RUPTURE
Rien qu'au geste qu'elle eut en me tendant la main. Je vis de suite qu'elle s'était reconquise, Et c'est avec la voix d'une qui se ravise, Qu'elle me dit je ne sais plus quoi d'anodin.
Les souvenirs heureux me revinrent soudain. Afin de faire plus poignante la surprise De cet amour, dont se révélait la traîtrise, De cet amour qu'elle voulut sans lendemain.
Autour, l'été mettait ses gaîtés somnolentes
Sur les bois ; l'herbe était tleurie au long des sentes.
L'onde empruntait au ciel sa grâce et son reflet.
Chez moi, la jalousie installait son empire,
Mais du moins pour répondre à sa voix qui parlait.
L'orgueil sut m'inspirer un obligeant sourire.
LES BUVKURS
A Stéphane Mallarmé
C'est à l'auberge qu'ils ont passé leur dimanche
A se verser dans des chopes claires, des vins
Dont leurs yeux gais n'ont pas la transparence franche
Et dans le pur soleil d'émeraude qu'épanche
L'absinthe savoureuse aux longs sucres divins.
Avec les mouches qui, sur les rideaux de serge
Usée, et sur la vitre ensoleillée, ont l'air
D'un million de fleurettes que sur la berge
Un grand vent d'orage éparpillerait par l'air,
Ils ont voulu passer leur dimanche à l'auberge . . .
Dehors, par la fenêtre ouverte, les verdures Luisent le long de la route, entre les faitures De paille, où des pigeons de neige vont niclicr. Et sur la place, au ton criard de pierres dures^ Le soleil fait tomber une ombre du clocher.
Des murs fanés, où de la vigne en fleur s'alcove, \
Avec la bonne odeur des jasmins violets,
Sur le coin de ciel bleu qu'on voit, retombent les
Capucines ouvrant l'or de leur gueule fauve.
Et dont la tige s'est enroulée aux volets.
Et les buveurs s'accroupissant en poses veules. Les doigts à leur moustache où du vin perle au long, Sentent, les yeux emplis d'une âpre flambaison, Comme grandit aux champs, le soir, l'ombre des meules, Le vin épanouir en eux sa déraison.
Leursgestesfont,commeungrandvent,s'enflerleursblouses Neuves, sur leur poitrine aux rousses velaisons. Telles, alors qu'y vient la rouille, les pelouses ; Et les plus jeunes gars ont des fiertés jalouses De leur sexe qui les destine aux garnisons.
Bientôt ils seront tout en rouge avec des casques Miroitant les matins de fête et dont tout l'or S'emplume ; ils trameront bientôt le sabre aux basques. Heureux des éperons de fer, heureux encor Des yeux de femme les veillant comme un trésor.
Celles-ci pleureront des larmes., pauvres Anges Anonnant à côté leurs vêpres longuement, Qu'ils culbutèrent dans le foin acre des granges Pleines d'un relent capiteux de Heurs étranges, Alors que génésique, en eux, gronde un ferment.
Celles-ci pleureront des larmes combien viles î
Quand un beau jour les deux mains en ombre à leur front
Sur la route qui va se perdre, elles verront
Boiter au loin leur pas alourdi vers les villes
D'où ne leur viendra plus que le chant des clairons.
Dans ces faces qu'empourpre une ivresse bénigne Un rire s'ouvre au long des bouches, sur les dents Blanches, un rire doux, Heur tendre de la vigne Où le vin lascif comme un bélier se signe Lui, qui fait luire entre les cils, les yeux ardents.
Or tandis qu'au-dessus des têtes, la fumée Meut des ciels vaporeux dans la salle animée. Eux se disent, voyant à terre s'élargir L'ombre étroite que font les oiseaux des ramées. Que les vêpres qu'on chante à côté vont finir.
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Et que lentes, par le clair été des charmilles, Comme des ouailles vont s'éparpiller au son Des cloches sonnant l'heure amoureuse les filles Tournant leur prunelle innocente de façon Niaise, sous leur front albe taché de son.
Et leurs doigts lourds alors agaceront la jupe En attendant d'aller vers la nuit des charmants Asiles, vers la mare aux herbes, où s'occupe La lune à projeter l'ombre de toute dupe Angélique, enlacée aux bras de son amant.
Et ce seront de longs ébats fous, mais pour l'heure
L'àme odorante et fuligineuse des vins,
Par quoi l'ennui du temps si morose se leurre.
Fait sur leur joue, hàlée aux champs, par les vents sains
Du large, s'allumer de sensuels carmins.