Causeries du Ltmâ'\ IV
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dans les termes les plus forts son dégoût du métier et de la vie d'homme de lettres, et qu'il a essayé de le justifier par des raisons qui méritent qu'on les examine et qu'on les pèse.
Au commencement de 1784, quelques amis puissants s'occupaient de faire obtenir à Chamfort je ne sais quel emploi à la cour ; et, lui, songeant que, s'ils réussissaient, il lui faudrait rompre son silence et remettre son enseigne littéraire, faisait part de ses inquiétudes à son ami, l'abbé Roman, dans une lettre où l'on ne peut méconnaître l'accent de la sincérité : « Il est certain, lui disait-il, que je désire le non-succès d'un événement prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me faire exister pour le public que je méprise presque autant que les gens de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes, etc. ; de me faire ou manquer ou atteindre une célébrité, qui, grâce au ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie illustre faite pour révolter un caractère décent' ■■. Ces lignes contiennent le résumé des griefs de Chamfort contre le métier et la vie littéraires : voyons ce qu'ils valent.
La profession d'écrivain éfait-elle donc aussi pleine de misères qu'il le prétend ? — On peut, je crois, affirmer hardiment que l'homme de lettres qui, à cette époque, n'eût voulu rien attendre que de ses œuvres, ne pouvait pas espé-
i. Ed. AuGuis. V, 290.
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rer arriver à la richesse. Ce qui enrichit Voltaire, ce furent d'heureuses spéculations ; ses ouvrages ne contribuèrent que pour bien peu à sa grande fortune. Si Marmonfel se trouve, à un moment, fort bien rente, c'est qu'il a su se faire donner force pensions et sinécures. Et il faut même remarquer que l'opinion des grands seigneurs et des gens du monde n'admettait guère que, même par des faveurs, un homme de lettres pût s'élever au-dessus de la médiocrité : « J'ai toujours été choqué, écrivait Cliamfort, de la ridicule et insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la fortune ' ». Il n'y a pas là de mauvaise humeur ; c'est l'expression même de la vérité ! En veut-on la preuve ? Suard rédigeait la Gazette de France. Il avait imaginé une combinaison qui, tout en profitant à l'Etat, lui permettait d'augmenter ses appointements.
1 Comme tout le monde devait gagner, Madame de Tessé imaginait que tout le monde serait bientôt d'accord ; qu'il était superflu de s'adresser directement au ministre, M. de Choiseul, et qu'au premier mot du chef de division la décision ministérielle serait dictée et signée. La marquise se rend en grande hàle dans les bureaux ; mais quelle est sa surprise ! Ce chef superbe de quelques commis ne conteste pas les profits à faire et à partager ; mais il s'étonne et s'indigne que des hommes de lettres ne se trouvent pas assez riches avec 2500 francs, et lui, commis, en avait 25000 ou 30000 - 1 »