‹ Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écritsChapitre 117 sur 201 · d. AuGUis, II · texte numérisé non relu

d. AuGUis, II

L'OBSERVATEin ET LE MORALISTE 163

cité. C'est, à dire vrai, dans cette posture que nous les voyons le plus souvent devant le roi et ses ministres. Mendier n'est-il pas devenu pour eu\ une nécessité? Dès longtemps la vie de cour a fait, pour un gentilhomme, du luxe et de l'apparat un besoin, une habitude, bien plus une convenance. Rien de plus onéreux que de tenir alors son rang : aussi la plupart des grands de la cour de France eussent-ils pu avoir le même langage que ces gentilshommes de Sardaigne, qui, très pauvres, se présentèrent pourtant devant leur roi en magnifique équipage ; comme celui-ci leur faisait entendre qu'il voyait bien qu'ils n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait : " Sire, lui répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de Votre Majesté : nous avons fait tout ce que nous devions; mais nous devons tout ce que nous avons fait'. » On sait avec quelle effronterie la noblesse se mit à quémander plus que jamais lors du ministère de Galonné, et c'est alors sans doute que Chamfort écrivait cette définition : a Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité ». Il s'en faut bien pourtant que tous aient pu s'enrichir ; la plupart se couvrirent de dettes, qui passaient de beaucoup leurs ressources. Que faire en cet état? Abandonner tous leurs biens à leurs créanciers, et aller vivre obscurément dans quelque terre de province ? C'était le parti de l'honnêteté : bien peu s'y décidèrent. Le plus souvent, on préférait ne pas s'acquitter et il y eut bien d'autres banque-

[.Ed. AuGOis, II, 139.

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routes que la banqueroute sérénissime du prince de Guéménée. Insensiblement la noblesse en venait à évincer la probité de l'idée qu'elle se faisait de l'honneur. Chamforl s'irrite qu'on ose encore, après cela, jurer foi de rjentilliommp. « Car, dit-il, rien de si difficile à faire tomber qu'une idée triviale ou un proverbe accrédité '. » Peut-être ne remarque-l-il pas assez que cette façon de parler n'était plus alors acceptée que par les gentilshommes eux-mêmes ; dans le reste de la nation, on savait bien qu'elle était vide de sens.

Tous ces torts eussent été aisément pardonnes et même oubliés, si l'on avait j)u croire que la noblesse était vraiment le soldat de la France. Avec sa bravoure brillante et très réelle, il semblait qu'elle dût noblement tenir ce rôle. Mais elle se comporta de façon à faire penser qu'elle n'en avait point souci. Souvent les gentilshommes traitent la guerre comme un jeu; ils y ont la mine de gens qui courent une aventure, et ne paraissent nullement songer aux intérêts et aux dangers de leur pays. Trop manifestement ils ne se considèrent que comme une sorte de garde d'honneur du roi, et point du tout comme l'armée de la nation. D'un mot, il leur manque le patriotisme, sans lequel il n'est point de véritables vertus militaires : « Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Turin, d'Oudenarde, de ^lalplaquet, de Ramillies, d'Hochsledt, les plus honnêtes gens de la cour disaient : Au moins le

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