‹ Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écritsChapitre 155 sur 201 · La Chronique scaddateuse, m. dccxci, tomo UI, p. loO · texte numérisé non relu

La Chronique scaddateuse, m. dccxci, tomo UI, p. loO

210 CUAMFORT

Rien, en somme, n'autorise à croire qu'en embrassant la cause de la Révolution, Cliamfort acédé à des mobiles intéressés, ou obéi à des passions mesquines et haineuses. Que ses ennemis politiques, que ses contemporains l'aient accusé de cupidité, d'ambition ou d'envie, passe encore ; ils ne connaissaient pas le recueil intime publié par Ginguené. Mais, par ce recueil, nous savons, nous, avec quelle ardeur il aspirait vers la justice sociale ; nous devons comprendre l'enthousiasme avec lequel il accueillit un changement de régime qui pouvait rendre sa place au mérite et sa dignité au caractère. Il ne nous est plus permis de calomnier son âme.

Sans réserve, sans prudence, sans se garder la possibilité de retourner en arrière, Chamfort, dès les premiers jours, s'engagea dans les voies de la Révolution. 11 n'exerça point de fonctions publiques, et l'on ne voit pas qu'il en ait brigué aucune. Mais il a beau ne s'être pas mis au premier plan, il n'en est pas moins un des plus ardents ouvriers de la première heure. Dès le début de 1789, il n'a plus qu'une pensée, qu'un désir : le parti populaire, le triomphe du parti populaire. « C'était là, nous dit Séiis, le principe et le but de ses courses dans la ville, aux clubs, chez les chefs, chez les subalternes, de ses épigrammes, de ses rixes, de ses rêveries, et des sollicitudes qui le saisissaient même au jeu » '. Il logeait alors au n" 18 des Arcades du Palais-Royal, c'est-à-dire en plein foyer révolution-

■1. Dans le tome VII de la Décade philosophique, déjà cité.

naire ; et, bien qu'il fût quinquagénaire et maladif, il ne restait pas dans sa chambre. Il ne craint pas de descendre dans la rue et de se mêler à la foule. Nous le trouvons aussi avec ceux qui suscitèrent les mouvements populaires et essayèrent de les diriger. Il fait partie de cette réunion des 36 patrio- . tes qui donnèrent le signal de la Révolution ; on le compte parmi les organisateurs de ce club de 1789, où figurèrent Bailly, La Fayette, Sieyès, Chapelier, Rœderer, Talleyrand, .Mirabeau, et, quand cette réunion ne fut plus qu'un centre d'intrigues ministérielles, il est de ceux qu'on nomma les émigrés de ] 789. Avec Mirabeau il fréquenta le club des Jacobins, et, lorsqu'après le 14 juillet 1791, la réaction bourgeoise menaça le fameux club, il accepta d'y remplir les fonctions de secrétaire.

Il Sans suivre assidûment les travaux de l'Assemblée, il venait assez fréquemment à Versailles, où l'appelaient ses relations avec quelques députés dont il traduisait les pensées, ou par l'organe desquels il publiait les siennes. » C'est Arnault qui parle ainsi dans ses Souvenirs d'un sexagénaire '. Et il n'est pas douteux en efiet que, pour être resté dans la coulisse, Chamfort n'en exerça pas moins son influence dans les délibérations de l'Assemblée constituante. Etroitement lié avec quelques-uns des députés les plus éminents, on savait, dès cette époque, qu'il fut, en plus d'une occasion, leur inspirateur, ou tout au moins, pour employer le mot

1. Vincent Arnault. Souvenirs d'un sexagénaire, tomel, p. 2ijG sq^j. (Paris, 1S33, in-S°.)

212 CIIAMFÛRT

de Baudin des Ardennes, leur co/o/i'.s7^' '. Quand les adversaires de Mirabeau lui reprochaient d'avoir des faiseurs parmi eux, ils n'omettaient jamais de designer Chamfort.

« Mirabeau, lit-on dans un pamphlet anonyme de 1791, a fait toute sa vie le inétie'r de plagiaire et de larron des productions d'autrui. Ceux dont il a si bien déclamé les discours ou les opinions dans la tribune de l'Assemblée ^ationale ne me démentiront pas sur ce point. MM. de P**(?), Cl** (avière), de C*' (hamfort), M** (éjan). P** (anchaud), Ca** (banis', répondez -! »

Brissot témoigne aussi, dans ses Mémoires, que Mirabeau emprunta souvent la plume de Chamfort, et, s'il est vrai que le grand tribun s'est peint lui-même sous le nom à'iramba dans la Galerie des Etats-Généraux, il n'aurait pas fait difficulté d'avouer dans quelle étroite intimité intellectuelle il vécut avec le moraliste, son ami. Il désigne, sans les nommer, quatre hommes auxquels son génie a des obligations ; puis il ajoute :

« Le dernier a étudié les hommes dans le monde, dans les livres et dans les événements ; l'habitude de la méditation lui a montré les caractères sous toutes les faces, et. assez heureux dans sa manière de peindre, ses portraits ont une expression fidèle et piquante. Iramba s'est identifié avec ces quatre hommes ; et s'appropriant leurs facultés qu'il a renforcées delà sienne, il a paru un colosse^. »

L'allusion à Chamfort est assez claire ; et ce n'est pas un mince honneur pour lui que d'avoir

Page 1