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LETTRE-PREFACE

DE -M. ALEXANDRE DUMAS fils

Mo NSlElRj

Vous me demandez ce que je pense de Fétude que vous avez consacrée à Cham dans les suppléments du Figaro. Je la trouve excellente, et je Fai lue avec le plus grand intérêt et le plus grand plaisir. L'artiste, et l'homme, méritait tout ce que vous avez dit de lui. Qui ne connaissait Cham que par son talent et son esprit pourra le connaître maintenant comme vous et moi Tavons connu, par son cœur, et si je puis encore me servir du mot dans les temps où nous sommes, par sa gentilhommerie. Il y avait là un grand seigneur d'un affinement

extraordinaire, et je ne vois ni ce qu'on pourrait ajouter à votre jugement, ni ce qu'on devrait en retrancher. Cependant, est-ce volontairement que vous avez passé sous silence, ou plutôt que vous vous êtes contenté de consigner en passant, sans la moindre observation, un fait qui a eu une grande importance dans sa vie et dans sa famille : son mariage V Vous dites seulement : « Le jour de son mariage et avant de quitter la salle de la mairie, Timpitoyable railleur trouva mo}'en d'égayer l'assistance par une plaisanterie. On sait que le modeste hôtel de ville de Puteaux s'élève sur les bords de la Seine, que Ton aperçoit des fenêtres de la mairie. Cham s'approche du secrétaire, et désignant la Seine :

" — Pardon, monsieur, combien y a-t-il « de pieds d'eau V

« L^employé . un peu surpris de la question : « 11 y a au moins douze à vingt « pieds. »

(c Chanij avec un grand calme : « Je vous « remercie, cela me suffit »; et il acheva sa pensée en faisant le geste d'aller piquer une tête dans l'eau. »

Croyez-vous que Cham ne se livrât là qu'à une simple plaisanterie qu'il se fût peut-être permise tout de même s'il eût épousé une jeune fille au lieu d'épouser Jeanne Leroy, fille majeure de Claude Leroy et de Josèphe Mutin, son épouse? Il était bien^ en effets dans le genre d'esprit de ce satirique, en se voyant, pour une raison ou pour une autre, pris aux liens dont il s'était raillé tant de fois, le crayon à la main, il était bien dans son esprit d'exprimer par un geste qu'il ne lui restait plus qu'à se jeter à l'eau. Mais, dans la

circonstance actuelle, le geste avait, pour les autres gens d'esprit qui se trouvaient là, et c'étaient tous ceux qui s'y trou^•aientJ le geste avait un sens bien plus significatif qu'une simple plaisanterie sur le mariage en général. Quelle était donc cette lîlle majeure de Claude Leroy et de Josèphe Mutin, dont vous ne nous dites pas autre chose , et que nous avons tous connue, vivant maritalement avec Cham, sous le nom de madame Manuel? Qui était-elle?

D"où venait-elle? Très-certainement, et c'est même pour cela que vous n'insistez pas, vous le savez et croyez ne pas devoir le dire. Cependant, du moment que vous consacriez à Cham une étude aussi détaillée, aussi affectueuse, aussi juste, vous auriez dû, il me semble, éclairer ce point, le plus intéressant peut-être de sa vie privée, donner les raisons de ce fait si incompa-

tible^ à première vue^ avec les origines, l'éducation, le caractère, les délicatesses, du fils de l'ancien pair de France. Si jamais natures de femme et d'homme ont été contradictoires en apparence, c'est bien celle de mademoiselle Jeanne Leroy et du comte Amédée de Noé. Comment ces deux êtres si différents Fun de l'autre avaient-ils pu nonseulement s'accointer, mais se plaire et se comprendre, mais vivre continuellement ensemble, mais s'unir enfin par le mariage? Que Jeanne Leroy ait voulu devenir la femme de Cham, c'est-à-dire comtesse de Noé, cela se comprend de reste^ et moins la chose paraissait possible, moins elle a besoin d'être expliquée; mais que Cham ait donné son nom, le nom de son père, de sa mère, de ses frères, de ses sœurs, dont l'une était dame de Tordre royal Thérèse de Bavière; qu'il ait donné ce nom à Jeanne

Leroy, voilà ce qui demande une explication que vous ne nous donnez pas. C'était Toccasion, soit de fournir un document humain, comme disent ceux qui prétendent trouver des formules nouvelles, soit de désapprouver quelque chose dans la vie de votre héros, au milieu de tant de louanges méritées, soit de présenter Jeanne Leroy, madame Manuel, la comtesse de Noé, sous un aspect qu'on ne lui avait pas connu. — « A propos, me disait-elle tout à coup dans la conversation, en 18G7, après que j'étais resté assez longtemps sans venir chez Cham, à propos, depuis que nous ne vous avons \u, nous nous sommes mariés, Cham et moi. — Recevez tous mes compliments, madame, lui dis-je, et je vous les aurais adressés plus tôt si j'avais reçu une lettre de faire part. — On n'a reçu que des lettres anonymes, dit Cham,

avec son rire nasillard, entre cuir et cliair, pour ainsi dire^ étoile de ce regard fin qui soulignait si bien ce qu'il disait. » Ce mot ne vous semble-t-il pas le pendant du geste après le mariage? Cham savait donc bien qu'en épousant Jeanne Leroy il avait fait quelque chose d'énorme, qu'il n'eût certainement pas fait du vivant de son père et de sa mère^ et dont il n'avait pas plus informé ses parents survivants qu'il ne m'en a^'ait informé moi-même. Il ne se cachait pas de ce qu'il avait fait; il ne le disait pas^ voilà tout. On l'apprenait. Cela peinait tout le monde, cela n'étonnait personne. Quand un homme de l'élégance intellectuelle et de la condition sociale d'Amédée de Noé a pu vivre pendant huit jours sous le même toit que madame Manuel, il en a évidemment pour toute sa vie. Si intime que l'on fût avec Cham, quelque habitude que l'on

eût de cet intérieur étrange, on ne revoyait jamais sans quelque embarras cette grosse femme, d'apparence commune, ignorante, mal élevée, honteusement avare et sans aucun esprit, à côté de ce galant homme, de ce gentleman, à T esprit si délicat, à l'âme si tendre, à la main si généreuse. Vous avez indiqué çà et là, à propos des dîners qui réunirent toutes les semaines, pendant vingt ans, les amis de Cham autour de la table de la rue du Bac, de la rue Vintimille et de la rue Nollet, vous avez indiqué très-discrètement et très-finement à quel jeûne, quelquefois suivi d'un rhume, la ladrerie de madame Manuel exposait les convives assis à une maigre table dans une chambre sans feu. La première lois que j'allai chez Cham, rue du Bac, à une soirée dansante qu'il donnait, il y a trente ans, au moment où, tout en causant avec lui.

j'allongeais le bras pour prendre un verre de punch sur le plateau que me présentait la bonne j il m'arrêta et me dit : « Ne prenez jamais chez moi de la première tournée de punch. C'est toujours le reste de la dernière fois. » PuiSj comme j'avais valsé avec une grosse femme qui était venue m'inviter et que je ne connaissais pas^ il me dit en me la montrant de Tœil pendant qu'elle s'éloignait de nous : « Vous venez de valser avec cette grosse dame? — Oui. — Elle valse malj n'est-ce pas? — Assez mal. — Et elle souffle en valsant? — Assez. — Et sa poitrine fait brrrroUj brrrrou. — Exactement. — C'est ma maîtresse. » Et il faut avoir connu Cham^ comme vous et moi, pour se mettre dans l'oreille le ton particulier dont il disait ces choses-là. Et ce mot, vingt-cinq ans avant le geste à la mairie de Puteaux! Il ne s'est donc pas démenti une

minute dans les jugements qu'il portait sur sa compagne au moral et au physique. C'est cependant cette femme dont il s'était moqué devant tous ses amis, et qui, pour ses amis, semblait le mériter à tous égards, c'est cependant cette femme qu'il a épousée, et vous ne nous dites pas pourquoi. Eh bien, il faut le dire. Cham a épousé cette grosse femme, venant on ne sait d'où, commune, ignorante, ladre, tout bonnement parce qu'elle l'aimait d'une affection sans égale et comme il fallait l'aimer du moment que Ton vivait toujours auprès de lui, comme un enfant. Autant elle était vulgaire, autant elle détonnait au milieu de tous les gens d'esprit qui se trouvaient avec elle, parce que c'était le seul moyen de se trouver avec lui, autant elle était intelligente, prévenante, adroite dans l'intimité, dans le téle-à-téte, pour tout ce qui pouvait contri-

huer au repos, à la santé, au travail, au bonheur de cet homme qui était tout pour elle. Elle le soignait, elle le dorlotait, elle ne le sortait de la flanelle que pour le mettre dans la ouate; elle lui facilitait la vie matérielle par tous les moyens possibles; elle ne lui laissait pas une préoccupation, pas un souci, pas un détail qui pût le distraire une seconde de ce qu'il aimait à faire. Jamais gros chien crotté n a léché plus amoureusement les pieds de son maître, ne Fa regardé avec des 3^eux plus reconnaissants, ne s'est couché à ses pieds ou en travers de sa porte, plus protecteur, plus humble et plus fidèle. Cette créature, qui avait été mise au monde pour être la femelle et la compagne d'un ouvrier, qui avait connu la misère poignante, et qui n'avait vu dans les premières corruptions de sa vie que le moyen d'en sortir, elle ne

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voulait pas que celui qui Tavait retirée de ces corruptions connût jamais cette misère qui avait pesé si diversement sur elle, et qui, si elle fait faire de vilaines choses aux femmes j en fait faire quelquefois de plus vilaines encore aux hommes. Elle économisait et plaçait sou par sou^ mais pour lui, tout l'argent qu'il gagnait, et que, sans elle, il eût gaspillé à tort et à travers. Les plats que Ton mangeait chez lui étaient un peu courts, le vin était un peu vert, la salle à manger était un peu froide, mais au moins elle était sûre que Cham ne manquerait jamais de rien, et ses amis venaient tout de même, parce qu'il était de ceux que leurs amis aiment. Elle aurait volé, elle aurait tué, elle aurait vendu sa chemise ou son pays pour é\'iter un chagrin, un besoin à celui qu'elle considérait comme un Christ, parce que, grâce à lui, on ne la considérait

plus comme une fille. Cham savait cela, et, dans le fond de son cœur, il aimait et il estimait cet être qu'il avait recueilli par hasard, un soir sans doute, et qui n'avait plus voulu quitter son foyer. Pendant vingt-cinq ans, tous les jours, toutes les minutes, il avait vu cette femme s'ingénier à le rendre heureux, et après vingt-cinq ans de preuves, le gentilhomme avait jugé que cette fille du peuple avait mérité de porter régulièrement son nom, il lui avait accordé cette grande récompense, ce grand honneur, cette grande joie. Quelques-uns ont pu croire qu'il y avait dans cet acte l'affaissement d'un homme du monde entamé peu à peu par les mœurs de la bohème. Non. Pour ceux qui le connaissaient bien, Cham, en se mariant, n'avait pas fait un acte de faiblesse, mais de conscience; l'homme n'était pas descendu d'où il était; seulement la femme y avait monté.

Et rattache entre ces deux êtres^ créés l'un pour Tautre^ si loin Tun de l'autre, l'attache était si profonde, si fatale, si légitime, que lorsque rhomme a été mort, rien des choses de ce monde n'a plus eu de valeur pour la femme. Où était le calcul dont on pouvait Taccuser? Où était la gloriole de s'appeler comtesse? Où était la consolation par la fortune péniblement amassée? Tout cela, titre, renommée, fortune, elle le considérait comme à lui et pour lui, non à elle et pour elle. Alors sa pensée s'est mise à chercher de par le monde celui qui n'était plus, en tournant autour de sa tombe, en élargissant toujours le cercle, jusqu'à ce qu'elle fût prise par le vertige du vide dans lequel elle s'est élancée, au milieu de la nuit, par la première fenêtre ouverte. On a entendu le bruit sourd d'un corps qui s'écrasait sur le pavé. C'était cette veuve qui se pré-

cipitait la tète en avant dans cette terre qui lui avait pris son ami^ son époux, son enfant, son dieu. Pour reprendre sa place à côté de lui, elle brisait de son front la pierre qui le séparait d'elle. Quand on ouvrit son testament, on vit quel usage elle avait fait des dernières lueurs de sa raison. Tout ce que lui avait légué son compagnon bien-aimé, tout ce qu'elle avait économisé jadis sur les dîners joyeux^ tout ce qui lui appartenait maintenante elle le donnait à la famille dans laquelle elle était entrée sans que celle-ci s'ouvrît pour elle. La famille avait eu raison. Sous cette enveloppe roturière, derrière ce passé ténébreux, elle ne pouvait imaginer ni découvrir le trésor de tendresse et de dévouement qui faisait à l'un des siens, au plus illustre, une existence si tranquille, et qui devait lui faire la mort aussi éloignée et aussi

douce que possible. L'œil perçant de Tohservateur et Tàme haute et reconnaissante de l'homme de bien ne s'y étaient pas trompés. Il avait donc affronté tous les étonnements, tous les blâmes, pour s'unir définitivement à celle qu'il sentait capable d'affronter un jour la plus horrible mort pour se réunir éternellement à lui.

Voilà, je crois, ce que vous auriez pu dire encore pour achever le portrait que vous avez si spirituellement et si pieusement tracé de cet homme de talent, d'esprit et de cœur.

Veuillez agréer, cher Monsieur, avec tous mes compliments bien sincères, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

A. DUMAS Fu.s.

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