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SUR LES GENS DE LETTRES

On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère doux, égal, et, en général, heureux ; qu'au contraire les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple : les uns étudient la nature, les autres la société ; les uns contemplent l'ouvrage du grand Etre, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent être différents.

Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les bons vers : le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les géomètres. Alors les poètes, comptant le public pour rien et ne s 'occupant que des connaisseurs, feraient à l'égard de leurs ouvrages ce que le fameux mathématicien Viète faisait à l'égard des siens dans un temps où l'étude des mathématiques était

moins répandue qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires qu'il faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viète était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géo mètre a peut-être moins de vanité qu'un poète, ou, s'il en a autant, il doit la calculer mieux.

Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater au delà de la ligne ; mais que de piller les modernes, c'était filouter au coin des rues.

Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire à d'autres qu'à ses amis^ comme le font tant d'hommes, surtout des gens de lettres, pour qui plaire est comme un métier, il est clair qu'ils ne peuvent y être portés que par un motif d'intérêt ou de vanité. Il faut qu'ils choisissent entre le rôle dune courtisane et celui d'une coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien. L'homme qui se rend aimable pour une sociét-é, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle d'un homiête homme.

Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de llionmie qui eu a quelquefois assez peu, et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit, et c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.

La plupart des livres d'à jjrésent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec des livres lus de la veille.

C'est une remarque excellente d'Aristote. dans sa lihctorique, que toute métaphore fondée sur l'analogie doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est l'hiver de la vie ; renversez la métaphore, et vous la trouverez également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.

Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moin.^' opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

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Le bon goût, le tact et le bon ton ont plus de rapport' que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite ; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à la conversation.

Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé par son caractère, par le mérite de ses ami» et par un peu d'aisance ? Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle, qu'a-t-il besoin du monde ? Son seul parti n'est-il pas de se choisir une re traite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère et sa raison ? Faut-il qu'il porte le poids de la société sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens ? Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut dire qu'en lui refusant tout on lui a tout donné. Dans combien d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle : c Hélas ! nous périssions si nous n'eussions péri ! »

On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la vertu : « C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et c^u'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que l'auteur est ce qu'il paraît être. » Il est vrai que beaucoup" d'exemples autorisent cette pensée; mais j'ai remarqué qu'on fait souvent cette réflexion pour se dispenser d'honorer les vertus dont on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme.

Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages est plus respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le' silence d'un homme connu pour bien parler impose 'beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui ne parle pas mal.

Un auteur homme de goût est, parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.

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Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui-même ; et, de la part du public, il se trouve placé entre le Grand merci et le Va te promener. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue ; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la bassecour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.

Les succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent.

Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.

J'ai vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, que les Estienne (Henri et Robert), qui, par leur érudition grecque et latine, ont rencfu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France une vieillesse misérable, et que Charles Estienne, leur successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué presque autant Cju'eux aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une petite ferme qu'il avait en Champagne ; il se tua en tombant du haut d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la destinée des Duryer, Trictan, IMaynard, et de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. Si Ra-

cine, Boileau, ]Molièie et Quinault eurent un sort plus heureux, c'est que leurs talents étaient consacrés au roi plus particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdotes sur le triste sort des homme de lettres illustres en France, ajoute : « C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays. Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Tallemant, l'abbé Gallois, qui omirent ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient ; tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs savants étrangers, sachant très bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris. »

On demandait à l'abbé Trublet combien de temps il mettait à faire un livre. Il répondit : « C'est selon le monde qu'on voit. »

;M..., à qui on demandait fréquemment la lecture de ses vers, et qui s'en impatientait, disait qu'en commençant cette lecture il se rappelait toujours ce qu'un charlatan du Pont-Neuf disait à son singe en commençant ses jeux : « Allons, mon cher Bertrand, il n'est pas question ici de s'amuser. Il nous faut divertir l'honorable compagnie. »

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