CHAPITRE PREMIER
La RévoIutioQ venue, ses adversaires furent aussitôt les ennemis personnels de Cliamfort. A en juger par ses écrits, il ne fit point de polémique contre les hommes ; et pourtant les pamphlétaires de la réaction l'ont pris à partie, sans larder, et l'ont poursuivi constamment de leurs attaques. Il ne leur coûta rien de lancer contre lui les imputations les plus graves ; et, comme certains écrivains de sens plus rassis l'ont aussi apprécié avec quelque défaveur, son caractère et son rôle ont pu paraître plus tard au moins équivoques, même à des juges sans prévention. Sainte-Beuve, qui, presque toujours, est pénétrant, modéré le plus souvent, et volontiers équitable, laisse voir cependant qu'il donnerait aisément raison aux méchants propos que la presse royaliste a tenus sur Chamtort. C'est une impression qu'il faut dissiper ; et, sans avoir le goût de plaider, l'on peut bien montrer que la physionomie morale de Chamfort a été
altérée par des accusations que dicta seul l'esprit de parti.
Comme il avait eu des pensions sur le Trésor royal, comme il avait vécu dans la familiarité de quelques grands seigneurs, les partisans de l'ancien régime, lorsqu'il se fut attaché au nouveau, ne manquèrent pas de le représenter comme un monstre d'ingratitude. Le journal Les Actes des Apâlres lui prête une lettre où il conte lui-même comment il atour à tour trahi tous ses bienfaiteurs. « Enfin, lui fait-on dire, la nation voulut se représenter elle-même, et je dis adieu à tous nos anciens amis avec une fermeté vraiment philosophique et que des aristocrates forcenés ont la lâcheté de me reprocher '. « Mais si l'on admet (et comment ne pas l'admettre ?) qu'en acceptant, comme tant d'autres, des pensions et des grâces, Chamfort avait pu croire qu'il n'aliénait pas à louljamais sa liberté de penser et d'agir, en quoi ceux qui l'avaient protégé eurent-ils le droit de se plaindre de lui ? 11 ne les trompa jamais sur ses sentiments et ses idées politiques ; devant Vaudreuil, nous l'avons vu, il professait très haut ses opinions, et, quand il était secrétaire de M""" Elisabeth, on lui connaissait, c'est lui qui le dit, « des maximes républicaines o. » Si les patrons de Chamfort ont prévu la Révolution, ils ont pu prévoir en même temps qu'il soutiendrait sa cause. Sachant bien qu'il n'avait jamais été de leur parti, comment eussent-ils songé à lui reprocher de l'avoir aban-
i. Actes des Apôtres, tome XX, p. 112 sq. 2. i';?. AuGUis, I, 409.
donné ? Il est certain aussi qu'ils n'ont pas eu à élever contre lui de griefs personnels. Chamfort ne les défendit point ; mais c'est qu'il n'eut pas l'occasion de les défendre ; d'Arlois, Condé, Vaudreuil, ne furent-ils pas entre les premiers qui prirent le chemin de l'émigration ? Et, dans aucun des nombreux articles qu'il écrivit aux heures de lutte passionnée, on ne peullire une ligne qui contienne une calomnie, une injure, ou même une raillerie contre les grands seigneurs qu'il avait jadis fréquentés. «Dans l'énoncé le plus libre de mes opinions, j'... ai constamment, dit-il, respecté les personnes, déféré à tous les souvenirs '. » Il pouvait véritablement se rendre ce témoignage. En 1795, si près des événements et des hommes, Rœderer écrivait sans crainte d'être démenti :
a On lui a reproché d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance ; et Ton s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient. La belle raison ! L,a preuve que Chamfort ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus , comme il l'avait été quand ils en étaient revêtus -. »
Pour rendre plus odieuse la prétendue ingratitude de Chamfort, ses ennemis soutinrent qu'il y fut poussé par la cupidité. Parasite de la royauté et de l'aristocratie, il les aurait abandonnées, d'après eux, pour devenir avec plus d'avantages le parasite des nouveaux maîtres. Ecoutez Rivarol :
«. Des gens inexorables en fait de probité Font accusé