SECONDE LETTRE DE CEAMFORT AU PRINCE DE CONDÉ
Paris, 15 août, sans date d’année.
Monseigneur,
On est quelquefois bien heureux de pouvoir pleurer, car on étoufferait. On a pu rendre à V. A. S. l’effet qu’a produit sur moi la lettre dont elle a daigné m’honorer. Cette lettre, après laquelle je dois être et suis à ses pieds, est digne de votre belle âme, de votre grand nom, de votre bonté ; car ce dernier éloge ne gâte rien ; et qu’y a-t-il au-dessus de la bonté I Après l’avoir lue et relue dix fois, toujours avec de nouvelles émotions et de nouvelles larmes, j'avoue, Monseigneur, que le secret ne m’étant point imposé sans restriction, j’ai joui avec délices de l’admiration que cette lettre a causée à quelques âmes qui ne sont pas
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indignes d’entendre la vôtre. Comme on étoit ému ! comme on étoit à vos pieds ! et presque avec autant de plaisir que moi ! C’était un des spectacles les plus doux dont je pusse jouir, car, Monseigneur, la gloire de V. À. S. m’est devenue et me sera toujours bien chère, et mon plus grand désir seroit d’y contribuer par les faibles moyens qui sont en ma puissance.
Ces sentimens si purs et si doux sont pourtant, Monseigneur, je ne le cache pas, mêlés de beaucoup d’amertume ; il est cruel pour moi que vous soupçonniez que j'agis d’après une séduction étrangère. La vérité est que je suis cacochyme décidé, passionné pour la liberté, que je n’avois jamais aliénée jusqu'à ce moment et dont je ne sentois pas le prix, passionné pour les lettres, que j’ai cru pouvoir accorder avec ma place, mais que ma manière d’être, de sentir et de travailler ne me permet pas de concilier avec mon nouvel état. La vérité est, Monseigneur, que j’ai agi d’après un sentiment non suggéré, mais personnel ; que ceux de mes amis qui doivent avoir et ont en effet le plus d’influence sur moi, en entrant plus ou moins dans mes peines , sont désolés que je sois affecté ainsi. Quelque simplicité, quelque bonhomie que Votre Altesse me suppose, seroit-il vraisemblable que je fusse assez aveugle pour me déterminer par les instigations de quelques personnes indifférentes ou suspectes par préférence à celles qui me sont les plus chères et que j’afflige sensiblement !
J’insiste là-dessus, Monseigneur, parce que' c’est cette prévention qui a montré à V. A. S. ma démarche sous un faux jour ; c’est elle qui lui a fait rejeter un moyen terme qui -seul pouvoit parer à tous les inconvénients et auquel elle seroit peut-être venue d’elle même avec le tems pour le bien de son service dans ce détail journalier ; c’est elle qui a confondu dans l’esprit de V. A. S. deux idées que j’avois tâché de rendre distinctes, celle d’avoir l’honneur de lui être attaché par ce titre de secrétaire de ses commandemens sans fonctions et sans appointements, et celle de renoncer à l’honneur de lui appartenir. Je suppose, Monseigneur, qu’actuellement je n’eusse pas cet honneur, que ma personne vous fût entièrement inconnue et que je sollicitasse cette grâce pour la première fois, c’est-à-dire celle de vous appartenir en qualité de secrétaire des com-
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mandements, sans fonctions et sans appointements, ne diroit-on pas dans le public : « un tel sollicite la grâce d’être attaché à Monseigneur le prince de Condé » ? Par quelle fatalité, se fait-il donc, Monseigneur, que Y. A. S. se soit méprise au sens de ma demande, que j’ai énoncée le plus clairement qu’il m’a été possible, ou pourquoi me suppose-t-elle une intention que je n’ai pas ? Pourquoi mon attachement sous cette forme serait-il plus suspect, moins réel, moins durable, moins établi dans l’opinion publique que celui de M. Desormeaux, parexexnple, et celui de M. de Saint-Alphonse ? Pourquoi la raison de son goût pour les lettres, que M. de Saint-Alphonse a alléguée, auroit-elle moins de force en ma faveur qu’elle n’en a pour lui ? Et pourquoi cette autre raison d’une convenance de fortune qu'il a associée à la première auroit-elle auprès de V. A. S. plus de poids que celle de ma santé, raison qui, même dans les idées vulgaires, passe avant celle de la fortune ? Quant à l’effet que ce changement peut faire dans le public relativement à moi, ne pouvois-je pas me flatter que vos bontés daigneroient lui donner la tournure qui me seroit la moins défavorable ? N’est-il pas évident, Monseigneur, que le coup d’œil que cela auroit dans le monde dépendroit absolument de vous, que V. A. S. fait la loi ici comme dans tout le reste, que sa manière de voir la chose décide l’opinion publique, qu’un mot dit à son lever, dans son salon, sur ma déplorable santé, sur la suite que demandent les travaux littéraires d’un certain genre, prévient toutes les interprétations qui peuvent m’être contraires, et réduit la malignité au silence ? Il me semble, Monseigneur, que ces idées sont incontestables et qu’elles portent le caractère de l’évidence et de la bonne foi.
Il y a dans la lettre de Y. A. S., une page entr’autres, où elle daigne répondre à mes objections avec une précision mêlée de tant de bonté et de tant de grâces que ce passage excite une sorte de gaité et qu’on sourit en pleurant. Mais, Monseignenr, après que ce charme a fait son effet, comment ne verrois-je pas qu’il est impossible que je profite des libertés que vous daignez m’accorder ? On s’aperçoit qu’en ce moment vous avez oublié l’empire que votre fortune exerce à votre insçu. Il est tel, cet empire, qu’il parle lors jue vous vous taisez, qu’il ordonne tout
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quand vous ne commandez rien, et qu'il agiroit pour ainsi dire contre votre volonté même et contre une défense positive de votre part. Ne point aller à Chantilli ! et Votre Altesse Sérénissime y passe neuf mois de l’année. — Faire fermer ma porte I et les clameurs des mécontents ? — Me dispenser de quelques-uns de mes devoirs ! et les discours de mes confrères, le sarcasme, le ridicule? Tout cela revient à celui qui en est l’objet, et la vie se passe dans l’amertume avec des sentimens qui dévoient en faire la douceur. Je me suis transporté à huit mois d’ici ; je me suis représenté vivant à la campagne, car ce seroit un parti nécessaire, occupé de mes exercices de santé, ne revenant quelquefois, que pour mettre à vos pieds, Monseigneur, l’hommage de mes sentimens et celui de mon travail, mais préoccupé de mes devoirs que je négligerois, des plaintes occasionnées par le délai et le renvoi des lettres, par la difficulté de me voir quand on auroit affaire à moi, et je me suis demandé si je serois heureux ; je me suis répondu que non, carje ne serois pas honnête ; et en effet, Monseigneur, quel homme, même avec une probité ordinaire et sans délicatesse, soutiendroit une pareille position ! Je ne récuse ni votre sentiment inlime et réfléchi, ni même votre premier mouvement.
J’avoue, Monseigneur, que ces idées m’ont profondément affecté. J’ai senti que dans le trouble de mes esprits et dans l’effusion de mes sentimens pour V. A. S. je n’étois pas en état de décider de mon propre sort, qu’il falloit me calmer, prendre du tems, me consulter moimême, et ne consulter que moi ; que, ce moment passé, l’idée de revenir sur mes pasétoit intolérable, que je n’en aurois jamais la force, et que si j’étois malheureux, comme il est trop indubitable, le mal seroit absolument sans remède. Qu’ai-je fait? Pardonnez, Monseigneur. Il s’agissoit du bonheur de ma vie ; ce n’a pas été un effort médiocre de ma raison que de me défendre du charme de ce moment-ci où je voudrois pouvoir passer ma vie à vos pieds, s’il étoit possible, et faire à V. A. S. tous les sacrifices imaginables. Mais je connois un peu le cœur humain; j’ai éprouvé que le sentiment le plus vrai ne repoussoit pas l’action constante des contradictions habituelles, et que c’est par ce sentiment même qu'elles
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sont plus amères et plus douloureuses Encore une fois, que Y. A.. S pardonne si je cherche à m’épargner une nouvelle épreuve de cette cruelle vérité. Elle montre toute son indulgence et sa bonté en daignant dire que la petite malhonnêteté de quitter ma place ne peut pas être mise en comparaison avec le bonheur de ma vie ; mais ce mot me fait voir qu'il y a désormais peu de bonheur pour moi, puisque quitter les fonctions de ma place, et perdre l'honneur de lui être attaché paroit la même chose à Y. A. S. Je n’essayerai point de pallier cette faute par les raisons que j’ai déjà alléguées et dont la plus forte est la déférence trop entière au zèle de mes amis, qui ne m’ont pas assez mis au fait de quantité de détails étrangers à votre personne et qu’ils ignoroient. J’aime mieux me jetter aux pieds de V. A. S., mettre sous ses yeux les peines, les combats de mon âme, l'hommage d'un cœur pénétré de ses bontés, ma profonde vénération pour sa personne, et avec ces sentimens lui demander grâce pour l’impossibilité absolue où je me trouve sous plus d’un rapport d’exercer les fonctions de secrétaire des commandemens, ni de rester dans la position équivoque où je ne pourrois être ni heureux, ni honnête, en profitant de ses bontés pour me dispenser de remplir les devoirs de ma place. Ainsi, le cœur serré et les larmes aux yeux, je suis forcé de revenir à ma première supplication et d’attendre la décision de V. A. S. avec la même inquiétude et la même douleur.
Je n’ajoute plus qu’un mot, Monseigneur, mais qui détruit absolument l’idée de séduction étrangère, passée ou future. Si V. A. S. daigne m’accorder le titre de secrétaire de ses commandemens sans fonctions et sansappointemens, et que, dans la suite de ma vie, j’accepte un avantage quelconque incompatible avec ce titre, ou si j’accepte quelque avantage compatible avec ce titre, sans l’aveu de V. A. S., je la prie de me regarder comme le dernier des hommes.
Je suis avec respect,
Monseigneur,
de Votre Àllesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.
A Paris, 15 août.
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MINUTE AUTOGRAPHE D’UNE LETTRE SANS DATE ADRESSÉE PAR LE PRINCE DE CONDÉ A CHAMFORT.
Puisque vous le .voulez absolument, mon cher Chamfort, qu’il ne soit plus parlé de fonctions ni d’appointements, Je vous laisse le titre de secrétaire de mes eommandemens, que vous paraissez désirer, mais je ne reçois point l'engagement que vous voulez prendre avec moi de n’accepter aucune place qui ne soit compatible avec ce titre ; je serois bien fâché qu’il vous fût à charge ; ainsi vous le garderez tant qu’il vous conviendra, et je ne me choquerai point du tout quand vous me le remettrez. Il en sera de même du logement que vous occupez chez moi ; je vous laisse le maître de le garder, ou de me le rendre si cela vous convient mieux; si vous le gardez, je vous demande seulement d’en laisser à Grouvelle (que vous logez déjà) ce qui lui sera nécessaire pour faire la besogne dont je le charge en attendant que je sois décidé sur le choix d’un autre secrétaire. Soyez heureux, mon cher Chamfort ; pensez, écrivez, et portez-vous bien ; je prendrai toujours beaucoup de part aux succès de votre esprit et au bonheur de votre âme 1 .
BREVET DE SECRÉTAIRE ORDINAIRE ET DU CABINET DE MADAME ÉLIZABETR DE FRANCE POUR LE SIEUR DE CHAMFORT.
Aujourd’hui douze septembre mil sept cent quatre-vingtquatre, le Roi étant à Versailles, Madame Elizabeth de France ayant désiré que Sa Majesté voulût bien établir une place de secrétaire ordinaire et du cabinet de cette princesse, et y nommât le sieur Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, et Sa Majesté bien informée du mérite et des bonnes qualités du sieur Chamfort, ainsi que de son zèle et affec-
1. Cette correspondance entre le prince deCondéet Chamfort se trouve aux archives du palais de Chantilly. Elle m’a été communiquée, avec l’autorisation de Mgr le duc d’Aumale, par M. Maçon, archiviste. (pCil me soit permis de le remercier ici de sa courtoisie et de son obligeance.
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tion pour son service et celui de cette princesse, à cet effet Sa Majesté a créé et établi une place de secrétaire ordinaire et du cabinet de Madame Elizabeth de France et a retenu et retient le sieur Chamfort pour la remplir et servir dorénavant en cette qualité près de cette princesse, jouir des honneurs, autorités, prérogatives, privilèges et autres avantages appartenant à ladite place et des appointemens de deux mille livres que Sa Majesté a jugé à propos d’y attribuer, lesquels lui seront payés suivant les états ou ordonnances qui en seront expédiés, en vertu du présent Brevet que pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé de sa main et fait contresigner par moi, conseiller secrétaire d’Etat et de ses commandements et finances.
Louis.
Le baron de Breteuil .
BUE VET d’une PENSION DE 3200 1. SANS RETENUE EN FAVEUR DU SIEUR SÉBASTIEN R. N. CIIAMFORT,
né et baptisé le vingt décembre mil sept cent quarante-deux à Duport en Auvergne, de V Académie française.
Cette pension composée des objets ci-après, savoir :
Une pension de douze cents livres pour lui tenir ieu de la gratification annuelle de pareille somme qui lui a été accordée sur les dépenses extraordinaires des Menus Plaisirs, sans retenue, par décision du 6 novembre
Nota. Cette pension de 1200 1. portée dans un précédent brevet expédié au département de la maison du roi le 1er octobre 1782, timbré mars, a été payée au trésor [royal jusqu’au 1er janvier 1786 sous le n° 17996.
Une pension de deux mille livres sans retenue, qui lui a été accordée sur le trésor royal par décision de ce jour 21 août 1786, avec jouissance à compter du premier du présent mois, en considération de ses travaux littéraires.
Aujourd’hui vingt un août mil sept cent quatre-vingtsix, le roi étant à Versailles, Sa Majesté s’étant fait repré-
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senter le brevet par lequel, en conséquence de ses lettres patentes du 8 novembre 1778 et de sa déclaration du 7 janvier 1779, la première pension ci-dessus désignée, montant annuellement à douze cents livres, a été confirmée au sieur S. R. N. Chamfort, de l’Académie française. — Et voulant lui donner une marque plus particulière dont Elle l’honore, Elle lui a en confirmant d’abondant la jouissance de la lre grâce ci-dessus désignée, accordé et fait don de la somme de deux mille livres de pension annuelle sur son trésor royal, sans retenue, pour par le dit sieur en jouir sa vie durant, à compter du 1" du présent mois, pour augmentation de ladite pension de 1200 livres et ne former plus, à compter dudit jour, qu’une seule pension de trois mille deux cents livres sans retenue — etc., etc.
Louis.
Le baron de Breteuil.
LETTRE (OLOGRAPHE) DE CALONNE, ANNONÇANT A CHAMFORT LE BREVET D’UNE PENSION DE DEUX MILLE LIVRES.
Paris, 23 août 1786.
Le Roi s’occupant, Monsieur, de récompenser et encourager les travaux littéraires, vos talents, les grâces de votre esprit et les sentiments qui régnent dans tous vos ouvrages, Lui ont paru mériter de sa part une faveur distinguée, et Sa Majesté vient de vous donner deux mille livres de pension sans aucune retenue. Je vous prie d’être persuadé que la satisfaction que je trouve à vous l’apprendre égale les sentiments d’estime et d’attachement avec lesquels j’ai l’honneur d'être, Monsieur, votre affectionné serviteur.
de Calonne.
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YI.
4’ Région.
Département de Paris.
Section Lepelletier.
Le 9 septembre, l'an 2 de la République une et indivisible.
Citoyen (?)
J’ai toujours pensé qu’un fonctionnaire public devait ne pouvoir être atteint par le soupçon, par la calomnie. Jusqu'à ce moment ils m’avaient épargné. Mais ils m’ont frappé enfin. J’ai repoussé leurs coups et voici les armes avec lesquelles je les ai combattus et les combats encore. Je joins ici ma réplique à mes calomniateurs. Veuillez, citoyen, y jetter les yeux.
Après avoir fait pour ma justification que je rendrai publique, ce que me dicte le sentiment de mon innocence, il ne me reste qu’à donner ma démission de la place de Bibliotécaire de la Bibliotèque nationale, emploi qui, seul, j’ose le dire, a provoqué ces calomnies auxquelles, en d’autres lems, il m’eût certainement suffi d’opposer mes écrits, ma conduite et ma vie entière.
Cuamfort.
P. -S. — Je viens de faire passer au ministre de l’intérieur ma démission de la place de bibliotécaire.
LETTRE DU MINISTRE DE L’INTÉRIEUR A CHAMFORT POUR LUI ACCU- SER RÉCEPTION DE SA DÉMISSION DE BIBLIOTHÉCAIRE.
3? Division.
Paris, le 30* jour du 1er mois, l’an 2e de la République une et indivisible.
J’ai reçu, citoyen, votre démission de bibliothécaire de la Bibliothèque nationale, je l’accepte et vais incessamment pourvoir à votre remplacement. Vos lumières et vos ta-
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lents reconnus ont des droits à mes regrets, et j’aurais sincèrementdésiré que d’autres circonstances eussentpermis que vos relations avec l’administration qui m’est confiée eussent été plus durables.
Paré.
Procès-v erbal du citoyen Chamfort, à la Bibliothèque nationale.
Département de Paris, 4“ Région.
Section Le Pelletier.
Le vingt quatrième Brumaire, l’an deuxième de la République française une et indivisible, Nous, Jean-Antoine Delorme, commissaire de police de la section Lepelletier, ci-devant 1792, requis, nous nous sommes transportés avec François-Hilaire Barré, faisant par intérim les fonctions de secrétaire-greffier, rue Neuve, des Petits-Champs, en une maison numérotée 18 — occupée par l’administration de la Bibliothèque nationale, où étant monté au premier étage dans un appartement occupé par le citoyen Chamfort, y avons trouvé et est comparu par devant nous le citoyen Louis Le Courcheux, dit Rouard, gendarme près les tribunaux du département de Paris, demeurant ordinairement rue Jean de l’Eglise, section des Arcis, n° 15, et de présent, dans la maison, où nous sommes, depuis deux mois et demie (sic) .auprès des citoyens Desaunay, Barthélemy neveu et Chamfort, pour la garde de leur personne, en vertu d’un ordre du Comité de sûreté générale de la Convention en date du quatre septembre présente année, vieux style, le dit ordre a nous présenté signé Yaubertrand ;
Lequel a dit qu’averti par son brigadier qu’il fallait reconduire les dits susnommés en une maison d’arrêt, il en avait donné avis aux dits citoyens sur la fin de leur dîner ; que le nommé Chamfort s’était levé et retiré de la table sans apparence d’aucun projet, était entré dans un cabinet où il s’était coupé la gorge avec un rasoir ; qu’après cette opération il était passé de ce cabinet dans
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un autre, où il s’était enfermé ; que l’on a eu connaissance de cet événement parles traces de sang sur la pièce de communication de l’un à l’autre cabinet, et a déclaré ne savoir signer. Ainsi signé Boulouche, Barré et Delorme.
Sur quoi nous commissaire sus dit et soussigné avant de procéder à l'audition de la déclaration du dit Chamfort que nous avons vu baigné dans son sang, avons ordonné que les médecins, chirurgiens et gens de l’art fussent invités de suite à se rendre sur les lieux, pour lui donner tous les secours nécessaires. Ainsi signé Boulouche, Barré et Delorme.
Et de suite nous avons demandé au dit Chamfort ses noms, surnoms, âge, lieu de naissance et profession, lequel a dit se nommer Sébastien Roch Chamfort, âgé de cinquante et un ans, natif de Clermont en Auvergne, ci-devant bibliothéquaire national et demeurant dans la maison où nous sommes.
A lui demandé par qui il avait été blessé, a dit par luimème ; qu’ayant été renfermé dans une maison de force, il avait juré en en sortant de n’y plus rentrer, et qu’ayant été prévenu ce jourd’huy qu'il devait être reconduit dans une maison de force, il avait voulu se tenir parole, et était en conséquence entré dans son cabinet où il avait deux pistolets chargés, il les a tirés contre lui, et que, s’étant manqué, il s’était armé de son rasoir avec lequel il avait voulu se couper la gorge jusqu’à ce que mort s’ensuivît ; et n’ayant pas tout à fait réussi dans son dessein, il s’était porté des coups de rasoir sur les cuisses, les jambes et partout où il espérait se couper les veines, n’ayant rien de
plus en horreur que d’aller pourrir en prison et de
satisfaire aux besoins de la nature en présence et en commun avec trente personnes, protestant au surplus de son innocence etde son patriotisme, ainsi qu'il sera prouvé par l’événement : ajoutant qu’il se soustraira toujours autant qu’il sera en son pouvoir par une mort volontaire aux horreurs et au dégoût des prisons quelconques qui ne sont pas faites pour retenir plus de vingt-quatre heures des hommes libres, et voulant qu’il soit déclaré qu’il a assisté au présent procès-verbal et qu’il a lui-même dicté sa présente déclaration, et a signé avec nous le citoyen Boulouche, sergent de la force armée de la dite section, y
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demeurant, rue de Marivaux, par quinousavons été requis, et aussi du citoyen Verger, chirurgien par nous invité.
Ainsi signé : Cuamfort, Boulouche, Verger, Barré et Delorme.
Suivent les dépositions de la femme Judith Thierry, de la femme Lafauche, qui servait Chamfort, de Lafauche, appelé par sa femme, quand elle a vu du sang, sur les circonstances du suicide Comparaissent ensuite les chirurgiens Pierre Brasdor, Charles Beauduin, Marie François Vergez, Alexandre-Pierre Brasdor fils
« Lesquels nous ont fait le rapport suivant, disant qu’ils ont observé à la jambe gauche quatre plaies transversales du côté interne dont la supérieure plus profonde que les autres, à la cuisse du même côté une plaie superficielle, occupant la partie inférieure et interne ; deux petites plaies transversales à la partie inférieure et externe de la cuisse droite, quatre autres longitudinales et superficielles au côte interne et à la partie postérieure et moyenne de la jambe du même côté. Ces plaies ne peuvent pas être regardées comme graves. Mais ils en ont remarqué une à la partie antérieure du col qui a été faite par plusieurs coups de rasoir. Sa direction est traversais {sic}, elle divise la peau, le muscle peaucier et pénètre dans la même direction plus profondément et même jusqu’à la partie supérieure du larynx, de manière que cette partie est à découvert, la division delapeau étant inégale et à plusieurs lambeaux. Postérieurement ayant été déterminés à examiner si la balle des pistolets (qu’on n’a pu retrouver) n’aurait point pénétré dans le nez auquel nous avons remarqué du gonflement, nous avons découvert fracture à la cloison et l’espèce de délabrement que nous avons trouvé aux os fait juger qu'il est possible que la balle dont nous venons de parler se soit nichée dans une partie qu'il nous est impossible de désigner, de manière que le pronostic ne peut être que très douteux et même fâcheux,
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et attendu l’état décrit cy-dessus et le danger du mouvement dans une pareille situation, ils ont déclaré que le blessé ne pouvait être transporté dans un autre lieu sans courir le risque d’une hémorragie peut-être mortelle et ont signé, etc. »
Sur ce, le commissaire déclare que Chamfort restera sous la garde du citoyen gendarmeLe Courcheux, auquel il adjoint deux volontaires de la force armée de la section Le Pelletier,
a pour le surveiller , attendu la manifestation de ses dispositions attentatoires sur sa vie. »... « Et disons qu’expédition du présent sera faite le plus promptement possible et envoyée au Comité de sûreté générale pour être par les représentants du peuple composant ledit Comité statué ce qu’ils croiront convenable. »
( Suivent les signatures.)
A. Editions contemporaines.
1. E pitre d'un père à son fils, Paris, Regnard, 1764, in-8°.