CHAPITRE XI
Cham éprouve dès sa jeunesse les premières atteintes d'une affection de poitrine. — Violente crise d'hémoptysie lors de son voyage en Angleterre. — Brutale franchise d'un médecin anglais. — Cham se traite lui-même à sa façon. — Le goudron et l'huile de foie de morue. — Le Charivari attaqué parle Tintamarre. — Envoi de témoins. — Cham prend un refroidissement en sortant de la salle d'armes. — Recrudescence de la maladie. — Les docteurs Potain et Niderkorn. — Cham s'efforce de rassurer ses amis. — Les oppressions augmentent. — Impossibilité absolue de travailler. — Cham au lit de mort de Louis Huart. — Il se prépare à mourir en lisant l'Histoire de la Révolution française. — Cham reçoit les derniers sacrements. — Comment on meurt dans la famille des Noé. — La comtesse de Noé ne veut pas survivre à son mari. — Elle refuse de manger. — Transport au cerveau. — Ses conséquences. — La comtesse reçoit les soins du docteur Legrand du Saulle. — Elle est conduite à la maison de santé Esquirol. — Sa mort. — Un monument à élever sur la tombe de Cham.
La mort si soudaine de Cham causa autant de regrets que de surprise dans le monde des lettres et des arts, où l'on jugeait de la santé de l'infatigable caricaturiste d'à-
près son ardeur au travail et la virilité de son talent; mais ses amis intimes voyaient, surtout dans les dernières années, avec une grande appréhension sa santé s'affaiblir de plus en plus, et Ton suivait pour ainsi dire pas à pas les ravages intérieurs de la maladie sur ses traits fatigués et amaigris.
La vérité, c'est que, dès sa jeunesse, Cham avait éprouvé les premières atteintes d\me affection de poitrinCj de la phthisie, puisqu^il faut l'appeler par son nom. Le mal resta à l'état latent pendant de longues années, sauf les vomissements de sang à des intervalles éloignés, mais qui témoignaient que Tennemi était toujours là.
C'est en Angleterre que le comte de Noé fut pris de la première ou du moins de la plus violente crise d'hémoptysie (vomissement de sang\ Il s'empressa de consulter un médecin anglais, qui lui déclara brutalement qu'il était poitrinaire, et n'avait que quelques mois à vivre. Heureusement pour fart satirique et Tesprit français, le sombre
diagnostic du praticien anglais ne s'est réalisé que quarante ans plus tard.
Nous ne savons si Cham avait gardé rancune à la médecine de la condamnation à mort prononcée contre lui par le docteur de Londres; ce qui est certain^ c'est que pendant longtemps il s'abstint de recourir aux soins de la Faculté. Il se traitait lui-même d'une façon assez fantaisiste, expérimentant sur sa personne les nombreux spécifiques préconisés àla quatrième page des journaux, mais ne restant fidèle qu'au goudron et surtout à l'huile de foie de morue,, dont il absorbaitrégulièrementdeuxcuillerées chaque matin. Qui aurait jamais pensé que l'auteur de ces croquis enlevés avec une fantaisie si gaie et une si joyeuse humeur commençait sa journée en ingurgitant un liquide huileux et nauséabond?
>6o CHAM.
Un incident survenu au printemps de 1 877 eut pour la santé de Cham de déplorables conséquences. Un article paru dans le Tintamarre prenait vivement à parti le Charivari à propos de quelques caricatures de Cham^ auquel on reprochait de ne pas donner à ses dessins une couleur assez républicaine. Le comte de Noé^ qui aurait pu se montrer indifférent à des critiques dirigées contre lui seul^ fut très-affecté que ses croquis servissent de prétexte à des attaques contre le journal auquel il collaborait depuis si longtemps. Il pria donc deux de ses amis, MM. Altaroche et Louis Leroy, de demander réparation au rédacteur en chef du Tintamarre, M. Léon Bienvenu. Ce dernier choisit à son tour des témoins, qui se mirent en rapport avec ceux de Cham^ et les pourparlers commencèrent.