PAIR DE K RANGE
Une autre épreuve, non moins cruelle,, était réservée à courte échéance au caricaturiste^ alors dans tout Tépanouissement de son talent. Son père lui fut enlevé^ trois ans après sa mère, presque jour pour jour, le 6 février i858.
Dans le cours de cette étude, nous avons eu l'occasion de parler du comte de Noé, de son affection profonde pour Cham, de ses goûts artistiques, de sa nature sympathique et bienveillante. Nous n'avons encore rien dit de sa belle galerie de tableaux, objet de sa sollicitude éclairée, et qui occupait la place d'honneur dans l'hôtel qu'il habitait au 99 de la rue du Bac. C'était un ancien hôtel acheté par M. Legacque, qui tenait le café des Tuileries sous le Directoire.
La galerie du comte de Noé contenait des Ruysdaël, un Philippe de Champaigne, des
Greuze et surtout un superbe portrait de mademoiselle de Fontanges par Mignard.
Cette toile avait été offerte au père de Cham par le duc de Berry^ qui, grand amateur de tableauXj aimait beaucoup à visiter les marchands et les collectionneurs^ en compagnie de son ami le comte de Noé. Dans une de ces promenades, ce dernier avait beaucoup admiré le tableau de Mignard. Le lendemain^ on le lui apportait de la part du duc de Berry.
Un autre joyau de la galerie de Thôtel de la rue du Bac était le portrait de Joly de Fleury, président au Parlement de Paris, peint par Largillière. Ce tableau, après la mort du comte de Noé, fut acquis parle baron de Rothschild et se trouve au château de Ferrières, dont on connaît les richesses artistiques. Un jour, Cham, visitant le château du baron de Rothschild en compagnie d'Eugène Lami, entra dans la pièce où était suspendue la toile de Largillière; il s'arrêta très-ému devant ce tableau et s'écria :
SA VIE ET SON ŒUVRE. 2o3
« C'est luij c'est le tableau qui était chez mon père,, je le reconnais^ voici la trace du coup de fouet, » En effets le nègre Tombey, , poursuivant une chauve-souris qui avait pénétré dans le salon du pair de France^ avait par maladresse atteint le tableau^ sans l'endommager, du reste^ en aucune façon^ et il fallait les yeux de Cham pour découvrir cette marque imperceptible.
Revenons au comte de Noé. S'il aimait les tableaux et les objets d'art, en revanche, il détestait les voitures, et il semblait avoir le pressentiment qu'elles lui seraient funestes. C'est ce qui lui arriva. Un soir qu'il rentrait chez lui vers minuit, à pied, il fut violemment renversé sur le pont Royal par une voiture dont les chevaux étaient lancés au triple galop. On le releva gravement contusionné. On voulait le faire transporter à son hôtel : c( Merci j messieurs, dit- il, merci, je marcherai selon mon habitude. Je ne prends jamais de voiture, je ne les ai jamais aimées, et ce qui m'arrive aujourd'hui
prouve que j'avais bien raison de ne pas les aimer. » Toutefois^ il consentit à force d'instances à s'appuyer sur le bras d'une des personnes venues à son aide^ et Ton arriva ainsi lentement à l'hôtel.
Le lendemain, tout Paris fut informé de Taccident^ et tout Paris^ qui connaissait rhonorable pair de France^ accourut savoir de ses nouvelles. Un des visiteurs, ami de Chanij a tracé un récit très-exact de la façon dont il fut accueilli par le comte de Noé, récit qu'on a bien voulu nous communiquer :
« Le comte de Noé nous reçut dans son vaste salon j une véritable galerie de tableaux les plus rares et de marbres les plus précieux. Sa jambe droite était atïreusement déchirée^ sa figure meurtrie, et cependant souriant, à demi étendu sur un canapé, ayant devant lui un chevalet, nous le trouvâmes peignant, dans cette position difficile, un délicieux paysage.
« — Ah! c'est vous, très-cher chroniqueur, me dit-il, en me voyant entrer.
Quelles nouvelles m'apportez - vous ? La chasse aux anecdotes a-t-elle été abondante? Votre carnassière est-elle bien garnie?
« — Je venaiSj monsieur le comte...
« — Dites-moi j que nous jouera- t-on mardi aux Italiens?... Et nos amis^ comment vont-ils?
« — Ils sont tous venus ou ils vont tous venir.
« — Ah! tant mieux,, j'aurai grand plaisir à les voir, et, dans quelques jours, un plaisir plus grand encore à leur rendre visite à pied... J'ai en horreur les voitures!
« 11 me fut impossible de lui demander comment il se trouvait, et sans son fils Cham qui entra et me serra cordialement la main, je m'en serais allé comme j'étais venu. Cham me dit que, pour son état, son père allait très-bien, qu'il le lui affirmait sans cesse, que, de plus, il avait toujours sa gaieté, sa vivacité ordinaires, et que, Dieu aidant, cela ne serait rien.
« Je pris congé du comte de Noé.
2o6 CHAM.
« — Attendez donc^ me dit-ilj que je vous reconduise et que j'aie le plaisir de vous mettre à la porte, ajouta-t-il en riant.
« Je voulais m'y opposer, mais en vain. C'est appuyé sur une canne pour la première fois de sa vie qu'il me congédia avec cette politesse charmante qui ne Tabandonnait jamais, tout en répétant : — A bientôt! »
Malheureusement, une pareille secousse dans un âge aussi avancé — le comte de Noé avait quatre-vingt-un ans — devait lui être fatale. Trois mois après cet accident, le père de Cham rendait le dernier soupir, entouré de ses enfants et petits-enfants dont il était adoré. Cham fut en proie aune douleur si vive qu'on craignit un instant pour sa vie. 11 perdait, en effet, un père d'une bonté admirable, d'une nature exquise et d'un esprit charmant, qui avait été pour lui l'ami le plus dévoué et le conseiller le plus cordial. Répétons-le, parce que c'est une vérité que nous nous félicitons d'avoir mise
en pleine lumière^ le comte de Noé, le pair de France, l'ancien gentilhomme de la chambre du Roi, le grand officier de la Légion d'honneur, était très-fier de son fils Cham le caricaturiste, et Cham, à son tour, avait pour son père Talfection la plus tendre. Il ne se consola jamais de sa perte.