INTRODUCTION
Baudelaire est mort depuis plus d'un demi-siècle et son génie reste si présent, si doué de prodigieuses qualités de vie agressive et militante qu'il est encore impossible de citer son nom sans provoquer une explosion de sentiments divers oii la haine et l'admiration ont part égale.
Il en fut toujours ainsi. L'apparition des Fleurs du Mal fit se lever deux camps de thuriféraires et de détracteurs inconciliables. De son vivant, Baudelaire avait pour lui Hugo, Vigny, Banville, Flaubert. L'ennemi, c'était Gustave Bourdin, J. Habans et Pontmartin.
Hier, tandis que les symbolistes se réclamaient de Baudelaire, tandis que l'élite de la jeunesse lettrée lui donnait le pas sur Lamartine, Musset, Leconte de Liste (quelques-uns même sur Hugo) ; tandis que Maeterlinck proclamait Baudelaire « le chef spirituel de sa génération », Brunetière l'accusait « d'ériger en exemple la débauche et l'immoralité » et d'avoir « corrompu la notion même de l'art ». Il y a déjà une indication dans la qualité de ses partisans, et la boutade d'A uguste Vitu suffirait, pour des esprits simplistes, à résumer la situation : « Baudelaire est une pierre de touche, il déplaît invariablement aux imbéciles. »
Il INTRODUCTION
Une des causes de celte prévention persistante chez les détracteurs de bonne foi, c'est peut-être la peur des mots. Tant de gens cèdent à la suggestion des titres !
Ce titre seul que Baudelaire n'avait pas trouvé mais qu'il eut le tort d'accepter d'Hippolyte Babou, ce titre des Fleurs du Mal, est déjà pour induire en erreur. Il implique une délectation dans le mal absolument contraire à l'esprit du livre. Le vrai titre, c'est « Spleen et Idéal », puisque le thème exploité c'est l'antagonisme du Bien et du Mal ; la misère de l'hoTïune, rachetée par son génie.
Paul Verlaine s'indignait qu'on ne pût s'inquiéter de Baudelaire auprès du commun des lecteurs sans essuyer cette réplique : « Baudelaire, attendez donc !.. Ah! oui, celui qui a chanté la Charogne. »
La Charogne 1 ce mot suffit pour les dispenser d'entendre le sens spirituel d'un poème qui n'est, pourtant, que la virulente paraphrase du pulvis es de l'Ecriture.
Ils n'y veulent voir qu'une fantaisie macabre, comme ils s'obstinent à flairer je ne sais quel relent de sensualité égrillarde dans ces Femmes damnées d'un pathétique si déchirant et où gronde un écho des tempêtes de la Bible.
Le malentendu vient encore de ce que la foule n'aime, en art, que ce qui flatte son goût d'ariettes et de romances, et de la conception unique qu'elle se fait de la poésie : « Un coup d'aile dans le bleu. » Baudelaire n'est pas un confiseur. Il nous présente une éponge de fiel et, s'il connaît le chemin qui mène aux étoiles, c'est sur les pas de Dante qu'il s'égare aux enfers.
Comment la « populace des esprits frivoles » s'accommoderail-elle du poète de l'anxiété ?