Sd. Alglis, II
aussi, Madame, toutes les fois que je vous enseigne. » Et Chamfort se retrouva libre et sans place.
D'Aireaux, son ancien maître, qui ne le perdait pas de vue, aurait voulu l'arracher à cette existence par trop aventureuse. Il le manda près de lui, le sermonna, et, vivement, le pressa de se faire prêtre : « Non, lui répondit résolument Chamfort ; j'aime trop le repos, la philosophie, les femmes, l'honneur, la vraie gloire, et trop peu les querelles, l'hypocrisie, les honneurs et l'argent. » Son parti dès lors était bien pris : il voulait être homme de lettres. Une expérience de vingt années devait lui apprendre qu'il ne trouverait pas dans celte carrière, où il entrait plein d'espoir, la satisfaction des goûts que sa fierté juvénile avait si nettement déclarés à d'Aireaux '.
1. La plupart de ces détails sur les débuts de Chamfort sont empruntés à la Notice de Gimguené et aux Extraits de Sélis dans la Décade philosophique, déjà cités.
CHAPITUIi 11
Pendant près de vingt ans, Cliamfort n'écrivit que des œuvres moyennes ou tout au plus distinguées. Sa vocation ne se décida que tard, ou, du moins, c'est seulement sur le tard qu'il la connut. Il en fut pour lui comme pour ses prédécesseurs dans ce genre : qui devint moraliste avant la trentième année dès longtemps passée? Théophraste, l'ancêtre, entreprit, nous dit-on, son ouvrage à 99 ans ; Montaigne et La Bruyère ne songèrent pas heureusement à temporiser si fort ; mais enfin la quarantaine avait déjà sonné pour eux quand parurent les Essais et les Caractères. Il y a là une nécessité : on ne saurait juger la vie avant d'avoir eu le temps de vivre, et l'on ne peut connaître que les chemins par où l'on a passé et repassé.
Sa vocation, l'eût-il connue dès le premier jour, Chamfort n'eût pu la suivre. Jamais, et surtout à ses débuts, il ne jouit de cette oisiveté du sage qui permit à La Bruyère, pendant huit années, de « méditer, lire et être tranquille ». Il était pauvre ; il lui fallait produire ce qui lui faisait ga-
gner sa vie et ce qui pouvait le mettre en vue. Avant de devenir un grand écrivain, il dut être un homme de lettres, c'est-à-dire faire un métier. La Bruyère avait eu beau se moquer de Cydias et de sa profession de bel esprit : beaucoup à la suite de Cydias mirent une enseigne, ouvrirent un atelier et un magasin et attendirent les ouvrages de com. mande. L'écrivain n'eut plus seulement un cabinet, mais aussi une boutique. Chamfort a lui-même parlé quelque part « de son affiche littéraire » '.
Dans ce qu'il écrivit durant cette période, Chamfort mit donc autre ciiose que ce qui venait de lui-même : il subit l'influence du métier, de la mode, de la convention ; il ne se déroba pas à l'empire qu'exercent les grands modèles sur les débutants. Nulle part il ne se donna tout entier. Il ne le pouvait pas. C'est son âme, plus encore que son talent, qu'on trouve plus tard dans ses Pensées ; nul ne possède son âme tout entière avant que le temps ne l'ait façonnée. Et pourtant ces vingt années de la vie de Cliamfort ne sont pas sans intérêt; il écrit alors des livres qu'il n'a pas vécus ; mais il vit le livre qu'il écrira. Son talent n'a pas trouvé sa forme, mais chaque jour fournit l'étoffe dont il doit se faire.
Il débuta, comme on débute souvent aujourd'hui, par des articles de journal. La presse politique existait encore à peine, mais la presse littéraire avait déjà pris un notable développement. En 1750, un certain Pierre Rousseau, de Toulouse,