CHOIX DES ŒUVRES
Autobiographie de Chamfort
("e que j'ai appii.->, je ne le ;sui.>^ i»lii.-. Le j)eu que je sab eiuore, je l'ai deviné.
Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités même lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de a'en servir et de les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience.
L'indécision, l'anxiété, sont à l'esprit et à l'âme ce que la question est au corps.
Quand j'étais jemie, ayant les besoins des passions, et attiré par elles dans le monde, forcé de chercher dans la société et dans les plaisirs quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les passione qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à des peines qui n'exi.staient plus, le goût de la retraite et du travail est devenu très vif chez moi et a remplacé tout le reste; j'ai cessé d'aller dans le monde : alors on n'a cessé de me tourmenter pour que j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misanthrope, etc. Que conclure de cette bizarre différence ? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.
La célébrité est le châtiment du mérite et la punition dii talent. Le mien, quel qu'il soit, ne me paraît qu'un délateur, né pour troubler mon repos. J'éprouve en le détruisant la joie de triompher d'un ennemi. Ce sentiment a
triomphé chez moi de T amour-propre même, et la vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je prenais aux hommes.
En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse ; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi ; je n'ai pas toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous contais trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas trop honnête et que cela appartient à la meilleure compagnie.
L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse, et, pour moi, le bonheur n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je mettrais volontiers sur la porte du paradis le vers que Dante a mis sur celle de l'enfer :
Lasciate ogni speranza voi ch'enlratc.
Je n'étudie que ce qui me plaît ; je n'occupe mon esprit ciue des idées qui m'intéressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi, soit aux autres ; le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas contrarier et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère.
J'ai détruit mes passions, à peu près comme un liomme violent tue son cheval, ne pouvant le gouverner.
Les premers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les autres.
J'ai à me plaindre des choses très certainement, et peut- ("tre des hommes; mais je me tais sur ceux-ci, je ne me plains que des choses, et, si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me font porter le poids des choses.
Pensées et Maximes
SUE L'ACADËMIE FRANÇAISE
L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de Saint-Louis, qu'on voit également aux soupers de Marly et dans les auberges à vingt-deux sous.
L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des Opéras-comiques de province, la permission d'aller du parterre aux foyers, etc.. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset :
Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez. Et vous l'estimerez après, si vous pouvez,
Lorsque M. le duc de Richelieu fut reçu de l'Académie française, on loua beaucoup son discours. On lui disait un jour dans une grande assemblée que le ton en était parfait, plein de grâce et de facilité ; que les gens de lettres écrivaient plus correctement peut-être, mais non pas avec cet agrément. « Je vous remercie. Messieurs, dit le jeune duc, et je suis charmé de ce que vous me dites. Il ne me reste plus qu'à vous apprendre que mon discours est ûe M. Roy, et je lui ferai mon compliment de ce qu'il possède le bon ton de la cour. »