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jour dans mon calcul» Ma main cherchait la bour* se dans mon sein* L’homme en habit grisdevina ma pensée, et reculant de deux pas : « Non, Monsieur le comte, me dit-il, elle est en de trop bonnes mains ; eonservezda. » Je Pinterrogeais d'un regard fixe et étonné; il poursuivit : « Je ne demande qu’une légère marque de votre souvenir; vous voudrez bien me signer ce billet. » Le parchemin contenait ces mots :
Je soussigné lègue au porteur du présent mon âme apres sa séparation naturelle de mon corps .
Muet d’étonnement, je considérais tour-àtouretle billet et l'inconnu. Il avait cependant recueilli sur ma main, avec le bec d’une plume nouvellement (aidée, une goutte de sang qui coulaildcs blessures quelesépincsm’avaicnt faites, et il me la présentait.
. « Qui donc êtes-vous? » lui dis-je à la fin* — « Que vous importe? me répondit-il , et d’ailleurs ne Je voyez-vous pas? Je suis un pauvre diable, une espèce de savant, de physicien, qui, pour prix de tout le mal qu’il se donne à servir ses amis, n’est payé par eux que d’ingratitude , et n’a d’autre amusement dans ce monde que celui qu'il prend à ses expériences. Mais, signez donc ! là, au bas de l’écriture, Pierre SchfémihL »
Je secouai la tête , et lui dis : « Pardonnezmoi, Monsieur, je ne signerai pas. — Vous ne signerez pas! reprit-il avec l’expression de la surprise» Lt pourquoi pas? » — « Mais , lui dis-je , il me semble que c’est une chose qui mé-
rite au moins réflexion : racheter mon ombre au prix de mon ûme ! — « Ah! ah ! reprit-il, en partant d’un grand éclat de rire , «ne chose qui mérite réflexion! Mais, osera i-je vous de* mander, Monsieur, ce que c’est que votre Ûmel t’avez-vous jamais vue? et que comptez-vous en faire quand vous serez mort? Estimez-vous heureux de trouver un amateur qui , de votre vivant, mette au legs de cet X algébrique, de cette force galvanique ou de polarisation , de cette cntclechie , de cette sotte chose, quelle qu’elle soit , un prix très réel , le prix de votre ombre, auquel sont ai tachés la possession de votre maîtresse et l’accomplissement de tous vos vœux; ou voulez-vous plutôt la livrer vous-même, la pauvre Mina, aux griffes de cet infime Iiascal 7 Venez, je veux vous le faire voir de vus propres yeux ; je vous prêterai ce bonnet de nuage (il tirait quelque chose de sa poche), et nous irons , sans qu’on nous voie , faire un tour au jardin de l'inspecteur. »
Je l’avouerai, j’étais humilié d’entendre cet homme rire à mes dépens; il m’était odieux, je le haïssais de tout mon cœur, et je crois que cette antipathie naturelle contribua plus que mes principes ou mes préjugés h me faire refuser la signature qu’il me demandait pour prix de mon ombre, quelque nécessaire qu’elle me fût en ce moment. Mien au monde n’aurait pu m’engager à faire dans sa compagnie le pèlerinage qu’il me proposait ; voir entre moi et mon amie, entre nos cœurs déchirés, ce hideux rieur aux écoutes, et endurer ses moqueries; cette idée
me révoltait, elle bouleversait tous mes sens ; je considérai les événements passés comme une destinèe.irré vocable , et ma misère comme consommée. Je repris la parole et lui dis ;
a Monsieur, je vous ai vendu mon ombre /our cette bourse merveilleuse , et je m’en suis assez repenti ; voulez-vous revenir sur le marché, au nom de Dieu ! » li secoua la tète, et une hideuse grimace donna à ses traits l'expression la plus sinistre. Je poursuivis : <c Eh bien , je ne vous vendrai plus rien qui m’appartienne, même au prix de mon ombre, et je ne signerai pas. Vous concevrez donc, Monsieur, que le déguisement auquel vous m’invitez serait beaucoup plus divertissant pour vous que pour moi. Vous recevrez mes excuses , et les choses en étant là, séparons-nous.
— « Je suis vraiment fâché, Monsieur Schlcmihl , que vous vous entêtiez sottement à refuser un marchéque je vous proposaisen ami ; maisje serai peut-être plus heureux une autre fois ; au revoir. ~ À propos , il faut que je vous montre encore que je ne laisse pas dépérir les choses que j’achète, mais que j’en prendssoin, que je m’en fais honneur, et qu’elles ne sauraient être mieux qu’entre mes mains. »
A ces mots il lira mon ombre de sa poche, et la jetant uses pieds du côté du soleil, en ht déroulant avec dextérité, il se trouva avoir deux ombres à sa suite, car la mienne obéissait, comme la sienne, à tous scs mouvements.
Quand après un temps si long je revis enfin ma malheureuse ombre, et la retrouvai dans
cet odieux servage , alors que son absence venait de me jeter dans une telle détresse , je sentis mon cœur se briser , et des torrents de larmes amères s’échappèrent de mes yeux. Cependant, l’odieux homme gris, souriant avec orgueil à sa conquête, et la promenant devant mes yeux, osa me renouveler impudemment sa proposition :
u H tient encore à vous, allons, un trait de plume. Monsieur, et vous sauverez cette pauvre Mina d’entre les griffes d’un vil scélérat, pour la presser avec amour sur votre sein. Allons , comte , un trait de plume ! » À ces mots mes larmes redoublèrent, mais je détournai mon visage, et lui fis signe de s’éloigner.
Bendei cependant, qui, plein d’inquiétude, avait suivi jusqu’ici mes traces, arriva en cet instant. Cet excellent serviteur, me trouvant en larmes, et voyant mon ombre, qu’il lui était impossible de méconnaître, au pouvoir de cet étrange individu , résolut sur-le-champ de me faire rendre mon bien , dût-il avoir recours à la violence. Il s’adressa d’abord au possesseur, et lui ordonna, sans plus de discours, de me restituer ce qui m’appartenait. Celui-ci , sans daigner lui répondre , tourna le dos et s’éloigna. Mais Bendei, le suivant de près , et levant sur lui le gourdin d’épine qu’il portait, lui réitéra l’ordre de remetre mon ombre en liberté, et, comme il n’en tenait compte, il finit par lui faire sentir la vigueur de son bras. L’homme en habit gris, comme s’il eût été accoutumé à un tel traitement, baissa la tête, courba le dos,
et, sans mot dira* continua paisiblement sort chemin sur le penchant dé la colline* m'enlevant à la fois et mon ombre et mon ami. l'entendis encore long-temps un bruit sourd rêson r ner dans le lointain. Je restai, comme auparavant, seul avec ma douleur.
Je donnai un libre cours û mes larmes* Elles soulagèrent enfin mon cœur du poids insupportable qui l'oppressait. Cependant je ne voyais aucun ternie à ma misère , et je me nourrissais, avec une sorte de fureur, du nouveau poison que l'inconnu venait de verser dans mes blessures. Mon ûme appelait à grands cris l'image de Mina, cette image douce et chérie. Elle m apparaissait pâle , éplorée , telle que je l'avais vue pour la dernière fois au jour de mon ignominie. Alors s'élevait effrontément entre nous le fantôme moqueur de Uascat. Je couvrais mon visage de mes mains ; je fuvais à travers les bruyères ; mais l'effroyable vision s'attachait h mes pas et me poursuivait sans relâche. Hors d'haleine , je tombai enfin sur la terre , où je me roulai avec le délire d'un insensé*
Et tant de maux pour une ombre ! pour une ombre , qu’un seul trait de plume m'aurait rendue ! Quand je songeais à l'étrange proposition de l’inconnu et a mon refus obstiné , je ne trou-
vais que chaos dans mon esprit ; je n'avais plus la faculté «le comparer ni de juger.
Le jour s'écoula. J'apaisai ma faim avec des fruits sauvages, ma soif dans tm torrent de la montagne. La nuit arriva» je la passai au pied d'un arbre. La fraîcheur du matin me réveilla d'un sommeil pénible, épouvanté par les sons convulsifs qui s'échappaient de mon gosier, comme le râle de la mort. Bendel paraissait avoir perdu mes traces , et j’aimais à me le redire. Farouche comme le cerf des montagnes ,
je ne voulais plus retourner parmi les hommes, dont je fuyais l'aspect. Ainsi se passèrent trois jours d’angoisse.
J'étais au matin du quatrième , dans une plaine sablonneuse que le soleil inondait de ses rayons. K tendu sur quelques débris de roche, j ‘éprouvais un certain charme dans la sensation de la chaleur de l'astre du jour , car aujourd’hui je recherchais sou aspect, dont je m’étais privé si long-temps. Je nourrissais mon cœur de son désespoir. Toubâ-eoup, un bruit léger vint frapper mon oreille ; et , prêt à fuir, je jetai les yeux nu tour de moi. Je n’aperçus personne.
Cependant , une ombre qui ressemblait assez a la mienne glissait devant moi sur le sable , et semblait , allant ainsi seule , avoir perdu celui â qui elle appartenait. Cette vue éveilla toute nia cupidité : «Ombre! m’éeriai-jc, si tu cherches ton maître , je veux, l’eu servir. » Et je m’élançai vers elle pour m'en emparer, car je pensais que si je réussissais â marcher dans scs traces , de façon à ce qu'elle vînt juste â mes
pieds , elle y resterait sans doute attachée, e* pourrait, avec le temps , finir par s’accoutumer à moi.
L’ombre, à ce brusque mouvement , prit la fuite devant moi , et je la poursuivis. Lâchasse que je dormais à celte proie légère exigeait une vitesse et des forces que je ne pus trouver que dans l'espoir de finir en un instant tous mes maux. L’ombre fuyait vers une forêt qui était encore éloignée . mais dans l’épaisseur de laquelle j’allais la perdre ; je le sentais* et l’effroi qui me saisit à cette idée redoubla mon ardeur, le gagnais visiblement du terrain ; je m’approchais d’elle , j’allais l’atteindre. Tout-à-coup elle s’arrête et se retourne vers mot. Comme uu lion qui se précipite sur sa proie , je m’élance pour en prendre possession, et je heurte inopinément un obstacle solide contre lequel s’abat mon essor. Alors me furent portés dans les lianes, et par un bras invisible , les plus terribles coups que jamais peut-être un homme ait reçus.
L’effet que produisit en moi la frayeur fut de me faire embrasser convulsivement l’objet inaperçu qui se trouvait devant moi. Dans celte action subite je tombai en avant, et alors un homme que je tenais embrassé, et qui était tombé sous moi à la renverse , m’apparut soudain.
Ce qui venait de se passer s’expliquait donc tout naturellement. Il fallait que cet homme eût été porteur du fameux nid d’oiseaux , dont la vertu communique l’invisibiliié , sans empêcher , comme on sait , celui qui le possède de