt...

LA COMTESSE

Patience! attendez ce que je vous ai dit... Et puis on ne se marie pas sans curé, et nous n'en avons pas encore dans la paroisse. Il faut donc que dans ce pays et dans le château de mon frère je rétablisse tout sur l'ancien pied.

LE CHEVALIEli.

Vous aurez fort à faire !

LA COMTESSE

C'est ce que nous verrons !

Page 1