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Ch. Letourneau

La mort ne nous épargne pas. Depuis six ans, elle décime notre pauvre Ecole, la frappant à la tête en Hovelacque, en Mortillet, la privant de ses meilleurs soutiens, — Issaurat, Philippe Salmon, — ne cessant de nous blesser, nous qui restons, au plus profond de nos amitiés les plus anciennes et les plus chères. Et voici qu’elle nous réservait un nouveau coup, inattendu, non moins cruel!...

Charles Letourneau a succombé le 21 du mois dernier, enlevé en quelques heures, malgré les soins dévoués du Dc Capitan, par une broncho-pneumonie grippale, alors que nous le croyions et qu’il se sentait lui-même pleinement rétabli d’une première et très grave atteinte d’influenza.

Ce n’est pas aux lecteurs de la Revue cle l'École d' Anthropologie qu’il peut être nécessaire de marquer toute l’étendue d’une telle perte : ils la comprennent. Ils ont présentes les leçons magistrales que, depuis la fondation de ce recueil, notre fidèle collaborateur y a publiées avec la ponctualité qu’il apportait dans l’accomplissement de ses moindres devoirs. Ils savent quelle haute et forte intelligence fut Letourneau, la vigueur souveraine de sa pensée, la sûreté de son information, l’admirable et extraordinaire abondance de preuves, de faits, de documents positifs de toute nature dont il constituait ses enquêtes ethnographiques, tout ce ferme appareil sur lequel l’infatigable et puissant ouvrier a dressé pièce à pièce, sans s’arrêter un seul jour, les solides assises de son grand édifice sociologique.

Commencée il y a vingt-deux ans, par la publication de la Sociologie d'après V Ethnographie, cette vaste construction, dont on chercherait vainement ailleurs l’équivalent, s’élevait, succédant à une période préparatoire jalonnée par la Physiologie des passions, la Biologie , Science et Matérialisme. L’année passée, à soixante-dix ans, Letourneau eut le bonheur, qui lui était bien dû, de la voir achevée. 11 en posait enfin la dernière pierre dans sa Psychologie ethnique, analysée récemment ici même, ouvrage pouvant servir de lien à ses aînés, dont la longue série (elle ne compte pas moins de onze volumes) lui avait permis d’aborder successivement presque tous les grands aspects de l’activité sociale.

Caractériser en quelques mots une œuvre de cette valeur, une œuvre qui restera à côté de celles de Comte et de Spencer, et où la postérité ne saura ce qu’elle en devra le plus admirer, la variété ou la puissance, est chose à peu près impossible. On y aperçoit pourtant, au premier coup d’œil, plusieurs traits lumineux : sa forte REV. DE l’ÉC. D’ANTIIROP. — TOME XII. — MARS 1902. 6

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et cohérente unité, due à l’emploi constant de la méthode ethnographique; le transport aux sociétés humaines de l’idée d’évolution, au sens où la comprennent aujourd’hui les naturalistes étudiant les espèces animales; la stricte subordination de la théorie aux faits, de sorte qu’entre celle-ci et ceux-là le rapport soit d’étroite conséquence, et que la démonstration résulte tout entière de la mise en série des données objectives, de leur enchaînement rigoureux. « L’œuvre de Letourneau » — écrivait récemment Yves Guyot — « est une contribution de premier ordre à la science sociale... Les faits sont là. Ils sont acquis. Ils sont classés. Chacun peut les contrôler. Letourneau a dressé un répertoire méthodique à la portée de tous ceux qui veulent étudier la sociologie autrement qu’avec des théories à priori. »

Et, avant Guyot, notre cher et éminent André Lefèvre, rendant compte autrefois de la Sociologie , s’exprimait en ces termes, que nous nous reprocherions de ne point rappeler : ce L’auteur a entrepris de décrire les principales manifestations de l’activité humaine, successivement chez les principales races humaines, en les rapprochant autant que possible des phénomènes analogues observables chez les animaux. Il classe avec méthode les faits puisés aux sources les plus authentiques. 11 condense en résumés succincts les résultats de ses enquêtes partielles. Quant aux inductions qu’il en tire, et qui donnent fort à penser, il ne les impose pas comme des lois, car il pressent et il admet que deux esprits pleinement d’accord sur les faits et sur la doctrine pourront arriver parfois à des conclusions différentes ou contraires.... La Sociologie ethnographique du Dr Letourneau est une œuvre de premier ordre; œuvre de large esprit, de libre pensée, de sage et hardie philosophie. C’est un livre français , écrit pour l’humanité. »

C’était encore le même jugement qu’inspirait à Lefèvre, bien des années plus tard, l’ensemble des travaux sociologiques de Charles

Letourneau. « Nulle part, écrivait-il à propos de Y Evolution religieuse , ce calme et cette force de la pensée transformiste ne se manifestent plus imperturbables que dans les volumes, nombreux déjà, où M. le professeur Letourneau a condensé la substance de ses leçons sur les phénomènes sociaux. Qu’il décrive les humbles débuts, les lents progrès de la Morale, — ce terme si fécond en puériles et fausses banalités, — les origines du Mariage, de la Famille, de la Propriété, la marche des institutions politiques ou législatives, partout il fait ressortir de faits patiemment groupés des conclusions nettes, motivées fortement, sans ambages et sans réticences. Si quelques-uns de ses jugements peuvent donner prise à la discussion,

dii moins aucune critique loyale ne rompra le faisceau des documents, les séries de preuves accumulées par l’auteur. »

L’œuvre, en un mot, est de celles qui honorent l’homme qui l’a conçue et réalisée; mais elle honore en même temps la nation qui a produit cet homme, et elle honore aussi, pourquoi ne le dirionsnous pas avec un juste orgueil ? le petit groupe de travailleurs désintéressés parmi lesquels il a trouvé le milieu favorable au plein développement de ses hautes facultés.

Tout autre que Letourneau eût pu, sans grand effort, imposer à son propre pays la reconnaissance d’un mérite éclatant, depuis longtemps proclamé par l’étranger, qui le saluait avec respect. Letourneau n’y songea même pas. Dédaigneux des petits moyens, ignorant l’ambition personnelle, soucieux uniquement de penser, de chercher et de convaincre, il lui a suffi de remplir sa tâche; car ce qu’il a voulu, ce n’est qu’être utile, en éclairant ses semblables. Les honneurs, qu’il ne poursuivait pas, ne l’ont pas poursuivi, et il les regardait en philosophe, avec un sourire.

On n’aurait pas donné de cette belle figure une image suffisante, si l’on se bornait à louer en elle les clartés de l’esprit. Letourneau fut encore et par-dessus tout une conscience, un caractère, le bon serviteur du bien, celui qui, comprenant la loi morale, ne s’en est jamais écarté. A la dernière page du premier volume de ses « Evolutions », il a écrit : « Étudiées au point de vue transformiste, les sciences naturelles nous enseignent que l’homme a été engendré par la bête, l’humanité par l’animalité. Interrogée suivant la même méthode, l’histoire de l’évolution morale répond que l’homme a été d’abord bestial, puis sauvage, puis barbare, enfin civilisé, mais fort imparfaitement, qu’il doit s’amender encore, que sa destinée est de grandir et gravir toujours. Cette perspective d’un progrès indéfini, c’est la foi moderne, et cette croyance nouvelle remplace avantageusement le mirage des paradis évanouis; elle nous soutient et nous console au milieu des épreuves publiques et privées. Encouragés par elle, nous nous regardons comme les ouvriers d’une œuvre toujours inachevée, mais à laquelle tous les hommes, petits et grands, obscurs et célèbres, peuvent et doivent mettre la main. Si cruelles que puissent être les misères, les injustices, les calamités du présent, nous les pouvons tenir pour des accidents du longvoyage de l’humanité à la recherche du mieux, et, tout en nous efforçant d’y remédier, les prendre en patience... »

Tel nous l’avons connu toujours, ferme et résigné au spectacle du monde, indulgent à la fois et vaillant. Après avoir vécu à ses côtés toute une vie d’homme, nous nous rappelons, pour l’avoir tant de fois

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éprouvé, avec quelle force rayonnait de sa personne la bienfaisante influence qu’il exerçait autour de lui, sans l'imposer jamais, par le seul ascendant d’une vertu simple et d’une incomparable droiture. Dans son existence, une règle supérieure : conformer ses actes à ses idées. Parce qu’il avait adhéré de bonne heure, par conviction réfléchie, aux doctrines du matérialisme scientifique, qui convenaient à la nature précise, aux tendances éminemment objectives de son esprit, il n’hésita point à se placer au premier rang de la courageuse phalange — hélas! bien réduite aujourd’hui — qui, groupée dès la fin de l’empire autour d’Asseline, de Goudereau, d’André Lefèvre, de Thulié, n’a pas cessé depuis cette époque de travailler et de combattre, de travailler pour la science, de combattre pour l’affranchissement de la pensée.

Mais, en vérité, qu’est-il besoin que nous portions témoignage pour l’ami disparu? 11 s'est rendu justice à lui-même, il en avait le droit. Lorsque la dernière heure fut venue, sans effroi, il vit s’avancer la mort. Il savait, ce vrai philosophe, qu’elle est, comme dit Montaigne, « une des pièces de l’ordre de l’univers », et « que philosopher, ce n’est autre chose que s’aprester à mourir ». 11 était prêt. Maître jusqu’au bout des forces de sa pensée, se rendant compte minute par minute des progrès du mal et du peu d’instants qui lui restaient encore, il dit alors ces paroles, dignes du juste et du sage qu’il avait été : « J’ai bien vécu, fait mon devoir, je meurs entouré des miens, je n’ai rien à regretter ». Et il passa. Fin admirable, couronnement d’une existence qui est par elle-même une démonstration et un exemple. Cette vie et cette mort de Charles Letourneau peuvent servir de réponse aux sophismes sous lesquels on a prétendu si souvent nous accabler. Non, il n’est pas vrai que la conception mécanique de l’univers et l’élimination du surnaturel soient exclusives de la dignité de la vie, du courage devant la mort, de l’amour de ses semblables, du désintéressement et du dévouement dans les affections, de cet idéal enfin vers lequel l’humanité poursuit obstinément sa marche chancelante! Tout cela Letourneau l’a connu, l’a pratiqué mieux que personne; aussi nous, ses amis, nous souvenant de ce qu’il a été, trouvons-nous aujourd’hui dans ce souvenir même quelque adoucissement à nos regrets. Certes, le vide est grand, et grande notre douleur; mais nous pouvons nous dire que le vieux chêne breton qui gît maintenant renversé ne disparaît pas à jamais. Comme il a jeté sans compter à tous les vents du ciel les fruits multipliés de son patient labeur, ces fruits porteront germe, et, par eux, de la souche éteinte sortiront encore des rejetons vivaces, et le vieux chêne reverdira sous des formes rajeunies.

Les actes restent et les œuvres, qui imposent leur leçon. A nous de savoir y chercher, y trouver ce qu'ils nous laissent : un guide, un appui, un réconfort. Adieu, vieil ami; adieu, Letourneau!...

Georges Hervé.

Charles-Jean-Marie Letourneau, né à Auray (Morbihan), le 23 septembre 4831, docteur en médecine (1858), professeur à l’École d’ Anthropologie de Paris (1885), ancien président de la Société d’ Anthropologie (1886), secrétaire général de la même Société (1887-1902), membre de la Commission des Monuments mégalithiques, est mort le 21 février dernier, dans sa soixante et onzième année. Ses obsèques ont eu lieu le 24, en présence d’une très nombreuse assistance.

Au cimetière Montparnasse, après un éloquent discours de M. le D1' Verneau i, au nom de la Société d’Anthropologie, dont il est président, M. Daveluy, sous-directeur de l’École d’Anthropologie, et M. le professeur Manouvrier ont pris la parole en ces termes :

Discours de M. Daveluy.

« Je viens, au nom de l’École d’Anthropologie, adresser un dernier adieu à Charles Letourneau.

« Il nous quitte à soixante-dix ans. Malgré cet âge avancé, sa saine et robuste constitution, sa force et sa clarté d’esprit, que bien des hommes plus jeunes pouvaient lui envier, nous permettaient d’espérer de le conserver longtemps encore. Mais une affection morbide, dont nous le croyions définitivement relevé, a été suivie de complications qui nous 1 ont enlevé en quelques jours malgré des soins éclairés et assidus. En lui nous regrettons, non seulement un professeur savant et dévoué, mais un ami sage et solide.

« Depuis 1885, il occupait à notre École la chaire de sociologie. Cette science exige des études multiples et des connaissances variées. Lui-même, dans un article inséré au Dictionnaire des sciences anthropologiques , s’exprimait ainsi (article Sociologie) : « La complexité des faits sociaux est telle qu’il est fort difficile d’en dégager des formules scientifiques... La sociologie puise à bien des sources et peut être abordée de divers côtés; il importe même de subdiviser son immense domaine en diverses branches. »

« Tel a été le programme de son enseignement. Doué d’une haute et ferme

1. Ce discours sera publié dans les Bulletins de la Société ch Anthropologie.

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raison, d’un esprit droit, sagace et méthodique, profondément érudit, affranchi de toute entrave traditionnelle ou dogmatique, travailleur acharné, il a réussi à triompher des difficultés qu’il avait signalées. Les qualités dont ses livres témoignent se retrouvaient dans son enseignement. Il n’abandonnait rien aux écarts de l’improvisation ou de l’impression du moment. Ses leçons étaient arrêtées d’avance et il ne disait que ce qui était le résultat de mûres réflexions. Aussi, un cours une fois terminé, n’avait-il que relativement peu de chose à y remanier pour en faire un volume. Obéissant à un principe qu’il avait posé dans l’article précité du Dictionnaire des sciences anthropologiques , il a subdivisé son vaste sujet en diverses fractions. C’est ainsi que de 1887 à 1901 il nous a donné douze ouvrages formant une véritable bibliothèque sociologique. Il a traité successivement de l 'évolution de la morale , du mariage , cle la propriété , — • de V évolution politique, juridique, religieuse, littéraire, — de la guerre dans les diverses races , — de révolution de l'esclavage , du commerce, de V éducation, et enfin de la psychologie ethnique.

« Dans chacun de ces ouvrages, il prend les phénomènes sociaux ou intellectuels à leurs plus modestes débuts dans le règne animal, pour les suivre jusqu’à leurs plus riches développements dans l’espèce humaine.

« Ses livres comme son enseignement l’ont placé au premier rang parmi les sociologistes. Us étaient accueillis avec faveur en France et à l’étranger où ils étaient promptement traduits. Ils s’adressaient en effet à tous les penseurs, car Letourneau, tout en constatant et en coordonnant les faits, les jugeait, en recherchait les lois et en tirait des conclusions d’une haute philosophie et, nous devons l’ajouter, d’une sage philanthropie. C’est qu’il se préoccupait du bien de l’humanité et l’entrevoyait comme la résultante du libre et progressif développement des forces morales et intellectuelles au sein des sociétés.

« Je n’ai parlé que de ceux de ses travaux qui se rattachent à son professorat; il n’a pas borné là son activilé scientifique. Nous lui devons d’autres œuvres importantes : des traductions de Y Anthropogénie et de l’ Histoire de la création des êtres organisés par Hæckel, une Physiologie des passions, Science et Matérialisme , etc. En dehors de notre École, cette activité s’est surtout manifestée à la Société d’Anthropologie, dont il était depuis longtemps le secrétaire général. Je dois ici me limiler à une simple mention. Les services qu’il a rendus à cette dernière institution viennent d’être exposés mieux que je n’aurais su le faire.

« Les qualités de son cœur étaient au niveau de celles de son esprit. Modeste, indulgent, serviable, ferme dans ses convictions, il s’était attaché ses collègues autant par les liens de l’estime que par ceux de l’affection. Aussi laisse-t-il parmi nous un vide qui ne saurait être comblé. Mais si notre affliction est profonde, combien plus grande encore doit être celle de sa famille! Tenter d’offrir des consolations à cette famille, ce serait plus qu’inutile. Mais nous la prions d’être bien persuadée que c’est du fond du cœur que nous nous associons à son deuil. Puisse cette assurance tempérer, au moins dans une certaine mesure, l’amertume de sa juste douleur!

« C’est dans ces sentiments que l’École d’Anthropologie envoie son suprême adieu à l’homme éminent que nous venons de perdre. »

Discours de M. Manouvrier.

u La mort de Charles Letourneau est pour la Société et l’École d’Anthropologie une perle si grande que le deuil de ces deux institutions et celui de la science l’emporterait presque sur celui de l’amitié personnelle.

« Pour beaucoup d’entre nous, cette perte est triplement douloureuse. C’est pourquoi je viens ajouter quelques mots aux éloquents hommages que vous venez d’entendre.

« C’est aussi pour avoir été, depuis plus de vingt ans, le collègue de Letourneau, dans les Associations anthropologiques, psychologiques, à l’Institut international de Sociologie, et plus intimement au secrétariat général de la Société d’Anthropologie pendant ces dix dernières années, sans que jamais aucun dissentiment notable nous ait séparés. J’ai donc eu les occasions les plus variées de voir se produire, sous leurs divers aspects, les qualités de son esprit et de son caractère, comme aussi de juger du haut degré d’estime que lui avaient valu partout ces qualités solides et l’œuvre

importante qui en est le fruit.

« Letourneau était, sans conteste, des anthropologistes du monde entier l’un des plus connus et les plus estimés. Ses ouvrages constituèrent pourtant sa seule réclame, car les places pompeuses et les honneurs officiels lui firent toujours défaut et sa modestie fut extrême, excessive peut-être.

« Je dis excessive, car la modestie finira par cesser d être une vertu sociale si elle favorise par trop le jeu des ambitions injustifiées. Mais peut-on reprocher au vrai mérite la répugnance qu’il éprouve à se mettre lui-même en parallèle avec les titres factices des arrivistes? Il y a souvent quelque orgueil légitime inclus dans la modestie. Nous serions plutôt tentés de nous accuser, nous ses amis et collègues, de n’avoir pas dit plus haut et plus souvent tout le bien que nous pensions de lui. Mais c’eût été inutile. Aussi bien Letourneau fut sans ambition. Il fut du reste assez heureux pour pouvoir travailler sans inquiétude et assez sage pour savoir se contenter de ce qu’il avait. Mais si l’École d’Anthropologie ne lui eût pas demandé son précieux concours, sa table de travail eût été pour lui une chaire suffisante . Les honneurs! il jouissait du plus grand de tous, de celui que ne peuvent acquérir les indignes : ses livres étaient lus, très lus et hautement appréciés. Que fallait-il de plus au philosophe que fut notre ami?

« Dans son enfance, il avait reçu de sa famille intellectuellement cultivée et de ses maîtres de bons principes moraux et aussi, comme la plupart d’entre nous, des idées religieuses; le tout était solidaire dans l’esprit de ses éducateurs chrétiens. Mais si peu réelle était cette solidarité que Charles Letourneau ne cessa jamais de suivre les bons exemples et les bons principes, tandis que, dès son adolescence, les idées religieuses ne tardèrent pas à céder devant la force logique des notions positives.

« Le combat ne fut pas long, car cette force logique est particulièrement

revue de l’école d’anthropologie

efficace dans les cerveaux supérieurs. La notion du devoir ne fut pas amoindrie par l’instruction scientifique et la sincérité des convictions ne put qu’y gagner.

« Letourneau resta donc essentiellement un homme de devoir, un homme droit, sincère et juste. Il devint un dévot, comme on le voulait, mais un dévot de la libre pensée. Il eut pour religion la science, et ce fut sa foi dans la science qui stimula son activité, qui dicta le dernier mot de ses doctrines en toute chose. Ainsi peut se résumer son œuvre entière.

« Tout d’abord, pressé de contribuer à l’émancipation des esprits par la lumière déjà existante, il collabore à la Pensée nouvelle avec son ami André Lefèvre, se fait le traducteur d’Hæckel et de Buchner, ne se doutant pas, alors, qu’un jour on traduirait aussi ses propres ouvrages. En même temps il songe que la Psychologie est la science la plus entachée de métaphysique, et il écrit sa Physiologie des passions avec sa Biologie.

« Mais la grande rénovation philosophique du xixe siècle, issue du progrès général des sciences, venait de se produire. Avec la Philosophie positive, Comte et Spencer mettaient au jour définitivement une science nouvelle : la Sociologie. L’Anthropologie, quelques années plus tard, acquérait son individualité. Broca fondait la Société d’Anthropologie.

« Letourneau y accourt et trouve là sa voie définitive. C’est la Psychologie et la Sociologie qui l’attirent le plus. Il trouve dans l’Ethnographie une mine féconde à exploiter au bénéfice de ces deux sciences. 11 se met à l’œuvre avec méthode, avec patience, et trente-cinq ans après sont sortis de sa plume treize nouveaux volumes dans lesquels une masse énorme de faits, de documents, est non pas seulement compilée mais ordonnée, commentée, mise en valeur, de façon à constituer une Histoire des civilisations.

« Ce n’est pas seulement la Sociologie qui s’en trouve grandie. C’est le titre de Psychologie ethnique que Letourneau a donné à son dernier volume, et c’est en effet pour la Psychologie que ce livre semblerait avoir été plus particulièrement écrit, bien qu’il soit encore un livre de Sociologie. Car ces deux sciences n’en font qu’une et il n’y a rien de plus positivement substantiel pour les psychologistes que cette histoire de l’évolution mentale de l’humanité, évolution non pas imaginée, mais simplement exposée telle qu'elle ressort des faits eux-mêmes.

« C’est pour avoir cultivé préalablement la Biologie, la Psychologie, l’Anthropologie, que Letourneau occupa dans la Sociologie une place très particulièrement scientifique.

« Ajoutons à tous ces mérites de l’œuvre capitale de Charles Letourneau, son mérite littéraire, qui n’est pas sans accroître l’action philosophique de ses livres. Ils sont d’une lecture attachante. Les fines remarques morales ou politiques dont ils sont parsemés, les tendances généreuses qui s’y manifestent partout les ont fait aimer des lettrés, mais plus encore de tous ceux qui considèrent la science comme venant aboutir nécessairement à la réforme sociale.

« La vie de Letourneau ne s’est pas terminée dans l’inconscience généralement bénie du coma final. Les efforts savants et dévoués du Dr Capitan

pour le sauver l’en retirèrent. Ils eurent du moins cet effet : de permettre à un homme capable d’avoir une belle mort, d’en donner le précieux exemple. Pendant son dernier jour, Letourneau put converser avec une lucidité parfaite, mais ce fut pour annoncer sa dernière heure dont il constata lui-même l’imminence avec autant de calme et de sérénité que s’il se fût agi d’un indifférent. Il dit qu’il ne regrettait point de mourir; que sa vie avait été belle et qu’il allait entrer sans effroi dans la grande nuit. Comme s’il eût voulu montrer, en place de la résignation religieuse qu’il jugeait destinée à disparaître, la résignation philosophique de l’avenir.

« La science devant se substituer aux religions dans la direction de l’humanité, tel est l’idéal auquel Charles Letourneau consacra sa vie de travail, sa vie très belle en vérité. Cet idéal demeura présent à son esprit jusqu’à ses derniers moments. On pouvait espérer pour de longues années encore que Letourneau continuerait son fructueux labeur. Il eût encore pensé, encore écrit. Cet homme épris de la nature, de la science et de l’art, entouré de respect et d’affection, pouvait en jouir encore. Est-il possible qu’il n’ait pas souffert de quitter tout cela?

« Non, sans doute. Mais il a eu ce motif suprême de sérénité qui a manqué à tant d’autres : d’avoir pensé longtemps et d’avoir écrit à peu près tout ce qu’il avait eu à écrire. En ce cas pourquoi le savant regretterait-il de laisser à ses compagnons la continuation de la tâche commune? L’homme qui n’a pas la douleur de se voir sombrer portant encore en lui le travail de sa pensée, et dont les livres seront utilisés après sa mort plus qu’ils ne l’ont été de son vivant, ne meurt pas tout entier.

« Nous avons le devoir de semer autour de nous tout ce que nous avons de bon dans l’esprit et le cœur, disait Letourneau, je m’en souviens, dans un discours funèbre. Ce devoir, il l’a bien accompli. Au lieu du repos si précaire de la vieillesse dont il espérait jouir, il a trouvé le repos final sans joie, mais aussi exempt de souffrance. Que ce soit un adoucissement à la douleur de sa famille et de ses amis, à la tristesse de tous ceux qui l’aimaient, aux regrets de ses admirateurs. »

M. le Dr Laborde, président de l’Association a fait lire sur la tombe, par M. Daveluy, les paroles suivantes :

a Au nom de l’Association pour l’enseignement des sciences anthropologiques, son président le D1’ Laborde, de son lit de malade, et dans l’impossibilité de le lui apporter lui-même, adresse à Charles Letourneau son hommage de douloureux regret, et de reconnaissance pour les longs et illustres services qu’il a rendus à l’Association et aux sciences anthropologiques.

« Il y ajoute le tribut personnel de l’affliction profonde que lui inspire la perte de son ancien, et des plus chers collègue, de son vieil ami et camarade de la Société et de l’École d’Anthropologie, de la Société d’autopsie et de la libre-pensée. »

De son côté, M. Yves Guyot, absent, avait, au n qjn. des amis philosophiques et des anciens compagnons de lutte de Letourneau, adressé la lettre suivante, dont M. Hervé a donné lecture :

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«Absent de Paris, je ne puis assister aux obsèques de Letourneau. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je regrette de ne pouvoir me trouver auprès de son cercueil, avec ses vieux amis. Hélas! beaucoup l’ont déjà précédé dans la mort. C’est la loi fatale de la succession des générations. Toute la question est de savoir si l’homme qui s’en va a rempli un rôle utile pendant sa vie; s’il a frappé son temps d’une empreinte plus ou moins forte; s’il a été un collaborateur utile de ses contemporains et de ses successeurs.

« Letourneau a mené une de ces existences modestes et laborieuses qui doivent servir d’exemple à beaucoup. Il s’est voué à l’étude, sans avoir d’autre but que de savoir et de faire part de son savoir. Il ne l’a jamais subordonné à aucune considération secondaire. Il ne s’est jamais demandé si sa science serait agréable ou désagréable à ceux qui peuvent disposer des fonctions et des honneurs. Il a cherché la vérité pour elle-même; et quand il a cru l’avoir trouvée, il l’a exprimée sincèrement et sans réticence.

« Tel est le caractère de l’œuvre de Letourneau. 11 a étudié l’évolution humaine dans toutes ses manifestations, et si on peut contester quelquesunes de ses conclusions, on rend hommage à la quantité de travail persévérant que cette œuvre représente et à la solidité des matériaux employés.

« Quoique séparé de lui par un nombre d’années assez considérable, j’eus l’honneur de le connaître, avec les hommes éminents : Asseline, Coudereau, André Lefèvre, Thulié, qui rédigeaient la Pensée nouvelle vers 1867. Elle était évolutionniste et matérialiste. Elle ne respectait aucune doctrine officielle, si consacrée qu’elle fût. Chacun de nous y développait avec toute l’énergie et la clarté possibles, mais sans violences, ni gros mots, des théories qui, depuis, ont fait leur chemin sous les noms de déterminisme, d’agnosticisme et de monisme. Letourneau a tracé un large et fécond sillon dans ce mouvement intellectuel qui a caractérisé la fin du xixe siècle et qui ne cessera de se développer.

« Voilà, mon cher ami, quelques-unes des impressions que j’aurais voulu pouvoir exprimer sur le cercueil de Letourneau. Je vous prie de vouloir bien me servir d’interprète pour rendre à sa mémoire ce cordial hommage. »

La série des discours a été close par quelques paroles de M. Volkov, au nom de l’École russe des hautes études sociales, et de M. Mathé, ancien député de Paris, au nom de la famille.

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