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LE MARCHAND DE SMYRNE

DORNAL

Ma chère petite musulmane, quand nous serons en terre chrétienne !... Ah ! mon Dieu, nos pauvres compagnons d'infortune !

Hassan

Si j'étais assez riche... Mais, après tout, l'homme de loi, et cet autre, cela ne doit pas coûter cher, n'est-ce pas ?

Dornal Ah ! mon Dieu, non ! Nous les aurons à bon marché.

Fatmé Ah ! c'est bien vrai. Je viens de rencontrer lArménien ; tout ce qu'il demande, c'est de les vendre au prix coûtant.

Dornal D'ailleurs, moi, je suis riche, et je prétends bien...

Allons, délivrons-les. {Â Fatmé.) Va les chercher. Qu'ils partagent notre joie, ciu'ils soient heureux et qu'ils nous pardonnent de porter un doliman au lieu d'un justaucorps.

[Fatmé amène V Arménien, suivi des esclaves qui ont paru dans la pièce et de ceux dont il y est parlé. Ils forment un ballet et témoignent leur reconnaissance à Zayde, à Hassan et à Dornal.)

Lettres

Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité qui me fait voir la littérature sous l'aspect oii je la vois; s'il est vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus considérable que celle de la plupart des gens de lettres ; et enfin vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont les moyens que.- j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre longue lettre. Mes réponses seront simples.

INIais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit, m.on caractère et les circonstances ont tout fait, sans aucune combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez d'aisance pour vivre solitaire, et mon goût m'y portait naturellement ; mais, comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas; j'ai pris in-

trépidement le dernier. On a beaucoup crié ; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet voulait dire : « Quoi ! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun homme de lettres? »

A cela je réponds : J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de vieillir en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous aviseriez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres, selon vous, et, en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un homme à qui on dit: « Tu vivras pauvre et trop heureux de voir ton nom cité quelquefois ; on t'accordera, non quelque considération réelle, mais quelques égards flatteurs pour ta vanité, sur laquelle je compte, et non pour l'amour-propre qui convient à un homme de sens. Tu écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux en te roulant dans la fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans les fêtes publiques. »

J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et, méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère et à l'intérêt de mon bonheur. J 'ai dit tout haut : « J'ai fait mes preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas. J'ai très peu, mais

j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite. Ainsi, je ne demande rien : mais il faut que je porte en même temps le poids de la pauvreté et le poids des devoirs attaclîés à la fortune. J'ai une santé délicate et la vue basse; je n'ai gatçné jusqu'à présent dans le monde que des boues, des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse, et, si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars. »

Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et, si vous vous étonnez que cela ait pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je n'agissais ni par humeur ni par amour-propre. Il reste à vous expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au moins dans le même détail ; mais je puis vous dire sans que vous deviez me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je suis propre à plusieurs choses hors de la sphère de la littérature. Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir : Tes uns n'ont écoiité que leur sentiment ; d'autres ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul et quelque intérêt, et, les circonstances étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous jugez si heureuse.

A M. L'ABBÉ EOMAX.

!i mars 1784.

C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin d'efiort pour le remplir. Il m'en faudrait pour différer, et je ne veux pas lutter contre moimême.

Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans la chose par laquelle je vous ressemble ! Vous convenez que vous avez pris la meilleure part . et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot pareil ; vous

me le dites parce que voi^s le sentez. Cette raison est sans cloute très bonne ; mais pourquoi ou plutôt comment le sentez-vous ? Voilà ce qui m'étonne. Quoi ! cette malheureuse manie de célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, un protecteur ! Avez-vous oublié qu'elle exige presque autant de misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? Et quel en est le fruit? Beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés les plus aflreux de la part de ceux qui ne peuvent partager cette fumée et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi, qui ai tout jugé.

J'ai aimé la gloire, je l'avoue ; mais c'était dans un âge où l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelciue repos, où je pensais qu'elle était une source de jouissance chères au cœur, et non une lutte éternelle de vanité ; quand je croyais que, sans être un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé ; je ne suis pas de ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers: voilà ce que disait Boileau avec cjuinze mille livres de rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à présent ; voilà ce que disait Racine en rapportant plus d'une fois de Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il pas y tenir et laissa-t-il, à trente-six ans, cette carrière de gloire et d'infamie qui depuis lui est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui dès mon premier succès me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la haine d'une foule de sots et de méchants, je regarde ce mal comme un tiès grand bonheur; fl me rend à moimême, il me donne le droit de m'appartenir exclusivement ; et, les amis les plus puissants ayant plus d'une fois

fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé d'être un superflu, une espèce de hors-d'œuvre dans la société. Je me suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes, et j'ai su tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai retiré ma vie tout entière dans moi-même: penser et sentir a été le dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que tituliis nomanque sepulcri.

J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre où vous me dites que vous m'avez cherché dans les journaux : vous m'avez paru ressembler à un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais là depuis longtemps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le pareil n'existe pas dans sa perfection, relative à moi, qu'il m'a montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passés ensemble. C'était une femme, et il n'y avait pas d'amour parce qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que moi ; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentiments et de positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie ; mais le bonheur d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobes qu'on appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, l'usage même fantasque de mes livres : voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui me suffit. C'est ce que m'enlèvera nécessairement le succès que vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheu-

leusement est devenu, depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable (1). L'àne qui ne veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner son avoine ; et, quand je songe qu'en se déplaçant il aura plus d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il fait un marché de dupe.

Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentiments qui m'appellent à la retraite, et vous le verliez bien davantage si vous pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'oiïre de côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me retenir. Quelle est donc cette invincible fierté et même cette dureté de cœur qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce, quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard ; je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil ; mais j 'ai été une fois empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus : manet alta mente repostuni. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première lettre ; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.

J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec moi la Provence pour chercher l'asile qui me convient, et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter que je ne vous ferai pas faire un grand voyage : il faudra que votre pays ait de grands inconvénients si la retraite la plus proche de vous n'est pas celle qui me convient le mieux.

Je vous avais promis des nouvelles littéraires ; mais, par

(1) On proposait à Cliamfort une place de secrétaire des commandements à la cour. {Note du premier éditeur.)

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mon mouvement personnel, je suis bien fioid sur cet article, et j'ai besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez quelque intérêt. On joue à présent avec un grand succès, malgré de grandes huées sur la scène et de grandes réclamations et indignations à Paris et à Versailles, le Maridfje de Figaro de Beaumarchai«î. C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange de choses du plus mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la dixième, et d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, depuis les retranchements qu'on y a faits. Je ne vous parle point du Jaloux, du mauvais Coriolan de La Harpe: les journaux se sont chargés de cela. Un mot sur Us Danaîdes, opéra -nouveau oii Gluck a mis la main : c'est un ouvrage de Topinambous, à jouer devant des cannibales; on dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de représentations.

Parlons de noire Académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix : c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait plaisir en se présentant à l'Académie ; il écartait l'abbé Maury, dont plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance, qui est très prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. L'abbé a huit ou dix voix tout au plus ; mais les autres gens de lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y est appelé d'une manière positive. Prendre encore un homme de qualité serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. Comment s'en tireront-ils ? Je me divertirai des intrigues : ce sont mes seuls jetons ; je n'en ai point d'autres. J'y vais si peu que je n'ai pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.

Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai ja-

LETTRES . l'il

iiHiift t-Le. Il mo ;?ttnljlL- ijue, si je lebtais en plate une année, je ne pourrais plus vivre, et cett€ idée m'afflige sensiblement sur son état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. Adieu encore une fois ; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.

Paris, 12 août 1792.

Je continue, mon ami, de me bien porte )• ; mais je ne néglige point mon régime. J'ai fait ce matin le tour de la istatue renversée de Louis XV, de Louis XIV, à la place \'endôme, à la place des Victoires. C'était m.on jour de visite aux rois détrônés, et les médecins philosophes disent que c'est un exercice très salutaire. Vous serez sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris cela sur moi.

De la place Louis XV j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato, à Vienne, ou ceux de Postdam ; la foule inondait les appartements teints du sang de ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine ; mais, en revanche, on y parlait beaucoup de Charles IX et de Catherine de Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des gants de la duchesse de Marlborough comme ayant été la cause d'une guerre. Il se trompait : elle fit faire une campagne de moins ; mais je me suis bien gardé de rétablir le texte : j'aurais été pris pour un aristocrate; d'ailleurs, la mé prise était si légère, et l'intention du conteur était si bonne !

Voulez- vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion française pour la royauté^ ce que je prouvais par la facilité avec laquelle les dan

seurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de l'air {d ira à l'air Vive Henri IV I Eh bien, cet air est proscrit, et au moment oîi je vous parle la statue de ce roi est par terre. Rien ne m'a: plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la République trouveraient sur leur chemin la Henriade et le Lodoîx de l'université ; non, cela n'est plus à craindre, et je suis sûr même que le Versalicas arces de nos poèmes latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins que la cour actuelle pour opérer ce miracle ; )nais enfin, elle l'a fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet égard depuis que j'ai entendu les discours très peu badauds des Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie qu'il me reste m'a engagé à lire quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XIV. Que croyez-vous que j'y ai trouvé? Le nom de Girardon, qui avait caché là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la protection intéressée accordée aux beaux-arts par un despote orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran? Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au rest«, il serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même : a La gloire de ce roi ne durera pas ; sa statue sera renversée par la postérité indignée de son despotisme, et son cheval, en levant le pied, parlera de ma gloire aux regardants. » Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.

A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du prince royal (1). J'y trouve une difficulté : comment saurez-vous quel métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde! cette difficulté vaut bien quon la propose.

Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du Conseil, et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé il y a sept ou huit jours, comme le

(1) Cette lettre fut peut-être adressée à Condoreet.

LETTRES i^iS

bruit en avait couru. Il trouvera ce métier bien dou auprès de celui de président de section, qu'il a fait pendant la terrible nuit d'avant-hier. Un président de section était, en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux Affaires Etrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de lui une épreuve de la Gazette de France, tandis qu'il la faisait sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très tendrement: vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore cette nuit, pourchassé les aristocrates, entre autres les journalistes de leur bord ; mais il faut savoir prendre son parti sur les contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple neuf qui pendant trois années a parlé sans cesse de sa sublime Constitution, mais qui va la détruire, et, dans le vrai, n'a su organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai, mais cela vaut mieux que rien.

Adieu, encore une fois. Je vous espère sous huitaine, ainsi que notre cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui écrire.

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