‹ Chacune son rêve [par] Daniel LesueurChapitre 6 sur 11 · Î CHACUNE SON RÊVE · texte numérisé non relu

Î CHACUNE SON RÊVE

Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie, le soi-disant Petit- Russien aux yeux de braise, lui désignait furtivement, — avec quelle face livide, quel regard meurtrier! — celui qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal document d'identité présenté par Flaviana.

Evidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane. Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme fascinée, ne vit plus que cela : ce visage contracté d'adolescent, — de femme, — et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas contenu un doigt vivant, de chair et d'os.

Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un imperceptible grincement du

fil de l'acier sur le fer de la grille. L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien senti. L'index de son gant était vide.

Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique, eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d étonnant à ce qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte...

— « Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais... sans votre voiture, n'estce pas?

— Est-ce que la ruine est loin? » balbutia la danseuse, qui, déjà, faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui permettraient de saisir son enfant.

— « Non, madame. . . Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite, et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous accompagnera, pour vous ouvrir les salles. »

Il appela.

— « Olga ! »

La jeune personne reparut.

— « Madame va visiter. Ouvre-lui. »

Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons, avec l'esquisse d'un salùt, et se dirigea vers sa voiture.

En l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.

— «Mademoiselle!... mademoiselle!... » implora une voix sans timbre, une voix qui faisait mal.

— « Pardon, madame, » dit l'autre, revenant avec une serviable hâte.

— « Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.

— Mais oui... madame. »

Et elle retournait.

— a Où donc allez-vous?

— Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh ! ce ne sera pas long. »

Tout en disant : « Ce ne sera pas long » , l'astucieuse péronnelle restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait, par petites secousses, de son vêtement.

— « Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez. . . ouvrez !

— Je ne peux pas, madame... » Et la fillette écartait ses deux mains vides. — « Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais essayer. »

Elle disparut dans la maisonnette.

Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc.

Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria :

— «Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!... Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide ! . . . »

Une voix dit à son oreille :

— « Laissez-moi. . . Laissez-moi faire ! . . . Taisezvous, au nom du ciel! Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez... vite... vite!... écoutez. »

Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière, regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence.

— « Voilà, » reprit celle-ci. « Je connais cet homme. C'est bien à lui qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui. Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste... Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure. . . Vous avez vu?. . .

— Où lui parlerez-vous?

— Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte, après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute vitesse.

— Alors vous ne l'arrêterez pas.

— « Je l'arrêterai, » déclara l'inconnue avec une force impressionnante.

— « Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?... »

La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant :

— « Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une brève hésitation : — « Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez, madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana. Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre enfant. »

Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue, comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là, à 1 attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux.

— « Eh bien, mon petit père, ■ lui dit Katerine en russe, — et elle ricana, — « on dirait que ma figure ne te revient pas. «

Le gaillard faillit tomber à la renverse.

— u Comment'?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon?

— Je sais bien d'autres choses, » riposta-t-elle, — toujours avec son mauvais rire, — « Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est pour

celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les connaître.

— Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera pressé.

— Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds.

— Tu as du toupet, gamin. »

Le portier réfléchit un instant, puis demanda :

— « Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'astu pas fait tout à l'heure ?

— Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu.

— Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne, hein?

— Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien, » fit Katerine, qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes.

Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus, enfermé dans ses rigoureuses consignes , se fût effrayé du contraste entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et l'aisance vulgaire des propos.

Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à demi un objet long, en forme de tube.

Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet.

— « Ah! » soupira Katerine, « l'enfant est encore là... »

Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le bras, essaya vainement de l'écarter.

Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria :

— « Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez Pierre Marowsky. Je vitns te sauver. Il faut que tu m'entendes. »

Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile. Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait.

Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient impénétrablement.

— «Katerine!...» murmura l'homme.

— « Oui, Katerine, ■ dit-elle. « Je viens te rejoindre, ^es-tu pas toujours mon chef, mon maitre?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je

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t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que j'étais... Pas à leur imbécile de cause. »

L'homme invisible ne bougea pas d'abord. À travers leurs petites vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente.

C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage, à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion avide elle l'écoutait autrefois ! Mais aussi, ce pouvait être un piège.

Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait. Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne.

— u Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. « Tiens, regarde. Yoici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces. Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais. Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux. . . »

Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un mot, — impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient les deux interlocuteurs. Cependant, il le compre-

nait. Car ce fut dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, 1 espion d'Omiroff, le traître de la Petite-Barrerie, lui commanda :

— « Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d ours à celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont nous irons, n

Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune.

A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une vitesse folle.

— " Où allons-nous? " demanda-t-elle.

Il ne répondit pas.

Cependant, comme on traversait un pont, audessus d'une rivière que Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de tout être vivant et de toute œuvre humaine, l'engin dont il avait hâte de se débarrasser.

Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore, de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave.

La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence se refermaient sur elle.

Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture.

— « Sémène, arrive! «

L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque, véritable hercule.

— « Qu'allez- vous me faire? » demanda Katerine.

Et elle. commença de trembler.

— « Ne crains rien, si tu as dit vrai, » proféra Flatcheff. « Mais si je trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire, nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouillela, » ordonna-t-il à Sémène. « Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou comme celui de tout à l'heure. "

Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François, réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il

surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit cœur creva.

— « Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!... » sanglotait-il.

— « C'est moi ta nounou, mon chérubin, » chuchotait càlinement l'Arlésienne.

— « Ça n'est pas vrai ! . . . Tu es vilaine ! . . . Ça n'est pas vrai!... » criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules.

Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont une singulière conscience.

François, dans son cœur de quatre ans, percevait autour de lui l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même, — car sa grâce était irrésistible, — il avait peu souffert, — après les premières heures de désolation et d'épouvante, — parce qu'on lui disait : o Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain. « Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait : « Les autres t'ont menti. » — « C'est moi ta nounou, » prétendait l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer

à cet innocent : — « Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes vrais parents. » Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre, qu'on prétendait lui donner.

— « Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre, » protestait-il.

Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. A.u Vieux-Moutier, où ils le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff he put le voir, l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et, comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à Mériel, pendant que tout le monde, — et même les gens de sa maison, avenue de Messine, — le croyait dans son wagon-salon, emporté par le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à

ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.

Chose plus facile qu'on ne croit : maintenir certains mystères. Pour tout le pays, le Vieux- Moutier était un but de promenade, qui attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter à la mairie de Mériel. Un certain va-etvient n'étonnait donc personne, non plus que la rigueur des consignes. La Fapidité des autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur, nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention.

Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu, adversaire fragile, pourrait un jour, — qui sait? — se dresser contre lui, et pré-

tendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le Dnieper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la lune immobile.

Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.

— « Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds, » ordonna-t-il. s Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me convienne. »

Le projet de Flatcheff convint à Boris.

L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer. On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique, plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.

— « Tu connais ces gens-là, Flatcheff? » demanda le prince.

— « Parfaitement. J'ai toujours eu l'oeil sur Kourgane, à cause de vous, Excellence.

— Était-il des complots contre moi ?

— D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné. Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.

— Quel est son métier?

— Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère.

— Et la femme? Qu'est-ce que c'est?

— Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit ne sera pas malheureux avec elle.

— En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand est-elle ici?

— Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence m'avait interdit les grands movens.

— Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard?

— Oh ! ma foi non. »

Bons fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il reprit légèrement :

— « Bast! tout ça en fera un homme. II n'aura pas cette éducation de poule mouillée qu'on donne aux marmots français. »

Et, rêveur, il ajouta :

— « Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir.

— Gomment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait l'idée?...

— Tu n'as pas remarqué?... » reprit le prince, du même ton songeur. « C'est tout le portrait de mon frère Dimitri.

— Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...

— Défends-leur de quitter Arles tout de suite.

— Quelle imprudence !

— Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là-bas la femme et l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir. L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on pu.^e les installer, les surveiller. . .

— Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...

— De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère.

— Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de sa disgrâce. . . de sa. . .

— Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!... » avait crié le prince, dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même.

Et comme il s'irritait de se sentir démonté ;

troublé, il donna à Flatcheff un ordre de départ immédiat.

— « Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne ! Moi, je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel et mes bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas"? Pour la suite. . . attends mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peutêtre d'autres instructions. ■

Il hésita. Puis, rapidement, très bas :

— « Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!... Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance, quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence. »

Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se croisèrent, puis se détournèrent aussitôt.

C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff, précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Gomme le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes, c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le change à sa visiteuse.

L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle stupeur! Avec ses maquillages savants, la transfor-

mation complète de sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur. Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'œuvre de justice, l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre Marowski, séparée pour cinq ans, — peut-être pour toujours : leur vie était si hasardeuse ! — de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!... Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres, que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté, — souple, caute-

leuse, comme une maigre louve des steppes.

Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul cœur ne résiste. Katerine, grâce au coup de téléphone , à l'indication de l'annuaire, identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff , le sinistre factotum d'Omiroff. Mais comment se rendre là-bas? Gomment y arriver à temps? Car, sans doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre, auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré Flaviana.

Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut sa dernière heure venue.

On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine. A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres. Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin.

Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans possibilité de lui nuire, ou même de se défendre , sa prudence accepta ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait. Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane, devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres fiers, aux branches

desquels se fixaient une à une, brodées par une fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.

— a Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff. Excepté ici, où elle ne chauffe guère... »

Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot ■ braise » , qu'il venait de prononcer en français.

— « On gèle, » ajouta-t-il. ■ Mais grimpe tout de même sur le siège, à côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te cédera la place à l'intérieur. »

Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était l'idée de cette femme en se présentant au Vieux- Moutier.

— « Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait pour l'embêter, elle se sera cassé le nez, » observa-t-il. « Il faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce diable-là se fait ermite. .. ah! ah ... »

Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai.

« Tu ne le seras pas longtemps, misérable! » pensait la sombre fille, assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours.

Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana

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