IMPRIMERIE W. KÛNDIG & FILS GENÈVE
LA BELLE 0LYMP1E
Un jour d'hiver de l'an 1601, trois cavaliers accompagnés d'un vieux serviteur en manteau de livrée aux couleurs genevoises, noir et violet, stationnaient à la bifurcation des chemins d'Arare et de St-Julien, près de Genève. La campagne était solitaire, le ciel sombre, et le vent du nord-est qui soufflait en « bise noire » dispersait au loin les feuilles desséchées dans la brousse et les champs déserts.
— Voici mauvais temps pour ceux qui vont par pays et font une longue chevauchée — dit à ses compagnons l'un des personnages de la cavalcade.
— Et pour demeurer à Perte ! en lieu découvert, ce temps de cagne vous plaît-il mieux ?
— Vous chagrinez toujours, monsieur Barillet mon ami; cependant je vous accorde ce point : celui, malavisé, qui donnerait présentement ses moufles fourrées et ses
1 Soit sur an lieu éminent d'où l'on voit tout ce qui se passe à l'entour.
gamaches 1 pour faire emplette d'un chapeau de paille à la rustique en serait mauvais marchand.
— Sait-on seulement avec assurance s'ils viendront bientôt, ces gentilshommes ?
— Monsieur Manlich — répondit celui auquel la question paraissait être adressée —, vous avez entendu, comme nous autres du Conseil, la lecture du message apporté hier soir par l'homme de chambre de monsieur Desdiguières. Ce seigneur, dont j'ai l'honneur d'être connu privément, est de parole en toute affaire et quoi qu'il advienne, lorsqu'il s'est une fois engagé.
— Il est donc comme son maître — - murmura celui qui « chagrinait toujours », en jetant un coup-d'œil expressif à son compagnon Manlich. Mais ce signe malicieux d'intelligence et ces mots, qui dissimulaient peut-être quelque allusion à la parole de Gascon de Sa Majesté Henri IV en affaires d'argent et en d'autres encore, tout cela fut perdu pour le premier des interlocuteurs, préoccupé uniquement de la prochaine venue du grand seigneur annoncé. Il regardait alors du côté de St-Julien, car c'est par là que devait venir le train d'équipage du célèbre Dauphinois François de Bonne, « Lieutenant-général deçà des monts », qu'attendaient en plein vent les trois magistrats « commis » par la Seigneurie.
— De fois à autre je crois entendre le trac des chevaux et la sonnerie des clochettes et brinballes des mulets de bât.
1 Guêtres longues.
— C'est un tintouin d'oreille, monsieur de Vérace, — reprit le conseiller Barillet, qui semblait cet aprèsdîner être disposé par la bise noire à contredire à toute proposition de logique, tant assertive que dubitative.
— Collavin ! — dit le sieur Manlich, s'adressant au guet demeuré respectueusement à quelques pas en arrière de ses supérieurs — montez ça-haut sur les créts du côté du village, vous ferez un signal si vous voyez venir les gens.
L'officier de la Seigneurie obéit aussitôt à cet ordre et les magistrats demeurèrent groupés sur le chemin, la croupe de leurs montures tournée au vent pour ne pas trop faire endurer le froid à ces courtauds.
Les « commis » du Conseil réunis ici par le devoir de leur charge étaient d'individualités fort diverses et. comme ces types caractérisaient assez bien dans leur ensemble la communauté genevoise telle qu'elle existait au temps où se passe cette histoire, il peut être de quelque intérêt de les connaître :
Michel Barillet, connétable du Jeu de l'Arquebuse et superintendant de la jurande du a passement », était un honnête tireur-d'or — on désignait ainsi les tisseurs passementiers — connu pour être d'esprit sérieux et intelligent, très appliqué aux devoirs de son office, mais il était « brusquet » et peu avenant aux étrangers, dont il y avait selon lui un beaucoup trop grand nombre qui venaient « s'habituer » dans la ville ; « Genève aux anciens citoyens et rien plus », telle était sa devise, qui renfermait le seul programme politique dont il ne se départait jamais qu'à regret et lorsqu'il fallait suivre au
Conseil ce qu'on appelait alors « la plus grande voix ». Son collègue Manlich, comme lui sexagénaire, était, par son aïeul, originaire d'Augsbourg, et tenait boutique de marchand drapier-chaussetier dans la rue-basse « des Allemands-dessus », la plus belle de la ville assurément. Celui-ci avait hérité de ses ancêtres les mœurs empreintes de bonhomie et la placidité, l'humeur flegmatique de la race germaine ; fort connu aux foires de Zûrzach, d'Aarau et de Francfort, lié d'affaires avec les marchands notables de toute la Suisse, Manlich sympathisait avec eux, glorifiait tout ce qui venait de Berne, de Zurich, de Schafthouse et de Bâle : a Messieurs des Louables cantons de la religion évangélique étant, selon lui, les seuls adjuteurs et restaurateurs que Genève pût trouver en quelque nécessité pressante, c'était seulement à eux qu'il se fallait fier ». Quant au troisième des magistrats en vedette, Jean de Vérace, personnage un peu moins âgé que ses collègues, il était ce qu'on appelait en France « un homme de qualité » ; mais bien que son père, originaire de Paris et réfugié pour cause de religion dès les premiers troubles, eût été honorablement reçu bourgeois de Genève, l'héritier du nom, après un demi-siècle d'indigénat, n'en passait pas moins, dans la population défiante et jalouse à l'excès des anciens citoyens, pour ce qu'ils appelaient irrévérencieusement entre eux un « Francillon ». On savait celui-ci gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, puis il avait été ci-devant lieutenant de la compagnie des gens d'armes de Briquemaut sous les ordres de Desdiguières et n'avait quitté le service de Sa Majesté
que depuis une dizaine d'années. Dès lors, appelé par le Conseil des vingt-cinq à siéger dans cette assemblée souveraine, de Vérace s'était toujours montré, il est vrai, animé d'un grand zèle pour le bien public, mais — disait-on — pour lui comme pour tous les gens du Refuge, sortis de France, Genève était surtout « la cité de Calvin », le boulevard des huguenots, la retraite que Dieu leur avait réservée pour s'y gîter dans les mauvais jours ; en sorte que la prospérité, l'indépendance, l'existence même de la petite République étaient intimement liées pour eux au succès de « la Cause » et aux destinées du royaume qu'ils avaient quitté; s'il fallait en croire ces gens-là, les Genevois ne devaient avoir d'autre boussole pour se diriger en toute affaire que le bien du service de Sa Majesté.
Tels étaient ces trois hommes représentant ici la République et dont l'attention ne tarda pas à être éveillée par les signaux répétés que leur adressait le guet Collavin en agitant son chapeau.
— Ds arrivent, messieurs. Vous plaît-il que nous leur allions au rencontre ?
— Il n'est pas nécessaire, ce me semble — répondit l'ancien tireur-d'or en faisant prendre la droite à sa monture, car par droit d'ancienneté il avait « le pas et la main » sur ses deux collègues.
Un cavalier de haute taille et que sa coiffure pointue à l'albanaise grandissait encore, venait de paraître dans l'éloignement au contour du chemin ; il tenait en main une longue trompette au pennon rouge et bleu. Derrière ce « fanfaron » venaient à quelque distance deux cara-
bins, le cabasset 1 en tête, la pistole au poing, la mèche enroulée au bras gauche et allumée, comme s'ils marchaient en ordre de guerre ; puis on voyait venir, en arrière d'environ cinquante pas, un groupe empanaché de mulets de charge secouant leurs clochettes et conduits par leurs muletiers. Sans doute les coffres et les mallettes que portaient ces sommiers eussent été de bonne prise, car ils étaient escortés par une dizaine de gens de pied tenant « sur le cou » la hallebarde.
Tous ces serviteurs du Lieutenant-de-Roi, gouverneur de Grenoble, vinrent passer sans arrêt devant les commis du Conseil, les hallebardiers d'escorte le chapeau à la main et « traînant leurs bois » selon l'usage soldatesque, tandis que l'Albanais fanfarait « à l'étendart », soit pour avertir son maître encore éloigné, soit pour faire honneur à messieurs de Genève que désignait assez, quoique sous une forme abstraite, le manteau miparti de leur officier. Ces gens prenaient déjà la direction de la ville, quand une petite troupe de cavaliers bien montés, suivant les tracesde leur avant-garde, apparut encore sur la route, et bien qu'ils fussent enveloppés de grands reîtres 2 , il était facile de les reconnaître tous pour des capitaines. Le premier en vue était le seigneur Desdiguières, et ceux qu'il précédait, ses gentilshommes domestiques ou ses compagnons. A leur approche les magistrats voulurent mettre pied à terre, conformé-
1 Casque léger à jugulaires et semblable à ceux des pompiers modernes .
* Manteaux de cavalerie.
ment au cérémonial dont on usait pour faire honneur aux personnages de considération reçus au nom de la République, mais une voix leur cria de n'en rien faire :
— Messieurs de Genève, pas de cérémonie, et demeurez en selle, pour l'amour de moi — dit Desdiguières en s'avançant —Je n'en suis pas moins François de Bonne, dispos à vous faire tout service. Ça, remettez le chapeau, s'il vous plaît; je crains pour vous la morfondure. Saint- Gris! quel vent de bise nous avons eu en barbe dès le mont de Crusille ! Etes-vous ici, de Vérace mon grand ami? Approchez à l'étrier, que je vous embrasse.
Tout cela était débité d'un ton de bonne humeur, avec le parler dauphinois très accentué et rapide des montagnards de cette province. Puis l'échange des présentations fut sommairement expédié, « comme une messe de chasseurs », ainsi qu'on le disait encore, même en pays réformé.
— Noble 1 Barillet..., noble Manlich..., seigneurs du Conseil.
— Monsieur de Créqui , mon gendre..., de Morges, mon neveu..., Saint-Julien, mon secrétaire..., monsieur d'Hercule, mon cousin.... Nous sommes tous cousins, nous autres de la noblesse, dans le Champsaur et le Gapençais; celui-ci bon gendarme fait honneur à la maison de Serre.
1 Le qualificatif de noble se donnait à tous les conseillers du Petit conseil, et aussi aux magistrats de la Justice. C'était Pattribut de la charge et non de la personne. Ce ne fut qu'au XV1U° siècle que la vaniteuse prétention de cette hérédité fut admise dans les actes officiels. DB.-M.
— Monsieur Desdiguières — dit Barillet, qui depuis une heure avait eu le temps nécessaire pour méditer son discours — , l'heure se fait tarde et le temps n'est guère propice pour s'élargir en grands compliments liminaires. En nom de nos Seigneurs, dont nous avons la charge, soyez le bienvenu céans, comme aussi la compagnie, et tenez Ceux de Genève pour recommandés.
Ce fut toute la harangue du conseiller, et la réponse à ces congratulations laconiques fut encore plus sommaire :
— Voilà qui est bien dit et m'oblige ; à présent, gagnons pays, s'il vous plaît, messieurs; j'ai grande hâte de voir ce Genève, dont on dit partout tant de bien que rien plus. f
La bise faiblissait, comme il arrive le plus ordinairement à la fin du jour, et déjà du côté du Pas-de-1'Ecluse le sombre rideau qui couvrait la contrée se soulevait à l'horizon céleste, qui se colorait peu à peu des sanglantes lueurs du couchant. Tous les cavaliers avaient mis leur monture au trot et cheminaient maintenant par couples et côte à côte.
— Qu'est-ce de ces méchants pouilliers dispersés au bord de la route?
— Ce hameau a nom Carouge ; c'est fief de Savoie, touchant à nos Franchises : une garenne de vaunéants et rien plus.
— Et cette rivière torrentueuse et grise ?
— C'est Arve, venant du pays de Faucigny, terre de Monsieur de Nemours.
— Notre Romanche à Vizille et le Drac à S*- Bonnet ne sont guère plus impétueux. Mais voici où se dressait votre fort, j'imagine ? Sur ma foi ce n'était pas pour arrêter longtemps un capitaine: tout est en gazonnade, à la rustique! Don Amédée de Savoie aurait dû le prendre en courant, quand vous étiez en guerre ouverte.
— Nous avions de bons hommes pour le défendre.
— Monsieur Barillet, vous dites le mot: il n'est forteresse qui vaille si les tenants ne sont bons compagnons.
Desdiguières n'était jamais venu dans la cité de Calvin. Ce chef des huguenots du Dauphiné (depuis la fin tragique de Montbrun), cet adversaire infatigable de Lavalette en Provence, de Son Altesse Charles- Emmanuel I er en Savoie et en Piémont, avait eu assez d'affaires sur les bras depuis une vingtaine d'années pour différer de visiter la petite République voisine de son gouvernement ; mais dès longtemps il était en correspondance avec les plus notables réfugiés français « habitués » dans Genève et même avec les chefs de cet état isolé, gens qu'il conseillait en toute affaire importante et qu'il disposait toujours de son mieux au bien du service de Sa Majesté Henri IV, auquel, depuis la prise de Paris, il s'était, disait-on, entièrement rallié.
— - Et je pense, reprit-il, que voici le Plainpalais et tous les contours du mur d'enceinte de votre cité ; ceci la ville haute et les tours de S^Pierre, et ça-bas le faubourg de S*-Gervais delà du Rhône. J'ai eu souvent en mains le dessin et pourtrait au naturel de votre ville, encore que vous fassiez de grandes inhibitions aux ingénieux de le représenter.
On approchait alors de l'avancée de la place où se réunissaient les chemins de la Coulouvrenière, des Savoises et du Pont-d'Arve dit a des terrassiers ». Ici le profil sinistre d'une potence s'élevait à vingt pas du « râteau », soit de la première barrière.
— Ce sont ici vos Justices ?
— Non, Monsieur, sauf votre grâce : notre gibet est sur les crêts de Champel, en belle vue. Le bois que vous voyez là n'est dressé à autre fin que pour l'exécution criminelle.
— Et combien en comptez-vous, année commune?
— - Sept ou huit... pour le plus.
Mais le magistrat qui répondait ainsi savait pertinemment que ce chiffre était trop modeste et qu'il atténuait la vérité.
— Ce n'est guère, « sept ou huit » ; j'en fais brancher bien davantage en ce même temps, et le plus souvent sans figure de procès, pour aller plus vite. Mais qu'estce encore de ces reliques de bois brûlé et cette grosse charbonnée sous la potence ?
« Ce diable d'homme voit donc toute chose au premier rencontre ! » se disait le conseiller Barillet quelque peu étonné : Monsieur, répondit-il, nous avons eu hier le brûlement de deux hommesde village, un vieux et un jeune, dont le crime infâme ne peut vous être nommé.
— J'entends, j'entends ! Il n'est besoin de me dire minon quand on me montre le chat. Vous faites sagement de faire brûler telles canailles immondes ; on ne saurait trop bien s'en expurger. Mais... ce petit logis accoté à la barrière ?
— C'est la gîte du Consignateur ; il faut parler à lui avant de pénétrer dans la place.
— De bien en mieux; je vois qu'on n'entre pas chez vous comme dans un moulin.
A la porte Neuve — dont les capitaines étrangers avisèrent en connaisseurs le pont-levis, la brétèche, la herse et les canonnières — depuis un instant la garde avait pris les armes, un jeune enseigne de bonne mine se tenant devant ses soldats alignés, la demi-pique de commandement au poing et le chapeau bas.
— Ces piquiers en bel ordre sont-ils de votre garnison ordinaire ? demanda Desdiguières en rendant le salut de l'enseigne.
— Monsieur, nous n'avons nulle garnison dès plusieurs années en ça, faute d'argent, dont nous sommes toujours au dépourvu, comme vous savez.
— Mais, — ajouta le conseiller Manlich, qui s'était rapproché — nous avons nos seize compagnies bourgeoises, de soixante hommes chacune sans les volontaires. Ceux-là font le service de garde tant le jour que la nuit, chacun devant servir à son tour ou présenter un excusateur remplaçant. Mêmes les malades, les infirmes, les gens de lettres ou d'écritoire, les veuves, les vieilles damoiselles doivent se pourvoir de bonshommes pour cette nécessité.
— Entendez-vous ceci, Messieurs? — demanda Desdiguières en s'adressant à ses gentilshommes — vraiment voilà une police de guerre qu'on ne saurait trop haut louer. Nous n'avons rien de semblable dans nos villes
de France, et comme je vois, ces messieurs de Genève sont pour nous en remontrer.
Tandis qu'il parlait si courtoisement, la cavalcade, tournant à gauche, suivait le chemin le long des granges de la Corraterie. Le jour baissait quand les voyageurs arrivèrent sur la place des a Trois Rois », où stationnaient, dès l'arrivée du train des Dauphinois, bon nombre de curieux attirés par cet incident inaccoutumé.
— Voilà logis public de belle apparence et je n'ai nul regret de n'avoir pas fait apporter mon lit et mes tentures, encore que ce soit toujours ma coutume en voyage.
— Monsieur, il n'était pas nécessaire — dit l'hôte, qui tenait déjà l'étrier-montoir du gouverneur de Grenoble — ; aussi vrai que j'ai nom Louis Deluc, citoyen de cette ville et votre serviteur affectionné, vous n'aurez pas à vous mécompter céans, tant pour la table que pour la couchée. Votre plaisir soit que je marche devant pour vous montrer la chambre du poêle, où la table est dressée, les chandelles allumées et le vin tiré, cependant que les viandes s'apprêtent.
— Messieurs, le vin est tiré, il le faut boire. — Disant ces mots avec enjouement, Desdiguières invitait chacun à le suivre et, montant à l'étage, il pénétrait dans a la chambre chaude », où les sieurs commis du Conseil furent conviés par lui à partager le souper. Puis, en attendant le potage, il les pria de « laver » après lui, sans faire de civilités pour la préséance avec ses gentilshommes, ceux-ci « se faisant un honneur de leur déférer ».
Les curieux rassemblés ce soir-là sur la place, ignoraient sans doute la cause de l'arrivée à Genève du célèbre capitaine dauphinois, mais cette cause était connue du Conseil par diverses communications qui lui avaient été faites depuis plusieurs jours, car, aux termes du serment de bourgeoisie, non seulement les gens en office mais aussi les simples particuliers étaient tenus de révéler sans réticence à la Seigneurie tout ce qui pouvait l'intéresser; en sorte qu'il n'existait nulle correspondance privée qui pût être soustraite à la connaissance du Magistrat. François de Bonne — on le savait à la maison-de- Ville — mettant à profit les loisirs passagers que lui laissait la paix de Lyon, dont les préliminaires venaient d'être signés, s'était mis aux champs pour venir visiter la terre de Coppet; messieurs de Berne lui en offraient l'acquisition « à bon compte », d'autant qu'ayant été contraints de la prendre en gage d'un débiteur devenu insolvable, ils voulaient recouvrer sans retard l'argent qu'ils avaient prêté à ce dernier.
Le Lieutenant-général du Dauphiné, aussi connu par son ambition que par son avidité insatiable, s'était fort enrichi durant sa belliqueuse carrière. Il avait tiré de grandes sommes par composition de toutes les villes prises qui redoutaient d'être saccagées, de grandes
rançons des prisonniers notables, des taxes arbitraires des ecclésiastiques dépossédés, et, comme tous les chefs de guerre de son temps, il avait toujours eu pour habitude de mettre dans ses coffres la plus grande partie des contributions prélevées sur les populations soit amies soit ennemies sous le prétexte du service du Roi. Ces agissements de condottiere lui avaient permis d'acquérir successivement le duché de Champsaur et TOisans, puis les seigneuries de Serre, Rosans, Moiran, Vizille en Dauphiné, Pont-de-Veyle, Treffort, Châtillon en Bresse, Pont-d'Ain en Bugey, Villemur en Languedoc. Il n'en avait pas moins doté chacune de ses deux filles de sept cent mille écus, et se proposait de faire élever quelque bâtiment magnifique à sa bienséance dans sa terre de Vizille dont le vieux château féodal, pris et repris dès les premières guerres civiles, n'était plus qu'un « pouillier ». Entre temps, la proposition de messieurs de Berne, concernant la terre de Coppet, méritait d'être examinée et puisque le nouveau mariage du Roi avec une Médicis et les fêtes de la Cour, où l'on ne parlait plus que de carrousels et de ballets, mettaient maintenant toutes choses sérieuses en surséance, Desdiguières, toujours bien avisé, avait jugé l'occasion favorable pour aller traiter lui-même et pour le mieux de ses intérêts particuliers des conditions du marché qu'il songeait à conclure en pays bernois.
Mais à Genève le Conseil avait un grand désir de tirer parti du court séjour du célèbre Dauphinois dans la ville. On comptait sur les directions précieuses — tant pour la défense de la place que pour le manie-
ment des affaires politiques — de ce chef de guerre qui, après avoir fait comprendre • Ceux de Genève » dans sa trêve avec le Savoyard, écrivait déjà en octobre 1593 aux Syndics et Conseils de la République : • Faites état de tout ce que je puis, et croyez que je me rendrai toujours soigneux de votre conservation et repos, par tous les moyens dont je me pourrai aviser, car vous ne pouvez être piqués au doigt que je ne me ressente jusqu'au cœur de telles piqûres ». Aussi, dès le lendemain de son arrivée et à la première heure du jour, Desdiguières, sollicité la veille par les commis du Conseil, parcourait-il tout le circuit de l'enceinte urbaine sans souci de la froidure et des fatigues de son récent voyage. Il était accompagné dans cette revue matinale par le syndic de la garde Jean Rilliet, par le contrôleur-général, le commis à la munition, et par ses gentilshommes.
Au cours de cette reconnaissance de la • forteresse » (on désignait ainsi à Genève les fortifications), les conseillers durent entendre maintes fois les critiques sans ménagement du Lieutenant-général de Sa Majesté : < Leur bourg de St-Gervais était mal enmuraillé et fossoyé, notamment vers le temple; le renardier de la pointe de l'Ile ne valait pas un fétu; le ravelin de Cornavin, la tour de Corraterie à la rive du Rhône paraissaient bien être d'un même prix — Et qu'était-ce de ces murailles inachevées sous la Tertasse et la Chauvinière? Qu'était-ce de ces bastions dépourvus de cannes 1 ,
1 Palis, probablement de la longueur d'une canne, mesure de deux mètres vingt-cinq centimètres.
sous le parapet?... Ici les encognures paraissaient défectueuses, là les canonnières étaient si basses et si ouvertes qu'un homme pouvait s'y introduire et pénétrer dans la place si seulement un bon compagnon lui faisait rétrier. En somme tout était à raccoutrer promptement, car il ne se pouvait faire qu'une telle place fût à l'abri d'une insulte nocturne s'il se rencontrait seulement cinquante entrepreneurs résolus à la brusquer ».
— Monsieur — répondaient doucement les magistrats —, vous dites le vrai, mais c'est l'argent qui nous fait défaut.
— Bien, bien ! Je sais ce que c'est qu'un tel besoin pressant, moi qui suis toujours à quémander au Conseil des affaires '. Alors, mettez-moi en corvée chaque jour cent cinquante de vos paysans; faites travailler vos gens de gros métiers : maçons, chapuis *, forgerons, charretons et tels autres; taxez vos citoyens et bourgeois pour nourrir les plus nécessiteux artisans. Saint- Gris ! ne savez-vous tirer argent des coffres particuliers quand il y va du bien public ? Ne savez-vous au besoin plumer la poule et saigner le goret sans trop les faire crier?
Les interpellés auraient pu répondre que les pauvres citoyens désignés par le Lieutenant-général comme contribuables, sous ces dénominations familières, n'étaient pas capables de supporter de nouvelles impositions. La poule était plumée et le goret saigné
1 Dit aussi conseil privé, conseil des parties, conseil du Roi. 8 Charpentiers.
copieusement depuis plusieurs années à Genève, où le négoce était nul, l'approvisionnement des denrées de première nécessité très difficile, le crédit à peu près ruiné (même auprès des quatre villes évangéliques du pays des Suisses), en sorte que les derniers amis de la République n'offraient plus à celle-ci que les témoignages de leur sympathie, leurs remontrances discrètes et leurs bons avis. Mais Desdiguières — on le savait — n'agréait pas volontiers une argumentation contradictoire, et comme on achevait cette inspection fâcheuse, la cloche sonnant au temple pour le sermon du matin, on le conduisit à St-Pierre, où il eût fort souhaité, disait-il, entendre prêcher le vénérable Théodore de Bèze, c ce glorieux défenseur de la foi dès le temps du colloque de Poissy, ce Judas-Macchabée octogénaire qui combattait encore le bon combat et lui seul valait toute une armée ». Malheureusement — lui fut-il répondu — monsieur de Bèze était devenu fort sourdâtre et chétif, il ne montait plus en chaire que dans de rares solennités. Faute d'un meilleur prédicant, les capitaines dauphinois, dont les longues rapières battaient le pavé, durent se contenter ce jour-là d'être édifiés à salut par spectable Cassegrain, que jusqu'ici la renommée aux cent voix ne leur avait pas fait connaître.
Il fallut de grandes instances des magistrats pour décider Desdiguières à se rendre, au sortir du prêche, à la maison-de-Ville, où dès la veille la Seigneurie avait fait hâtivement préparer le repas qui devait réunir pour quelques heures les hôtes de distinction de la République et tout le Conseil des vingt-cinq. Le Lieu-
tenant-général avait résolu, disait-il, de partir le lendemain matin pour la Suisse; ses loisirs étaient fort limités, et il ne faisait pour cette fois que traverser Genève; encore devait-il donner audience à divers personnages venus de Savoie, qui l'attendaient à son logis; puis il avait quelques civilités à faire à une dame des plus qualifiées de la ville et priait en conséquence qu'on voulût bien le tenir pour excusé s'il brusquait compagnie et ne demeurait à table avec Messieurs
autant qu'il l'eût souhaité. — On agréa, cela s'entend assez, toutes ces réserves, et le grand seigneur fut festoyé conformément au cérémonial alors en usage : la santé de Sa Majesté, portée par le Premier syndic, étant suivie du toast à messieurs de Genève, porté par Desdiguières, dès le relevé du potage au sucre et au safran. Puis chacun des convives remettant son chapeau, on fit honneur aux viandes, aux vins, à la malvoisie, aux plats musqués et autres friandises, assez largement pour qu'à la fin du dtner la conversation engagée par les magistrats avec Desdiguières et ses gentilshommes devint animée, chacun se montrant d'humeur bienveillante et communicative.
On avait beaucoup à discourir alors, si l'on était ami de Genève et si l'on portait intérêt à ses destinées : la Savoie, conquise rapidement dans l'automne de l'année précédente par l'armée royale, allait être rendue, aux termes du traité de Lyon, à Son Altesse Charles- Emmanuel I er qui, en échange de la Bresse, du Bugey et du Val Bomey, demeurait enfin en possession légitime du marquisat de Salaces. Conséquemment les
Français qui occupaient encore toutes les positions voisines de Genève, y compris le fort des Alliages, allaient être remplacés par les troupes ducales, cellesci passant déjà les monts. Quelles garanties avaient ménagées les contractants du récent traité, en faveur de Genève ? Qu'en serait-il à l'avenir de la liberté du commerce avec la Savoie ? liberté entièrement subordonnée jusqu'alors au bon plaisir des souverains du duché. Qu'en serait-il aussi de la souveraineté du bailliage de Gex, conquis par les armes genevoises et bernoises dès le début de la guerre de 1589 et sur lequel la République exerçait depuis douze ans tous les droits seigneuriaux ?
De telles informations, on le comprend assez, ne pouvaient être demandées qu'avec une grande réserve, et Desdiguières, qui en vrai Dauphinois « voyait courir le vent, » eût pu sans peine s'y dérober ; mais le Lieutenant-général aimait en toute occasion à parler franc et net. D'ailleurs il était satisfait des civilités de Ceux de Genève et, comme il ne pouvait leur donner que des nouvelles fâcheuses, il voulait « prendre la balle au bond », ainsi qu'on disait alors au jeu de paume, afin d'adoucir les déceptions qu'il prévoyait et d'atténuer chez les amis et serviteurs de Sa Majesté un mécontentement qu'il savait être fort légitime : « Messieurs — disait-il à son entourage attentif à recueillir toutes ses paroles — , il ne sert de rien de se repaître de vaines espérances et de se gratter où il nous démange. Vous savez déjà quelles étaient mes appréhensions, dont je me suis ouvert à vos députés venus naguère à Cham-
béry pour connaître l'évangile du jour : Rien n'a été ménagé touchant vos intérêts (ce dont je suis fort déplaisant) par ces grands amateurs de paix du conseil privé, je dis Sillery, Jeannin, Bellièvre, Rosny, Sancy, et Villeroy, qui ont induit Sa Majesté à agréer leur belle négociation, dirigée par le cardinal-neveu 1 . Vous n'êtes non plus nommés dans le traité de Lyon que vous ne l'avez été dans celui de Vervins. La mode qui trotte à la Cour n'est plus à ceux de la Religion, puis c'eût été faire trop de peine au Saint-Père que de nommer Ceux de Genève dans un traité public La Savoie est rendue sans réserve à Son Altesse, contre laquelle vous ne sauriez trop vous tenir en garde, car ce Prince, qui ne démord pas quand il serre, vous est toujours fort haineux et j'ai des avis certains..... »
Puis comme il s'avisait qu'il en disait trop pour de simples propos de table, Desdiguières n'acheva pas cette communication importante et parla de la souveraineté du bailliage de Gex, « à laquelle Sa Majesté ne pouvait, à son grand regret, renoncer en faveur de messieurs de Genève, ainsi qu'il avait, par ci-devant, promis expressément de le faire. Mais quoi ! les négociateurs de Savoie avaient eu le soin de stipuler dans le traité que ce territoire de Gex était désormais annexé aux biens de la couronne de France et ne pouvait en aucun cas être aliéné ».
— Voilà qui est pour nous achever de peindre !
1 Son Eminence Hippolyte Aldobrandini alors Légat en France et neveu de S. S. Clément VUI.
murmurait le conseiller Barillet ; puis se faisant l'organe de ses collègues, il demanda modestement c si la terre de Gex ne pouvait pas au moins être délaissée en gages à la Seigneurie, en considération des grandes sommes prêtées naguère par celle-ci à Sa Majesté?
— Vraiment, je voudrais qu'il fût ainsi pour vous contenter tous, messieurs ! Mais * ce serait là une aliénation déguisée, et ce ne serait pas pour cent ou cent cinquante mille écus — je n'en sais plus le compte — (les gens de Genève le savaient assez !) que Sa Majesté Henri IV se pourrait résoudre à engager sa terre, qui sera, dit-on déjà, l'apanage du Dauphin à naître, s'il plaît à Dieu qu'il nous en vienne un. Ainsi, croyezmoi, il ne faut non plus vous bercer de cette espérance que des autres, et convient vous fier du tout et sans gages à la prud'homie, loyauté et probité du Roi mon maître, lequel, s'il défaut d'argent pour s'acquitter envers vous de ce qu'il peut vous devoir, n'en a pas moins bonne volonté de le faire un jour ou l'autre et a toujours en recommandation ceux qui l'ont une fois obligé.
Il n'était pas « des bienséances » de rien objecter à cet honnête discours, mais l'hôte très clairvoyant de la Seigneurie pouvait lire cependant sur les visages des magistrats qui l'entouraient, combien peu les raisons qu'il donnait de l'ingrate politique du Roi avaient lieu de les satisfaire: les Genevois avaient été a lâchés», comme on dit aujourd'hui en beau style, et le Béarnais — dont l'adhésion récente au catholicisme avait refroidi l'affection des huguenots, sans échauffer beaucoup la sympa-
thie des catholiques — avait trop besoin du pape et du clergé de France « afin de sortir de ce détourbier », pour que les petits intérêts de Ceux de Genève fussent alors pour lui d'un grand poids dans la balance.
— Enfin Messieurs, ajouta Desdiguières, vous avez obtenu ce que tant vous désiriez : la démolition du jadis fort Sainte-Catherine, lequel vous était une fâcheuse épine au pied, ainsi que vos députés surent fort bien le représenter à Sa Majesté lors de sa venue au village de Léluiset pendant la guerre. Sancy et Rosny ont fait sauter ce fort avec des fourneaux de mine, et votre populaire est venu par après pour tout renverser le demeurant et piller encore ce qui était de bonne prise. Mais cela s'est fait en tel désordre, que Sainte-Catherine est encore aujourd'hui un lieu pouvant servir de repaire à quelques centaines de compagnons mal intentionnés, ainsi que je m'en suis assuré hier en passant, et vous ne ferez que bien d'en faire parachever la ruine, non plus a à la confusion » mais par gens de métiers et démolisseurs bien ordonnés sous la conduite d'un capitaine.
Ce bon avis fut le dernier que donna le Lieutenantgénéral à ses hôtes, et peu après prenant congé de la compagnie avec toutes les révérences et compliments alors en usage, il se retira sans vouloir être accompagné et regagna avec ses capitaines le logis des Trois Rois, où depuis longtemps il était attendu par les syndics et procureurs de Thonon, ainsi qu'il le prévoyait. Desdiguières se doutait bien qu'il n'avait à recueillir que des doléances des députés de la petite ville savoyarde, chef-lieu du Chablais, où bon nombre de gens de guerre
étaient en cantonnement ; aussi accueillit-il assez brusquement ces visiteurs fâcheux, qui se plaignirent à lui dès l'abord des exactions de la garnison des Allinges, des exigences, déprédations et méfaits des gens d'armes, et des immodérées contributions de guerre prélevées à toute rigueur par monsieur de Sancy, se disant gouverneur du Chablais.
— Monsieur de Sancy n'est point « gouverneur du Chablais » mais seulement du fort des Allinges — interrompit ici Desdiguières, qui depuis longtemps « dressait un petit de sa chienne » contre Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, jadis surintendant des finances, lequel en présence du maître l'avait parfois contrecarré — et s'il oublie ses qualités, ajouta le Lieutenant-général, me voici pour les lui rappeler. Passons, messieurs, car j'ai hâte; que proposez-vous de nos gens d'armes ?
Les Savoyards étaient loin d'en chanter les louanges: c II avait été convenu, disaient-ils, dès les premiers jours de l'occupation de leur duché par les troupes de Sa Majesté, que le cavalier serait nourri gratuitement par l'habitant ou que celui-ci lui paierait un écu par jour tant pour son entretien que pour celui de ses valets. Mais tous ces gens de guerre exigeaient l'une et l'autre contribution tant pour eux que pour leurs chevaux et, lorsqu'on refusait de les contenter, le mattre, le palefrenier et le laquais se portaient à de si terribles violences, que le paysan affolé « était pour se désespérer de ses mains 1 » ainsi qu'on en citait déjà de fâcheux
1 Se suicider.
exemples. Somme : le Chablais était mangé; neuf cents chevaux et trois cents maîtres ne pouvaient y être hébergés davantage; le pays s'en allait en désert si tant de gendarmerie débordée n'était pas délogée bientôt de ces quartiers, qu'elle ruinait du tout depuis trois mois ».
— J'y donnerai de l'ordre, messieurs. Votre compagnie est de ces gens-là, de Morges ?
— Monsieur, il y a aussi celle de Gouvernet, d'Auriac, de la Baume...
Puis s'approchant de son oncle, le jeune capitaine lui dit malicieusement à l'oreille : « Il y a aussi bonne part de la vôtre, monsieur ».
— Bien, bien ! — reprit Desdiguières en souriant — ce sont là les tours accoutumés des lieutenants quand les chefs ne sont pas en vue. Messieurs de Thonon, croyez que j'ai si bon vouloir que rien plus de vous soulager en ce rencontre, et si Dieu plaît, je vous déchargerai en bref de tant de gens d'armes.
A la suite de ces assurances courtoises le Lieutenantgénéral congédiait ses visiteurs, qui se confondaient en remerciements dans l'escalier et, parvenus sur le seuil du logis, se recommandaient encore à l'honneur de ses bonnes grâces. Puis Desdiguières ouvrit un billet, qu'un grand laquais, lui dit l'hôte, avait apporté « tantôt » de la part d'une dame.
— Par ma foi — dit le seigneur dauphinois à ses capitaines, après avoir achevé la lecture de ce message — voici où vous avez quelque part, messieurs : La dame italienne que vous savez — une Pépoli de Bologne,
avec laquelle je suis en civilités dès plusieurs années, encore que je ne Taie jamais vue — m'écrit de lui faire ce bien de venir avec tous vous autres prendre la colla* tkm à son logis, d'autant qu'elle a rassemblé pour nous faire compagnie ce soir quelques dames de la ville et non des moins plaisantes. Allez tôt mettre votre collet de senteur, Créqui, et votre pourpoint en taffetas de Chine, d'Hercule ; et vous, de Morges et Saint-Julien, votre rabat de point de Venise, vos gants à franges et vos rases de jarretiers. Quant est de moi, vieux barbon, je ne saurais changer mon ordinaire; encore raettrai-je an cou mon ruban bleu céleste 1 pour faire honneur à la compagnie. Vraiment il faudra voir ces dames genevoises et comment elles se gouvernent pour caresser les gentilshommes qui sont serviteurs de Sa Majesté.
IU
La dame de qualité, chez laquelle les Dauphinois en passage étaient conviés ce jour-là en impromptu, était dès longtemps fixée à Genève, où sa destinée très capricieuse l'avait conduite il y avait déjà une vingtaine d'années. C'était au sujet d'un prisonnier de guerre dont les parents sollicitaient avec instance la
1 Insigne de l'Ordre du Saint-Esprit, qui se portait au cou, tous les titulaires étant commandeurs.
libération, que le gouverneur du Dauphiné était entré, il y avait déjà trois ans, en correspondance avec elle. L'Italien malencontreux — un Lélio Pépoli, se disant pauvre gentilhomme au service de Son Altesse — avait ainsi été relâché sans rançon, bien qu'une telle générosité ne fût nullement dans les habitudes de Deadiguières. Mais ce chétif Lélio, abattu dans la mêlée au combat des Mollettes 1 , était si charpenté de coup d'épée, qu'on ne devait en attendre que la mort prochaine, éventualité qui donnait bien peu de valeur à sa prise. Ce jeune prisonnier avait donc été libéré < pour l'amour d'une dame inconnue » et même on l'avait escorté gracieusement jusqu'aux avant-postes de Monsieur de Savoie, après l'avoir chargé tant bien que mal sur une mule, ce qui ne se faisait alors que pour des seigneurs mourants, très qualifiés. Une telle « courtésie » avait charmé la dame italienne « habituée » dans Genève et dès cette libération ses relations épistolaires avec le célèbre Dauphinois, bien que peu fréquentes, témoignaient encore qu'ils étaient demeurés en échange de civilités. Quelle était au vrai cette dame? c'est ce qu'ignorait absolument le seigneur dont elle se disait être à jamais l'obligée, et dans Genève même il se trouvait fort peu de gens connaissant son histoire, dont il doit nous suffire de donner ici « un léger crayon ».
Au temps de sa jeunesse, la fille du comte Jérôme Pépoli de Bologne, la belle Diamante, avait été enlevée, puis
1 Campagne de 1597, invasion de la Savoie par la vallée de l'Isère. DB-M.
épousée par an noble vénitien, le comte Eduardo de Thiennes. Celui-ci, qui, à la fin de ses jours, était devenu, paraît-il, grand zélateur de la Réforme, avait en mou* rant assuré à sa veuve un honnête douaire à la condition expresse qu'elle demeurerait de la • Religion t. Cependant cette réformée bolonaise, dont la foi religieuse se trouvait désormais étayée du soin de ses intérêts pécuniaires, n'était pas demeurée très longtemps en veuvage, bien qu'elle approchât de la quarantaine : un gentilhomme lucquois — le sieur Balbani, des réfugiés italiens à Genève — lui avait fait agréer sa recherche matrimoniale : « Mais, disait elle-même la dame, elle n'avait su faire avec ce second mari, grand calviniste et marchand de soie, que le plus chien de ménage ». Aussi messer Manfredo Balbani, pour échapper à ces orages domestiques, s'était-il enfin retiré à Lyon, où il exerçait encore le grand négoce. Quant à sa « délaissée », que les Genevois nommaient respectueusement t madame la comtesse », elle n'en avait pas moins continué à vivre noblement (avec trop de mondanité peut-être pour une vieille, disait-on au Consistoire, toutefois dans la cité de Calvin, en dépit de la médisance, elle était toujours très honorée). Cependant le poids des années, les infirmités, l'isolement se faisant sentir toujours davantage, la Bolonaise à cheveux blancs s'était avisée certain jour qu'elle avait une nichée de neveux, arrière-neveux et nièces qui végétaient pauvrement dans sa ville natale, et bien qu'elle ne sût pas au juste où ello en était elle-même de ses ressources pécuniaires, elle n'en avait pas moins fait venir assez
récemment d'Italie trois jeunes parentes issues des Yittori de Bologne, alliés Pépoli, « pour en prendre le soin, les morigéner, les établir peut-être, et à tout le moins pour s'en accommoder ».
Ces « signorines » avaient ramené comme un regain de jeunesse chez la vieille mondaine, dont les dames genevoises recherchaient comme autrefois la compagnie enjouée. Une assemblée chez madame la comtesse était une importante affaire, presque un événement, dans la cité austère, où les femmes « de considération » n'avaient pas alors des plaisirs bien variés ; et, bien que la réunion peu nombreuse qui devait avoir lieu ce soiMà en l'honneur des seigneurs dauphinois fût nécessairement un impromptu, la curiosité féminine était assez éveillée pour que les invitées fussent venues « devant qu'on allumât les chandelles ».
Quand les cavaliers aux larges écharpes blanches entrèrent dans la salle de compagnie où leur présence était si désirée, toutes les dames se levèrent pour leur faire la révérence, et même la maîtresse du logis, qui trônait assise sur le « lit vert * », fit deux pas au-devant de ses hôtes étrangers, auxquels, selon l'usage, elle offrit la joue; une joue un peu trop fardée au gré de Desdiguières, qui ne s'attendait pas à embrasser ce soir-là c une nymphe » plus que sexagénaire, et bien qu'il ne fût lui-même qu'un barbon, il eût sans doute préféré de trouver mieux.
— Madame la comtesse — dit-il après les premières
1 Canapé : on disait aussi « la caquetoire » (causeuse).
civilités — vous nous voyez à la confusion d'avoir été prévenus par votre courtésie : j'allais vous amener ces honnêtes gentilshommes-ci, qui voulaient avoir aussi bien que moi l'honneur de vous faire la révérence, quand votre laquais nous est venu dépister au logis. Ça! que je vous dise combien je m'éjouis d'avoir enfin l'heur de vous contempler.
— L'heur et l'honneur sont pour moi, monsieur Desdiguières — répondit gracieusement la dame—; vous ne sauriez imaginer combien je désirais passionnément ce rencontre.
Puis s'adressant aux dames qui les entouraient : — Mes très aimées, voyez-ci le héros généreux dont chaque jour vous entendez vanter les exploits, louer les vertus, et proposer en exemple la galantise.
— Tudieu, madame! allez brides en main, s'il vous plaît ! vous flattez trop le portrait pour qu'il me ressemble et me chargez de louanges bien plus que je n'en puis porter. Vous allez rendre mes envieux ces gens-ci que je vous amène et qu'il me faut vous dénommer pour les satisfaire.
Puis les présentations, les baise-mains et les grandes révérences furent échangées; mais l'humeur enjouée du vieux Dauphinois, qui à la suite d'un banquet se plaisait dans la société des dames, donnait un tour singulier au cérémonial d'introduction dont on connatt les froides banalités : Madame — disait Desdiguières — voici Charles de Blancheflor, sieur de Créqui, mon gendre ; c'est lui qui a tué fort bien don Philippin de Savoie, avec lequel il avait eu querelle pour une écharpe.
Il a pris à femme ma fille Madeleine, mais quand il n'est pas au logis, c'est un grand serviteur des dames. Donnez-vous en des gardes mesdamoiselles. — Celui-ci est monsieur de Montorcier, gouverneur du val de Maira et mon lieutenant ; nous l'appelons à la soldatesque : monsieur d'Hercule. C'est encore un galant gendarme, qu'il ne faut pas chatouiller dans les compagnies, car il y fait l'amour comme un déchaîné. — Ce joli garçon que voici en troisième a nom Abel de Bérenger, sieur deMorges et Tréminis; c'est mon neveu, s'il vous plaît, et ceux qui se mêlent d'écrire les histoires mémorables comptent déjà ses équipées. Il a échelle le fort de Barrault, il y a tantôt trois ans, par une nuit noire, avec quelque six- vingts ' compagnons déterminés qui n'ont pas laissé aux gens du logis le temps de crier : Miséricorde! C'est un capitaine des plus entreprenants, madame, et qui prend tout par escalade. — Ce dernier (je l'ai gardé pour me faire belle bouche), c'est mon serviteur et bon ami Florent de Begnard, sieur de Saint-Julien. H dit le mot quand il veut et donne de terribles atteintes : vous n'êtes pas sans avoir entendu parler autrefois de son audacieuse répartie à messieurs du conseil privé*. Nous l'avons fait, de fraîche mé-
1 Cent vingt.
1 En 1590, Desdignières s'étant emparé de Grenoble, avait envoyé Saint-Julien en porter la nouvelle an Roi de Navarre Henri IV assiégeant Paris. Le secrétaire, admis an conseil privé, demanda an nom de son maître que celui-ci fût honoré du gouvernement de la ville qu'il venait de conquérir sur la Ligne.
moire, Premier président à notre chambre des comptes de Grenoble, afin qu'il modère ses bouillons et se gouverne sagement dans les compagnies.
Ces propos badins étaient tenus avec une feinte bonhomie qui rendait plus plaisants les traits malins décochés par Desdignières ; ses gentilshommes paraissaient s'y prêter de bonne grâce, et les petites risées étouffées à demi par les dames de l'assistance témoignaient assez combien elles se plaisaient à entendre de telles joyeusetés familières.
— Mais c'est donc une garenne de belles filles que votre Genève ! — continuait sur le même ton le grand seigneur en promenant un regard charmé sur le cercle des invitées — . Qu'en dirons-nous, messieurs? N'est-ce pas pour offusquer la lueur des flambeaux? Il faudra, s'il vous plaît, madame, que vous nous favorisiez tant que de nous faire connaître ces enchanteresses beautés.
Madame la comtesse ne demandait qu'à satisfaire la curiosité de son hôte; mais bien qu'elle fit aussi ses présentations avec enjouement, la vieille mondaine se fut gardée d'user de trop de liberté en parlant de ses
le conseil ayant décidé qu'un gouvernement de telle étoffe ne pouvait être laissé à an Réformé, le messager fut écoutait avec cette excuse. H se retira, puis, rentrant dans la salle : Messieurs — dit-il — , votre réponse inattendue m'a fait oublier unmot: c'est qu'il vous plaise, puisque vous refuses QrenoNê à mon maître, que vous avisies à l'en faire sortir, — Voir Histoire universelle, de d'Aubigné, III, page 394. Rien ne peint mieux que cette anecdote, quelle était encore l'humble situation du vainqueur d'Ivry à cette époque. DB-M.
invitées, car elle savait assez comment, en pareil cas, il fallait « se gouverner » dans une assemblée genevoise : « Monsieur, dit-elle, agréez donc que je vous présente Esther et Judith filles de noble Michel Boset seigneur ancien Syndic, et Germaine fille de noble Chabrey seigneur Lieutenant de la Sommaire justice. Je vous dénomme aussi mesdemoiselles Lect..., Savion..., Fabri..., Mestrezat..., Maisonneuve, filles de nos seigneurs du Conseil..., Hélène de Châteauneuf, dont le père, seigneur Syndic en charge, suit présentement la Cour pour le service de la République... Celle-ci est Esther d'Allinfce, fille au baron de Coudrée. Elle est ici en sauf-conduit de trois jours et rien de plus, tant Messieurs de cette ville sont en doute des Savoyardes. Cependant nous avons encore ici Florisée de Rossillon, qui est aussi de nos bonnes amies de Savoie... Cette grande et belle, c'est damoiselle Olympie, veuve de messer Offredi, ma très aimée. Puis nous avons ici mes nièces. — Approchez, vous autres, et montrez que vous savez faire aussi les révérences... Cette première a nom Julia, c'est une terrible éveillée... Celle-ci est la Zabetta, une fine mouche, et celle-ci qui vient en dernier lieu c'est la Giuditta, qui est encore en son avril et fille sans conséquence. »
— Voire « sans conséquence » ! elle est déjà, comme je vois, pour faire un grand trouble-ménage dans le cœur d'un honnête cavalier.
Ces trois « nymphes » aux yeux noirs, à la a chère l »
1 Pour visage.
riante, an précoce embonpoint, comme sont fréquemment les Bolonaises, et qui paraissaient « ne demander que tout plaisir », étaient faites assurément pour plaire, et leur sémillante allure, la sonorité de leurs voix, mélangées de petites notes d'alto, comme le chant léger du bengali, tout cela contrastait agréablement avec la tenue plus réservée et les modestes regards des « damoiselles » genevoises, bien que ces dernières — en dépit de la simplicité de leurs robes d'étamine, de leurs t corps » de jupes sans passements ni clinquants, et de leur « linge » uni — fussent très dignes, pensaient sans doute les Echarpes blanches, qu'un galant prît le soin de les servir.
Quant à la partie masculine de l'assemblée, la présentation en fut bientôt faite, car il n'y avait ici que trois invités.
— Je ne vous demanderai pas qui est celui-ci, madame — dit Desdiguières en pressant la main du conseiller de Vérace — ; c'est un des nôtres, il ne s'en peut dédire, bien qu'il ait dès longtemps quitté l'écharpe blanche. Au combat de Pontcharra c'était un de nos plus échauffés capitaines; messieurs de Genève ont fait de lui un sage magistrat, mais c'est grand dommage.
— Et celui-ci, qui est mon très bon ami, est-il aussi connu de vous, monsieur?
— Vraiment oui : c'est monsieur de la Violette, le très réputé médecin et nul autre! Nous nous sommes vus Fan passé dans la presse, à l'assemblée de Fontainebleau, où le Roi faisait conférer devant sa maltresse notre Duplessis-Mornay et monsieur d'Evreux sur le
fait de la Religion. Par ma foi, voici bon rencontre! Ne me saluez pas en sénateur, monsieur de la Violette; il faut que je vous embrasse.
La maîtresse de la maison allait-elle présenter le troisième de ses invités? On peut le mettre en doute, car la cérémonie avait assez duré; puis ce dernier venu était encore « un jeunet sans barbe » et qui évidemment ne cherchait pas à paraître. Mais Desdiguières, en homme de commandement, avait une excellente mémoire de tous ceux qu'il avait eu l'occasion de voir sous les armes et se chargea lui-même de faire connais» sance avec cet oublié.
— Eh, mais... c'est ici monsieur renseigne, qui nous attendait hier soir à la porte Neuve de la ville à la tète de ses piquiers en bel ordre. Voilà un joli garçon pour tenir déjà la brésille! ' Monsieur mon ami, faites état de moi si quelque jour il vous plaît de venir en nos quartiers pour prendre du service.
— Vous n'allez pas nous dérober nos galants de la ville, monsieur Desdiguières; il n'en est pas de trop pour nos damoiselles en ce pauvre Genève où tout est en indigence.
— Vraiment, monsieur, il est ici des filles qui vous feraient mauvaise chère' si vous les désappointiez de leur serviteur.
Mais à ces derniers mots — qui renfermaient peutêtre quelque allusion maligne et de nature à embar-
1 Demi-pique dorée, insigne des capitaines. DB-M.
* Mauvaise mine.
rasser l'enseigne —le vieux Dauphinois se bonui à répondre à la belle veuve Offredi ; c que telle marchandise de galants se trouvait toujours en France et qu'il en viendrait assez à la foire prochaine si les dames de Genève voulaient s'en accommoder. »
La collation était "servie an buffet (nous dirions an dressoir) et selon l'usage, les pins jeunes damoiselles présentaient déjà à la ronde les cortnUons de friandises et de confitures sèches, les cabarets chargés de verres d'eau de groseille, de limonades, de sirop d'abricots et, pour ceux qui ne redoutaient pas les élixira, il s'y trouvait aussi les petits verres de rossolio, de ratafia» de verveine et d'eaa clairette. On mangeait tout an bout des doigts, même les noix confites, le plus jeune des cavaliers — c'était monsieur l'enseigne — offrant la « panne à man », sorte de grande serviette à franges, aux délicats et aux affectées, qui ont pour habitude lorsqu'ils mangent en compagnie de s'essuyer parfois les mains.
Peu à peu la conversation avec les étrangers était devenue très animée; les jennes damoiselles qu'ils « entretenaient » étaient charmées de l'aisance et de la courtoisie des gentilshommes de France. On faisait parler Créqui de ses duels, de Morges c de la mode qui trotte présentement pour les gens de la Cour » ; Saint- Julien contait ses périlleuses aventures quand il portait les dépêches à travers les quartiers de l'ennemi, et le sieur d'Hercule parlait de ses vaillances lorsqu'il menait les « Enfants perdus » h l'escarmouche. Cependant Desdigutères, le sieur de la Violette et madame
la comtesse s'étaient mis su jeu, et déjà se gravement les hautes cartes de « la Triomphe», le bai* tdeur, la papesse, ? amoureux, Vhermiie, la justice, le pendu, la tempérance et la mort « qui emporte tout ce qui est au jeu sans que personne y puisse prétendre. »
— Que mettrons-nous au jeu, madame ?
— Monsieur, nous jouons ici sans excès : chacun y va d'un quart d'écu la partie.
Ce n'était guère, assurément, pour un seigneur qui» à son dernier voyage à la Cour, avait perdu cinq mile écus en une nuit, en jetant les dés contre Sa Majesté; mais le gouverneur du Dauphiné savait vivre dans les petites compagnies. On eût dit qu'il avait autant d'intérêt ce soir-là au jeu « de la Triomphe forcée où l'on ne pille point» que s'il y avait sur table devant son hdtesse le gros diamant du sieur de Sancy.
Près d'eux, autour d'une grande table, la société des jeunes s'était réunie après la collation. Ici l'on jouait gatment « à l'Oie », qui est, comme chacun sait, un jeu fort récréatif. Mais les femmes ont leurs caprices, et du jeu de l'Oie, renouvelé des Grecs, on passa — après cinq ou six parties seulement — au jeu nouveau de « la Chance » ou plus exactement « la Chance des amoureux » : chaque fille en jetant d'un coup ses trois dés sur la table, appelait un garçon pour le provoquer à lui répondre, chaque garçon faisant de même lors* qu'il tenait les dés et provoquant aussi une dame à tenter « la chance ». Puis, ce qui rendait ce jeu particulièrement divertissant, paraît-il, c'est que chacun et chacune avançait un enjeu à sa guise: des
noix, des figues, une poire de bon-chrétie», parfois un bout de ruban, une aiguillette, les cavaliers se hasardant même à présenter certaines fois à celle qu'ils provoquaient un anneau d'argent, un formaiUet, une boîte à muse ou quelque autre petit bçou dent ils avaient pris le soin de se munir pour se faire bien venir des dames.
— Et comment a nom ce garçon-là (j'en suis encore à dire « monsieur l'enseigne ») qui provoque toujours à la chance votre jolie nièce troisième? — demandait à demi-voix Desdiguières tout en battant les tarots pour une revanche, car il avait déjà maintes fois perdu ses trente sous.
— Vous avisez tout, monsieur, et avez je pense l'œil du lynx africain, qui voit si bien, disent les cosmographes, à travers les plus gros murs.
— C'est Paul Vandel, fils du sieur geôlier de nos prisons de l'Evêché, répondit le médecin la Violette en parlant à l'oreille du questionneur.
L'office de geôlier d'Etat, bien qu'il fût honorable, n'était pas considéré en France autant qu'à Genève, où le titulaire était toujours choisi parmi les membres du Conseil des Deux-cents ; aussi le regard un peu surpris du seigneur dauphinois laissait-il deviner qu'il ne s'expliquait pas bien la présence d'un enfant de la geôle dans le cercle d'une patricienne.
— Monsieur — ajouta la dame du logis, comme si elle devinait cette secrète pensée de son hôte — il a sauvé naguère dans une fête notre Giuditta, en grand danger de mort.
— Suint-Gris I voilà on galant homme et qui méritait bon salaire.
— Jésus ! que parlez- vous de salaire ? Vous ne connaissez pas Ceux de Genève, qui sont bien les plus rognes et farouches chrétiens qu'on puisse dire. Celui-ci eut pris pour grande injure si nous lui eussions offert autre chose que notre amitié.
— Je m'entends là, madame, et vous avez bien fait, ce me semMe, vous et vos damoiselles, de l'honorer de cette amitié précieuse. Cependant nous avons un bon proverbe en France : Assez demande qui bien sert.
— Giuditta ne connaît pas tant les proverbes de France, monsieur Desdiguières. Vous plaît-il de mon Fou ? je renonce à Triomphe '.
Mais avant que l'interpellé eût pu répondre, l'épingle piquée à la chandelle s'en détachait 2 et à ce signal
1 « Renoncer à Triomphe », c'est quand une perswine, vous jouant une haute carte de Triomphe, soit roi, reine ou quctyie autre carte que vous ne puissiez pas prendre, vous montrera votre fou et vous mettrez la carte du fou en la place de vos levées, et après que vous aurez joué toutes vos cartes, celui qui a le plus de levées gaigne la partie » . La Marinière. La maison académique,
1 II était d'usage alors de convenir, en se mettant au jeu, du temps qu'il devait durer, afin de ne pas prolonger indéfiniment les revanches, et comme les < montres-horloges » étaient encore fort peu en usage, on usait d'un procédé très simple mais d'une grande précision pour les remplacer: D'entrée de jeu, une épingle était fixée à un certain point de la chandelle, qu'elle transperçait, en sorte que celle-ci en se consumant devait à un certain moment la foire tomber. A ce signal chacun des joueurs repre-
convenu, qui mettait brusquement fin à la partie, les joueurs jetaient les tarots et se faisaient la rév ér ence . Les jeunes avaient aussi quitté bruyamment leur table et le sieur de Créqui avait tant parlé du ballet de Madame, sœur du Boi 1 — le Batkt dêê &r*srt,oà il avait eu l'honneur de danser une entrée — que pour satisfaire les damoiselles genevoises il lui avait fallu quitter son épée et « se mettre en posture » afin de leur montrer comment à la Cour on dansait à présent la sarabande.
— Holà, oh ! mesdames, faites-vous ainsi danser les gens sans violons ?
— Monsieur Desdiguières, assurez-vous que nous ne voulons point des vôtres.
Cette soudaine répartie de madame Olympie, faisant une allusion malicieuse à l'un des traits les plus connus, en ce temps-là, de la vie du célèbre Dauphinois*, fut
naît son enjeu et la partie était abandonnée. — Voir la Marinière, ouvrage précité.
1 II s'agit de Catherine d'Albret, tour unique de Henri IV, une des filles de la maison de France qui eut le plus de fiancés. Noos comptons: le duc d'Aleaçon, le duc d'Anjou (Henri III), le duc de Lorraine, le roi d'Espagne, le duc de Savoie, le prince de Coadé, le roi d'Ecosse, le comte de Soissons qu'elle aimait, et le due de Montpensier qu'elle ne pouvait souffrir. Cette princesse, exposée si longtemps aux enchères, atteignant la quarantaine, fat enfin pourvue d'un mari, le duc de Bar, un Lorrain, qui jusqu'alors lui était étranger. DB.-M.
1 En 1689 allait expirer au printemps une trêve de six mois conclue l'année précédente entre les citadins de Gap assiégés et
accueillie par les joyeuses risées de l'assistance et luimême parut charmé qu'on eut connaissance à Génère de ses gaîtés martiales.
Après la sarabande, qui avait mis en goût toutes les damoiselles, quelqu'un des capitaines dauphinois s'avisa de demander « si Ton ne danserait pas aux chansons, pour finir bellement cette serée? » Mais il lui fut répondu « qu'on n'oserait, tant messieurs du Consistoire
Desdiguières. < Un dimanche au soir qu'il remontait à Paymore, il vit dans an verger quelques dames qui dansaient aux chansons; les ayant fort civilement saluées: Monsieur, lui direntelles, nous passons ici le temps à danser, mais vous voyez que c'est sans violons. Il leur répondit: Messieurs de Gap ont mauvaise grâce de n'en avoir point ; je vous promets que le jour de demain ne passera point que je ne vous les donne. Les damée l'ayant remercié il se retira et dès le soir même fit pointer tous ses canons contre la ville, car la trêve finissait cette nuitlà. Le lendemain dès le point du jour les ayant fait tirer avec grand bruit et force ruines de cheminées, les habitante, qui s'étaient endormis sur cette longue trêve, montèrent à Paymore étonnés de cette nouveauté et lui en demandèrent la cause. Il leur dit en souriant : qu'il avait promis ses violons à leurs dames et que pour paraître homme de parole il les avait fait jouer dès le point du jour. Puis leur parlant sérieusement : Ne savez-voua pas que la trêve est rompue? Si vous ne vous résolvez à prendre mon parti, assurez-vous que je vous ferai danser une autre branle 1 Eux, mal en état de lui résister, lui promettent tout contentement et dès l'heure même, lui ayant donné des otages, obtiennent prolongation de la trêve pour un mois ». Videl. Histoire au amnétabky et<\, p. 92, fol.
fusaient les acariâtres et les tempétueux contre ceux et celles qui enfreignaient un bien peu leur» ordonnances t. — Bien, bien! je prends sur moi les lummln de l'aventure ! Messieurs, il nous faut faire un branle de sertie, et j'en serai, moi Desdîguières. — Puis s emparant de la main de deux damoiselles, le Lieutenant* général « entama le pas », tandis que pour soutenir la mesure l'assistance joyeuse chantait à l'unisson la ré* jouissance des bons Français, chanson populaire encore dans sa nouveauté :
Voici la miaou plaisante,
Florissante, Que le beau printemps conduit.
Yoici le soleil qui chasse
Froide glace.
Voici Tété qui le sait Etc.....
A neuf heures et demie, la soirée « se faisant tarde » et les chambrières porte-fallots des damoiselles attendant dès longtemps sur l'escalier, il fallut cependant songer « à se départir • les uns des autres. Mais en prenant congé des dames, les Râlants Dauphinois protestaient à « ces nymphes » qu'ils se souviendraient d'elles « jusque par delà le tombeau », tandis que le sieur Desdiguières, baisant une dernière fois la main de madame la comtesse : ne savait, disait-il, comment lui exprimer bonnement ses regrets de la quitter ici et son « ressentiment » profond de toutes ses civilités.
François de Bonne avait pour habitude — nous dit le sieur Videl son historiographe — de s'entretenir
quelques instants familièrement avec ses officiers domestiques des incidents de la joarnée tandis qu'on le déshabillait, et ce soir-là il ne manqua pas de le faire, pendant que son homme de chambre « raccommodait » et que son neveu le sieur de Morges attendait pour lui présenter la chemise.
— Cette madame Olympie est une fort belle femme; n'en jugez- vous pas ainsi d'Hercule ? J'ai vu ce soir que vous lui faisiez des admirations. Toutes ces damoiselles de la ville seraient de bon rencontre pour un amoureux cavalier. Les Vittori sont des enchanteresses à donner dans la vue d'un saint homme. — Puis changeant soudainement de sujet d'entretien; — Ce banquet à leur Maison-de- Ville était fort bien dressé; leur grosse truite du lac est un friand morceau, mais leurs vins de Costaruz et de Champel ne valent guère : on ne saurait en prendre que par civilité. Leurs Syndics et conseillers sont gens avisés et d'esprit subtil, qui tous ont vu le train du monde, et quelques-uns les grandes ambassades. Ce sont gens d'humeur agréable quand ils ne se mettrai pas trop sur le cérémonieux. J'en ai pris à quartier trois on quatre au sortir de table et leur ai offert garnison française de trois cents hommes entretenus gracieusement par les trésoriers du Roi, mais ils ont fait les froids et les réservés, me donnant à entendre : qu'ils se garderaient assez eux-mêmes du Savoyard. Ce sont gens qui s'effarouchent comme des poultres 1 sitôt qu'il leur vient en pensée qu'on cherche à entreprendre sur leurs libertés.
1 Poulain».
A la suite de cette observation, d'un grand sens politique et dune grande pénétration, Desdiguières congédiait ses capitaines ainsi que son valet de chambre, et le lendemain dès la première heure du jour tous les Dauphinois et leur train avaient quitté la ville.
La vieille descendante des Pépoli de Bologne était, depuis quelques années, fort loin d'être dans l'aisance, et sa situation de rentière lui donnait parfois quelque souci, car s'ofastinant à vivre en femme de qualité, elle avait toujours « un monde de petits créditeurs à ses trousses » pour lui rappeler que son douaire était cou* tumièrement dissipé d'avance, et qu'à Genève il ne suffit pas de souhaiter l'argent pour qu'on en ait large* ment à son gré.
La dame Olympie, veuve de messer Evangelîsto Offredi, jadis pasteur de l'église italienne, n'était pas dans une situation plus brillante : son bien rustique de la Perrière était engagé au denier douze ' et ne lui profitait guère; quant au capital assez important prêté autrefois par défunt son mari à la Seigneurie, il rapportait encore moins, messieurs de la Ville, toujours
1 Soit hypothéqué au 8°/©, c'était encore le taux ordinaire.
en quête d'argent « pour le pauvre public », rabrouant fort les indiscrets qui se mêlaient de leur en réclamer.
Enfin le médecin Joseph Duchesne, sieur de la Violette, participait dans une certaine mesure à cette indigence des deux amies et, bien que le Roi Henri IV l'eut récemment nommé son médecin honoraire pour le récompenser à peu de frais, selon sa coutume, de certaines négociations politiques, il ne paraissait pas que ce titre eût rien ajouté à la fortune chétive du sieur Qaercetanns, dont le penchant à l'ivrognerie, disaient les médisants, allait achever la ruine s'il ne s'amendait.
Ces trois nécessiteux de bonne compagnie, qu'un même souci préoccupait, s'étaient confié depuis plusieurs mois leur secret malaise et même ils s'étaient mutuellement secourus dans des occasions très pressantes, une grande intimité étant nécessairement le fait de ce partage d'embarras financiers. En dernier lieu tous trois étant à bout d'expédients et, ne sachant plus « comment trouver la fève au gâteau », ils avaient — selon les idées ayant cours en ce temps-là — demandé à l'alchimie la réalisation des rêves de fortune qui les obsédaient.
C'était le médecin qui s'était offert bravement aux Italiennes pour être le promoteur du « Grand-Œuvre », dont devait être « souffleur » un vieux soudart dépenaillé, que les hasards de la vie soldatesque avaient autrefois conduits à Genève. Ce dernier, un nommé Nftsi, se disant chrétien néophyte et des catéchumènes de spectable Cassegrain, n'en était pas moins du nombre des anciens Albanais de Braciadoure, « ces mangeurs de
petits enfants », racolés en Vénétie par le sieur de Saney, et dont le passage inopiné dans Genève en janvier 1590 avait tant effrayé les mères de famille. Nftsi depuis ce temps-là s'était amendé, il faut le croire. On l'avait vn exercer successivement divers métiers dans la ville; métiers peu lucratifs, s'il fallait en juger d'après son apparence, et celui de souffleur d'alchimie n'avait rien en soi qui le rebutât, disait-il, bien qu'il lui fallût demeurer enfermé nuit et jour et pendant six semaines dans un taudis souterrain et se tenir, durant nn si long temps, le visage et les mains d'une propreté tout à fait exceptionnelle. D'ailleurs on lui avait généreuse* ment promis qu'il aurait une petite part aux bénéfices, » c l'or potable » venait à souhait.
U existait à cette époque dans certains quartiers de Genève, comme un saisissant témoignage de l'indigence publique, plusieurs maisons tombant de vétusté et d'autres tout à fait ruinées. Aux premières, sur Tordre du contrôleur de la Seigneurie, on se contentait de mettre « une jambe », soit étançon de madriers reliés ensemble, et cet agencement «provisionnel», empiétant démesurément sur la voie publique mais auquel les passants finissaient par s'habituer, était jugé assez satisfaisant pour qu'on le transmit à la génération suivante. Quant aux bâtiments de la seconde catégorie, — abandonnés par les propriétaires à leurs créanciers et par ces derniers au fisc — ils étaient entièrement vides et parfois servaient de gîte aux gens sans aveu, aux bannis en rupture de ban, aux filles dépravées, aux rogneurs d'écus, enfin à tous ceux qui avaient
quelque intérêt à se cacher. C'est dans le sous-sol d'une de ces masures, attenant à l'ancien cimetière de l'église de St-Germain, que Nftsi l'Albanais, sous les directions scientifiques du médecin Duchesne, avait établi son laboratoire, et c'est là que les intéressées an Grand- Œuvre venaient parfois à la dérobée suivre avec une curiosité anxieuse les prétendus progrès de la transmutation des métaux.
Un soir il y avait conciliabule des trois associés dans la petite maison de St-Germain, où le souffleur veillait auprès de son triple fourneau, tantôt remuant avec des bâtonnets le métal en fusion dans des coupelles placées sur le brasier, tandis qu'une lumière intense éclairait jusqu'aux moindres recoins de cet intérieur étrange, tantôt, sous la surveillance du maître, versant avec précaution dans un des creusets incandescents quelque nouveau mélange qui soudainement changeait du rouge au vert, du bleu au blanc, cette clartéde fournaise, tandis que les ombres des assistants au Grand-Œuvre vacillaient et rampaient sur la muraille. Puis le fourneau était de nouveau hermétiquement fermé, on n'entendait plus que « le cri » de l'étain, et c'était à peine si la faible lueur d'une lanterne de corne, suspendue à la voûte surbaissée du caveau, laissait alors distinguer dans l'ombre les personnages silencieux réunis dans ce lieu sinistre.
— Nous sommes au vingtième jour lunaire et tout marche à souhait — dit à voix basse et comme s'il conversait dans une église, le médecin manipulateur en ^adressant aux deux dames attentives à recueillir ses paroles.
— Avez-vous donc grande espérance, monsieur Duehesne?
— Assurément, madame la comtesse, assurément! Ce qne Nature fait avec le secours des siècles par ses arcanes, nous devons pouvoir l'imiter (je dis s'il plaît à Dieu) en aidant à son œuvre et l'activant par les scientifiques procédés de l'alchimie.
— Mais ces adjuteurs que vous dites, le soufre, le mercure, le sel de Mars, l'antimoine, ne sont-ils pas de très dangereux contact avec les métaux nobles quand ils entrent en leur furieux magistère?
— Parlez doux, madame Olympie — répondit le sieur de la Violette en montrant d'un geste furtif le chétif Albanais accroupi devant la bouche du four d'alchimie.
— Oui! — continuait le médecin comme se parlant à lui-même — les mages égyptiens, les Grecs, les Arabes ont fait de l'or, on ne saurait en douter sans impertinence; Roger Bacon, Albert-le-Grand, Arnaud de Villeneuve, Raymond Luile en ont fait autrefois dans nos contrées chrétiennes, et de fraîche mémoire Nicolas Flamme], Basile Valentin et le docte Paracelse — merveilleux esprits dont j'ai médité jour et nuit les enseignements sublimes — en ont fait aussi... « quelquefois », nous disent-ils. Pourquoi nous autres ne réussirionsnous pas comme eux si nous suivons leur doctrine?
— Mais cette pierre ou tevtiure des Philosophes, si nécessaire, dites-vous, au Grand-Œuvre de la transmutation de l'étain, du fer et du cuivre en or, qu'on ne saurait du tout s'en passer, êtes-vous certain d'être sur la voie pour la rencontrer ?
— Il y a grande apparence, si — vous le savez assez et trop, madame — l'or de ducats dont nous sommes bien petitement fournis ne vient pas à la mal'heure nous faire défaut ces jours-ci.
Le sieur de la Violette disait vrai : les vulgaires ducats et les doublons d'Espagne étaient indispensables aux alchimistes sérieux pour faire de For, et cet axiome de la science occulte, qui rappelle beaucoup la condition préalable exigée pour la préparation du civet, se trouve formulé par un docte alchimiste, dont l'obscur et mystique traité ne renferme, pensons-nous, que cet enseignement qui soit énoncé avec une clarté qu'on ne peut méconnaître : « Prends de bon or — lit-on dans les Douze dés de philosophie — mets-le en pièces et le dissous comme enseigne la nature aux amateurs de science, et le réduis en ses premiers principes; tu y trouveras... un subtil et pénétrant esprit, etc., etc. » Cet a esprit », conjoint de nouveau à de l'or très pur passé à la coupelle avec de l'antimoine, puis exposé douze heures à un feu modéré et huit jours consécutifs à un feu violent, on obtenait enfin la teinture des philosophes, cette teinture inestimable dont quelques gouttes devaient suffire pour transformer en or le plus vil métal,... pour rendre la jeunesse, la santé physique, la vivacité de l'intelligence à son heureux possesseur. 11 ne suffisait plus que de savoir se servir à propos de cette « vraie médecine subtile et pénétrante ».
— Et quelle quantité de ducats nous faut-il encore mettre au Grand-Œuvre, monsieur notreami ? demanda après quelque hésitation l'une des Italiennes.
— Je ne saurais le dire au vrai, madame, il but que je le confesse, de telles suprêmes opérations de Nature pouvant être contrariées — déclarent tous les astrologues — et comme paralysées par quelque influence supernaturelle, tout ainsi qu'il arrive, nous le voyons parfois, au douloureux travail de l'enfantement
Cependant, pressé de questions nouvelles, le sieur de la Violette finit par déclarer : qu'A son avis une vingtaine de bons doublons d'Espagne, et des moins rognés qu'on put recueillir chez les marchands de la ville, s'ils étaient à propos jetés à la fusion et « bien gouvernés •, devaient suffire pour assurer le succès final de l'œuvre occulte qu'on avait entreprise.
— Vingt doublons ! où les prendre présentement, où les prendre ? — murmurait la vieille Bolonaise, et cette anxieuse préoccupation devait être partagée par la dame Olympie demeurée silencieuse, comme aussi par le crédule et aventureux médecin, leur guide dans l'inconnu et leur associé.
— Je dis et conclus — reprit le sieur de la Violette — que dans les occurrences où nous sommes, il n'est renoncement à rien du nôtre qui nous doive coûter.
Cette assertion était d'autant plus facile à énoncer pour le fervent adepte de l'alchimie, qu'il n'avait plus à renoncer à beaucoup de choses ajant ici-bas valeur vénale. Quant aux deux femmes qu'il endoctrinait, si leur indigence n'était pas aussi complète que la sienne, il n'en était pas moins vrai qu'elles se savaient fort à l'étroit et que leurs embarras pécuniaires (cette boule de neige qui grossit avec tant de facilité) avaient beau-
coup augmenté depuis quelques semaines : il avait fallu de l'argent pour la construction, alors fort coûteuse, d'un fourneau de laboratoire, il en avait fallu pour l'acquisition des ustensiles et des fragiles instruments de manipulation, puis encore il en avait fallu pour l'approvisionnement des substances variées, parfois d'un prix extravagant, à l'usage des opérateurs — compris « l'or pur » dont à diverses fois la nécessité s'était fait sentir. — En résumé les deux Italiennes s'étaient dessaisies de tout leur vaillant, et même elles avaient déjà dû emprunter de petites sommes, secrètement, de divers côtés, et à intérêt très usuraire. Quant à leur crédit personnel, quoiqu'elles fussent l'une et l'autre bien apparentées, elles n'osaient guère y toucher, tant l'indigence était générale dans les familles genevoises à la suite de la guerre de Savoie, qui depuis douze ans avait anéanti tout commerce. D'ailleurs, qu'est-ce que le crédit pour les gens obérés, sinon une ressource d'autant moins efficace qu'on a plus fréquemment besoin d'y avoir recours ?
Les deux nécessiteuses se consultaient à voix basse mais demeuraient irrésolues, nul expédient propesé par l'une ou l'autre n'étant, à le bien considérer, de nature à les satisfaire.
— 11 y faudra aviser, monsieur Duchesne — dit enfin la comtesse Diamante en se disposant ainsi que la dame Offredi à quitter le laboratoire. < Vraiment ce n'est pas jeu d'enfant que de recueillir encore vingt doublons en cette ville dépourvue, où chacun se dit aux abois ! »
Puis ayant rajusté leur masque, leur manteau de
Mit, leurs galoches de bois, leurs gants fourrés, les deux femmes prenaient congé du médecin alchimiste et, quittant le Heu secret où couvait le Grand-Œuvre, elles regagnèrent leurs demeures, peu éloignées, toutes deux étant « à louage » dans la rue de St-Oermain.
Comme elles allaient se séparer devant le logis de la vieille Diamante, la dame Olympie (comme font invariablement toutes les femmes en pareil cas) dit euln, au moment précis de quitter sa compagne, ce qu'elle avait de plus important à lui suggérer :
— Il y a bien encore Paul Vandel, madame.
— Quoi, Vandel..., ce cadet; y penses-vous, ma mie?
— Assurément : tous lui devei beaucoup de grâces, et c'est raison pour qu'il vous fasse tout service à lui possible; les hommes sont faits ainsi, l'avei-vous oublié?
— D se peut que tous disiez vrai, belline.
Ce tarent les derniers mots de la dame, qui rentra chez elle sans vouloir autrement s'engager.
Chez les frères Manlich, les marchands drapierschaussetiers de la rue-basse des < Allemands-dessus », Paul Vandel avait l'emploi de second facteur de boutique 1 , ce qui était alors comme aujourd'hui une position
1 Commis de magasin.
sociale des plus modestes* Mais Paul avait bien d'autres visées que le négoce des hauts-dc-chausses avee les Suisses ou les Savoyards! C'était un garçon aimant l'escrime de l'épée, l'équitatioa, le jeu de paume, le tir au mousquet, la chasse à l'épervier ; il chantait assez bien en s'accompagnant du violon, et se plaisait beaucoup — pourquoi ne pas l'avouer ? — dans la compagnie des damoiselles, quand elles étaient fûtes à son gré et se montraient d'humeur accorte. A l'occasion d'un « lendemain de noces » où il avait été convié certain dimanche d'octobre de l'année précédente, Vandel avait eu une aventure signalée, et comme on lui en avait donné l'honneur, puisqu'il était de bonne mine, plus d'une fille de bien le tenait en secret « pour un petit galant qui n'était pas trop à dédaigner ».
Un lendemain de noces, il était d'usage à Genève d'aller promener l'épousée en grand bateau à rames dans le port de la ville. Les « valets » l avaient des violons, des flûtes-d'allemand 8 , des rebecs à trois cordes, pour faire « un concert d'harmonie », et parfois les damoiselles, afin de se réjouir aussi, chantaient à l'unisson comme des fileuses quelque chanson gaillarde et de circonstance en patois savoyard. Enfin l'on tirait du petit canon placé à l'avant de l'embarcation, afin de répondre aux « salves » qu'on tirait aussi du rivage en l'honneur de l'épousée au « chapelet de fleurs »' et
1 Amis de noces, garçons d'honneur.
* Fifres.
3 Petit chapeau, soit couronne.
aux cheveux flottante. Puis celle-ci était reconduite, à la nuit tombante, an logis conjugal, où se faisait encore une copieuse collation des « reliques des nocea », an grand contentement de la petite jeunesse dn quartier, à laquelle les damoiseUes jetaient généreusement par les fenêtres des noix, des noisette», des séchons \ des baguons* à l'huile, des biscoins' an safran et autres friandises délectables.
Mais dans la journée accidentée dont on parlait encore à Génère, la promenade nuptiale de damoiselle Larchevêque, petite fille de noble Michel Boset, seigneur ancien Syndic, avait failli être attristée par un tragique événement ; Tune des nombreuses « filles des noces » qui se pressaient assises sur le rebord de l'embarcation s'étant, en se jouant avec une autre jeune fille, laissé choir dans l'eau profonde, aux cris de détresse de l'assistance. Cette jeune damoiselle avait dû la vie, dans ce moment suprême, à Paul Yandel, qui s'était jeté à la nage pour tenter de la sauver et avait été assez heureux pour l'arracher à une mort imminente. L'héroïne ou mieux la victime de l'accident était Oiuditta Vittori qui, depuis une quinzaine de jours seulement, était, ainsi que ses soeurs, arrivée à Genève. Il avait fallu, à la suite de ce grand trouble-fête, la ramener comme inanimée chez la comtesse Diamante qui, donnant cours en vraie femme d'Italie aux sentiments les plus con-
1 Quartiers de poires séeheet an four.
1 Beignets.
4 Brioches.
traire» d'affliction et de joie, exclamait : qu'elle n'avait donné qu'à regret a à ces trois malencontreuses • la permission de se rendre à la première fête genevoise où elles étaient conviées. Quant à Panl, qui le lendemain de l'accident s'était hasardé à aller, lui aussi, prendre des nouvelles rue de St-Gennain, il avait été reçu par la dame du logis avec la même effusion de sensibilité très vive et nullement jouée que < madame la comtesse » exprimait à tous et à chacun lorsqu'elle était touchée par quelque événement : « Monsieur Paul Vandel, enseigne de la compagnie de noble Rilliet, seigneur Syndic moderne, était un sauveur aposté et prédestiné par la providence de Dieu pour la salvatkm d'une innocente fille qui ne demandait que bien ; la tante et la nièce ne sauraient oublier jamais cette action généreuse.... H fallait venir souvent leur rendre visite au
logis et s'assurer qu'il y ferait toujours bon pour lui
La Giuditta (elle prononçait à l'italienne « la djiouditt'a 1) était encore à se reprendre, mais quand elle serait sur pied — ce qui ne tarderait guère — elle ne voulait en rien dédire une Pépoli sa parente, et monsieur Vandel pouvait revenir prochainement pour ae convaincre qu'on lui disait bien vérité ».
Tels avaient été les débuts de la liaison formée dans la famille de la comtesse bolonaise par « le cadet * Vandel », ainsi qu'on appelait communément le jeune fae-
1 Cadet ne se disait pas alors seulement pour peiné, mais ce mot avait aussi l'acception familière de • jeune homme »• C'est ainsi qu'il faut l'entendre dans la vieille chanson de cadet Bous-
ton- des Manlîch, et si son introduction chet vue patricienne étrangère avait été motivée par m événement extraordinaire, la suite n'en était pas moins jusqu'ici ce qu'elle devait être, et nul incident romanesque n'en avait troublé la simplicité. Les espiègles Vittori, que la quiétude monotone de la vie genevoise — rue des granges de St-Germain, côté du cimetière! — ne contentait qu'à demi, se plaisaient, disaient-elles, dans k so*?âfé de monsieur renseigne, avec lequel il y avait «Moeurs à se récréer, et Giuditta — sans faire parade de reconnaissance ni de sensiblerie — n'était pas cependant la dernière à avouer : « que ce garçon-là était aussi bien fait, dispos et joyeux que nul antre de ceux qu'on voit en cette ville de Genève attendre les damoi* selles, le dimanche et le jeudi, au sortir du temple, pour les révérencier ». Puis une certaine bonhomie — entièrement disparue de la société moderne — existait alors dans toutes les compagnies, et devait faire naître assez tôt entre jeunes gens une honnête familiarité. Enfin il se peut qu'une affection mutuelle encore inconsciente se fut glissée depuis quelques mois dans le cœur de Ptal et dans celui de Giuditta ; et s'il en était ainsi, la vieille Bolonaise avait trop de pénétration et trop d'ex* périence de la vie pour ne pas deviner, soit chee l'un soit chez l'autre, cette sympathie naissante. Mais il était du naturel de la dame, on doit le conjecturer, de ne pas
sel et dans celle de Désaugiers où il met en scène son cadet Butttmx; enfin la désignation militaire de corps de* cadets n'a pas d'antre origine. DB-M.
contrarier sans nécessité les jeunes amours : « Qui sait — se disait-elle—, toutes choses humaines peuvent se méliorer, il tempo è galantuomo », et le cadet Vandel pouvait être un jour ou l'antre un parti sortable c si Fortune voulait bien le favoriser ».
— Ne dit-on pas qu'il a un oncle dont il peut avoir à s'attendre quelque bien ? demandait-elle un jour à la veuve Offredi.
— Il en a deux, ma toute bonne : les co-seigneurs de Saconnex- Vandel delà-d'Arve. Ce sont gens mal pensants de la Réforme, dès longtemps bannis de la ville et des Franchises comme étant ennemis de la République. Mais c'est peu de chose de deux vieillards fantasques, et nul ne saurait dire à qui ces acariâtres vont délaisser quelque jour leur héritage.
— Vraiment je ne m'en soucie ; notre Giuditta n'est pas encore denrée qu'on mésoffre sur le marché.
— Mais s'ils prennent, tous deux, confidence, ces jeunets ?
— Ce ne sont que badineries puériles ; on ne saurait s'en inquiéter.
Cette assertion un peu aventurée n'avait pas été contestée par la dame Offredi, bien qu'elle fût peut-être d'un autre avis. Quant à Paul Vandel, rien ne pouvait lui faire pressentir — un soir qu'il se disposait à prendre congé de la tante et des nièces — dans quel but madame la comtesse demandait d'avoir encore avec lui quelques instants d'entretien particulier.
— Monsieur mon ami Paul — dit la dame après avoir congédié ses nièces — nous voici seuls en ce cabinet»
mais n'allez pas voua donner des peurs si tous êtes retenu par une vieille ; j'ai quelque service à tous demander tantôt Puisse faire état de vous?
Et quand 1 e jeune homme se fut empressé de répondre : c qu'il était à tout faire, tant pour madame que pour ses damoiselles ». — Vraiment je n'en fais nul doute — reprit l'Italienne en souriant de cet empressement juvénile — et il se voit assez dans vos yeux, d'un franc regard, que vous êtes prud'homme et dispos à obliger les gens de bien — . Puis, sans transition aucune, elle fit connaître ses embarras pécuniaires, ajoutant non sans hésitation : « qu'en attendant son quartier de rente, toujours bien tardif à son gré, elle se voyait en nécessité de faire argent de quelques joyaux de famille, dont elle le priait de chercher la défaite au mieux possible, mais sans la commettre aucunement, afin de lui épargner une confusion du tout inutile 1.
—Madame, il me fâche assez, en vous écoutant, de ne pouvoir mieux faire (et disant ces mots le pauvre facteur de boutique rougissait jusqu'aux oreilles); mais à tout le moins vous servirai-je de grand cœur en ce rencontre. Où sont les joyaux que vous dites ?
— Les voici, mon ami, en ce bottier d'ivoire. C'est, vous le voyez, un fermaillet ' à l'antique, orné d'une pierre améthyste de belle apparence et quelques tours de cou en jazerans de Venise; une pomme-bonbonnière en cristal de roche, pour mettre dragées;
Agrafe de collier.
deux pendants d'oreille en topaze d'Allemagne 1 ; une touche-languièreà manche d'or, faite d'une langue de serpent 1 , très bonne pour révéler la poison quand on fait l'essai des viandes; et voici encore nne bague à mettre an doigt, engravée des armes de Thiène et de Pépoli, mais celle-ci je la mets à quartier pour cette fois, car il me fâche trop de m'en dessaisir. Croyez-vous qu'on puisse avoir de ces antiquailles nne vingtaine de doublons : je dis, au moins ?
A cette question précise, qui ré vêlait assez les besoins de celle qui l'interrogeait, Vandel eftt été bien embarrassé de répondre, aussi se borna-t-il à dire en recevant ces affiquets* précieux des mains de la comtesse : qu'il allait se mettre aux champs dès le lendemain pour en trouver le prix qu'elle désirait obtenir.
Mais il n'était pas facile alors de rien faire en secret à Genève et, bien que le cadet Vandel de chez les frères Manlich fût assez connu — de la porte de la Monnaie h celle de Rive — pour un garçon jusqu'ici sans reproche, la détention entre ses mains de quelques joyaux de facture étrangère pouvait éveiller les soupçons et faire naître la défiance des orfèvres, ceux-ci, aux ter-
1 Corindon jaune doré. On en tirait jadis des montagnes de la Saxe.
* On disait aussi : un languier. Il en est parlé dans divers in- Tentaires rapportés par de Laborde. Glossaire du moyen âge.
8 Petits objets de parure : littéralement tout ce qui tient avec des affiches ou fiches, soit des épingles. Voir de Laborde. Glos. précité.
mes du serment de leur maîtrise, étant tenus de s'en* quérir fort exactement de la provenance des otjets précieux dont ils devenaient les acquéreurs.
Cependant l'agent zélé de la comtesse finit par rencontrer, non sans peine, l'homme discret et pas trop timoré qu'il lui fallait ; c'était un vieux Bressan, marchand forain, ayant eu naguère quelques difficultés avec messieurs de la Justice et vivant fort retiré dans un taudis au Coq rouge, ancien logis publk de la rue des Limbes, où cet homme de bien avait encore parfois l'occasion d'obliger pécuniairement les gens dans rembarras qui lui rendaient visite, en traitant avec eux pour le mieux de nés intérêts privés. Mais le père Landry, quelques instances qui lui fussent faites, ne voulut jamais offrir plus de vingt écus-sol des joyaux que Vandel lui présentait, et c'était à peu près la moitié de ce que celuici prétendait en obtenir ' : « Les corindons citrins dits « topazes d'Allemagne » étaient fort débiffés, môme dans les villages, et il ne s'en vendait plus guère...., la languière de serpent ne valait que pour son manche d'or^car en ce Genève nul ne craignait la |>oison tant le pays était farci d'honnêtes gens, et même les plus aiaés de la ville ne savaient ce que c'était de faire essai
de leurs viandes avant de mettre la main au plat
H n'y avait là que la pierre améthyste qui fût à considérer, le fermaillet (encore qu'il fut curieusement
1 Far arrêt du Conseil l'écu-sol valait alors douie florins trois sous, et le doublon d'Espagne avait cours pour vingt-deux florins.
engravé) ne valant que pour la fonte. Somme : Landry n'offrait ces vingt écus d'or que parce qu'il voulait gracieuser le cadet Vandel, fils du sieur geôlier des Prisons, avec lequel, lui qui parlait, avait eu de fréquentes habitudes pendant six mois de détention « à la moyenne dépense », un temps joyeux dont il se plaisait toujours à se mémorer ».
— Que ferai-je? — se demandait Vandel cruellement embarrassé et qui d'autre part ne pouvait tarder plus d'un jour ou deux à faire connaître le résultat de ses démarches à la femme obérée dont il s'était fait le courtier.
— Voyez autre part si vous trouvez mieux — disait le rusé Bressan, devinant assez que le jeune homme avait quelque sérieux motif pour ne pas trafiquer de ses bijoux trop ostensiblement dans la ville.
— Avouerai-je à madame la comtesse que je n'ai rien su faire pour elle ? La laisserai-je en ce détourbier, elle et ses nièces ? — pensait Paul déconcerté. Puis, à bout d'expédients, il prit résolument la détermination de compléter en secret la somme qu'attendait la vieille Diamante, en lui sacrifiant s'il le fallait le peu dont il pouvait disposer.
— Marché fait, dit-il brusquement au vieux Landry, qui ne parut nullement surpris de cette résolution soudaine, tant c'était ufi acheteur connaissant bien l'impatiente jeunesse. Puis, lorsque ce philosophe eut compté une à une les pièces d'or, que le facteur se hâta de recueillir : « Si vous aviez encore — ajouta-t-il d'un air réservé — quelques coupons de
retours, taré ou non, quelque relique de drap de soie à fleure, comme il s'en trouve parfois dans les halles, dont on ne fût pas grand compte à l'inventaire..... Vous savez où me rencontrer, Vandel ; je suis toujours dispos à vous faire service.
— Morgue de vous, vieux pendant ! Je ne suis pas le garnement que vous croyez.
— Bon ! ça, je le disais pour rire ; c'est seulement une joyeuseté.
Et sur cette assertion douteuse, Landry rentra dans sa tanière.
Lorsque le lendemain soir Vandel se présenta chez la comtesse Diamante, il était porteur des vingt doublons d'Espagne que la dame avait rêvé d'obtenir pour prix de ses bijoux, et le naïf égoteme de celle-ci à la vue de l'or tant convoité par elle ne lui laissa pas voir que Paul était soucieux et n'avait pas sa belle humeur habituelle. Ce fut damoiselle Giuditta qui en fit secrètement la remarque et s'en préoccupa toute la soirée sans en rien dire : « Qu'était-il arrivé à ce pauvret monsieur l'enseigne ?..... un si joyeux compagnon, toujours prêt à dire le mot galant, à conter des nouvelles, à trouver quelque agréable passe-temps avec les dames! »
— Savez-vous quoi, maître Paul ? Il faut que demain ou l'autre 1 vous apportiez céans votre violon.
— Non pour danser, je pense ?
- * Italianisme: on dit encore diman l'altro pour: après-de-
— Peccato ! à quoi rêve cette Zabetta ? Ce serait pour faire monter dans nos chambres un auditeur de la Justice! Je dis seulement que nous chanterons en musique Charmante OabrieUe ou quelque autre pièce non défendue.
— Mesdamoiselles, j'ai vendu mon violon naguère» répondit Vandel en détournant les yeux.
La joie intime de la vieille Diamante et les rêves de fortune des trois associés au Grand-Œuvre ne devaient pas être de bien longue durée. Tandis que chaque jour quelques doublons s'en allaient au creuset, les manipulations savantes du sieur « Quercetanus » demeuraient jusqu'ici sans effet appréciable : « Cependant, disait-il avec conviction aux deux Italiennes, la mystérieuse Nature faisait son œuvre, et d'un instant à l'autre Y Esprit de Ver devait manifester sa puissance : la pierre des philosophes allait paraître, il ne fallait qu'attendre »» Malheureusement l'anxiété de cette attente n'était que le précurseur d'une bien plus cruelle épreuve. Certain matin, à la première heure du jour, une explosion se fit entendre, qui mit en rumeur tout le quartier de St-Germain. Une fumée noirâtre et fétide s'échappait du soussol de la maison déserte où le souffleur avait été installé par le médecin, et les premiers citoyens qui pénétrèrent
dans son laboratoire, où tout était en mille pièces, trouvèrent le pauvre Nâsi, gravement Mené, gisant dans les décombres. Que s'était-il pané ? Nul ne pouvait le dire, et le sieur de la Violette, qui avait quitté l'Albanais vers le milieu de la nuit pour prendre quelque repos, ne savait qu'une chose certaine: C'est que main* tenant tout était perdu. — « Oui, tout est perdu du nôtre ! » répétait-il d'une voix lamentable lorsqu'il vint chez la comtesse confirmer la nouvelle désolante de l'événement qui anéantissait leurs espérances.
— Vraiment, monsieur mon ami Duchesne, il ne sert à rien de s'arracher les cheveux comme vous fûtes!
- lui répondit la dame, un instant attérée, mais qui se releva bien vite de cette défaillance, comme si l'adversité ne pouvait abattre une Pépoli — . Adieu soit à la Fortune ! puisque cette traîtresse ne veut pas nous favorisa*. Il vous faut délaisser l'alchimie, je le vois assez et trop, et reprendre bonnement la pratique de votre art de médecine, lequel est toujours de quelque rapport en ce Genève, où les gens n'aiment rien tant que d'être médecines. Quant est de moi, je ne suis pas si sotte que de m'abandonner à la douleur; non vraiment. Même lorsque toutes choses sont en désespoir, il convient encore de résister à la bourrasque.
— Mais que ferez*vous, madame, et moi que ferai-jc?
— demandait la veuve Offredi accourue auprès de la Bolonaise à la première nouvelle de ce qui s'était
ItAMA
JJWBUU.
— Je vivrai petitement, et vous aussi, ma mie.
— Et tant de créditeurs qui nous importunent?
— Us feront comme nous et prendront patience (la peste soit de ces mercadets !). Sommes-nous les seules en ce Genève qui soyons contraintes d'endurer de telles fâcheries? Les temps sont misérables, on ne saurait le nier ; et les plus aisés de jadis sont présentement à la gêne. Croyez-moi, belline, c'est un grand cas s'il ne survient pas pour nous quelque tonnasse après tant de jours orageux.
La dame Olympie, cette belle mondaine, ne s'accommodait pas trop de « vivre petitement » et la confiance en des temps meilleurs que témoignait ici la comtesse lui paraissait bien hasardée ; mais la légèreté d'esprit et l'heureux optimisme de celle-ci exerçaient sur elle une influence dont elle ne pouvait tout à fait se défendre.
— Nous verrons donc à faire pour le mieux — repritelle — ; j'ai certaine idée d'utiliser mon logis rustique de la Perrière, et peut-être quelque ami sera-t-il en mesure
de nous aider secrètement Si seulement ce cadet
Vandel
Mais la veuve ne jugea pas à propos d'achever, et détournant le cours de ses réflexions : « Ça, ma toute bonne, vous allez avoir ainsi que moi prou d'affaires à vous suffire; allez-vous continuer de tenir ici à pot et à cuiller 1 ces trois inutiles filles, les Vittori, vos parentes ?
— Jésus! plutôt que de m'en départir et de renvoyer ces pauvrettes en leur pays des Romagnes, j'aimerais
1 Entretenir.
mieux voir Tendre à l'encan ma dernière gonnelle ! ' Ne tenez jamais devant moi tel sot propos, madame Oifredi.
La voix émue et le regard presque irrité de la vieille Bolonaise témoignaient suffisamment que son cœur charitable s'indignait du froid conseil suggéré indirectement par la veuve ; mais celle-ci était assez adroite pour en atténuer l'effet fâcheux et ce léger dissentiment fut pranptement oublié par la bonne femme, dont l'esprit mobile n'avait jamais su garder plus d'un instant une impression pénible. D'ailleurs Diamante avait maintenant une autre grande idée en tète et ne songeait plus qu'à épargner et à se restreindre : elle allait congédier sa servante « bien qu'elle regrettât cette pauvre Gratienne ». Ses petites nièces (un peu trop de loisir jusqu'ici et trop souvent à la fenêtre) devraient la remplacer : Julia, irait au marché aux herbes et ferait les petites emplettes quotidiennes, Zabetta gouvernerait le pot-au-feu, la a coquasse » et le poêlon à frire, Giuditta serait la chambrière-couturière et tiendrait tout en bel ordre dans la maison.
— Qu'en dites-vous poupines ? demandait avec satisfaction la comtesse en communiquant le jour même cette heureuse conception aux intéressées.
Les trois jeunes filles étaient enchantées et ne demandaient qu'à se prêter à ces arrangements domestiques,
1 De l'italien, GonneUa: jupon, cotillon; mais ce mot avait été francisé dès le moyen âge. Grist-gonnette est le nom d'une des matrones discourant dans V Evangile des quenomUes. DB-M.
sans trop se préoccuper de la situation gênée qui les motivait Mais Gratienne, la serrante de madame, se refusa tout net à y souscrire : « On ne pouvait laisser une éveillée comme damoiselle Julia aller seule par la ville, un panier au bras, de la Tour-percée à la Croix* d'or et de la Oroix-d?Or à la Tête-Noire, 1 pour fréquenter le marché aux herbes et celui de la poissonnerie. Cela ne se faisait pas en ce Genève, où les grandes filles ne sortaient jamais seules du logis, tant elles étaient bien éclairées de père, de mère, de tuteur, de tante ou de cousine. D'ailleurs celle-ci, Bolonaise, n'entendait mot de notre patois savoyard'; comment se débattrait-elle avec les rusées « béguines » et les pieds-gris villageois ? Damoiselle Zabetta (encore qu'elle eut assez
d'esprit dans les compagnies) serait bien empêchée pour cuire un oeuf en coquille et demandait encore d'être dressée par elle qui proposait Enfin que seraitce de Giuditta, s'il lui fallait pourvoir seule k l'entretieif de tout le mantillage* de la maisonnée?
— Mais je serai fort en peine de te payer tes gages, pauvrette !
A cela l'obstinée Gratienne avait encore à répondre :
1 Logis publics de la rue-basse.
* A cette époque non seulement toutes les ménagères genevoises entendaient et parlaient couramment le patois, mais ce dialecte national était d'usage exclusif dans toutes les relations familière». On ne parlait français que lorsqu'on se mettait « sur le cérémonieux ». DB-M.
* La lingerie : Glossaire genevois.
t Elle ne tenait pas tant à son salaire de doue écns Mancs par chacun an ; même elle s'en panerait bien, ai c'était an foire-le-faut, plutôt que de quitter madame. D'autant qu'une servante de bonne maimn n'avait guère besoin de pécune en ce Genève, lorsqu'elle était gttée, nourrie et qu'elle avait encore (comme Gratienne) son demi-ceint d'argent * pour s'en parer les bons jours, son habit de gros drap-Fribourg pour se défendre de la froidure et ses souliers neufs pour aller au prêche ».
— Viens ça, que je t'embrasse, belle camuse! Cest assez proposé pour une fois ; tu demeureras donc an logis puisqu'il te plaît tant d'y rester. Encore que je ne sache pas trop comment nous ferons pour vivre, nous autres.
Gomme la Bolonaise vantait à la veuve Offredi, avec son enthousiasme accoutumé « cet héroïque trait » de sa servante : c Vraiment — dit avec indifférence madame Olympie — je ne saurais en faire comme vous des admirations. Ne voyez- vous pas, comtesse, que cette fine mouche, votre Gratienne, ne veut pas trop s'éloigner du temple de ce quartier, et moins encore de son maître Abel le garde-clocher, dont elle dit être recherchée en nom de mariage? Assurez-vous qu'elle ne tarderait guère à venir vous demander congé de vous quitter si messieurs de la ville s'avisaient soudainement de changer leur guet à St-Germain.
— Vous êtes une fâcheuse, Olympie! et montrez
1 Sorte de ceinture à l'usage des femmes d'artisan, des serrantes, etc.
assez que vous ne faites pas grand cas des femmes de bien. Il me déplait de votre catéchisme et j'aime encore mieux être abusée et croire bonnement ce que dit le mien.
— Savez-vous des nouvelles ? — reprit la dame Offredi détournant l'entretien, ainsi qu'elle avait soin de le faire lorsqu'il devenait embarrassant pour elle— Mon»
sieur Desdiguières avec les sieurs de Créqui et de Saint-Julien ont passé ce matin dans la ville, à porte ouvrante, suivis de leurs gens, mais ils n'ont fait qu'emprunter territoire et ne se sont pas même arrêtés pour repaître aux Trais Bais, tant ils avaient de hâte. Ce sont les affaires des Eglises de Dauphiné (où ils ont toujours quelque garbouille entre les ministres de la Religion) qui attirent le Lieutenant-de-Roi dans sa province. Il a fait acquisition de la terre de Coppet ; les sieurs d'Hercule et de Morges sont en Chablais, tant pour faire retirer les troupes de France que pour remettre aux officiers de Son Altesse le fort des Allinges démunitionné. Le sieur de Sancy se retire de même en emmenant sa grosse artillerie à Bourg en Bresse, dont le château fait encore une belle défense. On né voit présentement en Savoie que soudarts français cassés aux gages et renvoyés sans paie — comme toujours — cherchant bonne aventure sur tous les chemins fréquentés.
— Et qui vous a dit tout cela, ma mie ?
— C'est de Vérace, lequel j'ai rencontré tantôt en la rue, et qui sait toujours tout des affaires de France. Il dit que Desdiguières, qu'il est allé saluer au passage,
loi a déclaré et acertené que Monsieur de Savoie, à présent que la paix est faite avec Sa Majesté, se dispose à tenter contre cette ville-ci quelque entreprise nouvelle, dont lui Desdiguières a toute la connaissance et s'y attend comme à «es oeufs de Pâques. Il lui a dit encore, en paroles d'ami, qu'on a Mena se garder nuit et jonr en ce Genève si l'on veut être sage; qu'il convient d'envoyer de bonnes espies 1 de divers côtés, à La Boche, Thonon, Chambéry, même à Turin, et ne rien négliger d'importance pour connaître le cours du marché.
— Eh, Di'o Sant'o! on nous berce de jour à jour et depuis tant de mois de cette vieille chanson qui court les rues de la ville !.. PenseB-vous donc que Monsieur de Savoie— encore qu'il soit dit « le Gobet* » - soit si assoti que d'entendre à tous les entrepreneurs de camisades qui viennent se foire de fête et proposent de le
1 Des espions.
» « Du TerraiU s'était fait entendre qu'il mllait aller servir le Gobet (ainsi nommait-il te Duc de Savoye), etc. » Véritable discours etc. p. & Lyon 1609. - Ce surnom Util allusion à la crédulité du Prince ou à sa taille un peu contrefaite? Ancienne langue, Gdnn: bossu. Les deux conjectures sont également admissibles; cependant une anecdote rapportée par Tallemant des Réaux vient à l'appui de la dernière : « Mademoiselle de Cessy, fille de l'ambassadeur de France en Turquie, ayant été donnée à Madame de Savoie (Chrétienne de France, fille de Henri IV), il feflot renvoyer cette fille d'honneur, parce qu'elle contrefaisait h B*9$u, qui était amoureux de sa belle-fille *. Historiette. T. I, page 98. DB " M '
gratter où ii lui démange ? Il y a loin du souhait au fait, ma mie! et dites seulement que Genève n'est pas pour le Savoyard.
Cette sécurité de la vieille dame était alors à peu près générale dans la cité de Calvin, bien que nul n'y mît en doute que Son Altesse Charles-Emmanuel I* r ne fût toujours pour celle-ci un ennemi irréconciliable, prêt à employer « le vert et le sec » afin de s'en emparer. Mais on s'accoutume à endurer une situation menaçante, lorsque rien ne la modifie pendant longtemps, et pour être trop fréquents, les bruits alarmants finissent par disposer l'esprit public à s'inspirer d'une fâcheuse incrédulité. Ce sentiment se retrouvait alors, du plus au moins, dans les diverses classes de la population genevoise ; même les magistrats chargés plus particulièrement de veiller à la défense de la ville subissaient aussi cette lassitude, voisine de l'indifférence, que donne aux corps politiques tout autant qu'aux particuliers l'attente indéfiniment prolongée d'un prétendu danger.
— Le temps nous en dira la vérité, comtesse — repartit la veuve Offredi, qui vraisemblablement ne se souciait pas beaucoup ce jour-là ni des vieilles prétentions de Son Altesse sur Genève ni de ce qu'on pensait au Conseil des sinistres confidences jetées au passage par Desdiguières.
La belle Olympie avait depuis quelque temps des préoccupations d'une autre sorte et plus intéressantes pour une femme se plaisant à « galantiser ». Les visites, assez fréquentes maintenant, du cadet Vandel chez la comtesse, l'accueil cordial qu'il y recevait de la tante et
des nièces, pats son inclination naissante pour la pins jeane des Vittori, tout cela n'avait pas échappé à la clairvoyance de la veuve et amusait sa curiosité: t Assurément monsieur l'enseigne en était encore an discours liminaire 1 du livre d'amour », mais Olympe voyait assez clairement (car c'était une dame de quelque expérience en pareille affaire) que Giuditta répondait à l'affection qu'elle avait inspirée, et marne...- — qui sait cela? se disait la veuve — peut-être l'avait-elle déjà laissé deviner. Cependant ce joli garçon, bien découplé, ne tenant guère en place, aimant tout plaisir, et d'humeur galante avec chacune, était-il vraiment épris sans retour de la petite rusée qui lui faisait beau jeu et dont le principal mérite était sans doute pour Paul qu'elle lui devait la vie (les hommes n'oublient jamais ce qui flatte leur amour-propre) ? enfin le cadet Vandel était-il passionnément l'amoureux serviteur de sa Giuditta ?... Il serait intéressant, pensait la veuve, pour une femme comme elle, de s'en assurer: « les galants d'aujourd'hui sont si singuliers », se disait-elle encore, avec un sourire d'une signification douteuse qui lui était particulier.
Depuis le passage de Desdiguiëres plusieurs semaines s'étaient écoulées sans que rien rompit l'existence monotone qu'on menait rue de St-Germain.
— La dame Offredi est bien souvent à l'erte quand te cadet Vandel {Misse devant son logis! — dit un jour à Giuditta la servante Gratienne.
— Qu'en veux-tu dire de mal ? — répondit la jeune
1 La préface.
fille un peu étonnée- -Est-il défendu de regarder les arquebusiers quand ils vont à l'arsenac ' ou à leur quartier d'assemblée sous les halles les jours de garde? Ne peut-on leur répondre lorsqu'ils lèvent la tête et nous saluent honnêtement du chapeau ? Nous échangeons bien aussi, Vandel et moi, quelques petites civilités quand il me voit seule à la fenêtre.
— Morgue! damoiselle, ce n'est pas même chose — repartit d'un air mécontent Gratienne, sans vouloir autrement s'expliquer.
— Il n'y a qu'un mot, je crois : madame Olympie ne te plaît pas et tu ne lui plais guère ; dis-en la vérité ?
— Vous plaît-elle tant et plus, damoiselle, cette grande et belle image taillée en marbre, avec son incertain sourire, ses yeux dissimulés et son regard trop exquis sur certaines gens?
— Eh, mais,.... c'est une bonne amie de céans, et ma tante Diamante l'a fort en gré dès longtemps ; que te dirai-je plus ?
— En vérité vous êtes bien nice pour une fille d'Italie.... et de Bologne encore ! Vous prenez tout à la bonne part! Quant est de moi, je Yie saurais si bien me contenter : je vous dis qu'ils sont en confidence. On les a vus de rencontre en rue, l'autre hier, discourant ensemble et se gracieuser.
Que se passait-il dans le coeur de Giuditta tandis qu'elle écoutait sa chambrière? Elle demeurait pensive
1 Pour arsenal, on disait et l'on écrivait encore arsenae du temps de Louis XIII. DB-M.
et plus touchée de ce qu'elle venait d'entendre qu'il m lui convenait de l'avouer : « Oui, Paul Vandel loi plaisait davantage qu'un autre; elle avait cru jusqu'ici, die croyait encore qu'elle ne lui était pas indifférente. Il galantisait un peu il est vrai avec Julia, Zabetta ou madame Olympie, selon le* occasions, mais c'était par manière de jeu et rien plus. Ne lui témoignait-il pas discrètement et de cent façons qu'elle était sa préférée ? que fallait-il penser de lui ?.- monsieur l'enseigne jouait-il au double? ou plutôt n'était-ce pas l'Offredi qui cherchait ici à lui donner dans la vue pour le sot plaisir de se jouer d'elle et de lui ? Enfin les visions dé cette Gratienne mal embecquée valaient-elles qu'on prît la peine de s'y arrêter? »
Il Caut croire « qu'elles en valaient la peine », car dès ce jour Giuditta fut moins disposée à tout prendre « à la bonne part »; elle se montra plus réservée avec madame Olympie, et comme ne pouvant se défendre d'une fâcheuse contrainte avec Paul lorsqu'il venait certains jours, à la veillée, révérencier madame la comtesse et passer quelques moments agréables dans la société des sœurs Vittori, ainsi qu'il avait été — un peu légèrement et sans façon — convié à le foire par la vieille dame.
f Qu'avez-vous, damoiselle Giuditta ? qu'ai-je méfait pour vous déplaire? » disaient parfois les regards attristés de Vandel. Mais il n'osait exprimer plus ouvertement sa pensée : « Gomment le faire? se demandaitil ; il fout avoir quelque droit sur le coeur qu'on interroge, pour obtenir qu'il vous réponde sans détour.
Giuditta lai avait-elle rien promis ? et lui-même avaitil pris quelque engagement avec elle?..... » Peu à peu ses visites devenaient moins fréquentes, car rembarras que ressentait avec lui la jeune fille avait fini par le gagner : « C'est une fantasque, une rêveuse, une bizarre! Elle a, semble-t-il, des imaginations », se disait-il un soir avec dépit en sortant de chez la comtesse. « Certes, il faut lui laisser poursuivre sa quinte ; je serais un maître-sot de paraître m'en soucier plus que de raison ».
C'était fort bien pensé ; mais combien Paul trouvait les jours et les semaines de longue durée depuis qu'il s'imposait la loi de fréquenter moins assidûment la maison de la comtesse ! Parfois ii passait le soir furtivement dans la rue solitaire de St-Oermain, seulement pour voir les fenêtres éclairées du logis où malgré lui il se sentait attiré, et si d'aventure il entrevoyait alors une ombre de jeune fille derrière le vitrage, il savait toujours distinguer cette apparition fugitive et reconnaître celle de la « signorina » à laquelle il pensait.
— Mais, quel avertin a dans la tête le cadet Vandel ? — demandait un jour la vieille dame à ses nièces — . Voici quinze jours et plus qu'on ne l'a vu céans. Que lui avez-vous fait, vous autres ?
— Rien que civilités et bon accueil — répondaient les deux aînées — . Tante, ajouta malicieusement Julia, je crois que c'est la Giuditta qui fait maigre chère à monsieur l'enseigne pour ce qu'elle ne peut endurer qu'il la recherche trop curieusement. N'est-il pas vrai, petit masque?
Mais l'accusée répondit en rougissant : « Qu'il n'en était du tout rien, et que c'était là les caquets ordinal* res d'une telle folâtre qu'était Julia, ne te planant qu'à la picoter ».
— Et puis encore — dit la veuve Offredi qui se trouvait présente à cet entretien familier — voua savez cela, comtesse : les jeunes galants vont volontiers au change et ne demandent que nouveautés. Assurez-vous, mes damoiselles, qu'il en est ainsi de ceux de la ville.
— Madame — repartit Giuditta prenant pour elle, non sans raison, cet enseignement charitable — il nous faut croire bonnement ce que vous dites, et vous avez des lumières en cela que nous n'avons pas, nous autres jeunes filles.
L'Offredi se mordit les lèvres : « Eh ! mais... que prétendez-vous dire, ma mie » ?
— Rien que bien, madame. Je ne songe qu'à profiter en vous écoutant discourir des jeunes galants de la ville.
— Per Di'o sant'o ! quittez-moi ce contraste. Vandel viendra tantôt ou plus tard, il ne m'en chault d'un parpaillot 1 , mes filles.
— Et à nous rien de plus — repartit Zabetta, que la petite passe-d'armes tout à (ait inattendue qui venait de se produire avait mise en gaîté et fort intriguée, ainsi que sa sœur Julia.
Quant à la dame Olympie, c'était une écuyère qui ne perdait pas facilement ses arçons, et déjà elle avait repris son air indifférent et son habituel sourire :
1 Pièces de 9 deniers décriées en 1696.
— Cène sont que badineries, je le vois bien, et petites puérilités que vous dites par manière de jeu. Assurez-vous toujours de mon amitié, Giuditta.
a Bagasse! se disait la dame lorsqu'elle eut pris congé de ses bonnes amies : Va, tu m'en as donné d'une aujourd'hui, et moi je t'en donnerai d'une autre si l'occasion y est bonne ».
Le mois d'avril et la première quinzaine de mai étaient alors le temps des fêtes militaires pour Ceux de Genève, qui paraissent avoir été toujours animés d'un grand zèle pour ces divertissements guerriers. On avait successivement à cette époque de l'année : « le tirage à l'oiseau » ou Papegai des chevaliers-archers, le tirage des arbalétriers, le tirage des arquebusiers, et encore « le Prix-franc » offert par le roi de la fête de ce dernier exercice quelques jours après son installation joyeuse. A ce concours d'adresse prenaient part les citoyens, les bourgeois, les habitants, et jusqu'aux étrangers en séjour temporaire, pour peu que les uns et les autres eussent le maniement d'une arme à feu. Naturellement les affaires étaient négligées durant ce temps de réjouissance, les halles ne s'ouvraient pas et les boutiques des gens du négoce demeuraient fermées, au moins une partie du jour. Dès
le matin les tambours, les fifres et les trompettes troublaient le calme de la vieille cité, et le soir les chants soldatesques dans les tavernes, les c brandons » ' sur les places publiques, et même les coups de feu dans les cours et les ruelles, témoignaient encore de l'allégresse an peu surexcitée des compagnons arquebusiers. Mais ce qui, au printemps de l'an 1601, devait donner une animation exceptionnelle à cette vie martiale, c'est que toute la milice bourgeoise était en service de garde depuis cinq ou six semaines; les postes avaient été doublés, les rondes étaient fréquentes, l'artillerie, la munition, les falots de rempart, garnissaient l'enceinte ; enfin les portes de la ville n'étaient ouvertes aux charrettes et aux cavaliers qu'à de certaines heures du milieu du jour, l'entrée de la cité n'étant donnée alors qu'aux gens de pied qui déposaient leurs armes à la Consigne, où on les faisait encore c raisonner » *.
Ces précautions — tout extraordinaires qu'elles puissent paraître aujourd'hui — ne surprenaient personne à Genève en ce temps-là, car elles étaient très motivées. Depuis l'avis d'une prochaine entreprise sur la ville, réitéré par le gouverneur du Dauphiné, la Seigneurie n'avait pas eu faute d'avertissements et de « garde à vous » qui lui étaient adressés de divers côtés : on en avait reçu successivement de messieurs de Berne, de Schaffhouse, de Zurich, de l'ambassade de France à Soleure, du gouverneur de Lyon, d'un gentilhomme
1 Feux de joie.
* Où l'on s'enqnérait des raisons qui motivaient leur passage.
picard venant de Chambéry, et d'autres encore. Mal* heureusement ces révélations importantes n'avaient entre elles nulle coïncidence, et le Conseil ne parvenant à découvrir dans la ville aucun des prétendus complices « du Savoyard » qu'on lui désignait, avait dû se borner à prendre toutes les mesures de défense usitées en temps de guerre et s'était résigné à demeurer dans l'attente des hostilités ouvertes ou des secrètes menées dont tant de gens de bien affirmaient que Genève était menacée au premier jour.
Quant à la population urbaine, elle s'accommodait, voyons-nous, de ces moeurs nouvelles, et si le plus grand nombre des citadins ne croyaient guère à la réalité de prétendus complots dont tout le monde disait avoir la connaissance, on ne s'en prêtait pas moins volontiers aux mesures de la défense organisée par les magistrats. Telle était à Genève la situation générale, lorsque les capitaines dauphinois, demeurés en Chabiais pour l'exécution de la convention militaire, suite du traité de Lyon, passèrent de nouveau dans la ville où, à l'occasion du Prix-franc, ils furent invités par la Seigneurie à demeurer au moins quelques jours. Ces gentilshommes ne résistèrent pas aux instances courtoises présentées par le sieur de Vérace, et peut-être en avaient-ils reçu l'ordre éventuel de Desdiguières. Aussitôt qu'ils eurent « quitté la botte », ils rendirent visite au Premier syndic, au roi des arquebusiers, à madame la comtesse, puis ils furent emmenés au « tirage », où le sieur de Morges exerça fort heureusement son adresse et « fit son plat d'étain » orné de l'écusson
de la République : « Un plat qu'il n'eût pas échangé contre un buffet 1 d'argent », disait-il pour se glorifier auprès des dames. Le sieur d'Hercule fut moins heu* reux ; mais ce capitaine était fort remarqué des Genevoises partout où il se présentait, et c'était là une consolation qui n'était pas à dédaigner; enfin l'enseigne Vandel, avec lequel les deux Français avaient cordialement renouvelé connaissance, s'était aussi fort distingué ce jour du Prix-franc, et noble Barillet, superintendant du Jeu, avait dû l'invitera « détabler' » pour c le coup du meilleur ». Mais le jeune facteur s'était modestement excusé, son concurrent au premier prix étant le ci-devant roi du Jeu, sieur Jean Galiffe, avec lequel, disait-il, « il se fût fait une peine de rien contester ».
— Vous en usez fort bien, monsieur l'enseigne — dit à ce propos le sieur de Morges. — En vérité c'est plaisir de vous connaître, et il se voit assez que vous êtes un honnête cavalier.
— Dites plutôt: un assez bon ca val aire * — repartit en
1 On appelait encore « an buffet » rassortiment des pièces d'argenterie qu'on plaçait « en parade » sur les étagères du dressoir. C'est dans ce sens qu'il faut entendre la phrase suivante : < Le Roi donna un buffet d'argent aux ambassadeurs de Venise, etc. » C'était une métonymie comme < un déjeuner en porcelaine ». DB-M.
9 Détabler : Départager. Glossaire genevois. Les arquebusiers détablaient pour le meilleur en faisant tirer de nouveau les deux premiers concurrents lorsqu'il y avait parité entre eux.
' Aller à cavalaire, soit comme un cavalier : aller à califourchon ; dans ce sens particulier cette locution enfantine était encore en usage il y a une cinquantaine d'années. DB-M.
plaisantant Vandel, flatté intérieurement du compliment qui lui était adressé, car le terme « honnête cavalier », assez équivalent à l'anglicisme moderne « un gentleman », ne se donnait alors qu'aux gens de la noblesse. Quant à la vieille locution genevoise « un cavalaire », elle désignait simplement celui qui montait à cheval.
— Vraiment! Montez-vous aussi un coursier en
carrière ?
— Assez bien, monsieur; nous avons présentement une académie pour le manège des chevaux, à la Corraterie, et si j'étais quelque peu de loisir demain je me ferais un bonheur de vous y conduire ; mais je n'oserais quitter la boutique.
— Par ma foi c'est partie liée, n'est-il pas vrai, d'Hercule ? et le sieur Manlich votre maître n'est pas pour nous refuser cette grâce, si nous lui demandons de vous licencier une heure ou deux après le dîner.
En effet, Mathieu Manlich — un sexagénaire sanguin, à la tête blanchie et tondue, aux grosses oreilles rouges, — n'osa rien refuser aux capitaines dauphinois quand ils vinrent, le lendemain matin, lui présenter fort civilement leur requête; mais le bonhomme, qui ne quittait guère la rue-basse sinon pour aller au prêche, témoigna sa contrariété en rendant compte de l'incident à son aîné, noble Jacques Manlich, lorsque le conseiller vint, comme à l'ordinaire, à la nuit tombante, « faire un tour » à la boutique en sortant de la maisonde-Ville.
— Monsieur mon frère, dit le chaussetier, vos gens
de France, logés aux Trois Bois, sont venus tantôt me détourner Vandel, ce dont je me fosse bienpassé, encore que je ne les aie pas voulu rebuter et envoyer au grat ' pour cette fois.
— C'est bien fait à vous, Mathieu. Le Conseil a grand désir qu'on fasse toutes civilités au neveu de monsieur Desdiguières.
— Voire ! mais je crains que ce cadet Vandel ne se débauche à la fin du compte avec ces gentilshommes de France qu'il se plaît tant à fréquenter. Savez-vous qu'il m'a demandé dix écus-thalers à bon compte de ses gages dès le mois prochain dernier, et encore deux ducatons l'autre-hier pour s'entretenir de son nécessaire pendant les fêtes?
— Son père, notre sieur geôlier , lui est fort rude, jusqu'à lever parfois le bâton sur lui, et le tient, dit-on, un peu bien serré.
— Mais que dirons-nous du garçon? Argent en poche lui démange si très fort, qu'il ne peut trois jours l'endurer. Puis il est trop glorieux et remuant pour on facteur de boutique.
— Eh quoi ! c'est un jeune cavalin de bonne race, lequel n'a pas encore jeté sa gourme. Il convient user de patience pour en faire un bon serviteur domestique.
— Vous êtes toujours des plus charitable, frère Jacquet; je n'en crois pas moins que notre jeunet sans guide aurait bien affaire d'un bon conseiller.
1 Envoyer au grat: envoyer promener. Le grat est l'endroit où la poule a accoutumé d'aller gratter.
Le manège de la Corraterie, où s'étaient rendus les capitaines français et leur compagnon, était de création récente. La guerre de 1589 ayant démontré aux Genevois qu'on n'improvise pas un corps de cavalerie et que « les Enfants de la ville » avaient beaucoup à apprendre pour se gouverner « en bons gens d'armes », la Seigneurie s'était déterminée à créer cet établissement pour le bien du public et aussi pour l'agrément de la noblesse étrangère; car beaucoup de jeunes gentilshommes de la Religion étaient de nouveau envoyés à Genève dans le but d'y faire leurs exercices. On avait concédé l'exploitation du manège à un riche maquignon napolitain, le sieur Marc-Antoine, ci-devant attaché au service des haras de Son Altesse de Savoie. Les écuries et le logement de l'écuyer étaient situés au bas de la colline de la Tertasse ; c'était un petit édifice dans le goût italien de l'époque ; un couvert spacieux en forme de parallélogramme occupait l'emplacement voisin des écuries du côté de la porte de la Monnaie et servait de manège ou plus exactement de lice, soit qu'on voulût courir la bague ou toucher « le faquin », sorte de statue en bois, tournant sur son pivot et percée d'un grand trou au milieu du corps, soit qu'on vint pour jouer à « la quintaine », autre figure grotesque très enluminée, représentant une tête de Turc placée sur un fût de colonne, à l'autre extrémité du manège. Les cavaliers avaient ainsi à choisir, en entrant en lice, une lance légère, quelques dards, ou encore un bâtonnet, selon le jeu auquel ils venaient s'ébattre.
Enfin, en dehors de la barrière entourant la lice, régnait nn tains réservé pour les spectateurs, moyennant une faible rétribution d'entrée. Ces curieux ne manquaient jamais autour de la quinte ! lorsque de bons jouteurs avaient lié partie et il était même assez fréquent de voir quelques dames de la ville venir assister aussi à ce divertissement équestre.
Une température printanière et le gai soleil d'avril engageaient ce jour-là les gens de loisir à se rendre à la promenade ; puis le lendemain du Prix-franc était encore un jour à demi-férié, aussi les terreaux de la Corraterie bordant la chaussée du boulevard de l'Oie à la place des Trais Bois étaient-ils fréquentés plus qu'à l'ordinaire. On s'arrêtait curieusement devant le manège, où retentissaient les coups violents donnés contre le faquin et d'où partait parfois une sorte de gémissement grotesque très prolongé — note perdue d'un soufflet d'orgue, qu'un ressort mettait ingénieusement en action lorsque le pauvre faquin était transpercé d'un beau coup de lance. C'était le sieur de Montorcier, plus connu des gens de guerre sous le nom de monsieur d'Hercule, qui s'acharnait avec le plus d'ardeur contre ce personnage fictif en butte à tous les coups, et à ce jeulà les deux autres jouteurs durent reconnaître qu'ils n'étaient pas de force à égaler ses prouesses. Mais de Morgeset Vandel prenaient brillamment leur revanche en courant la bague, qu'il fallait, pour avoir gagné la partie, décrocher et enlever six fois de suite de la petite
1 La piste. On dit encore au figuré « suivre sa quinte ». DB-M.
potence à l'extrémité de laquelle elle était suspendue, le cavalier galopant toujours le bâtonnet en main et à, pleine carrière.
L'assistance, d'où partaient par moment quelques vivats, en manière d'encouragement, était peu à peu devenue assez nombreuse, car plusieurs dames avaient abandonné la promenade pour voir aussi « manéger * les Echarpes blanches et le cadet Vandel auxquels, disait-on, venait encore de se joindre un quatrième jouteur, le sieur de Nérestan. Celui-ci était bien connu des Genevois, car dès l'invasion de la Savoie par les troupes royales, il avait été gouverneur pour Sa Majesté du « jadis fort de Ste-Catherine ». Parmi les curieuses, se trouvaient les filles du syndic Boset : dame Janvier, dame Larchevêque et dame Favre, puis les sœurs Vittori et d'autres jeunes damoiselles « de considération » ; la dame Offredi survenue la dernière était avec le sieur de la Violette que, faute d'un meilleur, elle agréait parfois pour l'accompagner dans la ville. Les jouteurs, stimulés par la présence des spectatrices, se surpassaient l'un l'autre et s'échauffaient un peu, les montures « entraient en fougue », la quintaine était criblée de javelos, et le pauvre faquin faisait entendre si souvent son râle étrange et prolongé qu'à l'extérieur les passants devaient conjecturer qu'on regorgeait
— Nargue de la quintaine ! murmura pendant une pause le sieur d'Hercule, mécontent d'avoir plusieurs fois manqué son but — je n'ai pas trop l'habitude de vos coursiers d'Italie, non plus que d'une guilledine ',
1 Jument anglaise.
mais si vous aviez ici un cheval destrier, je dis un bon cheval de gendarme.....
— Monsieur, nous en avons un, interrompit Vandel, mais il ne se laisse pas manier, sinon par son maître. Vous plaît-il de nous le faire amener, Marc-Antoine ?
— Sauve votre grâce, mon bel ami, vous savez très bien qu'il n'obéit qu'à moi.
— Encore faut-il en voir le jeu pour l'amour des dames et pour contenter ces gentilshommes.
Le sieur Marc- Antoine, qui n'avait pas souvent sous son couvert une si brillante compagnie, n'était pas fâché de montrer son savoir-faire aux capitaines étrangers, puis le cadet Vandel, son élève, était favorisé de ses bonnes grâces; il donna l'ordre à ses serviteurs palefreniers de sortir « le Béai » de son écurie et de le tenir bien à la gourmette « en se doutant de lai » ; mais cet appel à la prudence était inutile, les deux valets sachant par une expérience quotidienne que le destrier nouvellement dressé par leur maître ne se laissait pas mener par eux à la baguette et au petit tambour. C'était an étalon normand de haute taille et de forte encolure, l'œil brillant, les naseaux entr'ouverts, les reins cambrés, la croupe rebondie ; en somme un « grand cheval » accompli, de ceux qui semblaient faits pour porter une selle d'armes et des flancards bardés de fer, tel enfin que ces destriers fameux de l'ancienne gent d'armerie, dont le « pétélis 1 », lorsqu'on chargeait par escadrons, faisait, paraît-il, trembler le sol.
1 Brait du gaiop.
Les jouteurs avaient mis pied à terre, renvoyé leurs montures, et s'étaient rapprochés de l'étalon, qu'ils examinaient en connaisseurs ; mais les mouvements de tête désordonnés et le piétinement du Béai témoignaient assez qu'il ne se prêtait pas volontiers à cette exhibition flatteuse.
— En vérité, voici beau cheval de gendarme et tel que vous souhaitiez, d'Hercule.
— Ce n'est pas ici monture d'un vieil argoulet d'arrière-ban.
— Il est pour faire bon service de guerre, je m'en assure.
— Ce doit être tout plaisir de le manier en carrière.
— Vous dites bien, monsieur — repartit en souriant Marc- Antoine à ce dernier observateur — seulement, pour en avoir raison il faut autre chose que souhaiter.
Disant ces mots l'écuy er napolitain s'élançait en selle, et le Béai sentant qu'il avait affaire à son maître, se rassembla et se laissa manéger et gouverner assez docilement, tout en redressant fièrement la tête et serrant les oreilles.
— A quartier, messieurs, s'il vous plaît ! et votre plaisir soit de passer la barrière du côté des dames — dit l'écuyer en ramenant pour la seconde fois le Béai impatienté, après lui avoir fait contourner le manège au pas, au trot, en prenant la volte et en faisant la caracole.
Les jouteurs s'étaient écartés, les sieurs d'Hercule, de Nérestan et Vandel rejoignant la belle Olympie assise au second rang des spectateurs ; mais de Morges n'avait obéi qu'à demi à Marc- Antoine et s'était contenté d'aller s'appuyer à la barrière proche des damoi-
selles Vittori, « qu'il était ravi de voir céans », disait-il en œilladant Giuditta. Celle-ci — remarquait Vandel avec dépit — ne détournait pas trop les yeux et peutêtre prenait-elle quelque plaisir à « ces atteintes ».
On enseignait encore en ce temps-là au cheval de guerre bien dressé « à se servir de ses avantages », c'està-dire à détacher des ruades, à piétiner une « effigie » dont le corps de paille recouvert de haillons représentait pour lui un ennemi fictif; enfin on l'excitait à mordre et à déchirer à belles dents les divers objets dont on le menaçait.
— Donnez-vous garde, monsieur de Morges — dit Giuditta avec inquiétude pendant que le Real faisait ces étranges exercices — vous demeurez-là trop à découvert, ce me semble.
—Bagatelle! ce n'est pas à moi qu'il en veut— répondit avec insouciance le galant capitaine, qui se plaisait à demeurer auprès de la jeune Bolonaise.
— Monsieur — dit quelqu'un derrière eux — faites état que si vous portiez seulement la main à l'épée quand il passe, vous en seriez mauvais marchand.
U reste chez l'homme fait un grain de vanité puérile, un inconscient désir de jouer avec le danger, que le temps a bien de la peine à faire disparaître : de Morges demeura fort sagement immobile pendant quelques instants tandis que le fougueux étalon, l'œil en feu, les naseaux fumants, passait et repassait près de lui, avec de brusques écarts lorsque son maître lui faisait légèrement sentir l'éperon ; mais la tentation d'exciter le Béai devint trop forte pour le capitaine qui, voyant
le destrier se diriger de nouveau de son côté, fit soudain le geste de porter la main à la rapière.
« Ne l'affrontez pas !... ne l'affrontez pas L. criait-on dans l'assistance troublée, tandis que le sieur Marc- Antoine — surpris mais non déconcerté — s'efforçait de détourner sa monture effarouchée, qui venait de renverser l'imprudent gentilhomme, aux cris d'effroi des dames témoins de cette scène.
— Mort-dieu, monsieur, vous avez donc un quartier de lune dans la tête ! — dit vivement l'écuyer après avoir fait sortir lui-même de l'enceinte son « scabreux » cheval-destrier.
— Vraiment, j'en ai selon mon mérite — répondit avec bonne grâce le capitaine de Morges, qui s'était relevé promptement et qu'on entourait avec intérêt, chacun craignant qu'il ne fût blessé. — C'est un avertin qui m'a passé dans la tête ; que dirai-je plus ? Encore faut-il que je me contente de mon rabat déchiré, de mes chausses rompues et de tout mon poudreux équipage à scandaliser les dames.
Tandis qu'on sortait du manège : « Ah, monsieur — lui dit furtivement Giuditta avec une émotion qu'elle avait peine à maîtriser — en vérité vous n'êtes pas sage, et vous nous avez fait trop belle peur pour ce jourd'hui, assurez- vous en ».
vra
Les gentilshommes dauphinois avaient quitté Genève depuis plusieurs semaines, les fêtes étaient oubliées, et l'existence monotone et austère des citadins avait repris son cours accoutumé. Le cadet Vandel ne venait presque plus chez « madame la comtesse », où Giuditta, i cette bizarre », montrait assez, se disait-il, qu'elle n'avait guère souci de lui. Peut-être il se trompait en cela ; mais lui-même se connaissait-il ? Qui rengageait encore à rechercher la rencontre de Giuditta et de ses sœurs au sortir du prêche? ou encore à la promenade nouvelle « sous les tillots de la Chauvinière », s'il était si résolu à ne plus s'occuper d'elle ?
— Je crois que vous en tenez bien fort pour cette fille-là — lui dit un soir, d'un air moqueur la belle Olympie qu'il accompagnait lentement jusqu'à la porte du logis de la dame, l'ayant rencontrée dans la rue solitaire, comme elle rentrait chez elle.
— Rien moins, madame! — répondit-il, car ainsi que tous les jeunes gens en pareil cas, Paul n'était nullement disposé à faire confidence à une jolie femme de la sympathie qu'il ressentait pour une autre.
— Vous l'aimez, je vous dis ! encore qu'elle vous soit ingrate et ne cherche pas trop à vous plaire. Vous sou* vient-il comme elle faisait le jeu beau à monsieur de Morges, le mois prochain dernier ?
Vandel gardait le silence, mais ces mots perfides n'en avaient pas moins réveillé dans son cœur quelques pensées jalouses qu'il s'était efforcé de maîtriser.
— Oui, vous l'aimez toujours, dites-en la vérité à présent que nous sommes seuls — reprit avec un séduisant sourire la veuve Offredi, qui s'était arrêtée devant sa demeure et dont le regard provocant demeurait fixé sur les yeux du galant novice qu'elle interrogeait.
— Que dirai -je, madame...?
Puis Vandel, dont ce profond regard troublait les sens, ajouta — mais d'une voix si basse qu'à peine pouvait-elle se faire entendre : — Je suis pour oublier toute autre que vous quand je vous contemple.
— Ce sont là des mots de roman — répondit une voix languissante qui feignait d'être émue — et vous amadisez comme un Galaor ! au clair des étoiles, je pense.
— Par mon serment, je dis vérité!
— Laissez ma main..., laissez ma taille! Eh mais, que dirait-on, si quelqu'un venait à passer ?
— Olympie...
— Adieu, adieu !... Vous êtes trop indiscret ce soir, il n'est que temps de me retirer.
Disant ces mots, la veuve Offredi échappait enfin à l'étreinte qu'elle n'avait que bien faiblement repoussée,
1 Galaor, frère d'Amadis de Gaule, héros du roman traduit de l'espagnol en vingt-deux volumes ! édition de Lyon 1575. Cette œuvre littéraire était alors très répandue dans tous les paya civilisés. DB-1L
et rentrait en hâte dans sa demeure, dont Vandel l'entendait verrouiller la porte.
Dès ce jour, dès cette fortuite rencontre nocturne, Paul, maîtrisé par une attraction dont son ardente jeunesse était complice, dut ressentir le trouble d'un («prit qui s'est abandonné lui-même. Dame Olympie occupait à chaque instant sa pensée ; lui plaire, être aimé d'elle, devenait, lui semblait-il, le seul but de son existence, et tandis que la dangereuse et froide sirène dont il s'éprenait follement se jouait de cette passion naissante, l'enivré cadet, confiné dans la boutique des sieurs Manlich à l'ombre de la rue couverte ! , ne songeait dès le matin qu'à l'heure du soir impatiemment désirée où il pourrait peut-être retrouver son enchanteresse dans quelque lieu solitaire; car tantôt elle accordait à ses instances et tantôt elle lui refusait obstinément ces rendez-vous galants, «qui seraient, disait-elle, pour lui faire le tort, tant Ceux de Genève ont mauvaise bouche et sont enclins à décrier les dames ; ces gens-là, méchants raillards, voyant toujours le mal où il n'est point ».
Mais si Yandel oubliait tout, auprès de la belle Olympie, parfois l'image d'une autre — une chaste figure de jeune fille, dont il croyait le souvenir presque effacé de son cœur déçu — - ne s'en présentait pas moins à lui dans les heures de la solitude : « Elle était belle aussi, et faite pour séduire, cette insouciante Giuditta, cette capricieuse fillette d'Italie, avec ses traits enfantins et charmants, ses joues rosées, ses yeux éveillés, aux longs
1 Ancien nom de la rue-basse, que recouvraient alors les dômes.
cils noirs, et son petit rire sonore..., et ses lèvres de corail..., et l'éclat perlé de ses jolies dents ! Pourquoi s'était-il si hâté de s'éloigner d'elle ? — lui demandait alors une voix secrète (la voix d'une amie, semblait-il). — Baste ! c'était chose faite, et le mieux était pour lui de n'y plus songer ». Puis la capricieuse rêverie évoquait devant ses yeux une autre image : celle de la femme au teint ambré, au profond regard, à la noire et abondante chevelure, dont les charmes séducteurs troublaient sa pensée durant le jour, enfiévraient sa jeunesse durant les nuits d'insomnie, comme si quelque pouvoir malfaisant s'était pour toujours emparé de lui.
— On ne voit plus le cadet Vandel au tripot de Rive — disaient les habitués du jeu de la courte-paume, parmi lesquels Paul s'était maintes fois distingué.
— Et non plus au logis de la Coulouvrenière, avec les compagnons arquebusiers, le dimanche après le prêche.
— 11 ne fréquente pas davantage chez Dorcan l'escrimeur, lequel — encore qu'il soit Français et de Châtellerault en Poitou — a toujours licence de tenir son académie, rue des étuves, pour le jeu de l'épée.
— Qu'a donc ce garçon-là? — demandait le bienveillant conseiller Manlich à son frère puiné. — II brasse quelque sottise, je pense, où il se peut faire qu'il y ait de l'amour. Qu'en dirons-nous, Mathieu ?
— Vraiment, Jacquet, je n'y entends guère.
En effet le drapier-chaussetier aux oreilles rougeaudes, bien que sexagénaire, n'avait jamais « brassé » rien de semblable et ne savait jusqu'ici de l'amour que ce
qu'on en peut apprendre dans la rue-basse de* Allemands-dessus en conversant avec les gens de bien.
— Savez-vous quoi, mon frère ? Pour le récréer de ses mélancolies, il convient augmenter ses gages de quelques ducatons : je dis à la St- Jean prochaine. Voici tantôt maître Gottlieb, son compagnon, que nous adressons aux foires d'Allemagne, il y aura prou d'affaires ici pour Vandel s'il veut se montrer bon courtaud de boutique et tenir lieu de l'autre facteur.
— Eh mais... les temps sont fâcheux, et le négoce va si peu que rien !
Le conseiller Manlich connaissait cette triste vérité; cependant Vandel n'en méritait pas moins une modeste augmentation de salaire. Les deux frères étaient contents de lui en dépit de ses petites fredaines, de sa gloriole, de son désir d'être gracieuse des damoiselles, de son goût trop prononcé pour tous les exercices et tous les jeux soldatesques des Enfants de la ville. 11 était — au moins il s'était montré jusqu'ici — actif, intelligent, honnête et toujours dispos à son labeur quotidien : t Vraiment on pouvait bien le favoriser en plus de six ducatons ».
— On le peut.... je ne dis pas non — dit enfin Mathieu Manlich, qui n'avait jamais su faire autrement que ce que proposait son frère.
Quant au jeune facteur dont se préoccupaient si charitablement ses patrons — soit qu'il prît à cœur de se montrer digne de leur bienveillance, soit que maintenant l'amoureux de la belle Olympie eût parfois quelque sujet de prendre la vie en gré — une sorte de diversion
parut peu à peu se produire dans le cours de ses pensées. La vie active, le labeur accoutumé, le contact des relations sociales, et même les humbles incidents du négoce, exerçaient sur lui, semblait-il, une influence salutaire : Paul « se resaisissait », comme on dit prétentieusement aujourd'hui, et non seulement on le voyait se vouer avec zèle à ses occupations de chaque jour, mais encore il prenait de nouveau sa part, avec la jeunesse de la ville, des divers incidents de la vie publique. Ceux-ci étaient alors très mouvementés et préoccupaient à bon droit tous les citoyens.
Depuis plusieurs semaines la Savoie était occupée de nouveau par les troupes de Son Altesse, dont les cantonnements disséminés, jusqu'à la limite des Franchises 4 , paraissaient indiquer que la ville était investie, sinon ouvertement assiégée, et que Charles-Emmanuel I er reprenait possession de ses états héréditaires avec l'intention à peine déguisée de rouvrir prochainement les hostilités contre la République. Du côté de France la situation n'était pas plus favorable, et les autorités administratives — qui, en dépit des timides protestations de Ceux de Genève, venaient de prendre possession du bailliage de Gex au nom de Sa Majesté — se montraient animées d'un grand zèle (sinon d'une fâcheuse arrogance) dans l'exercice de tous les droits souverains dont elles prétendaient avoir la charge. Mais ce qui devait toucher les citadins genevois plus encore que les tracasseries quotidiennes du péager de Versoix et les ex-
1 Territoire suburbain de Genève.
torsions de celui d'Hennance, c'est que let? chemins étaient moins sûrs que jamais pour les gens de village, et que ces pourvoyeurs ordinaires de la cité de Calvin n'osaient plus y venir avec leurs denrées, dans la crainte très motivée d'être battus et dévalisés au retour par les soudart8 milanais, napolitains, espagnols ou corses, demeurés au service de leur duc bien-aimé. Parmi ces mercenaires, un certain capitaine Vitro de Basterga s'était déjà distingué par ses brigandages et par les violences des carabins ses subordonnés, qu'il conduisait lui-même à la picorée. Ces méchants drôles avaient été d'abord cantonnés au village de Gaillard, près du pont d'Etrembières en Faucigny, puis le pays d'alentour étant c mangé », Vitro le Corse et ses soixante t cava* laires s avaient été prendre quartier à Cholex, autre village de Savoie très rapproché de la frontière genevoise du côté du Chablaia. Dès ce jour la Seigneurie dut se convaincre que ces soudarts étrangers obéissaient à un secret mot d'ordre, et qu'il leur était commandé par le nouveau gouverneur de Savoie — le sieur d'Albigny l — d'exciter Ceux de Genève à se porter à quelques représailles qui pussent servir de prétexte honnête pour les attaquer k force ouverte et drapeaux arborés. Le
1 Charles de Simiane, cadet de la maison de Gordes et baron d'Albigny. Ce capitaine dauphinois, jadis gouverneur de Grenoble pour la Ligue, devenu royaliste en 1607 puis accusé de trahison et disgracié en 1590, était entré au service de Savoie la même année. En 1601 il était gouverneur deçà des monts pour Son Altesse. DB-M.
territoire genevois dit « de Chapitre », parce que jadis les chanoines de St-Pierre y percevaient les droits féodaux, était devenu pour les Corses — comme le bailliage de Gaillard — un pays où rien n'était à ménager : les officiers de justice en étaient chassés, les dîmes enlevées dans les granges des citadins propriétaires, et les craintifs villageois se voyaient contraints par les soudarts de venir assister à la messe partout où jusqu'alors et depuis soixante-cinq ans ils avaient accoutumé d'entendre le prêche. Il est vrai qu'à Genève les ministres des champs ! ne se laissaient pas intimider par cette ingérence de la soldatesque dans les manifestations du culte public. On voyait « ces zélateurs de la Vérité » se risquer courageusement chaque dimanche où les appelait leur office, et pour leur épargner des avanies (sinon de mauvais traitements), le Magistrat avait dû leur donner une escorte formée des guets du Conseil, auxquels se joignirent bientôt en volontaires un certain nombre des Enfants de la ville. C'était ainsi qu'on portait a le pain de vie » aux chétifs « manots » de Vandœuvres, de Foncenex et de Draillans 9 , gens avisés, que préoccupaient surtout leurs intérêts terrestres, au demeurant d'humeur accommodante en matière de foi, et qui ne demandaient qu'à satisfaire soit les carabins de Vitro, soit les
1 On nommait, ainsi les pasteurs désignés par le Consistoire pour desservir les paroisses rurales. lis habitaient encore la ville en ce temps-là, et ce mode de vivre qui nous étonne, mais que l'insécurité des campagnes justifiait peut-être, ne fut modifié que vers la fin du siècle passé.
* Enclave genevoise en Chablais.
(Aciers de messieurs de Genève, lorsque les uns on les antres venaient en nombre pour les induire à se sanctifier.
— Herr Gottlieb, venez-vous demain avec nous au* très ? — demandait un samedi soir le cadet Vandel à son collègue. — Nous faisons fort M. Jacquemot le ministre, <&à va à Draillan8 faire le prêche. Ce sera beau jeu et bon rencontre si les carabins de Vitro viennent nous tâter.
Mais Gottlieb de Gûndlischwand au pays bernois, bien qu'il eut dans sa jeunesse porté la hallebarde au service de Leurs Excellences, seigneurs de l'Oberland, n'avait gardé aucune disposition martiale, aucune velléité à provoquer personne, et même il voyait à regret flaire de semblables expéditions hors des Franchises, c ce qui entretenait des aigreurs, disait-il, en détournant en fin de compte les gens de Savoie, dépourvus de haut-de-chausses, de venir à l'emplette avant l'hiver, selon la coutume, chez les bons marchands de la rue couverte ».
— By Gott ! — répondit-il avec le terrible accent natal que la fréquentation de Ceux de Genève et leur harmonieux langage (!) n'avaient jamais pu lui faire oublier, — fous autres eheines fous, qui allez touchours à la ch'en veux, fous cherchez trop kirieusement la bataille. N'afez fous donc pas entendu la criée en nom du Conseil : et que nul s'il va aux champs ne soit si hardi que de mettre la main aux armes, sinon pour se pien défendre ?
— Ainsi ferons-nous, Gottlieb, assurez-vous en. Vraiment jamais je n'eus si grand désir d'aller au prêche l
— Mais encore, pour contenter les chens de pien, ne se pourrait-il pas faire la timanche en ein même lié champêtre, messe chantée bellement le matin et petit prêche discret le soir pour pien finir?
— Faites-vous ainsi à Gftndlischwand ? Par ma foi, il faut le donner à entendre à spectaMe Pinaut, le ministre de ce quartier, qui fréquente chez nous certains jours avant la fermeture de la boutique, et faites état que vous serez très bien caressé de lui.
— Fous riez touchours, Vandel ; by Gott ! ce n'être point là eine imachination mal dkhérée, et j'y ai souvent fortement pensé.
Cette escorte projetée était plus nombreuse qu'à l'ordinaire : on avait eu du « pire » à Vandœuvres le dimanche précédent, et cette fois noMe Jean Rilliet, seigneur Syndic de la gardé, avait reçu Tordre de choisir les volontaires parmi les plus déterminés Enfants de la ville, afin qu'on fût assuré que le ministre envoyé à Draillans ne recevrait nulle « écorne ». Les compagnons de spectable Jacquemot n'avaient, il est vrai, que leur épée, et c'est ainsi que le dimanche matin les curieux les virent défiler hors des portés aux premières clartés du soleil. Mais presque tous ces bien intentionnés avaient dès la veille fait transporter leur arquebuse, leur mousquet ou leur pietole dans quelque logis de la banlieue, en sorte que l'aspect du cortège se modifiait peu à peu, et pour les rares passants qu'ils rencontraient sur le chemin, il devait être permis de conjecturer « que tant de bragards genevaisans n'allaient pas à Draillans ce jour-là si matin seulement pour ouïr le prêche ».
A Genève, ou n'en entendit plut parler an cours de la journée ; mate la rentrée de l'escorte, qui d'ordinaire se faisait de bonne heure, n'ayant pas encore eu lieu vers le soir, les conjectures inquiétantes commencèrent à circuler dans les groupes de citoyens attendant hors des portes de Rive le retour de ceux qui s'étaient mis aux champs : « On avait entendu, disait-on, des coups de feu dans la direction de Vandœuvresou de Cholex ». D'autres donneurs de nouvelles, revenant de visiter leur grange ou leur capite, prétendaient même avoir entendu a de lointaines huées », et ces rumeurs sinistres étaient déjà commentées comme étant l'indice trop certain de quelque événement fâcheux.
Le mal était cependant moins grand qu'on ne le pré* tendait, car les soldats de Savoie n'avaient pas paru à Draillans, où le service religieux de Ceux de Genève avait été célébré devant une docile assistance et sansêtre aucunement troublé. Mais au retour, les Genevois étaient tombés dans une embuscade, où de prétendus paysans — qui n'étaient autres que les carabins de Vitro, travestis — les avaient « chargés des miches de St-Etienne » ! . Des € pierrades » on en était venu aux bâtons, puis aux épées, et même quelques coups de feu avaient été échangés. Cependant la retraite n'en avait pas moins été faite en bon ordre, et quand, aux dernières heures du couchant, la troupe expéditionnaire rentra dans la ville, les citadins qui acclamaient son retour et se près-
1 Soit: assaillis à coups de cailloux; St-Etienne, premier martyr, mourut lapidé en Pan 33.
saient sur son passage purent se convaincre qu'aucun des Enfants de Genève ne manquait à l'appel ; il est vrai que leur aspect « débrigandé » donnait lieu à de nombreux commentaires.
— Voyez! il yen a qui sont blessés — disait-on dans la foule.
— Monsieur Jacquemot a son robon déchiré et sa fraise « à la confusion ».
— Jean de Vérace est sans penache et Maisonneuye a perdu le chapeau. Dites que nos arquebusiers sont très bien couverts de fanges.
— Voire mais ! voyez-ci leur enseigne ! — Paul Vandel avait le mouchoir « en fronteau » et son visage était ensanglanté.
— By Gott, mon pauvre ami ! Afez-fous eu la mal'étrenne ?
— Rien, rien ! — répondit le jeune homme, dont herr Gottlieb pressait vigoureusement la main tout en démarchant à ses côtés. — C'est pour l'amour des dames, une telle atteinte légère.
— Cependant fous saignez touchours ; faut-il fous conduire au parpier? c'est ici près, à TEscareelle.
— Rien, vous dis-je, demain ou l'autre je serai dis* pos pour y retourner.
— Qu'as-tu qui te meut, G retienne? — demandait le lendemain la vieille comtesse à sa chambrière servant h table, tandis que la dame et ses nièces « se déjeunaient bien petitement ».
Gratienne paraissait préoccupée, elle hésitait à répondre et regardait furtivement Giuditta.
— Madame, il y a des nouvelles par ville.
— Que disent ce matin les garde-clochers ? demanda malicieusement Zabetta.
— Eh ! damoiselle, laissez les clochers et les cloches! Pais Gratienne conta brièvement ce qui s'était passé
la veille: «B y en a qui sont blessés... quelque peu », ajouta-trelle.
— Lesquels, ma mie ?
— Tous des jeunes : l'aîné Andrion, Pierre Sicard le taffetatier, le fils de Bogueret le maçon, le neveu de Michon dit « l'argoulet », un Delamare, fils donné * du notaire, et quelques autres bons compagnons.
— Jésus ! est-il ainsi de ceux de l'escorte ?
— Il y a aussi... le cadet Vandel; mais ce n'est guère de sa blessure.
Et comme à ce nom Giuditta avait tressailli et que son regard inquiet interrogeait la servante :
1 Illégitime.
— II ne faut pas vous donner des peurs, damoiselle — ajouta à demi-voix la bonne Gratienne, devinant à la pâleur subite de la jeune fille le trouble qu'elle s'efforçait de dissimuler.
Mais les exclamations de la dame du logis et les commentaires animés de ses nièces laissèrent à peine entendre ces derniers mots à Gtuditta.
— Il faut aller lui offrir tout service, Gratienne.
— Tante, j'irai volontiers avec elle, si c'est votre plaisir.
— Point, ma mie : cela n'est pas d'une fille de bien, d'aller consoler un jeune blessé, en ce Genève où il ne faut qu'un pied de mouche pour scandaliser les gens, tant ils sont tous bien morigénés.
— Et encore où iries-vous ? — demanda la chambrière. — Son père l'a mis hors du logis dès plusieurs mois, selon ce qu'on raconte, pour ce que le pauvret lui demandait quelque argent de sa défunte mère. Je ne sais p*a même où il a pris sa gîte. Il est sans doute à louage et pensionnaire dans quelque chétif logis public.
— Il te faut aller aux enquêtes, Gratienne, chez les frères Manlich ; ils t'adresseront sûrement à lui ; et s'il tient la chambre, va le voir et porte-lui quelque friandise comme aigres-douces 1 et pains d'anis pour le réjouir dans la solitude. Maître Duval l'apothicaire ne veut point te refuser ces bagatelles, à mon crédit sur son livre de mémoire. Dis encore à Vandel qu'il se guérisse bientôt pour l'amour de moi.
1 Oranges.
— Et de nous autres aussi, tante.
— Cela s'eutend assez, ma mie.
— Et ne dirai-je rien de piua?— demanda la chambrière, dont les regards intelligents cherchaient à rencontrer ceux de Giuditta.
Mais celle-ci n'osait lever les yeux. Combien cependant son cœur était troublé! comme elle eût touIu L. mais non : les regards malicieux de Zabetta et de Julia étaient dirigés sur elle ; sa tante l'observait aussi peutêtre. Toutes trois se taisaient un jeu badin depuis plusieurs semaines de prétendre qu'elle regrettait monsieur l'enseigne plus que de raison « et qu'elle en avait des mélancolies ». Non vraiment, elle ne pouvait parler devant elles comme elle l'aurait tant désiré.
— Morgue, de ces poupines d'aujourd'hui ! — se disait Gratienne mécontente en allant ce jour-là t aux enquêtes » du blessé, selon les ordres de sa maîtresse, — Il y a tant de pbœbus et d'entend-trois 1 dans les amours des damoiaelles, qu'on ne saurait démêler cette fusée 1 . Ce ae serait pas pour satisfaire maître Abel, si je taisais ainsi la discrète quant il vient bonnement me chérir en cuisine et qu'il faut que je lui réponde un peu.
Vandel occupait une chambrette, rue de la Rôtisserie, au logis du Croissant, chez Moyse, apprit la chambrière; l'entrée de cette petite et chétive taverne était sur la rue, mais il y avait à l'usage des gens de la maison une autre issue, par l'impasse de Bémont, aboutis-
1 Equivoques.
1 La charge d'étoupe d'un fuseau.
sant aux arrière-cours de la Cité. Le viret 1 au fond de l'ailée du Croissant était un peu rude et sombre, les degrés humides en toutes saisons étaient scabreux et glissants, mais la main du passant pouvait s'aider d'une corde poisseuse qui contournait la rampe, comme un froid serpent Puis quand on était parvenu au deuxième étage, la montée du galetas offrait déjà quelques clartés et devenait des plus faciles.
Ce fut Paul qui vint lui-même ouvrir à Gratienne heurtant discrètement à sa porte, et l'exclamation d'agréable surprise du jeune homme, à la vue de la messagère de la comtesse, disait assez combien cette visite était bienvenue.
— Qui pensait te voir céans, Gratienne?
— Vraiment il y faut bien venir pour savoir ce qui vous mésarrive.
— Eh, mais... c'est un rien, une vétille; je ne suis pas tant gâté qu'il peut sembler avec ces chiffes que tu me vois autour du front. Ce n'est guère d'une pierradeî La mal'bosse 3 au chien de carabin qui m'en a fait l'étrenne!... Mais patience : à beau jeu beau retour ; nous verrons au premier rencontre qui payera l'écoL Mort-dieu ! je voudrais qu'il y eut sortie dès demain pour retourner au prêche de Draillans avec les bons compagnons.
— Mais encore qu'est-il de vous, mon bel ami ? Que dirai-je à madame ?
1 Escalier tournant
8 Le charbon pestilentiel
— Fais-lui toutes mes remerriations, Gratienne, et présente-lui mes baise-mains. Je crois que j'ai en quelque transport d'esprit et qu'il a fallu me lier cette nuit tandis qu'on me saignait bien amplement ; mais je suis tout meilloré, ce me semble, encore que je ne sois pas trop gaillard à mon gré. Enfin c'est peu de chose d'une contusion à la tête; demain il n'y paraîtra plus... et d'ailleurs il convient que je retourne à la boutique où je fais défaut, je m'en assure.
Et comme la bonne servante se récriait de tant de hâte, engageant le blessé à se remettre sur son châlit * :
— Vraiment je ne suis pas pour demeurer gisant comme une accouchée, moi ! et, pour dire vérité, il me déplaît de demeurer ici.
Cette chambrette aux cloisons dégradées, ce galetas sans meubles sinon un vieux coffre, et dont le « luiset • prenait jour sur les toitures voisines, devait être, il est vrai, une fort triste solitude et celui qui s'y trouvait confiné pouvait désirer avec quelque raison d'en sortir le plus tôt possible.
— Et que dirai-je à... nos damoi selles?
— Il faut leur donner amiablement le bonjour et me recommander à leurs bonnes grâces.
— Elles sont marries de votre défortune, toutes les trois, jusqu'à en pleurer.
— « Toutes les trois ?» — répéta le jeune homme, tandis que son regard fixé sur la messagère semblait
1 Lit sur tréteaux, Iit-de-cftmp.
l'interroger et prenait une expression de tristesse et d'incrédulité.
— liais sans doute ! Pouvez-vous méconnaître celles qui sont toujours portées pour vous de bonne affection?
Vandel ne répondit pas : « Damoiselle Giuditta, se disait-il, aurait bien pu me faire entendre ici quelques petits mots consolatifs, pour cette fois seulement Mais quoi ! je ne lui suis rien plus qu'un autre, et certes elle ne m'est rien non plus à présent ». Ainsi s'efforçait de se persuader, non sans dépit, le cœur déçu que sollicitait un autre amour. Puis Paul devint rêveur; Gratienne ne tarda pas à prendre congé de lui, en lui faisant promettre qu'il ne tarderait guère à venir se montrer chez madame la comtesse, et l'inconsciente déception que ressentait le détenu demeura pendant longtemps le seul sujet de ses pensées.
Le lendemain, ainsi qu'il l'avait décidé, le jeune facteur des frères Manlich avait repris son poste à la boa* tique, et bien que ses patrons l'engageassent charitablement à ménager ses forces, il tenait trop à montrer aux gens qu'il ne ressentait nul mal, pour négliger aucune de ses occupations accoutumées.
— Fous êtes ein glorieux... comme touchours, Vandel — lui disait son sage compagnon. — Eine pierre n'est pas ein biscuit mollet; on peut se ressentir quelques cbours d'une telle atteinte sans en avoir nulle confusion. Si j'étais très bien meurtri comme fous, je me tiendrais encore au lochis, bien que nous autres de Berne nous ayons tous la tête assez dure, Dieu merci !
— Vraiment je sais tout dispos, herr Gottlieb ; qu'il ne vous soucie plus de ce petit inconvénient pttnger.
A quelque temps de là — on était alors an mois d'août — un couple discret se promenait un soir « sons les tillots de la Chauvinière », d'où les gens recherchant le frais et le bon air en lieu peu fréquenté pouvaient entrer dans le « jardin de Messieurs » attenant à la maison-de- Ville. Une treille en berceau et quelques « amandoliers » ornaient encore ce clos rustique, négligé dès longtemps par la Seigneurie et qui à pareille heure était toujours solitaire.
— Vous me rancunez un peu, disait une voix douce.
— Rien moins, madame.
— Si, vraiment ; vous me faites du froid et du réservé, et j'en sais la raison : c'est pour ce que je ne me suis pas enquise de vous naguère quant vous fûtes blessé ; mais j'étais à ma grange de la Perrière, vous en savez la vérité.
— Eh sans doute ! — reprit le jeune homme, qui n'avait pas conduit ce soir la belle Olympie au jardin de Messieurs « seulement pour la rancuner ».
— Puis vous avez eu la compagnie de Gratienne pour vous consoler.
— Àh, savez-vôus cela ?
— Certes, j'en ai des nouvelles ; mais c'est tout par charité, une telle visite : Gratienne n'est pas dariolette d'amour \ et nulle ne songe à vous amorcer chez la comtesse !
1 Dariolette, nom d'une servante confidente des amours du roi Périon et de la princesse Elisène dans le roman d'Amadis.
— Un pauvre compagnon comme moi ne vant guère qu'on l'amorce ! ce serait chétif butin, et d'ailleurs — vous le savez assez — je n'ai jamais galantisé celle que vous me donnez à entendre sans la dénommer.
Vandel s'efforçait de le croire, et parlait sans doute avec sincérité, car auprès de la belle Olympie il oubliait maintenant jusqu'au souvenir de ce qu'il avait ressenti pour une autre.
Un silence de quelques instants — des instants de trop courte durée au gré de l'amoureux jeune homme — avait suivi ces derniers mots, et ce fut la dame qui reprit l'entretien en donnant cours d'une voix attristée, à ses confidences personnelles.
« Le faible revenu de son bien rustique, sa dernière ressource, allait lui manquer ; son granger venait d'être a brigandé » par les soudarts de Vitro qui, depuis la moisson, non seulement allaient à la picorée sur les terres de Genève confinant au Chablais mais encore, traversant le lac, venaient piller et rançonner les paysans sur la rive opposée, jusque dans les Franchises. Ces malfaiteurs débordés avaient fait de nuit une descente à la Perrière, forcé l'entrée du logis, enlevé les meubles, les vivres, et maltraité le tenancier jusqu'à lui serrer les pouces au coq 1 d'un pistolet pour lui faire livrer quelque peu d'argent qu'il leur celait Enfin tout était dévasté chez la dame ; elle n'avait rien à s'attendre de son granger dépouillé ni de nul autre. Qu'allait-elle devenir? Où trouver de l'aide en cette indigence?... »
1 Le chien.
Chacune de ces douloureuses paroles transperçait le cœur de celui qui les recueillait ; la pitié, la commisération, une sorte de rage de son impuissance gagnaient Vandel, qui n'avait que les témoignages de sa tendresse à opposer h cette adversité.
— Il faut que je trouve argent pour vous, il le faut!
— Ah, Paul, s'il se pouvait!
— Par mon serment, j'en trouverai.
Mais dans les heures troublées d'une nuit sans sommeil, le cadet Vandel, anxieux du lendemain, ne put longtemps méconnaître combien était téméraire l'engagement qu'il venait de prendre : Ses ressources pécuniaires étaient nulles ; son salaire chez les Manlich suffisait à peine à ses besoins, et (comme toujours) le dernier quartier qu'il en avait touché était déjà dépensé ; il n'avait rien à s'attendre de son père, qui continuait à le délaisser, bien que Paul se fût fort humilié, diverses fois, pour tenter de regagner ses bonnes grâces» Enfin il n'avait pas d'ami ou de compagnon assez pécunieux pour pouvoir lui venir en aide, la gêne était partout cette année-ci dans la ville..... Pourtant il y avait bien encore Gottlieb, oui..... Gottlieb ! dont la placide et honnête figure venait d'être évoquée par son esprit halluciné : « U fallait s'adresser à ce bonhomme et le joier en nom de Dieu de lui prêter argent ».
— Mais qu'en avez-fous affaire ? — demanda le sage Bernois, surpris et très touché de l'extrême vivacité que témoignait Vandel à solliciter son aide pécuniaire — Avez-fous un dette si pressant ? N'avez-fous pas payé
ce mois prochain dernier votre louache et votre vifre au lochifl du Croissant, comme à l'accoutumée ? Fous a-t-on dérobé dans votre coffre?
« Non ce n'était pas cela..., ce n'était pas pour lui que Paul demandait assistance, c'était... c'était pour quelqu'un des siens tombé en grande nécessité ».
— «Quelqu'ein des vôtres». Eh mais! fous n'avez guère de parentélle.... Ce n'est pas pour votre père, lequel est fort épargnant de ce qu'il gagne sur les détenus à l'Evêché. C'est donc pour votre aînée sœur, dame Desroches, la chaperonière ' sitôt en veufàche, à la mal'heure dont chakein s'est centriste naguère dans la rue couverte. C'est eine grande femme de bien ; estce pour elle ?
A cette question trop directe pour être éludée, un faible signe de tête affirmatif avait répondu ; mais celui dont les lèvres semblaient se refuser au mensonge, baissait les yeux, comme s'il ne pouvait plus à présent supporter le franc regard du brave homme qui l'interrogeait.
— By Gkrtt! s'il est ainsi, je suis content de fous prêter quelques écus de mon épargne. J'ai au lochis vingt thalers en eine cachette, ce tantôt vous les aurez, assurez-fous en.
Puis Gottlieb expliqua qu'il mettait de côté à l'avancé, pour envoyer en automne dans son pays, une partie de son salaire, dont il réconfortait la vieille Barbara, sa mère infirme, et qu'il n'y avait jamais manqué depuis
1 Faiseuse de chaperons : modiste, en langage moderne.
qu'il était facteur du négoce des sieurs Manlkh. Van* de] savait qu'il partait le lendemain pour les foires d'Allemagne et avant la St-Martin prochaine le préteur n'avait nul besoin de son argent.
— Je prétends vous faire une cédule, moi.
— Point L. point : il suffit de votre parole, je vous sais ein honnête garçon.
Ce que souffrait durant cet entretien le cadet Vandel était indicible. La sueur de l'angoisse perlait sur son front pâle, la honte du méfait accablait sa conscience tandis qu'il recevait d'une main tremblante les écusthalers épargnés un à un par son compagnon. Le soir même Paul apportait et remettait dans l'ombre à son indigente amie cet argent si chèrement acheté, qu'il s'était engagé à trouver pour elle.
— Mais comme vous êtes troublé et frissonnant ! — disait la dame, charmée de cet inespéré secours et presque touchée du zèle ardent de Vandel à tout (aire pour elle. — Qu'avez- vous, Paul ? Comme vos mains sont froides!... Vous est-il survenu quelque disgrâce ? Parles I pourquoi me rien celer de ce qui vous émeut...; ne suis-je pas pour vous consoler s'il se peut faire?
Le jeune homme assis près d'elle sous la feuillée cachait sa tête dans ses mains et paraissait ne rien entendre; la douleur débordait de son cœur oppressé : — J'ai menti ! dit-il enfin avec l'accent du désespoir. J'ai menti à Gottlieb pour l'induire à me prêter de son épargne..... J'ai trompé ce brave compagnon ! Ah, mon aimée, mon seul bien, qu'ai-je fait ce jourd'hui!
—Eh, n'est-ce que cela ? — dit la dame, dont le doux
visage effleurait celui de son désolé confident tandis qu'il lui contait en mots entrecoupés ce qui s'était passé : a Vraiment je pensais qu'il y eût mort d'homme ».
— J'ai méfait, Olympie!
— Ce n'est guère, en vérité. Paul, laissez un peu cette chimère, si vous m'aimez.
— Si je vous aime !...
Ce soir-là, avant de gagner sa couche, la belle Olympie songeait encore au récit du cadet Vandel : « Ce pauvret innocent... et ce bon Suisse herr Gottlieb » !... Puis tandis qu'elle rêvait ainsi, un sourire effleurait ses lèvres.
Ah ! si Vandel avait pu voir ce sourire !
Mais que devait-on penser de lui, rue deSt-Germain ? Il ne pouvait tarder davantage à se rendre chez la comtesse, c'était a un faire-le-faut », une nécessité pressante, et cependant... combien il lui en coûtait de s'y soumettre ! Quand enfin il se présenta dans cet honnête et paisible logis, dont il avait oublié le chemin depuis plusieurs mois, l'accueil toujours bienveillant qu'il y reçut, loin de lui rendre l'assurance qu'il avait perdue, ne fit que redoubler son secret malaise : « Oui, c'était encore la bienveillance qui l'accueillait ici, ce n'était plus la cordialité ». Tandis que les jeunes filles l'observaient avec réserve, Paul trouvait à peine quelques mots de
réponse pour satisfaire à la curiosité naïve que témoignait encore la vieille Diainante pour tout ce qui le concernait en particulier.
— Et que dit-on par ville? — demanda enfin la dame, voyant assez qu'elle n'en pouvait rien tirer d'un peu personnel.
t On ne parlait chez les gens du négoce que des méfaits de Vitro et de ses carabins: Au village de Chêne, les bœufs des frères Brasier avaient été détournés étant à la charrue ; à Jussy-l'évêque, tous les chevaux de la « maison des pauvres » avaient été dérobés, au pâturage ; à Cholex, une femme villageoise, des sujettes de la Seigneurie, avait été tellement battue par les soudarts corses voulant en faire à leur volonté, qu'on attendait sa fin prochaine ; à Foncenex, un citoyen de Genève en séjour à sa maison des champs avait été saisi, garrotté et emmené dans quelque repaire d'où il n'était sorti qu'après avoir payé belle rançon ».
— Mais c'est un fléau de Dieu, ce Vitro! ne peut-on en faire justice ?
— D se parle de l'enlever, madame, et dit-on que Messieurs ont promis naguère 4 bonne récompense aux entrepreneurs. Mais l'homme se tient à l'erte et ne se laissera pas approcher.
1 « Estant rapporté qu'il se présente des personnages qui s'offrent de mettre en mains de la Seigneurie le capitaine Vitro s'ils sont récompensés: A esté arresté qu'en effectuant leurs offres -on leur promet jusque* à cent escus par teste ». Beg. des Conseiis. 20 juillet 1601. Arch. de G.
Ces nouvelles locales étaient débitées avec une sorte d'indifférence et comme si celui qui parlait, préoccupé d'autres pensées, ne s'intéressait que faiblement aux tristes incidents qu'il faisait connaître. Qu'étaient de* venues ses franches allures, sa vivacité joyeuse? se demandait en l'écoutant la comtesse tristement impressionnée: Que restait-il de ce « cadet Vandel » toujours dispos à bien faire quand il y allait pour lui de se montrer gentil compagnon ?
— Comme ce garçon-là est changé ! dit à ses ntèces la vieille Diamante peu après que le jeune homme eut pris congé d'elle et des jeunes filles»
— Il n'a su nous entreprendre de quelques petits propos galants comme à l'accoutumée.
— Et quel grand congé sérieux ! H semblait qu'il se départait de nous à toujours mais.
— Comme il est atténué, comme il est pâle !.....
— Giuditta, ma mie, il ne faut pas te douloir ainsi et larmoyer sans cause : ce peut être un reliquat de sa blessure et rien plus.
— Tante...... à mon souhait qu'il soit ainsi !
Ces derniers mots étaient dits avec tant de tristesse, que la bonne dame, inquiète et ne sachant que dire, attira doucement « la Giuditta » sur son cœur.
Les jours passaient, l'automne était venu; les pampres rougissaient sous la treille solitaire dans « le jardin de Messieurs », et dgjà pour Vandel le mal fusait son œuvre: les liens dans lesquels il s'était engagé n'étaient plus cette guirlande légère qu'en se jouant
l'amour tresse de tontes les fleurs qu'il a dérobées; c'était une chaîne retenant Paul en captivité, une chaîne qu'il n'aurait su rompre, l'efit-il voulu* Mais tandis qu'il ne songeait plus qu'à « sa maîtresse • », la dame — bien que la folle passion dont elle se voyait l'objet ne fut pas sans charme pour elle — n'y répondait qu'avec une discrète mesure et n'était pas femme à s'y abandonner. Comme autrefois les prudentes vestales (et c'était son seul rapport avec elles) Olympie savait à propos alimenter la flamme qui brillait devant elle, et savait aussi en tempérer l'ardeur. Puis elle avait bien d'autres préoccupations que l'amour du cadet Yandel — ce jouet parfois importun. — Les embarras pécuniaires ne cessaient pas pour la veuve Offredi qui, pour y échapper, venait une fois encore de présenter requête au Conseil concluant à être enfin remboursée de la forte créance qui lui était due par la Seigneurie.
t On l'avait renvoyée, disait-elle, à la Chambre des comptes, et celle-ci au Conseil qui, selon l'usage, avait nommé des commissaires pour préaviser et rapporter encore devant Messieurs ; l'affaire était au rôle, malheureusement bien d'autres y étaient aussi. Olympie devait solliciter les magistrats en office, faire agir les gens de sa parenté, il lui fallait enfin user de toute son influence personnelle pour obtenir qu'on ne différât pas davantage à subvenir à sa nécessité ».
— Et quel est votre rapporteur? — demandait son
1 Dans le langage du XVII* siècle, ce terme n'avait nullement le sens péjoratif qu'il a pour nons. DB*M.
confident, pins mécontent qu'il ne voulait le paraître de l'emploi de solliciteuse affairée que se donnait à présent la belle Olympie.
— C'est noble Blondel, seigneur de Compois, un glorieux et avaricieux terrien, faisant encore du galant compagnon avec les dames et dont on peut avoir de grands offices en caressant sa vanité puérile. Il m'a fait, hier encore, de belles promesses!
— Blondel ! il a le bruit d'être fort dissimulé. A
mon souhait que vous eussiez affaire à notre sieur Manlich, ou à Barillet, notre aimé connétable, ou à Chabrey, de la Sommaire justice ; ceux-là sont gens de grande prud'homie et débonnaireté.
Mais les solliciteurs et plaideurs en instance civile ne choisissaient pas leur rapporteur, celui-ci était toujours nommé d'office, et la créancière obérée de la Seigneurie — dont la Chambre des comptes contestait en partie et depuis plusieurs années les revendications — n'avait plus qu'à attendre les effets de la bienveillance que, de divers côtés, disait-elle, Messieurs lui avaient témoignée.
Le jour vint enfin où la cause Offredi fut « proposée » en Conseil, et l'arrêt qui suivit ce règlement de compte laborieux devait décevoir encore les espérances de la recourante : la Seigneurie reconnaissait la dette contractée par la République, mais — vu le malheur des temps, et ne pouvant en rembourser ni le principal ni les intérêts accumulés — elle donnait seulement bonne espérance à la demanderesse « qu'on mettrait soin à la satisfaire par à-comptes, dont le premier ne tarderait guère à lui être payé ».
— Attendre encore le gland qui tombe! disait la dame. Quelle destinée que la mienne L. Dites, Paul, se peut-il voir nulle femme de bien plus infortunée que je ne suis à cette heure ?
« Que ferai-je pour elle »? se demandait l'amoureux d'Olympie en pressant dans ses brasavecunemuette douleur celle qui l'associait maintenant à toutes ses disgrâces et semblait n'avoir plus confiance qu'en son seul appui.
« Cependant, se disait-il, elle lui cachait encore quelque autre sujet de peine : sa situation de fortune toujours précaire ne pouvait suffire à expliquer le trouble maladif qui depuis peu s'était emparé d'elle. Que se passait-il encore? d'où venaient ces larmes furtives, ces tressaillements, et par instant cet égarement de la pensée, que Paul devinait dans les regards sombres de son amie? »
— Je ne puis... non, je ne puis tout vous dire ! — répondait-elle avec angoisse aux supplications touchantes de celui qui l'interrogeait Puis comme à bout de force pour lui résister davantage, elle finit un jour par tout lui révéler.
« La veuve Offredi — à demeure dans la maison du conseiller Canal, près de l'arsenal St-Aspre — était dès longtemps en relation intime dans la famille de ce magistrat respectable dont elle était aussi la commensale. Noble Jean Canal et la dame son épouse, son fils Pierre le médecin, la femme et les enfants de celui-ci formaient le cercle domestique dans lequel Olympie était admise, et nécessairement une grande intimité était résultée de cette existence en communauté.
— Pierre Canal a mauvais renom : c'est un grand débauché, dit-on dans la ville.
t Qu'en pouvait savoir une femme comme elle ? Dans une heure de détresse, l'indigente Olympie avait eu recours imprudemment à lui, elle était encore sa débitrice, et ce méchant homme, abusant de la situation de la dame, l'obsédait de ses désirs coupables. Maintenant cette persécution devenait telle, que la malheureuse ne savait plus à quoi se résoudre pour y échapper: Si j'avais en main un poignard je m'en donnerais dans le cœur! » disait-elle d'une voix gémissante en achevant le récit de ses nouvelles infortunes.
Paul n'écoutait plus ; la douleur, la jalousie, une rage inconnue de vengeance, se déchaînaient dans son esprit troublé : « Je le tuerai » ! dit-il enfin d'une voix sourde, en pressant d'une étreinte convulsi ve les mains de la femme éplorée.
Mais celle-ci ne prétendait nullement d'être ainsi délivrée des obsessions dont elle se disait victime : « Y pensez-vous? répondit-elle, ce serait pour nous faire tratner, vous et moi, devant la Justice ! »
— Je le tuerai, assurez-vous en !
La veuve Offredi parvint non sans peine à tempérer cette impétueuse fureur : « Si seulement elle pouvait se soustraire à l'humiliante obligation pécuniaire contractée par elle » t....
— Combien devez-vous à ce vaunéant que je ne puis seulement nommer, tant j'enrage?
« C'était cinquante écus, dont la dame indigente était redevable à son persécuteur. Cinquante écus seule-
ment!..... encore fallait-il les trouver, et comment faire? »
— Je les trouverai, moi.
En quittant la treille déserte de la Chauvinière, Vandel avait coutume chaque soir de reconduire Olympie jusqu'à l'entrée de la rue de St-Germain, mais la dame, « pour ne pas se commettre », disait-elle, ne permettait plus, comme aux premiers jours de leur liaison, qu'il raccompagnât jusque devant sa demeure. Cependant le soir de ces dernières confidences, Paul qui, semblait-il, ne se possédait plus et ne pouvait se résoudre à quitter sa maîtresse, l'avait encore suivie de près en dépit de ses instances tandis qu'elle cheminait à pas pressés dans la rue solitaire. 11 la vit ainsi entrer chez elle sans retourner la tête ; au même instant un homme, tenant un falot allumé, sortait de la maison du conseiller Canal après avoir échangé au passage quelques mots de salutations avec la veuve. Vandel s'était arrêté soudainement et se dissimulait dans l'ombre contre la muraille, quand, en passant près de lui, le personnage inconnu — comme si quelque soupçon lui fût venu en tête — dirigea curieusement la lumière de sa lanterne de façon à bien le distinguer.
— Qu'avez-vous à m'inquisiter, maître sot? ! — demanda d'une voix provocante Paul, se jetant en fu-
1 Dans l'ancien langage, l'épithète de sot était une invective beaucoup plus injurieuse que de nos jours, et son équivalent doit être imbécile. • DB-M.
rieux au devant de l'homme qu'il venait de reconnaître.
— Holà ! à qui en veut ce faquin ?
— Mort-dieu! le faquin et vous c'est tout un!.... Tenez-vous en garde.
— A l'arme! cria le médecin Canal en laissant tomber sa lanterne.
— Couard !... chien-couchant !... cœur de lièvre ! — Et chacune de ces invectives était accompagnée d'une gourmade en plein visage. — Va-t'en à la mal'heure, Pierre Canal, et dis que tu en as du cadet Vandel !
Mais déjà l'alerte était donnée au poste de la maisonde- Ville, quelques fenêtres s'ouvraient dans le voisinage, la garde allait accourir et l'agresseur, contraint de lâcher celui qu'il «accommodait», prenait la fuite du côté des anciennes boucheries du Mazel ' « et faisait un trou dans la nuit » tandis que les hommes du guet lui donnaient la chasse.
Les honnêtes gens de la rue couverte qui fréquentaient habituellement le cadet Vandel devaient conjecturer « qu'on lui avait mis les démons », car le changement fâcheux qu'on avait remarqué en lui dès
1 Aujourd'hui : Place du Grand-Mézel.
ploseurs mois s'accentuait ck*q«* >:«r ia*ax?jç». *t maintenant : € ce pnrret db*rioc primait figure <Fm appelant de la mort • \ S«s r»çanfc et fartife, «m teint terreux.» werrr*rjL «c* 1 témoignaient qull avait perdu tout rv-pok t«t* jc*% tonte espérance. Quelque paissante icccunue fen traînait, semblait-il : « On allait-il > '?— 1m demanda* parfois sa conscience ; maïs cet:* toîx désolée était d*v*n ne si faible quil rentendait à peine: le vertige le prenait de nouveau et le mal l'entraînait toujours.
Ce fut ainsi qu'il prit un aoir la direction de la me des Limbes, franchit furtivement le seuil de la uv^m^ du Coq-Bouge, et pénétra sans façon dans la chambre sordide du Bressan, qu'il savait devoir trouver au logis à pareille heure.
—Eh, mais~. c'est ici le cadet Vandel î — dit l'usurier, abandonnant son chétif repas. — Voici bon rencontre.
Paul ne répondit pas à cette aménité, et posant sur le grabat du père Landry un paquet d'étoffé qu il cachait sous son manteau, il se mit à en déplier l'enveloppe avec des mouvements saccadés, tandis que le Bressan le regardait faire et, comme toqjonrs, ne manifestait nul étonnement
Mais le reflet de soie et d'or de la pièce d'étoffe étalée sur son lit misérable était si brillant que le vieux mercier finit par se rapprocher, le chandelier à la main, et dit involontairement : • Voilà beau velours de Gênée à faire devant d'autel ! combien en voulez-vous ? »
1 D'un condamné à mort plaidant en appel.
— Je ne le vends pas... je viens l'engager seulement et j'entends le retirer en bref, père Landry.
Ces mots étaient dits d'un ton à ne rien contester.
— Soit — dit le Bressan qui, depuis qu'il négociait en chambre close, ne voyait que très rarement les objets qu'il détenait en gage être retirés de ses mains charitables par des gens qu'il avait obligés. — Vous save£ quelle est ma coutume : je prête argent sans intérêt, moi! C'est moyennant le sol par florin, d'augment chaque semaine 1 et rien plus. Ça, combien demandez-vous à emprunter, mon bel ami ?
— Cinquante écus-thalers, et tout à l'heure.
— La mal'bosse! c'est belle somme! encore nous faut-il auner la pièce ; combien mesure-t-elle ?
— Je ne sais au juste, — répondit en tressaillant Vandel, dont le regard semblait égaré.
L'aunage ayant été fait, et l'usurier voyant que la pièce de velours proposée était d'une valeur vénale au moins triple de l'argent demandé, la somme fut comptée et délivrée par lui à son visiteur nocturne qui, ayant encore reçu une a cédule de reconnaissance », prit aussitôt congé du prêteur et quitta ce sordide repaire aussi soudainement qu'il y était entré.
t Vraiment — se disait le Bressan qui aimait à philosopher sur toutes choses — celui-ci cadet Vandel vient de faire un mauvais coup, de sa main, ou je suis trop abusé. II me convient tenir cette pièce de soierie très bien cachée ; avec ces robins acariâtres de la Justice,
1 Soit 400 pour cent d'intérêt Annuel!
un bon personnage comme moi ne sait jamais ce qni peut lui mésarriver en cette ville ».
Le lendemain dans la matinée on ne vit pas le jeune facteur des Manlich à son poste accoutumé, au grand ennui du sieur Mathieu son maître, et ce qui était non moins étrange, on était sans nouvelles de lui à son logis du Croissant, où Paul était rentré tardivement la veille, disait son hôte, et d'où il était sorti à la première heure du jour. Cependant tout était comme à l'ordinaire dans son galetas, il semblait même qu'il ne s'était pas couché.
— Ce garçon doit être malade de son sens — dit gravement l'aîné des Manlich, en hochant la tête, quand sur le soir son frère lui eut fait connaître cette fâcheuse nouvelle.
— Il ne s'est jamais trop bien gouverné depuis sa blessure à la tête, dont il n'a pris nul soin, pour se glorifier selon sa coutume. On l'aurait vu errer ce jour» d'hui du côté de la Perrière, selon ce qu'on raconte.
— Vraiment, Mathieu, je suis en inquiétude et ne sais que présupposer.
Quand noble Jacques Manlich « ne savait que présupposer », on peut admettre que son frère était tout aussi embarrassé pour le faire.
La boutique fut fermée, les grosses clés de cadenas remises selon l'usage par l'apprenti du négoce au sieur Mathieu, qui depuis quarante années en était chaque soir le détenteur, et les deux frères se séparèrent. Il y avait ce soir-là séance de nuit au Conseil des vingt-cinq, et noble Jacques, très soucieux et préoccupé, prit seul le
chemin montant à la maison-de-Ville. Gomme il entrait sous les halles du vieux forum de la République, dont l'entrée était éclairée par les rouges lueurs d'une torchère, une figure se détacha d'une encoignure sombre au bas de « la rampe des cavalaires » et Paul se trouva devant lui.
— Monsieur le bon soir à vous ! — dit sourdement
celui-ci — votre plaisir soit de me donner à présent audience privée, il faut que je vous fasse entendre quelque discours.
— Holà ! êtes-vous céans Vandel ?..... Quelle vie démenez-vous ce jpurd'hui? avez-vous eu maTaventure?
— Monsieur Manlich, en nom de Dieu, veuillez m'entendre à huis clos : il faut en bref que je vous parle, je ne puis tarder.
— Soit ainsi pour vous contenter — répondit le conseiller frappé de l'extrême angoisse de celui qui le sol* licitait, et prenant avec lui le ton conciliant dont on use avec quelqu'un qui a perdu la tête.
Puis le magistrat s'étant fait ouvrir par le sautier le greffe de la Sommaire justice, où le serviteur de Messieurs laissa son flambeau, Manlich précéda Vandel dans cette salle muette et sombre à pareille heure, et qui semblait un caveau funèbre.
Quand il se retourna, Paul était à ses pieds et se tordait les mains.
— Qu'est-ce cela, Vandel ?
— Monsieur, je vous ai dérobé... j'ai dérobé à votre frère! Je viens me livrer à Justice... Ce n'est plus rien de moi ; j'ai perdu l'honneur.
— Dieu nous assiste !... Levez-vous... Parlez ! Qu'estce à dire?
Paul confessa son méfait, il parlait avec véhémence, son cœur éclatait : a Dans un moment de folie, harcelé par une désespérante nécessité, il avait cédé à la tentation de faire argent de la pièce d'étoffe dérobée... Il n'avait rien à proposer pour son excuse, non, rien ! Ce qu'il ressentait depuis vingt-quatre heures lui disait assez et trop qu'il s'était perdu sans retour ».
L'honnête homme qui l'écoutait se sentait remué jusque dans ses entrailles et pouvait à peine parler ; cependant il parvint à se contenir et reprit d'une voix fern\e :
— Ça, vous avez eu affaire à quelque vaunéant usurier, je m'en assure. A qui avez-vous engagé ce velours de Gènes ?
Vandel nomma le Bressan.
— Euh! ce cagniard aura bien à parler à nous! mais l'argent, qu'en avez-vous fait V
— Je l'ai livré!... Eh, par charité, ne me pressez pas de ce point! Je l'ai livré à une malheureuse damoiselle; je n'en dirai rien plus, quand bien même je serais défroissé à l'estrapade.
t Las ! pensait le sage et prudent sexagénaire : video luputn, voilà le train du monde ! Il me faut laisser cette fusée, qu'il n'est pas temps de démêler ».
Il n'était pas temps non plus de faire une bien longue morale. Le conseiller Manlich demeurait perplexe, mais son hésitation ne dura qu'un instant — un de ces instants terribles et qui comptent dans la vie, pour celui
dont le sort peut en dépendre. — « Ce cadet désespéré, déconseillé, sans nulle ressource, et se disant indigne de miséricorde, qu'il avait là devant lui, était-ce vrai gibier de bourreau? invétéré malfaiteur et vaunéant débordé?... Il était si jeune! ne pouvait-il encore s'amender?... et lui Jacques Manlich, blanchi au service de la République, n'avait-il rien à faire, au plaisir de Dieu, pour ce pauvre Enfant de la ville? »
— Savez-vous quoi ? — dit enfin le bonhomme — il faut, sans plus, vous retraire à votre logis accoutumé. Je ne suis pas pour vous faire arrêter tout à l'heure, moi! c'est chose à considérer, tant elle est d'importance, car... — Il allait ajouter : « c'est ici un larcin domestique et il y va pour vous de la vie », mais la pitié le fit taire : Cependant, reprit-il, je veux encore vous entreprendre avant de me résoudre. Soyez demain à ma porte à la première heure du jour. Allez!... n'embrassez pas tant mes mains, Vandel, allez sans plus attendre, et que nul ne vous voie rentrer à la gîte, s'il est possible.
Ils se séparèrent et noble Manlich, après avoir suivi des yeux le coupable qui venait volontairement de se confesser à lui, gravit lentement la rampe conduisant à l'anti-salle du Conseil : « Cette triste affaire devait demeurer ignorée de tous, se disait-il, même de son frère Mathieu, qui pourrait trop se colérer et se ressentir. La marchandise dérobée et mise en gages serait retirée dès le lendemain des griffes du misérable Landry, auquel on ferait belle peur du loup s'il ne se taisait Enfin, s'il y avait au bout du compte une perte pécuniaire à supporter... Eh bien ! lui Jacques en prendrait
seul Ja charge, encore qu'il s'en fut bien pâmé. Le mal n'était pas des pires, et si nulle connaissance de ce triste méfait n'était parvenue dans la journée à la Justice, un grand désespoir pouvait encore être évité ».
Malheureusement c'était là une vaine espérance, et les faite qui s'étaient passés depuis quelques heures semblaient rendre inévitable la catastrophe qu'appréhendait le conseiller.
Comme Vandel franchissait le seuil de son logis, l'hôte du Croissant, qui stationnait là et paraissait être en surveillance, lui dit à voix basse que les guets du seipeur Lieutenant étaient vençs c par deux fois ce tantôt » s'enquérir curieusement de lui, et qu'il y avait pour son regard quelque très fâcheuse nouvelle.
— Quelle nouvelle ? demanda Paul atterré.
« On avait fait ce jourd'hui, sur dénonce innommée, une inquisition de Justice au logis du Coq-rouge, le bruit en était tout public dans la basse-ville ; le Bressan était arrêté pour recel de marchandise dont il n'avait su donner nulle raison valable, et l'auditeur le menaçant de le faire mettre en basse-fosse s'il ne parlait bien à propos, ce bélître Landry, se voyant au pied du mur sans échelle, avait livré les noms de quelques malavisés cadets auxquels, disait-il, il prêtait honnêtement sur
gages».
— Vous êtes de ceux qu'il a nommés et vendus, ce Judas Iscariot, c'est toute calomnie peut-être...
— Cest vérité, hélas !
— Voilà grand méchef !... On aurait trouvé, dit-on,
sous son châlit certaine pièce de soie-velours de belle apparence qu'il prétend tenir de vous et qu'il a fallu livrer à Pierre Canal, le moderne auditeur, qui conduit cette chasse.
— Pierre Canal L. C'est fait de moi.
— Par mon serment, je suis ici pour vous aider, Vandel;ces chiens d'arrêt sont sur vos traces et ne peuvent tarder à reparaître ; il fait trop chaud pour vous en ce quartier, fuyez-vous en.
— Où irai-je ?
— Il faut quitter la ville !
Les portes en étaient fermées depuis plusieurs heures et la garde était « assise » de tous les côtés, mais si Ton ne rencontrait pas une ronde, si quelque sentinelle ne donnait pas l'alarme, on pouvait se risquer à franchir le mur d'enceinte.
— La nuit est noire, mais près de la porte emmurée des Pestes f je connais les êtres ; j'ai ici bonne cordelle ; un peu courte peut-être; allons! je puis encore vous aider.
Yandel avait serré vivement la main de son hôte, et celui-ci prenant ce geste pour un acquiescement tacite, entraîna le fugitif sans s'expliquer davantage et lui fit remonter en courant la ruelle voisine. Comme ils attei-
1 Cette poterne n'était * démurée » qu'en temps de peste afin de donner passage de nuit aux convois funèbres, qu'on faisait sortir ainsi furtivement de la place pour ne pas trop émouvoir le populaire. Son emplacement était celui qu'occupe la maison N° 10, rue de la Corraterie. DB-M.
gnaient l'entrée de l'allée traversière au sommet de cette impasse, les coups pressés d'un heurtoir se firent entendre à eux. On frappait et « tabutait » à la porte du Croissant : « Ouvrez à nous ! disait-on à voix forte, c'est la Justice » !
— Nargue de vous autres teigneux, hallebardiers de nèfle ! — murmura le tavernier Moyse. — Us vont avoir affaire à mes trois femmes du logis, s'ils veulent trop inquisiter à la taverne, mais tandis qu'ils font là-bas du trouble-ménage, nous avons bien quelque cinq minutes de loisir, à tout le moins. Allons, allons! ce n'est rien fait qui n'achève.
Peu après, le cadet Vandel était dévalé au bas des murailles de l'enceinte urbaine.
La belle Olympie n'avait pas reparu depuis plusieurs semaines chez la comtesse Diamante. Les relations autrefois très intimes qu'elle entretenait dès longtemps avee la Bolonaise étaient devenues tout autres ces derniers mois. La tante et les nièces l'accueillaient avec une froide courtoisie, presque avec déplaisir. Mais t que lui importait le caprice de cette folâtre vieille et de ces affectées»! La conversation banale qu'on avait avec elle tombait à chaque instant faute d'être soutenue, et cela comme à dessein. Enfin — bien que
rien ne fût plus étranger à la vieille Italienne que la contrainte — la dame Offredi devinait assez qu'on ne lui parlait plus t à cœur ouvert ». On l'avait desservie dans cette famille assurément, et peut-être y savait-on d'elle et de ses allures discrètes un peu plus qu'elle n'eût souhaité. Mais il n'était pas des bienséances de paraître s'en ressentir. La salle de compagnie de madame la comtesse était toujours des premières de la ville, malgré l'indigence trop fréquente de la maîtresse du logis, et la veuve, désireuse d'en conserver l'entrée, n'en avait pas moins entretenu, jusqu'ici, tant bien que mal, ces relations devenues difficiles.
Cependant la « disgrâce » récente du cadet Vandel et toute la rumeur de petite ville que la disparition de ce malheureux avait fait naître paraissaient avoir désigné la veuve Offredi à la malignité de tant de médisants!... «La liaison légère et sans conséquences à laquelle elle s'était prêtée avec ce garçon-là était si mal interprétée !... Que pensait-on d'elle à présent chez la comtesse? Comment y serait-elle reçue? Quelles allusions blessantes lui faudrait-il entendre ? Eh bien, il fallait en courir l'aventure : que sertril de fuir une passagère bourrasque ? Olympie n'était pas femme à trop s'en soucier, puis il n'est tel que d'affronter les malveillants », se disait la dame.
Dans ces dispositions de bravade, elle vint un jour rendre visite à ses bonnes amies et voisines, et après l'échange des premières civilités elle s'empressa de motiver sa venue :
— - J'entends dire aux gens que vous avez céans une
fille promise; vraiment, ma toute bonne, vous m'en voyez ravie. Venez-ça, damoiselle Zabetta, que je tous embrasse encore.
En effet Zabetta Vittari était fiancée depuis peu de jours avec noble Fabri, citoyen de Genève et seigneur d'Aire-la~ville ; c'était là une alliance très honorable et dont la tante et la nièce avaient lieu de se féliciter.
Le visage de la comtesse n'en demeurait pas moins fort sérieux; quelque pensée secrète la préoccupait sans doute, car la visiteuse souriante n'en obtenait que très sommairement ces commentaires satisfaisants et réjouissante que les dames ont coutume en pareil cas de donner à leurs bonnes amies au sujet d'une si intéressante nouvelle : « Isaac Fabri, que la dame Offredi avait rencontré maintes fois dans cette salle de compagnie, était de bonne famille nissarde, il avait d'honnêtes facultés terriennes ; noble Horace Micheli, parrain de la Zabetta, s'était entremis de cette alliance, à laquelle Diamante ne voyait que bien ».
C'était tout, et ce n'était guère ; quant à la « promise », elle avait déjà repris son petit métier à dentelle. Celle-ci, bonne pièce, ne disait mot, baissait les yeux et ne paraissait, pas plus que sa sœur aînée Julia, d'humeur à caqueter avec la dame. Il fallait trouver un autre sujet de conversation.
— Mais vous n'avez pas céans mon aimée Giuditta ; que devient-elle ?
t L'aimée Giuditta était en langueur et mélancolie dès plusieurs semaines, ce dont sa tante avait quelque inquiétude ».
— Elle n'est pas gisante? je l'espère.
« Non elle n'était pas gisante, mais elle paraissait atténuée, et se refusait à tout plaisir depuis...., depuis la maraventure de Vandel », dit enfin la Bolonaise en regardant en face celle qui l'interrogeait
— Eh ! comtesse, nulle plus que moi n'a été contristée de cette infortune. Ce pauvret que vous dites aura gagné bon refuge, je veux l'espérer.
— On a trouvé, au lendemain, du sang répandu au pied de la muraille près de la porte des Pestes, savezvous cela?
Ces derniers mots étaient dits d'un ton de voix contenue, mais le regard de la vieille dame prenait une fixité si menaçante que la veuve Offredi, en dépit de son assurance accoutumée, commençait à ressentir quelque malaise qu'elle avait peine à surmonter.
— En vérité, reprit-elle, voilà qui m'afflige.
Les yeux bleu-clair de la vieille Diamante venaient de scintiller de l'éclat de l'acier ; l'aversion, le dégoût, la douleur, qui « tumultuaient » en elle, faisaient blêmir ses lèvres contractées ; elle se tourna brusquement vers les deux jeunes filles :
— Sortez, vous autres, donnez-nous liberté. J'ai à parler privément à madame.
Quand elles furent seules :
— H faut tout à l'heure que je vous dise votre fait, dame Offredi, et que je m'en assouvisse !
Disant ces mots la vieille Italienne s'était levée de sa « chaire-à-bras » et debout, menaçante, hors de mesure, elle clouait sur place, de son regard terrible, la belle
OJympie interdite, incapable de se mouvoir et comme à la merci d'un juge.
— Voici tantôt dix ans que je vous tiens pour femme de bien et vous méconnais en cela. Je m'étais sottement acoquinée de vous, méchant masque; voici trois mois que vous m'êtes en doute, voici quinze jours et plus que je sais de vos nouvelles !
— Quelles nouvelles, madame ?
— Jour de Dieu ! êtes-vous encore si hardie que de vous affronter à moi pour le demander ?... Pazienzc^ ma mie ! nous y viendrons. A ce coup je veux poursuivre : — Je vous ai rendu maintes fois de bons offices ; tous étiez lucquoise et de bonne famille (encore que les Mal ne fussent pas pour s'égaler aux Pépoli). Vous avez eu place à mon foyer, et dans ces temps difficiles je vous ai donné du mien comme en partage pour subvenir à
vos nécessités journelles. Mais vous ? qu'avez- vous
fait céans ? Qu'avez-vous fait, traîtresse ? Je suis là pour le dire et vous en accabler..... Vous avez traversé d'honnêtes amours naissantes, dont vous étiez bassement jalouse ; vous avez désolé (à toujours-mais peutêtre) une innocente fille qui m'est si chère que la vie et se flétrit de jour à jour, sans que j'y puisse porter remède
— Eh! comtesse.....
— Qu'avez-vous fait du cadet Vandel ? de son cœur loyal, de sa prud'homie, de son bon renom dans la ville? Où est-il, ce pauvret, qui s'est perdu pour vous? Ah! il ne vous en soucie guère, n'est-il pas vrai? Vous avez ce jourd'hui, dit-on, d'autres galants à contenter !
Est-ce Pierre Canal, ce débauché sinistre, est-ce Blondel, ce glorieux marjolet 1 , est-ce quelque autre ?.....
— Vraiment, je ne puis endurer ce discours ; je vais me retirer, madame.
— - Allez bien tôt ! moi, je vous chasse !
Et joignant le geste à la parole, la comtesse ouvrait violemment la porte, derrière laquelle depuis un instant Gratienne, Julia et Zabetta étaient aux écoutes: Allez, bagasse! louve! femme à tout faire!..... allez cacher votre honte, s'il vous en reste, et marquez bien mon logis pour n'y jamais rentrer !
Peu après cette scène d'une extrême violence, la comtesse Diamante — comme un vieux lutteur se glorifiant de son dernier combat — disait à ses nièces réunies auprès d'elle et s'efforçant encore de la cal* mer : t Ce jourd'hui j'ai fait bonne œuvre, à mon souhait; j'ai vengé la Giuditta, j'ai vengé Vandel ».
a Vandel! — pensait avec douleur la jeune fille malade — hélas, mon Dieu, qu'est-il h présent de celui que j'aimais ? »
1 Bourgeois prétendant à la noblesse, ou faisant le gentilhomme. DB-M.