‹ ChamfortChapitre 171 sur 207 · Ed. Auguis · texte numérisé non relu

Ed. Auguis

triumvirat Lameth, Barnave, Duport put soutenir qu’il voulait attribuer au seul pouvoir exécutif l’initiative de traiter avec les puissances étrangères. Chamfort alors s’émeut. Il se rend au Club de 1789, et y ayant rencontré l’abbé Sieyès, il lui fait part de son opinion sur l’article 9 du fameux décret. Il voudrait qu’il agît avec lui près de Mirabeau pour l’amener à modifier cet article de façon à le rendre «populaire», c’est-à-dire anti-monarchique. Et, sans plus tarder, il écrit à Mirabeau lui-même pour le presser de se ranger à son avis :

« Veuillez me dire en deux mots, ce soir même, dans la réponse que vous m’avez annoncée, si vous comptez faire la chose vous-même. . . . Il faudrait assister pour cela à l’ouverture de la séance, sans quoi vous manqueriez le véritable moment qui est celui du procès-verbal. »

Si, du reste, son illustre ami ne veut point l’entendre, Chamfort lui déclare, sans crainte d’entrer en contradiction avec lui, qu’il s’adressera à d’autres députés pour faire porter son opinion à la tribune :

« Si quelque raison que je ne prévois pas, dit-il en terminant sa lettre, vous empêche de faire vous-même la proposition, marquez-le-moi de même, afin que jepuisse, dès demain matin, trouver quelqu’un qui s’en acquitte ; car j’attache le plus grand prix à ce qu’on ne laisse pas de doute sur un article pareil ; et, d’un autre côté, ne sachant point même ce que vous ferez sur ces garanties, je serai fort aise de faire jeter parmi les motifs de l’amendement quelque chose qui annonce bien que l’Assemblée ne veut pas hisser au roi le droit de compromettre la nation dans les affaires des autres peuples1, i

1. Revue Rétrospective (seconde série, tome VII, p. 513 sqq.).

Mais c’est surtout par la façon dont il attaque les institutions capables de servir de défense et de soutien à la royauté, que l’on peut juger des convictions anti-monarchiques de Chamfort. Ses articles sur les Mémoires de Richelieu ne sont en réalité qu’un acte d’accusation contre l’aristocratie française : acte d’accusation qui porte d’autant plus que l’on n’y trouve pas le ton de la déclamation, et que l’ironie, qui circule à travers toutes ces pages, en restant presque toujours mesurée, n’en devient que plus pénétrante et plus cruelle. Or, à notre sens, on s’est mépris en pensant que cette satire amère du patriciat français lui avait été inspirée par ses rancunes de plébéien, épris avant tout de l’égalité. Assurément, il sentit autant que pas un ce qu’il pouvait y avoir d’injurieux et d’inique dans les privilèges nobiliaires. Et pourtant, quand la nuit du 4 août eut aboli ces privilèges, Chamfort ne désarma pas. Même dépouillée, et dépouillée par ses propres mains, la noblesse lui demeura suspecte. Il était convaincu en effet qu’entre la royauté et l’aristocratie il existait dès longtemps une sorte de traité tacite, et qu’elles étaient conjurées pour mettre obstacle à l’égalité et à la liberté politiques. Pas un seul instant il ne consentit à ouvrir l’oreille aux théories renouvelées de Montesquieu et que certains membres de la noblesse essayaient d’accréditer. « Une aristocratie héréditaire, disaient-ils, est un bon corps intermédiaire entre le roi et le peuple ; il balance ces deux pouvoirs extrêmes et les maintient dans un juste équilibre. » Chamfort se refusa obstiné-

ment à croire aux heureux effets de cette mécanique politique. Il savait ce qu’avait été le rôle de la noblesse depuis deux siècles ; il pensait qu’avec la tradition et les mœurs que le temps lui avait faites, elle ne pouvait pas en jouer d’autre. Et ce rôle il le définissait d’un mot d’une justice rigoureuse, mais aussi d’une rigoureuse justesse : a La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres *. »

« Le trône et l’autel tomberont ensemble, auraitil dit à Marmontel ; ce sont deux arcs-boutants appuyés l’un par l’autre, et que l’un des deux soit brisé, l’autre va fléchir. » Il ne pouvait manquer en effet de comprendre que le clergé, comme la noblesse, était et devait être un appui de la royauté, et de l’attaquer à ce titre. Il est certain pourtant que de ce côté il porta des coups moins fréquents et moins rudes. Dans son recueil d’articles, on n’en trouve point qui donne à l’Eglise des atteintes aussi vives et aussi profondes que celles qu’il dirigea contre l’aristocratie. C’estque, comme nous l’avons remarqué, l’attitude du clergé sous Louis XVI avait été aussi réservée, aussi effacée, que celle de la noblesse s’était rendue arrogante ; c’est que Chamfort, tout en étant complètement indévot, n’avait point de passion anti-religieuse ; c’est enfin que, durant les années 1 790 et 1791, les révolutionnaires se flattèrent d’incorporer dans la

Page 1