LA GUIRLANDE DES MARGUERITES
Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots étranges :
« Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Glaire-Source. »
Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où flottait un si nostalgique parfum ! . . .
La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à l'élève Francine . Ensuite commençaient les biographies, illustrées par les traditionnels portraits, des Marguerites, — reines, princesses ou artistes, — célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur équivalente, — le manuscrit.
Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu, — dévoré plutôt, — deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre brave femme du village de Champagne, — pays de Glaire-Source, — la garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle com-
mençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu, c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait la circonstance et ajoutait :
La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière , à la halle de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à la condition quelle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où je viendrais à niourir. Je connais assez cette excellente créature pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd.
Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le soupçon qui, déjà, doit naître autour de moi, que je suis la mère. Qu'importe!
J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin, contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge, on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno.
Je l'ai tenu sur les fonts balismaux avec l'honnête Favier, son parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit :
— « Puisqu'il vous appellera « marraine » , docteur Francine, je ne lui permettrai pas de m' appeler « parrain » . Ça serait trop familier avec vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même... »
Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant : — « Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit cœur . -
Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge, et dont on m'attribuera plus tard, — sinon tout de suite, — la maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n a le droit de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle, sait à quoi s en tenir. Elle in a vue dans ma chambre la veille et le lendemain de
I aventure, — de cette aventure qui a duré une trentaine d'heures. — Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffi. Quant à mon
futur époux, — si jamais je me marie, ce dont je n ai aucune hàle. ..
Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un bref calcul... Quatre ans!...
II y avait de cela quatre ans, — moins un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait pas encore. Mais lui... Il lavait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle. Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il 1 avait rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive de quelque maitre fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle lui avait ravi le cœur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre
ans. . . C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que naquit leur grand amour. Le jeune homme reprit sa lecture.
Quant à mon futur époux, écrivait alors Francine, du moment que je serai sa femme, c est au il aura foi en moi, c'est que nous aurons réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de Serge, ou quil la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document que j'établis aujourd'hui, il me croira. J agirai avec lui suivant ma conscience, et suivant les événements.
Avant que f aie à m' expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me trouver. Peutêtre fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de ces hasards qui rendent V existence plus romanesque que le plus romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira plus encore si elle vit... si elle sait. ..
Je crois avoir tout enregistré ici, — tout, jusqu'au moindre détail. Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge. Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?... C'est le secret de l'avenir et du destin.
« Si jamais lu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là, pense tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la campagne désolée, par la dure nuit de novembre, — ta première nuit en ce monde, — et qui a juré de t' aimer, de réparer pour toi, en
la faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance.
Delchaume eut un sanglot en achevant cette page. — « 0 Serge... » murmura-t-il... « Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je me figurais... »
Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire qu'un autre lavait rendue mère.
Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte de naissance, rédigé surle-champ, dans la netteté, la vivacité du souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance. Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir : la mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même...
Avant d en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait.
Maintenant il en comprendrait sans doute la portée.
Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que f aie pu t'en parler, ne me blâme pas.
Je suis ta femme, ta femme si heureuse! ... Une telle douceur m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment, d' interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te faire cette révélation ou d'attendre encore.
Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que V ombre du drame traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et me fait frissonner, glacerait V insouciance dé notre joie. N'ayant rien commis de mal, f ai tout le temps de l'appeler au partage d'une responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix cruelle qui me dit : — « Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que vous avez vu ici. »
Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et que je pense à toi, je deviens lâche.
Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, ! affreuse menace. Quelque chose plane sur ma tête. . . Un œil méchant me suit. . . Je désarmerai peutêtre cette puissance invisible en me cachant encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me suggérer une autre altitude. . . Qu'en résulterait-il pour toi?... Et n exposerions-nous pas un petit être sans défense?
Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laissemoi épuiser ma part de bonheur. Je ne sais pourquoi. . . J'ai peur d'en laisser échapper une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas longtemps ! . . .
Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire. Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de lui, alors même qu il l'entourait de ses bras, le cauchemar la poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait lui dissimuler tant d horrible effroi ! Elle pouvait lui sourire avec tant de calme ! Héroïque petite martyre ! . . .
Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci :
15 novembre. — Ai- je rêvé?... Mon sang se glace lorsque j'essaie de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. El pourtant je doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive, la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée.. .
Du moins, je vais consiqner ici ce que j'ai cru entendre.
Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond
et moi, et nous nous trouvions dans Le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville. Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire. Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge, restée eut?-' ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai a demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra nettement dans mon oreille :
— « // faudra choisir entre votre mari et votre filleul. Celait trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le secret. »
Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. H me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles fêtais pressée du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases. L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide. Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car L'orchestre, au delà, venait de s 'éteindre .
Mon cœur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait, réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la voiture, durant la nuit du mystère.
20 novembre. — Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus maitresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à qui je voudrai dire tout?...
Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette sinistre religieuse. .. Cette voix qui se faisait molle, étouffée, dans la voiture. . . et qui est entrée ainsi en moi, Vautre soir, avec un son faux et ouaté. . . Ce fut comme un souffle. . . terrifiant !. . .
22 novembre. — « Choisir... entre mon mari et mon filleul... » Qu est-ce que cela peut signifier?...
23 novembre. — ILS mont épiée, suivie?... Je suis liée à ces malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle folie !.. . Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, V habileté, de faire ce qu'ils ont fait. .. qui ont tout préparé, prévu, — sans une erreur, — naturellement ils devaient veiller sur leur œuvre, ne point la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille.
Quels intérêts puissants doivent être enjeu! ...
Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu !. . .
8 décembre. — Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de quelle façon!
Je prenais le train pour aller voir Serge, à Saint- Rcmy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en route, je dépliai un journal pour lire. . . Un papier tomba de ce journal. . .
C'est affolant!
Je l'avais emporté de la maison. . . j>ris à Raymond, tout ouvert, et replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur la banquette du fiacre, lorsque je m arrêtai pour acheter des jouets à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?
La voici, cette lettre anonyme.
Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, ira carré de papier écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait :
« L' avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi.
« Précisons.
« Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance. Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les bornes.
n Choisissez donc : ou vous quitterez la France avec votre cher époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen de vous soustraire le moutard, — de le soustraire peut-être un peu radicalement, faites-y attention!
« Deux conseils, en attendant mieux : Si vous n'avez rien dit à votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis. •>
Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels :
« Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de Carnelle. »
Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter.
Puis une nouvelle note :
Jour de Noël. — Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil rose, dans cette admirable campagne.
Hélas!...
Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un contre l'autre, le bien-aimé m'a dit :
— « Tu as froid?
— Non, mon amour.
— Tu viens de frissonner .. . de trembler...
— Peut-être un coup de vent plus vif... »
Le vent. . . je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi. Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels, une nuit de
novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié, de sollicitude, que je serais une mère pour lui.
« L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle . C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même eût-il été moins attendiissant, moins captivant. Je moun-ais plutôt que de trahir son petit cœur tendre, confiant, qui m'aime. Et je mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril.
Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que pour moi, comme je serais forte! .. .
1er janvier. — Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli, d'amour. . .
Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un autre 1" janvier?...
Des notes moins significatives suivaient.
Franchie continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement, à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher. Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Ghevreuse , là où Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume, avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari, n'accomplissait pas très souvent le voyage, — guère plus de deux fois par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail , sur sa visite , sur la santé de l'enfant.
Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor.
Et Ravmond se souvint de la prudente méfiance montrée par la nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme. Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans les paroles ! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas réveiller. Brave créature!
Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à Glaire-Source, pour les joindre aux autres dans la Guirlande des Marguerites, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur retraite campagnarde.
Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux
1 i mars. — Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson ! . . .
Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy . . . une auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait, réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume se refuse. . . On n'exprime pas cela. . .
L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement, — son chemin sans doute, — à une paysanne debout sur le seuil d'une masure. Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre... je sus que c'était lui!... Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de V accouchée . Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste peut-être. .. Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?. . .
Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me portaient plus.
Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où je fais élever son fds ! . . .
Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de nen ?'ien faire paraître?.. . de marcher quand même, en contraignant ses jambes flageolantes?. . . d'être une passante qui s'en va, le regard distrait, sur la route?...
Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer. Quelle minute! ... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe qui, après des années...
Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter ? Une Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à une époque de l année où les Parisiennes se montrent rarement à la campagne. Même de façon inconsciente, machi-
mile, il dut jeter un coup d'ail. . . El alors. . . Ah! si j avais pensé à lui, tout de suite, comment n eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il posté là pou?' ni épier.
Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près de se disloquer, de s' effondrer à terre. J' appréhendais à la fois le coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui conduisait chez la nourrice, fen pris un autre, dans une direction opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cœur palpitant crut s'y briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le mur d'un parc, — un pare immense, dont je ne côtoyai qu'une partie. Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait poursuivie. La solitude me rassura, me
» calma .
J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D abord lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la nourrice .
Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de joie et des caresses. Les Favier n avaient vu personne.
28 mars. — Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer celte anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom. Puis ma
conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement mon devoir.
Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire! Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour, les mots me viennent aux lèvres : « Un souci me torture. Apprends-le. Aide-moi. » Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de ces puissances mauvaises que je sens aux aguets.
Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cœur tendre d'une femme. Il n'a pas, cotnme moi, vu naitre Serge dans V abandon et le malheur. Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans. . . Il ne comprendra pas. . . S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de notre vie, que je ne le visse plus... J'en peindrais le sourire et le sommeil. . . Mon petit Serge! ... Petit fantôme qui me hanterait toujours, avec le cri « marraine ! » de sa voix câline, avec le reproche de ses beaux yeux.
Attendons encore.
Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret demeure intact, il désarmera peut-être.
8 avril. — Glaire-Source.
Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à ! angle du carrefour Médias, je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus
du Luxembourg. Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de feuilles .
Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants, indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif. Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur, désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la farouche magnificence du jour mourant.
Inexplicable nostalgie...
En face, les globes électriques , aux terrasses combles des cafés, allumaient des clartés vertes, des phosphorescences , que l'atmosphère empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me poignait le cœur.
A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté. Il me dit rudement :
— ■ Pourquoi navez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins, Paris? Vous cherchez donc le malheur? »
Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes, distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu, sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être semblait vulgaire et louche. Il reprit :
— « Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre pour votre mari ou l enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc pour vous-même. »
Je voulais parle?-, interroger. Une force me retenait : le sentiment de l'inutilité de tout. Et aussi V écœurement. Répugnant personnage. . . un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer mon mari. . . De Raymond surtout Von prenait ombrage. S'il m'était possible de les persuader. . . Alors, soudain, je déclarai à cet homme, dont j ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas mon souvenir :
— « Mon mari! mais il ne sait rien. .. Il ne saura jamais rien, si on l'exige.
— Tant mieux pour lui! » ricana mon interlocuteur. Et il ajouta, ignoblement : « Mais on en a assez!... D'une manière ou de Vautre, faut que ça finisse! . . . »
Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna.
L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée. La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de m élancer après lui, pour le retenir, le questionner , le braver ou le supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux, bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'Une m'effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa m aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation, de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause
mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable. . .
Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes...
y on, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai- je fui follement, sur la route du village , quand j'ai reconnu le maître de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père.. . Il ne peut vouloir du mal à son enfant. S il est sur qu'on ne songe pas à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et il sera sur... Je trouverai des mois pour le convaincre.
Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!...
J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy .
Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.
Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore la date. « 8 avril. » Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source !
Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans sa petite bibliothèque
de jeune fille le volume qu'elle ne devait plus toucher.
Huit avril... Glaire-Source... Elle avait cueilli les premières violettes. Gomme ils avaient encore été heureux ce jour-là ! . . .
Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous la lampe, elle était revenue... pour mourir.
Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...
Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants, la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans lé décor paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la rampe. . . arrêtée, ne pouvant plus. . .
Le cœur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle, devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de l'oreiller.
Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt...
Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante contre la rampe de l'escalier!.. .
Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général, modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroit à chaque minute. Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent chercher leurs maitres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour enlever le client qui n'a pas son équipage.
C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.
L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven , sur ce domaine exploré par quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui. de la terre, serait jeté vers l'infini prodigieux.
Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les interprètes,
se réjouit comme un enfant de certaines exécutions musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.
Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le garde, — et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.
En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.
Ce soir, il était là.
Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant, il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de téléphone, il demeurait soucieux.
Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter, — ou plutôt à
AU FOND Dl LABYRINTHE 61
^émir, — la déchirante lamentation de l'Orphée de Gliick :
« J'ai perdu mon Eurydice... »
Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs, autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes, les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint jusqu'à son maitre, — qui se tenait toujours à proximité d'une porte, — lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et, souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes, en traversa d'autres, sortit.
Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui adresser la parole. C'était la consigne.
Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet :
— ■ Où l'avez-vous fait entrer?
— Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur. »
Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.
Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus
retiré, plus austère. C'est ce que le domestique avait appelé le n petit cabinet de Monsieur » . Il y pénétra les deux mains tendues.
— a Mon cher enfant, qu'y a-t-il ? Votre voix, dans le téléphone, m'a presque effrayé, tout à l'heure. »
Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta :
— « Mon pauvre Delchaume ! c'est donc grave?
— Très grave, » répondit le jeune homme. Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il
venait de plonger si ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège que celuici lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il s'avisait, Raymond observa :
— « C'est votre soirée de musique'?... Je ne songeais pas... »
Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de musique!... Gliick lui-même, et le frémissant contralto de sa fille, dont s'exaltaient, en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à le distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié, son amitié presque paternelle.
— « Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux, enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce
n'est pas un simple succès de presse. . . Tout notre monde médical est d'accord... Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose. . . ne serait-ce pas la guérison, si ardument cherchée, du cancer'?... Je voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise... »
Essayait-il dune diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fut, son étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse, sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour, d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine célébrité.
— « Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...
— C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.
— Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez- vous avec le chef de la Sûreté? »
Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte, assurée par un universel respect et par la conscience d'un demisiècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se ternir, comme d'une ombre.
Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil, — car il en connaissait la cause, ajouta vivement :
— « C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.
— A quel sujet?
— L'enfant. . . mon petit François. . . que j'ai reconnu... vous savez, cher maître?... »
Le chirurgien acquiesça.
— « On me l'a volé.
— Volé?
— Ce matin. . . à la campagne. . . On l'a enlevé de chez moi, presque sous mes yeux.
— Vous aviez des gens qui le gardaient?
— Ses parents nourriciers, oui.
— Sûrs?
— Insoupçonnables.
— Voilà une fatalité ! . . . »
Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup d'œil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.
— « Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute police?
— Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une audience au chef de la Sûreté.
— Vous lavez eue?
— Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant, j'ai voulu vous voir.
— Moi ! . . . »
Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence.
Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux retraites des âmes les dojileurs et les désirs les mieux ensevelis.
— u Ah ! mon pauvre enfant, » soupira le grand chirurgien, «j'ai peur que nous n'ayons eu tort. . .
— C'est moi qui ai eu tort, » s'écria précipitamment Delchaume. « Et je sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement. Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même? Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse blessure, — qui me révélait, pour la première fois, en un mot balbutié, indistinct, l'existence d'un enant... J'ai cru... Vous avez cru comme moi...
— Nous nous sommes rendus à l'évidence, » interrompit doucement Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Franchie ne me paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en lui cachant une maternité irrégulière. . . Cependant. . .
— Elle nétait pas cette femme-là, en effet, » affirma passionnément le veuf.
— « Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...
Et VOUS !
— Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!... Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule, les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!... »
Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus longtemps.
— « Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en adviendra-t-il ? »
L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers en face et lui dire : « Je n'ai fait que du bien » , connut, à un faible degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des autres.
L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un tel malaise, en souffrit plus que lui-même.
— ■ Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de votre conscience. »
Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse :
— « Voyons. ..
— Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence absolue de Francine. « Victime plus que coupable. » disiez-vous généreusement. Rectifiez : « Victime, et non coupable. » On l'a assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses. L'enfant n'était pas le sien.
— Que dites-vous ! . . .
— Ce dont je suis sur. Ce dont je vous donnerai les preuves.
— Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelezvous mes paroles devant sa forme pure : « C'est presque le corps d'une jeune fille. » Seulement, par quels chemins étes-vous arrivé?...
— Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme, qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.
— A-t-elle soupçonné qui était la mère ?
— Non.
— Et le père?
- — Je le connais. "
Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais allait droit au but, déclara aussitôt :
— k C'est le prince Boris Omiroff.
— Boris Omiroff!... » répéta le maître, avec une stupeur horrifiée. « Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.
— Non! » cria Delchaume, se dressant.
Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.
— « Pardon! » fit Delchaume. « C'a été plus fort que moi. «
Et il se rassit.
— « C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous, » observa le chirurgien. « Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près dans toutes les grandes familles de l'Europe.
— Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.
— Il porte encore le bras en écharpe.
— Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se battre avec moi? »
Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque invisible.
— « Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se dérober le bretteur qu'est ce Russe. Xon. C'est pour mieux m outrager de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même, on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir peur.
— En effet, » réfléchit Perrelot. . . a On m'avait raconté... Ne l'aviez- vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de gala?...
— Oui.
— Mais pourquoi le provoquer"?
— Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.
— Oh!
— Il n'est que son assassin. ■
L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement, silencieusement. Demeurait-il figé de surprise"? Ou bien son expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra :
— « Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant"?
— Et aussi le père de l'enfant.
— C'est lui qui l'a fait enlever ?
— Oui, c'est lui.
— Mais alors?..
— Oh! je sais ce que vous allez m'objecter,
mon cher maitre : au nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils'?... D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié, abandonné.
— Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui avez pris.
— Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des lois...
— Hé!... Hé!...
— Patience ! . . . je vous en conjure ! . . . Vous ne comprenez plus ma tendresse pour l'enfant'?...
— Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...
— Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure. .. Maintenant, il me faut vous dire ce que je suis venu vous demander. »
Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard divinateur — le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.
— « Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur, que tout ce que nous imaginions. Gomment, si je m'adresse à la haute police, ne pas l'éclairer entièrement"?... La crainte de vous voir mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre présence la dis-
crétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant, puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus, sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette situation terrible. »
Sans hésiter. Perrelot riposta :
— a Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu ! ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!... Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire. Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi, invoquez-moi, citezmoi, je vous y autorise, je vous le demande. . .
— Noble cœur. . . admirable maître...
— Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la 'Sûreté :
■ Cherchez-le-moi. ••
— Oui. Et j'ajouterai : l'auteur du rapt est
aussi l'auteur d'un assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.
— Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions. L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son véritable père?
— Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi, c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.
— Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff ? »
Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela le motif de cette tristesse.
— « Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces, laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de votre génie!
— Ah! oui, j'en serai dévoré, » cria impétueusement Delchaume, « si, comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice volontairement sourde, une police qui saura se
faire aveugle. Un prince Omiroff ! ... Eh quoi! . . . même votre grand cœur loyal, à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang, l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout... Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, 1 été dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs !
— Vous, malheureux!... »
Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion de quelque cas médical déconcertant.
Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura :
— « L'affaire de la Petite-Barrerie?. . . » Raymond, presque solennellement, inclina la
tête.
— « Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?
— La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de vingt ans, — ah! si intéressante!... elle a vu, — vous m'entendez, maître, — elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un
wagon, la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une vokure particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick... »
Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque rudement :
— « Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse nihiliste , convaincue d'avoir joué une part active dans un complot qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un abime, mon pauvre ami ! . . . »
Il ajouta, devant le silence de Raymond :
— « Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.
— Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit ! . . . ce qu'elle a souffert ! . . .
— Sera-ce la venger?
— Je veux sauver l'^ifant. Dieu sait quels risques il court ! . . . »
Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour demander à Delchaume :
— « Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous attache à cet enfant. »
Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise, puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son vieux maitre le vit rougir légèrement, détourner les yeux.
— ■ Delchaume.. .
— Je. . . je réfléchis.
— Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la dites-vous pas?
— Parce qu'elle constate en moi un état d'àrne trop récent. . .
— C'est celui-là qu'il importe de connaître.
— Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit être. . . Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vœu de Francine, sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien... Aujourd'hui, je me
sens pris, lié Je n'aimerais pas davantage mon
propre fils.. .
— J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont vous hésitiez à convenir avec vous-même.
— Ah ! diagnostiqueur infaillible ! » s'écria Raymond, qui ne put s'empêcher de sourire.
« Oui... j'hésite, — non pas à en convenir avec moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans explication, cela vous paraîtra si étrange...
— Racontez... sans explication.
— Eh bien, une autre personne que moi souf-
frira cruellement si je ne retrouve pas mon fils adoptif.
— Une autre personne?... une femme?
— Une femme . . . oui .
— Une femme... » répéta encore le vieillard pensivement.
Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit :
— « Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais. Vous ne serez pas une force perdue.
— Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses inexactes.
— Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé, en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi, — sauf, n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un point élucidé : n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir. »
Le grand chirugien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se
ravisa sur un geste, suppliant de Delchaume.
— ■ Comment, mon cher maître ! » s'écria celui-ci, « vous imaginez que j'irai chercher des conseils auprès dune femme si vous ne me donnez pas les vôtres !
— C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.
— De l'ironie ! . . . Je ne la mérite pas.
— Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé. Tout à l'heure, je vous croyais malade. . .
— Comment?
— Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise' Francine, quelque déchirement dont saigne votre cœur à la pensée de ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait d'un regard de femme, dune sollicitude de femme, si vous vous hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant. . . Alors, du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui mettra au point vos chimères lugubres...
— Vous ne la connaissez pas.
— Mais si.
— Son influence peut être mauvaise.
— Mais non.
— C'est trop fort!
— Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?
— Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime? »
Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis raillaient affectueusement Delchaume.
— «Non... non! Ce n'est pas à cause de moi, » protesta celui-ci.
Perrelot se tut, sans changer d'expression.
— « Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari qu'elle a perdu.
— Gomment cela se peut-il?
— Gela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff, frère du prince Boris.
— Une princesse Omiroff!...
— Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du National-Lyrique.
— Flaviana ! . . . »
Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté, parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.
Flaviana... Devant le vieux maître, l'appari-
tion s'évoqua... La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane, l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.
— « Ah! on me lavait dit... (mais on dit tant de choses!...) que Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.
— Sa femme.
— Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?
— Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué faveur, titres, biens...
— Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?
— >Ton. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse pour vivre, ne revendique rien.
— Il n'y eut pas d'enfant?
— Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas. Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du mari, du héros... là-bas.
— Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu. . .
— Elle ignore que Boris est le père.
— Pourquoi?
— Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je n'avais pas à la révéler.
— Et ce soir?