Ed. Ai'GUis. I, 44C
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qu'il s'était tracé à lui-même. Et c'est ainsi que l'œuvre de la (^constituante avait beau lui paraître incomplète sur plus d'un point, il sent cependant que cette Assemblée a dignement ouvert la Révolution en rendant ses droits à la conscience et en conviant le peuple à être libre. Pour lui, nulle réforme sociale et économique ne saurait primer cette conquête morale.
Dans l'Adresse aux Provinces, à ceux qui reprochent à la Constituante de n'avoir rien fait pour le peuple, il répond avec une conviction cordiale et pleine :
« Elevés au rang de citoyens, admissibles à tous les emplois, censeurs éclairés de l'administration, quand vous n'en serez pas les dépositaires, silrs que tout se fait et par vous ot pour vous, égaux devant la loi, libres d'agir, de parler, d'écrire, ne devant jamais compte aux hommes, toujours à la volonté commune, quelle plus belle condition ! >i
La liberté est la pierre angulaire de la démO' cratie qu'il a rêvée.
Par le fait seul qu'elle a donné la liberté au peuple, la Révolution a été, pour lui, bienfaisante ; de l'abjection ou de la nullité dans lesquelles il végétait, elle l'a fait accéder à la vie morale. Elle a fait disparaître <> les difTormités monstrueuses... d'un gouvernement monstrueux », qui avilissait ou annihilait des millions d'hommes. « Les hommes marchaient sur leur tète, et ils marchent sur leurs pieds '. ■»
\.Ed. Auciis, V, 3i0,
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Mis en possession de la liberté, le peuple en eflet se trouve investi d'un pouvoir nouveau, capable de transformer la vie sociale et morale de la nation. Ce pouvoir, c'est celui de l'opinion publique. Et, dans un article qu'Auguis a négligé, bien à tort, de recueillir dans la collection du Mercure, Ciiamlorl fait ressortir ce qu'il y a là de conséquences incalculables pour les destinées de la démocratie future.
« Naguère parmi nous, dit-il. le grand nombre ne savait, n't)sait et ne pouvait juger. Qu'était-re, il y a quelques années, ce qu'on appelait le public? Rien autre chose que le concours d'une centaine de sociétés qui, réunissant tous leurs moyens de domination et d'influence, communiquaient leurs travers à tout l'empire. 11 est bien temps de le reconnaître : les préjugés des Français, comme tous leurs maux, n'étaient que des émanations aristocratiques.
Un petit nombre de tyrans nous donnait le signal des erreurs favorables à sa tyrannie. Comme ils armaient le bras du peuple, pour opprimer le peuple, ils employaient
son esprit à l'avilir lui-même Ils s'étaient faits les
juges de l'esprit et du beau, de toutes les vertus, de toutes les convenances, et la nation abusée mettait une lâche vanité à répéter les arrêts de leurs caprices : imiter leurs maîtres, c'est l'ambition des esclaves. Mais enfin les bases sont renouvelées.. Les hommes, devenus égaux, s'estimeront également et ne voudront recevoir que deuxmêmes leurs sentiments ou leurs erreurs. Toutes les passions, tous les caractères pourront lutter ensemble. De ce mélange d'éléments libres et de mouvements spontanés se formera la véritable opinion. Indépendante et souveraine, ellesera, comme la loi, l'ouvrage de tous... En vain vous objectez les habitudes prises et la dilliculté de les vaincre. Les habitudes des nations, comme celles des individus, ne s'accroissent que lorsqu'elles sont volontaires; aussi n'y a-t-il de caractère national, de préjugés nationaux que chez un peuple libre. Le Français était donc sans caractère et sans préjugés propres, comme sans li-
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berté. II n'aura donc point à quitter des opinions, mais plutôt à en choisir une : il ressemble à un rocher muet qu'une divinité vient d'animer. Tout à l'heure ce n'était qu'un écho, maintenant c'est une voix '. »
Mais le peuple, devenu maître de juger les hommes et les choses, et, par là même, d'influer sur sa propre destinée, est-il en état d'exercer, comme il convient, la liberté qu'on lui a rendue ? Ne faut-il pas avouer que la Constitution,
« ouvrage en partie de l'opinion publique, se trouve à quelques égards supérieure aux lumières actuelles de la plupart des citoyens, et surtout aux habitudes du grand nombre? C'est un embarras plus qu'un danger ; mais enfin, si l'ancien gouvernement a péri par le désavantage contraire et pour être resté trop en arrière de la nation, il n'est pas moins à craindre que la Constitution nouvelle ne soit gênée quelque temps dans sa marche par la difficulté d'élever sur-le-champ à son niveau les idées d'une multitude longtemps ignorée et avilie -. »
En affranchissant le peuple, la Révolution n'aurait donc, aux yeux de Chamfort, acquitté qu'une partie de sa dette envers lui, si elle ne créait point une instruction publique qui éclaire son intelligence et une éducation nationale qui guide sa volonté. Là est, pour Chamfort, le plus important des problèmes sociaux, celui qu'il faut étudier et résoudre avant tous les autres.
Dès longtemps avant 1 789, les questions d'éducation l'avaient d'ailleurs préoccupé et occupé. Il n'avait que vingt-deux ans lorsque parut l'Emile;
\. Mercure de France, w Aa il juillet ITJO. 2. Ibid.
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mais parmi les amis de sa jeunesse il compta Sélis, Thomas, d'autres professeurs de l'Univorsilé, et, dans ce milieu, les réformes dont l'd'uvre de Rousseau avait donne le signal éclatant ne pouvaient guère manquer de servir de sujet aux entretiens ordinaires. A la fin des Notes xur les fables de La Fontaine, on lit ces réflexions :
« On a pu roiiiarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise.... On voit par cet exemple quelle attention il faut porter dans sa lecture pour ne point admettre de fau.'-ses idées dans son esprit... Que faire donc ? Ne point lire léfi;èrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des écrivains les plus célèbres, former son. jugement par l'habitude tle rélléchir, .Mais c'est recommencer son éducation. Il est vrai ; et c'est ce qu'il faudra faire constamment , jusqu'à ce que l'éducation ordinaire soit devenue meilleure , réforme qui ne parait pas pro-. chaîne '. »
Cette remarque, inattendue en pareil sujet, montre assez l'intérêt que Chamfort attachait à celte question,
Au reste, tout en suivant avec attention les ten' talives des réformateurs, il pensait qu'elles ne pouvaient alors aboutir à rien d'essentiel ni de décisif. Selon lui, une éducation vraiment rationnelle, vraiment raisonnable, était impossible sous le régime monarchique :
« On ne cesse, disait-il, d'écrire sur l'éducation, et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses , quelques méthodes utiles, ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être en grand l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la législation, à la