‹ Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écritsChapitre 159 sur 201 · Eil. Aiinois, V · texte numérisé non relu

Eil. Aiinois, V

2. Ed. AugUis, V, 34";. — Le baron Thiébaiilt dans ses Mémoires (tomel. p. 312, Pari^:, Pion, 1893) coûte qu'il assista chez Bituubé à i7n diner où se trouvaient Chamfort et M"' Williams. « Je me rappelle, dit-il, qu'à propos d"un mot dit par M"' Williams sur les sentiments qui devaient animer nos bataillons de garde nationale,

Mais il faut surtout se souvenir que c'est à Cliamfort que Sieyès dut le titre de sa fameuse brochure : Qu'est-ce que le Tiers-Etat 'f Cette brochure, combien d'hommes du peuple, combien de bourgeois purent la lire ? Et, parmi ceux qui la lurent, combien purent comprendre l'aride dialectique de l'abbé philosophe ? Mais ce titre que Çhamfort avait fourni à son ami : Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? Rien et tout, tous furent capables de l'entendre et de le retenir. Dès ce moment on peut dire que la séance du 1 7 juin était prévue, attendue, réclamée. Dans les nuages de la métaphysique politique de Sieyès, Çhamfort avait déposé l'étincelle.

Son action, aux premières heures de la Révolution, fut ainsi tellement marquée, que quelquesuns ne crurent pas pouvoir l'attribuer uniquement à ses paroles et à ses écrits. Marmontel, dans un passage fameux de ses Mémoires, nous l'a représenté comme un conspirateur; à l'en croire, Çhamfort aurait fait partie de je ne sais quel groupe de conjurés qui soudoyaient les hommes de désordre et les poussaient à l'assaut de l'ancienne société. Le passage estcurieux.et il fautle citer. — Comme Marmontel objectait aux projets de réforme de Çhamfort que

déjà prêts à rejoindre nos armées, il (Çhamfort) fit à l'instant un couplet de cette pensée et termina ce couplet par :

Troupes'guerrières,

Sur vos drapeaux

Placez ces mots :

Paix aux chaumières, ■ Guerre aux châteaux.

Si l'anecdote contée par Thiébault est vraie, elle donne à penser que les mots de Çhamfort ne gagnaient pas à être mis en couplets, même par lui.

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« la m(;ilk'urL' "partie de la nation ne laisserait porter aucune atteinte aux lois de son pays ci aux principes londamenlaux de la monarchie, il (Chamfort) convint que, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses ateliers d'industrie, une bonne partie de ces citadins casaniers trouveraient peut-être hardis des projets qui pourraient troubler leur repos et leurs jouissances. Mais, s'ils les désapprouvent, ce ne sera, dit-il, que timidement et sans bruit, et l'on a, pour leur en imposer, cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement et croit y voir tout à gagner. Pour Tameuter , on a les plus puissants mobiles, la disette, la faim, l'argent, des bruits d'alarme et d'épouvante, elle délire de frayeur et de rage dont on frappera ses esprits. Vous n'avez entendu parmi la bourgeoisie que d'élégants parleurs. Sachez que tous nos orateurs de tribune ne sont rien en comparaison desDémosthênes à un écu par tête qui , dans les cabarets, dans les places publiques et sur les quais, annoncent des ravages, des incendies, des villages saccagés, inondés de sang, des complots d'affamer Paris. C'est là ce que j'appelle des hommes éloquents. L'argent surtout et l'espoir du pillage sonttout-puissants parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au faubourg Saint-.\ntoine ; et vous ne sauriez croire combien peu il en a couteau duc d'Orléans pour faire saccager la manufacture de cet honnête Réveillon qui, dans ce même peuple, faisait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisammentqu'avec un millier de louis on peut faire une jolie sédition '. •

Faut-il prendre au sérieux ce témoignage de Marmontel ? et devons-nous croire, sur sa foi, que Çhamtort, à un moment, aurait joué le rôle d'un Catilina en sous-ordre ?

On peut remarquer que les Mrmoires de Marmontel n'ont paru qu'en 1800 ; que, vraisemblablement, ils furent écrits peu de temps avant cette date, c'est-à-dire longtemps après l'époque

i. Marmontel. Mémoires. Livre XIV.

OÙ fut tenue la conversation qu'il rapporte. On note aussi dans ce morceau quelques traces d'arrangement lilléraire ; on y relève des assertions qui ne semblent guère admissibles. Comment croire, par exemple, que Chamfort ait attribué au parti révolutionnaire, fiit-ce même au duc d'Orléans, le sac de la maison Réveillon? Ce sont bien là des raisons qui peuvent rendre ce récit suspect. — Mais d'autre part certains mots, le ton général de tout le morceau passent la portée ordinaire de Marmontel. Dans cet entretien, il se trouve des paroles aiguës et vibrantes qu'il n'eût pas inventées, que Chamfort seul a pu et dû dire, et où l'on croit entendre son accent. D'ailleurs Marmontel était de bonne foi ; certes, il n'aimait pas Chamfort ; mais il n'était pas homme pourtant à le charger d'une accusation gratuite longtemps après qu'il fut mort. Tout compte fait, il se pourrait qu'il y eût là tout simplement une fanfaronnade ou plutôt une malice de Chamfort, qui se fit un jeu de troubler dans sa quiétude de gras sinécuriste son placide confrère à l'Académie, et qui prit plaisir à effrayer, en se posant devant lui en conspirateur, ce satisfait d'esprit un peu court et de caractère un peu mou.

Qu'il ait ou non tenu les propos qu'on lit dans les Mémoires de Marmontel, Chamfort, en fait, n'a guère la mine d'un conjuré. Sans doute il a vidé « sa bourse de cuir » pour favoriser la propagande des journaux et brochures révolutionnaires. Mais quel rôle eût-il pu jouer dans une conspiration ? Il manquait de la fortune avec laquelle on se fait des âmes damnées ; et s'il savait parler pour le

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peuple, il ne savait pas parler au peuple ; en d'autres termes, il n'avait rien de ce qu'il faut pour entraîner et enrôler les simples dans l'entreprise d'un complot. Il comprit d'ailleurs assez bien le grand mouvement auquel il était mêlé, pour voir nettement qu'entrer alors dans une conspiration c'était jouer un rôle inutile et suranné. Conspirer ! cela était bon dans les petites cités antiques ou dans l'Italie du moyen âge !

« On cite en preuve de l'illusion qu'on peut faire à le multitude plusieurs exemples pris dans l'histoire grecqua ou romaine, ou même quelques exemples plus modernes ; mais on oublie la prodigieuse différence des temps , des lieux, des mœurs, etc., etc. On oublie surtout ce moyen puissant qui manquait aux anciens, l'imprimerie, qui, en peu de jours et à de grandes distances, rallie les esprits à la raison, à la cause publique, dissipe les illusions, détruit les erreurs, les mensonges, les calomnies qu'elle-même avait d'abord propagées '. »

La multitude d'ouvrages qui sortirent presque en même temps de tous les portefeuilles dans les premiers mois de 1789 prouvaient « à quel point la Révolution était préparée et presque faite d'avance dans tous les esprits ». — « Les abus,... les vices moraux et politiques,... en conduisant la nation au dernier terme du malheur et de l'avilissement, l'avaiefit placée dans l'alternative de périr ou de changer entièrement les bases de l'édifice social ", » Pourquoi donc se mêler de conspirer contre l'ancien régime, alors que, contre lui,

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