‹ Chamisso L'Homme qui a perdu son ombre, Pierre SchlémihlChapitre 6 sur 7 · GO · texte numérisé non relu

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où j’étais ; je gravis pour m'orienter la colline la plus prochaine , et de son sommet je découvris presqua mes pieds et ta ville et te jardin. Aussitôt mon cœur battit avec force, et des larmes, bien différentes de celles que jusque lù j avais versées , roulèrent dans mes yeux ; j allais donc la revoir ! Je descendis par le sentier le plus direct; un désir inquiet précipitait mes pas. Je passai , sans être vu, auprès do quelques paysans qui venaient de la ville. Ils s'entretenaient de moi , du père de Mina, de Uascal ; je ne voulus pas les entendre ; j'accélérai ma course.

J entrai dans le jardin ; mon cœur tressaillit. Je crus d'abord entendre un éclat de rire , qui me fit frissonner. Je regardai partout autour de moi, mais je ne pus découvrir personne. Je m avançai dans le jardin ; il me semblait entendre comme les pas d'un homme qui aurait marché à mes cotés , et cependant je ue voyais rien; je crus que mon oreille me trompait. Il était encore de bonne heure : personne dans le jardin, personne sous le berceau du comte

I ierre ; tout était encore désert. Je parcourus ces allées qui m'étaient si connues; je m'avançai jusqu'auprès de la maison. Le bruit qui m'inquiétait me poursuivait, et devenait même plus distinct. Je m'assis, respirant à peine, sur un banc placé au soleil vis-à-vis do la porte.

II me sembla que l'invisible lutin qui s'acharnait à me poursuivre s'asseyait h côté de moi avec un rire sardonique. J'entendis tourner la clef; la poite s'ouvrit; l'inspecteur sortit, ries

papiers à la main* Je sentis en môme temps comme un brouillard passer sur ma (ôte ; je rc« gardai autour de moi, je frémis d'horreur ; l'homme en habit gris ôtait assis à mon côtô» et me considérait avec un regard infernal, fl avait étendu sur moi le bonnet de nuage qui le couvrait, et mon ombre gisait paisiblement à ses pieds à côté de la sienne. Il roulait négligemment entre ses doigts le parchemin que je connaissais ; et tandis que l'inspecteur, occupé des papiers qu'il feuilletait et relisait, se promenait en long et en large à Pombre des tilleuls, il se pencha familièrement &mon oreille.

et me tint ce discours :

« Vous vous ôtes donc pourtant rendu à mon invitation, et nous voilà, comme on dit, deux tôles dans un bonnet. C’est à merveille ; or rendez-moi mon nid d’oiseau ; vous n’en avez plus besoin, et vous ôtes trop honnôte homme pour vouloir injustement retenir le bien d’autrui. D’ailleurs, sans remcrcîment, je vous proteste que c’est dumeillcurdc mon cœur que je vous Pai prêté. » Il Ig reprit de mes mains sans que je m’y opposasse, le remit dans sa poche , et me regarda en partant d’un nouvel éclat de rire , qui même fut si sonore , que le tbrestierse retourna au bruit. Je restai pétrifié.

« Avouez, poursuivit-il, que ce bonnet est encore beaucoup plus commode que mon nid d'oiseau ; U couvre du moins Phommc et son ombre, ctloutcs les ombres qu’il lui prend fan* taisie d'avoir. Voyez, j'en ni pris aujourd'hui deux à ma suite. » Il se mit à rire. « Tenez-

vous pour dit, Schlèmihl, que l’on eu vient k taire malgré soi ce que Ton n’avait pas voulu taire de bon gré* le suis toujours d’avis , et il en est encore temps, que vous repreniez votre ombre et votre prétendue. Pour Pascal , nous te ferons pendre ; cela ne sera pas difficile tant qu’il y aura des cordes. Tenez, je vous donnerai mon bonnet par dessus le marché. »

% Mère de Mina survint, et la conversation s’établit entre elle et son mari. — « Que fuit Mina?— Elle pleure. — Quelle déraison !...

Qu’y taire ? — Je ne sais, mais la donner sitôt à un autre !.... Oh mon ami ! tu es bien cruel envers ton enfant. — Non, ma femme, tu ne vois pas juste dans celte occasion. Quand, après avoir versé quelques larmes, elle se trouvera la femme d’un homme honoré et puissamment riche , elle sc consolera, et sa douleur ne lui paraîtra plus que comme un songe. Elle remerciera Dieu et scs parents , tu te verras. — Je le souhaite.

Elle possède sans doute aujourd’hui une belle fortune ; mais, après le bruit qu’a fait sa malheureuse liaison avec cet aventurier, crois-tu qu’il soit facile de trouver pour elle un parti tel que M* Pascal? Sais-tu à quoi monte sa fortune? M. Pascal vient d’acheter comptant pour six millions de belles et bonnes terres, libres de toute hypothèque. J’cn ai eu les titres entre les mains, (j’était lui dans le temps qui mettait l’enchère sur toutes celles que je voulais acquérir pour Mina ; ii possède en outre en portefeuille pour environ trois millions de pa-

picrs sur la maison Thomas John, — li faut donc qu’il ait beaucoup volé. — Que dis-tu là? Il a sagement économisé tandis que d'autres jetaient par les fenêtres* — Mais un homme qui a porté la livrée ! — Sottise ! Son ombre est exempte de taches — Tu as raison* mais cependant, »

L'homme en habit gris me regarda encore en riant. La porte s’ouvrit. Mina parut appuyée sur le bras d’une femme de chambre. Des larmes sillonnaient scs joues décolorées. Elle prit place dans un fauteuil qu’on lui avait préparé sous les tilleuls, et sou père s'assit sur une chaise à côté d’elle. 11 prit sa main , la serra tendrement et lui adressa la parole en adoucissant te son de sa voix» Les larmes de Mina coulèrent plus abondantes.

« Tu es ma bonne, ma chère enfant ; tu seras raisonnable ; tu ne voudras pas affliger ton vieux père , qui ne souhaite que ton bonheur. Je conçois, ma chère fille, que tout ce qui vient de se passer t’a fortement affectée ; tu as échappé comme par miracle à ta ruine. Avant que nous eussions découvert l'infamie de ce misérable, tu l’aimais, tn l’aimais tendrement, je le sais , mon enfant, et je ne t’en fais point de reproches ; je l'ai chéri moi-môme tant que je l'ai pris pour un grand seigneur. Mais considère comment les choses ont changé. Quoi i le dernier manant, jusqu’au moindre barbet, chacun a son ombre, en ce monde, et ma fille

unique aurait été l’épouse d'un homme!

Non, tu ne penses plus certainement à lui»

Ecoute, Mina : un homme qui ne craint pas le soleil, un honnête homme, qui n’est pas, à la vérité, un prince, mais qui a dix militons de bien (dix fois autant que lu en possèdes toimême), recherche ta main. Un homme qui rendra ma chère fille heureuse. Ne me réponds rien; ne me résiste pas, sois ma fille bien aimée, ma fille soumise; obéis; laisse ton père veiller & tes intérêts, régler ton sort et sécher tes larmes. Promets-moi de donner ta main à M. Rascai. Dis, veux-tu me le promettre...? » Elle répondit rfune voix mourante : ule n'ai plus aucun désir sur la terre. Que la volonté de mon père décide de mon sort. »

Aussitoton annonça M. Rascai. Il se présenta d'un air assuré. Mina perdit l'usage de ses sens. Mon diabolique compagnon, me regardant d'un air courroucé , m'adressa rapidement ces mots : — « Et vous pourriez soutenir cette scène ! Qu'est-ce donc qui coule dans vos veines? est-ce bien du sang? » Et d'un mouvement prompt il me fit une légère blessure à la main.

* — « Oui, dit-il, c'est du sang, du véritable sang ; signez donc! n le me trouvai le parchemin dans une tnaiti, cita plume dans l'autre.

Je veux , mon cher Àdeihert , en appeler à ton jugement sans chercher à le séduire. Longtemps, juge impitoyable de moi-mémo, j'ai nourri le ver rongeur dans mon àme. Cet instant critique et décisif de ma vie , sans cesse présent à mes yeux, me tenait dans le doute et l'humiliation. — Mon ami, celui qu'une première imprudence écarte du droit chemin se voit bientôt égaré dans de perfides sentiers dont la pente l'entraine ; il ne saurait déjà plus retourner en arrière ; ses regards interrogent en vain les astres du ciel ; il ne saurait plus régler sur eux sa marche; il faut poursuivre, le gouffre Tappelle, et bientôt il ne lui reste plus qu’à se dévouer lui-inéme à Némésis. — Après la faute qui avait attiré sur moi le mépris des hommes, crimimd par un amour irréfléchi , j'avais témérairement enveloppé dans mes tristes destinées l'existence d’un autre être. Üevaisrje balancer, quand il en était encore temps, à m'élancer en aveugle pour sauver du précipice celle que j'y avais moi-même jetée? Ne me mé-

prise pas au point de croire qu’aucun prrx qui fût en ma puissance m’eût paru excessif, et que j’eusse été plus avare d’aucune propriété que de mon or. Non, je te le jure. Mais, Adelbert, mon âme était tout absorbée dans la haine invétérée que je portais à cet homme , dont les voies courbes et mystérieuses me révoltaient. Peut-être que je lui faisais tort , mais je n'étais pas maître de moi , et toute communauté avec lui me faisait horreur. Il arriva donc encore cette fois ce qui déjà souvent m'était arrivé dans ma vie, et ce dont se compose en général l’histoire des hommes: un événement remplit la place d'une action. Je me suis depuis réconcilié avec moi-méme. J'ai appris à révérer la nécessité, et qu’est-ce qui lui appartient plus irrévocablement que Faction commise et l’événement avenu? J’ai appris à révérer cette même nécessité comme un ordre sage qui conserve et dirige le vaste ensemble dans lequel nous entrons comme des rouages qui reçoivent et propagent le mouvement. 11 faut que ce qui doit être arrive. Cequi devait être arriva, et plus tard j’ai reconnu avec vénération l'impulsion irrésistible de cette force intelligente dans mes propres destinées, et dans celles des êtres chéris sur lesquels s’étendit leur influence.

Je ne sais si je dois l'attribuer à la trop forte tension de tous les ressorts de mon àme , à l’épuisement de mes forces physiques, ou bien au désordre inexprimable qu’excitait dans tout mon être le voisinage odieux de cet individu. Quoi qu’il en soit, à l’instant de signer, je me

stmtis défaillir; je tombai sans connaissance , et je demeurai un temps considérable entre les bras de la mort.

Quand je revins à moi, des trépignements de pieds et des imprécations furentles premiers sons qui frappèrent mon oreille* J’ouvris les yeux. Il était nuit , monodieux compagnon me donnait ses soins tout en m’accablant d’injures. — « N'est-ce pas là , disait-il , se conduire comme une vieille femme? Allons! qu’on se dé* pèche, et qu’on fasse ce que fon a résolu de faire ; ou bien a-t-on changé d’avis, et veut-on s’en tenir à pleurer? » Je me relevai péniblement de la terre ou j’étais étendu, et jetai en silence mes regards autour de moi. Il faisait tout* è-fait nuit. Dans la maison illuminée de l'inspecteur des forêts retentissait une musique bruyante* Quelques personnes parcouraient les allées du jardin ; deux d’entre elles s’approchèrent en conversant et vinrent prendre place sur le banc où moi-même j'avais été assis. J’écoutais leurs discours ; elles s'entretenaient du mariage de l'opulent M. Rascat avec la fille de l’inspecteur des forêts , mariage qui avait été célébré dans la mâtiné de ce même jour. Ainsi donc, c’en était fait*

Je retirai sans rien dire ma tête de dessous le bonnet de nuage de l'inconnu , qui disparut aussitôt à mes regards , et je me hâtai , en m'enfonçant dans l’épaisseur des bosquets et en passant par le berceau du comte Pierre,' de regagner la porte du jardin. Cependant, attaché à moi comme un vampire, mon compagnon in-

visible me poursuivait et ne cessait de m'assaillir de ses discours envenimés* — « Voilà donc ce que l’on gagne à soigner durant tout un jour Monsieur, qui a des attaques de nerfs* Un autre aurait dit : grand merci; mais, mon ami , c'est fort bien ; fuyez-moi tant que vous voudrez ; sauvez-vous tant que vous pourrez : nous n’en serons pas moins inséparables. Vous avez mon or et j’ai votre ombre. Il n’est plus de repos pour l’un ni pour l’autre. Jamais ombre a-t-elle abandonné son homme? La vôtre m’entraîne, m’attache à votre suite , jusqu’à ce qu’enfin il vous plaise de la recevoir en grâce, et de m’en débarrasser. Je vous le prédis, vous ferez un jour, et trop tard , par lassitude et par ennui, ce que vous n’avez pas voulu faire de bon cœur, quand il en était temps. On n’échappe pas à sa destinée ! » 11 continuait à parier sur le même ton. Je fuyais en vain ; il s'obstinait avec ironie à me retracer les attraits de l'ombre et de l’or. Je ne pouvais me recueillir ni former aucune pensée suivie.

J’avais regagné ma maison en traversant quelques rues écartées et désertes ; j’eus peine à la reconnaître. Les fenêtres en étaient brisées, les portes barricadées, aucune lumière n’éclairait les appartements, aucun bruit ne s’y faisait entendre, aucun domestique ne m’attendait. Mon invisible persécuteur éclata de rire. « Ainsi va le monde, dit-il , mais vous retrouverez votre Bendel. On l’a prudemment l’autre jour renvoyé si fatigué , qu’il aura été obligé de garder la maison. » H se remit à rire. « Il aura

une longue histoire à vous faire. Bonsoir donc pour aujourd'hui. Au plaisir de vous revoir, et bientôt! »

J’avais sonné à plusieurs reprises; je vis une lumière en mouvement, Bendel demanda qui était là; lorsque cet excellent serviteur eut reconnu mavoix, à peine put-il contenir ses transports. La porte s’ouvrit et nous tombâmes , en pleurant, dans les bras l’un de l’autre. Je le trouvai très changé. H était faible et malade. Pour moi, mes cheveux étaient devenus tout gris. Il me conduisit à travers ces vastes appartements , entièrement dévastés, à un cabinet intérieur qui avait été épargné. Il y apporta quelque nourriture, et, s’étant assis près de moi , il recommença à pleurer. Il me raconta que l’homme grêle en habit gris , qu’il avait surpris avec mon ombre , l’avait entraîné à sa suite très loin et très long-temps , jusqu’à ce que , tombant de lassitude et ne pouvant plus retrouver mes traces, il fut réduit à prendre le parti de sc traîner chez moi pour m’y attendre ; que bientôt la populace, soulevée et ameutée par Rascal , avait assouvi sa fureur en brisant les fenêtres et les meubles de mon hôtel ; que mes gens s’étalent dispersés ; que la police m’avait banni comme suspect, et m’avait assigné vingt-quatre-heures pour sortir du territoire. Voilà comment ils avaient reconnu tous mes bienfaits.

A ce que je savais déjà de la fortune et du mariage de Rascal , il ajouta quelques circonstances que j’ignorais encore. Ce scélérat, auteur de tous les désastres qui venaient de fondre

sur moi» semblait avoir connu mon secret dès le principe» et ne s’étre attaché à moi que par attrait pour i*or. I! s’était probablement procuré une clef de l’armoire où étaient jadis cachées mes richesses» et avait dès lors jeté les fondements d’une fortune qu’il pouvait aujourd’hui négliger d’augmenter.

Ce récit » Bendel l’avait entrecoupé de bien des larmes. Lorsqu’il l’eut achevé, il en répandit de nouvelles» mais de la seule joie que lui causait mon retour, car il avait craint de ne plus me revoir» et frémi des extrémités auxquelles aurait pu me porter l'adversité qu’il me voyait aujourd’hui supporter avec calme. Te! était , en effet» le caractère qu’avait pris en moi le désespoir. Mon infortune se présentait à moi comme une fatale nécessité; je n’avais plus de larmes à lui donner; aucun gémissement» aucun cri» ne pouvait plus sortir de mon sein. Je courbais avec une apparente indifférence une tête dévouée sous la main invisible qui m'opprimait.

« Bendel » lui dis-jc, tu connais mon sort.

Je n’ai pas laissé de provoquer le châtiment qui me poursuit* Je ne veux pas t’associer plus long-temps à ma destinée» toi dont le bon cœur et l'innocence méritent un meilleur sort. Sellemoi un cheval ; je vais partir. Séparons-nous ; je le veux. Il doit encore rester ici quelques caisses remplies d’or, garde-le$ ; pour moi , je vais seul et sans but parcourir le monde. Si jamais je revois des jours plus sereins, si le bonheur daigne encore me sourire, alors je

penserai fidèlement à loi, car, dans tes heures de l'adversité, j'a» plus d'une fois répanda des larmes dans Ion sein. »

Il fallut que Bendei , effrayé de ma résolution et le cœur déchiré, obéit à ce dernier ordre de son maître. Sourd h ses représentations et à ses prières. Je fus inébranlable. 1! m'amena mon cheval ; je serrai encore une fois entre mes bras l'ami de mon malheur, et m'éloignai, dans les ténèbres de la nuit, de ce lieu funeste, tombeau de mes espérances. Je ne faisais aucune attention 0 la route que suivait mon cheval , car je n'avais ulus sur la terre aucun but* aucun désir*

Bientôt je fus joint par un piéton , qui, après m'avoir suivi quelque temps , me demanda la permission, puisque nous suivions la même route, de placer sur la croupe de mon cheval un manteau qui l'incommodait. Je le laissai faire sans lui répondre. Il me remercia de ce léger service avec aisance et politesse; loua cependant la beauté de ma monture , en prit occasion de célébrer le bonheur et la puissance des riches, et enfin s’engagea , je ne sais trop comment, dans une sorte de dialogue avec luimême, pendant lequel je jouais le rôle passif d’auditeur.

Il développa ses idées sur le monde, et aborda bientôt la métaphysique, dont le problème est de nous révéler le mot de la grande énigme, et de nous donner la clef de toutes celles qui bornent notre pensée. Il posa la question avec beaucoup de clarté, et se mit aussitôt à y répondre.

Tu sais, mon ami, qu’après avoir écouté

tous nos philosophes, j’ai clairement reconnu que je n’étais aucunement appelé à me mêler de leurs spéculations, et que, dans le sentiment de mon insuffisance, je me suis irrévocablement retiré de l’arène* J’ai depuis laissé dormir bien des questions, que je me suis résigné à ignorer, à ne pas faire ou à laisser sans réponse, et, me confiant en la droiture de mon sens, j’ai, comme tu me le conseillais toi-môme, suivi autant que je l’ai pu la voix qui s’élevait en moi pour me conduire, et n’ai voulu qu’elle pour guide sur la route que je me suis frayée* Cependant ce rhéteur, dont j’admirais le talent, me semblait élever un édifice, fondé en apparence sur sa propre nécessité. Mais je n’v «trouvais pas ce que précisément j’y aurais voulu; et dès lors ce n’était plus pour moi qu’une de ces constructions élégantes qui ne servent qu’à récréer la vue par la symétrie de leurs formes; mais je prenais plaisir à l’éloquence du sophiste, qui, maîtrisant mon attention, m’avait distrait de mes propres maux, et je ne lui aurais pas résisté s’il avait su ébranler mon âme, comme il savait dominer mon esprit.

Les heures cependant s’étaient écoulées, et le crépuscule avait insensiblement succédé à la nuit. Un secret effroi me fit tressaillir lorsque, levant les yeux , je vis l’orient briller des couleurs qui annoncent le retour du soleil, et, à l’heure où les ombres que projettent les corps opaques jouissent de leur plus grande dimension , je ne découvrais contre lui , dans la contrée ouverte que je parcourais, aucun abri,

aucun rempart; et je n’étais pas seul! Alors, pour la première fois, je jetai un coup d’œil sur mon compagnon de voyage; je frémis de nouveau : ce rhéteur n'était autre que l'homme en habit gris.

Il sourit de ma consternation, et poursuivit ainsi son discours, sans me laisser le temps de prendre la parole : « Souffrez qu'une fois, comme c’est î'usage dans le monde , noire intérêt commun nous réunisse; nous aurons toujours le temps de nous séparer. Je vous avertis que cette route qui traverse les montagnes est la seule que vous puissiez tenir. Vous n’oseriez descendre dans la plaine, et vous ne voudriez pas sans doute repasser les montagnes pour retourner au lieu d’où vous êtes venu ; ce chemin est aussi le mien* Je vous vois pâlir à l’approche du solcü ; je veux bien vous prêter votre ombre pour le temps que durera notre société, et, pour cette complaisance, vous me souffrirez près de vous; aussi bien n’avez-vous plus votre Bendcl;vous serez content de mon service.

V ous ne m’aimez pas, j’en suis fâché ; cela vous empêche-t-il de vous sertir de moi? Le diable n’est pas si noir qu’on le peint. Vous m’avez impatienté hier, cela est vrai; mais je ne vous en liens pas rancune aujourd'hui , et vous m’avouerez que je vous ai déjà abrégé le chemin jusqu’ici. Allons, faites encore une fois l’essai de votre ombre. »

Déjà le soleil paraissait à l'horizon , et je voyais du monde s’avancer vers nous sur la route. J acceptai la proposition, quoique avec

— si —

une extrême répugnance, et l'homme gris, en souriant, laissa glisser à terre mon ombre, qui alla aussitôt prendre sa place sur celle de mon cheval , et se mit à trouer gatmentà mon côté ; je ne saurais exprimer l'étrange émotion que je ressentis à cette vue.

Je passai devant une troupe de paysans , qui se rangèrent pour faire place à un homme riche, et ôtèrent respectueusement leurs chapeaux. Le cœur me battait avec force, et, du haut de mon cheval, je regardais de côté, et d’un œil de convoitise , celte ombre qui , autrefois , m'avait appartenu , et que maintenant je ne tenais qu'à titre de prêt d'un étranger, d'un être que j'abhorrais*

Mon compagnon , cependant , semblait être clans la plus parfaite sécurité ; il me suivait en s'amusantà siffler, lui à pied* moi bien monté, La tentation était trop forte : il me prit comme un vertige , je piquai des deux , courus ainsi à pleine carrière «n certain espace de chemin ; mais je n'emmenais pas mon ombre avec moi , elle avait glissé sous celle de mon cheval , lorsque celui-ci avait pris le galop, et était retourné à son légitime propriétaire. 11 me fallut honteusement tourner bride. L'homme en habit gris , lorsqu'il eut tranquillement achevé son air, sc moqua de moi, rajusta mon image à la place qu'elle devait occuper, et m’apprit qu'elle ne me resterait attachée que lorsqu'elle serait redevenue ma propriété, « Je vous tiens , continua-t-il , par votre ombre, et vous ne m'échapperez pas : un homme riche comme vous a

besoin de ce meuble » et vous n'avez que le tort de ne pas l'avoir senti plus tôt. »

Je poursuivis mon voyage dans la même direction , et toutes les commodités de la vie , ses superfluités, le luxe , la magnificence , revinrent insensiblement m'entourer. Muni d'une ombre , bien que d’emprunt , je pouvais me mouvoir sans crainte et sans gêne ; je jouissais de ma liberté, et j'inspirais partout le respect que l'on doit à l'opulence; mais j'avais la mort dans le cœur. Mon incompréhensible compagnon, qui partout se donnait lui-même pour le serviteur indigne de l'homme du inonde le plus riche , était d'une complaisançe sans bornes; il remplissait en effet près de moi les fonctions de valet avec un empressement, une intelligence et une dextérité qui surpassaient toute idée; c'était le modèle accompli du valet de chambre d'un riche* Mais il ne me quittait pas, et ne cessait d'exercer sur moi son éloquence , affectant toujours la plus parfaite sécurité que je finirais , ne fût-ce que pour me débarrasser de lui, par conclure le marché qu'il m’avait proposé. 11 m'était en effet aussi à charge qu'odieux ; il me faisait peur. Je m'étais placé moimême dans sa dépendance; il me tenait asservi depuis qu'il m'avait fait de nouveau jouer un rôle sur la scène du inonde, que je voulais fuir. Je ne pouvais plus lui imposer silence, et je sentais qu'au fond il avait raison. I! faut dans le monde qu'un riche ait une ombre , et si je voulais soutenir l'état qu'il m'avait insidieusement fait reprendre, il n’y avait qu'une issue

à prévoir. Cependant j’avais irrévocablement résolu, après avoir sacrifié mon amour et désenchanté ma vie , que pour toutes les ombres de la terre je n’engagerais point mon âme» quel que pût être l’évènement.

Un jour, nous étions assis à l’entrée d’une caverne que les étrangers qui voyagent dans les montagnes ont coutume de visiter. La voix des torrents souterrains $e fait entendre dans une profondeur immense » et les pierres que l’on jette dans le gouffre retentissent long temps dans leur chute, sans paraître en atteindre le fond.

L’homme gris» selon sa coutume» me faisait» avec une imagination prodigue et toute la magie des plus vives couleurs» le tableau ravissant de tout ce que je pourrais effectuer dans ce monde» au moyen de ma bourse» dès que j’aurais recouvré la propriété de mon ombre.

Les coudes appuyés sur mes genoux, cachant mon visage dans mes deux mains» je prêtais l'oreille au corrupteur, et mon cœur hésitait entre les attraits de la séduction et l’austérité de ma volonté. Je ne pouvais plus longtemps rester ainsi en guerre avec moi-même ; j’engageai enfin un combat qui devait être décisif.

« Vous paraissez oublier, Monsieur, que , si je vous ai permis de m’accompagner jusqu’ici , ce n’a été qu’à certaines conditions, et que je me suis réservé mon entière liberté. — Dites un mot , répondit-il , et je ferai mon paquet. » Cette sorte de menace lui était familière. Je

gardai le silence; il se mit en devoir de repayer mon ombre et de remporter* Je pâtis, mais je le laissai faire. Il acheva , et un long silence suivit* Il reprit enfin la parole ;

« Vous me haïssez. Monsieur, je le ‘sais; mais pourquoi me haïssez-vous? Serait-ce pour m'avoir attaqué en voleur de grand chemin ot vous dire applaudi, dans votre sagesse, de raV Voir dépouillé un moment do mon nid d’oiseau ? Ou bien, est-ce pour avoir voulu me voler, comme un filou, le bien que vous supposiez confié à votre seule probité , cette ombre que vous savez fort bien m’avoir vendue? Quant à moi , je ne vous en veux pas pour cela ; je trouve tout simple que vous cherchiez à user de tous vos avantages, ruse et violence. Que d’ailleurs vous vous prêtiez les principes les plus sévères, et que , dans votre esprit , vous rêviez à un beau idéal de délicatesse , c’est une fantaisie dont je ne m’offense pas* Je n’ai pas , en effet , une morale aussi austère que la vôtre , mais j’agis comme vous pensez. Diles-moi , par exemple, si je vous ai jamais pris à la gorge pour avoir voire belle âme, dont vous savez que j’ai envie ; si jamais je vous ai fait attaquer par quelqu’un de mes gens pour recouvrer ma bourse ; ou si j’ai essayé d’ailleurs de vous en priver par quelque tour de passe-passe? » Je n’avais rien i\ répondre ; il poursuivit : — « C’est fort bien , Monsieur, c’est fort bien ; vous ne sauriez me souffrir, je le conçois facilement , et je ne vous en fais point de reproches. H faut nous séparer, cela est clair, et je vous avouerai que , de mon

côté , je commence aussi à vous trouver infiniment ennuyeux. Or donc, pour vous soustraire définitivement elùjamais à l'humiliation de ma fâcheuse présence, je vous le conseille encore une fois, rachetez-moi ceue ombre tant regrettée. » — A ce prix? lui dis-je, en lui présentant la bourse. » — « Non. » Telle fut sa laconique réponse. Je soupirai profondément et repris la parole : « A la bonne heure. Je n’en insiste pas moins sur notre séparation. Ne vous obstinez pas, Monsieur, à me barrer plus longtemps le chemin sur cette terre , qui , je pense, est assez large pour tous deux. » U sourit et me répliqua : — « Je pars, Monsieur, mais auparavant je veux vous apprendre à sonner votre valet très indigne, si jamais vous pouviez avoir besoin de lui. Vous n'avez pour cela qu’à secouer votre bourse; le tintement de l’or éternel qu’elle renferme se fera partout entendre à mon oreille, et je serai toujours à vos ordres. Chacun pense à son profit dans ce monde; vous voyez qu’en songeant au mien je ne néglige pas vos intérêts. N’est-il pas évident que je remets aujourd’hui une nouvelle force à votre disposition? Ohï celte bourse! Tenez, quand les teignes auraient rongé votre ombre , cette bourse serait encore un lien solide entre nous. En un mot , vous me tenez par la bourse ; vous pouvez m’appeler quand il vous plaira , et disposer, en tout temps et en tous lieux , de votre très humble et très obéissant serviteur. Vous savez quels services je puis rendre à mes amis . et que surtout les riches sont bien dans

mes papiers ; vous t’avez vu. Mais pour votre ombre » Monsieur » tenez-vous-le pour dit »

vous savez !e prix que j’y mets* l’ai l’honneur de vous saluer* »

En ce moment d’anciens souvenirs se retracèrent inopinément à mon esprit* Je lui demandai avec vivacité : « Aviez-vous une signature de M* John? » Il répondit en souriant : — « Avec un ami tel que lui» je n’avais pas besoin d’écriture* » — « Mais qu’est-il devenu? Où est-il à cette heure» m’écriai-je ; au nom de Dieu» je veux le savoir! »

li mit en hésitant sa main droite dans sa poche» et en tira par les cheveux le fantôme pâle et défiguré de Thomas John» dont les lèvres livides s’entr’ouvrant avec peine laissèrent échapper ces mots : Jmto judicio Bei judicatus mm ; jmto judicio Bei condemnatus sum . Je suis jugé par un juste jugement de Dieu; je suis condamné par un juste jugement de Dieu*

Saisi d’horreur » je jetai précipitamment la bourse que je tenais dans le gouffre» et m’écriai : — « Je t’en conjure » au nom de Dieu » misérable» éloigne-toi d’ici» et ne reparais jamais devant mes yeux. » Il se leva aussitôt»

d’un air sombre et sinistre » et disparut parmi les rochers qui formaient l’enceinte de ce lieu sauvaae.

Je me trouvais donc sans ombre et sans argent, mais ma poitrine était soulagée du far~ dcau qui l'avait oppressée, et je respirais librement. Si je n'avais pas perdu mon amour, ou si dans cette perte je m'étais cru sans reproches, je crois que j'aurais été heureux. Cependant je ne savais que faire, et j'ignorais ce que j’allais devenir. Je visitai d’abord mes poches, où je trouvai encore quelques pièces d’or ; je les comptai, et je me mis à rire. J’avais laissé mes chevaux dans la vallée, à l’auberge prochaine, mais j'avais honte d'y retourner. Au moins fallait-il pour cela attendre le coucher du soleil , et il était à peine à son midi* Je m’étendis à l'ombre d'un arbre, et je m’endormis profondément.

À travers le tissu diaphane d'un songe délicieux , je vis groupées autour de moi les plus riantes images. Je vis Mina couronnée de fleurs s’approcher, me sourire, se pencher vers moi, etglisser comme sur les ailes du zéphyr. L’honnéte Bendel, le front radieux, passa devant moi,

et me tendit la main. De nombreux groupes semblaient former dans le lointain des danses légères. Je reconnus plusieurs personnes ; je crus te reconnaître toi-même* mon cher Àdclbert. Une vive lumière éclairait le paysage ; cependant personne n'avait d'ombre* et ce qu’il y avait de plus extraordinaire * c’est que cela n'avait rien de choquant. Des chants retentissaient sous des bosquets de palmiers* tout respirait le bonheur. Je ne pouvais fixer toutes ces images fugitives, je ne pouvais même les comprendre ; mais leur vue me remplissait d'une douce émotion* et je sentais que ce rêve m'enchantait, J'aurais voulu qu’il durât toujours* et en effet* long- temps après m'être réveillé , je tenais encore les yeux fermés* comme pour en retenir l'impression dans mon âme.

J’ouvris enfin les yeux. Le soleil était encore au ciel* mais du côté de l'orient; j'avais dormi le reste du jour précédent et la nuit tout entière. lime sembla que ce fût un avertissement de ne plus retourner à mon auberge. J'abandonnai sans . regret tout ce que j'y possédais encore , et je résolus de suivre à pied le sentier qui* à travers de vastes forêts, serpentait sur les flancs de la montagne. Je m'abandonnai à mon destin * sans regarder en arrière , et je n'eus pas môme la pensée de m'adresser à Kendo! , que j'avais laissé riche* et sur lequel j'aurais pu compter dans ma détresse.

Je me considérai sous le rapport du nouveau rôle que j'allais avoir à jouer. Mon habillement était très modeste; j'étais vêtu d'une vieille

kourtke nôire* que j’avais portée jadis à Berlin, et qui, je ne sais comment, m’était tombée sous la main le jour où j'avais quitté les bains. J’avais un bonnet de voyage sur la tôle , et une paire de vieilles bottes à mes pieds. Je me levai , coupai un bâton d’épines à la place même où j'étais, en mémoire de ce qui s'y était passé, et je me mis sur-le-champ en route.

Je rencontrai dans la forêt un vieux paysan; qui me salua cordialement; je liai conversation avec lui. Je m'informai, comme le fait un voyageur curieux et à pied , d'abord du chemin , ensuite de la contrée ci de ses habitants; enfin, des diverses productions de ces montagnes. Il répondît à toutes mes questions en bon villageois et avec détail. Nous arrivâmes au lit d'un torrent qui avait ravagé une assez vaste étendue de la forêt. Ce large espace éclairé par le soleil me fit frissonner intérieurement* Je laissai mon compagnon passer devant moi, mais il s’arrêta au milieu de cette dangereuse traversée, et se retourna vers moi, pour me raconter l’histoirc et la date du débordement dont nous voyions les traces. Il s'aperçut bientôt de ce qui me manquait , et s’interrompant dans sa narration : — « Comment donc? dit-il. Monsieur n'a point d’ombre? — Hélas! non, répondis-je en gémissant ; je l'ai perdue , ainsi que mes cheveux et mes ongles, dans une longue et cruelle maladie. Voyez, brave homme, ,à mon âge, quels sont les cheveux qui me sont revenus : ils sont tout blancs ; mes ongles sont encore courts, et pour mon ombre, clic ne veut

pas repousser* » 11 secoua la tête en fronçant le sourcil , et répéta : « Point d’ombre ! point d'ombre ! cela ne vaut rien, c'est une mauvaise maladie que Monsieur a eue là. » Il ne reprit pas le récit qu’il avait interrompu , et il me quitta sans rien dire, au premier carrefour qui se présenta. Mon cœur se gonfla de nouveau , de nouvelles larmes coulèrent le long de mes joues. C'en était fait de ma sérénité.

Je poursuivis tristement ma route, et je tic désirai désormais aucune société ; je me tenais tout le jour dans l'épaisseur des bois, et, lors* que j"avais à traverser quelque lieu découvert, j’attendais qu'aucun regard ne pût m’y sur* prendre. Je cherchais, le soir, à m'approcher des villages où je voulais passer la nuit. Je me dirigeais sur des mines situées dans ces mon* lagnes, où j’espérais obtenir du travail sous terre. Il fallait , dans ma situation présente, songer à ma subsistance; il fallait surtout, et je l’avais clairement reconnu, chercher dans un travail forcé quelque relâche aux sinistres pensées qui dévoraient mon âme.

Deux journées de marche par un temps plu* vieux, où je n’avais pas le soleil à craindre, m’avancèrent beaucoup sur ma route, mais ce fut aux dépens de mes bottes, qui dataient du temps du comte Pierre , et n’avaient pas été faites pour voyager à pied dans les montagnes. Je marchais à pieds nus; il fallait renouveler ma chaussure. Le matin du jour suivant, le ciel étant encore couvert , j’entrai , pour m’occuper de cette affaire importante, dans un bourg où

l’on tenait foire, et je m’arrêtai devant une boutique où des chaussures vieilles et neuves étaient étalées. Je marchandai une paire de bottes neuves qui me convenaient parfaitement; mais le prix exorbitant que Ton en demandait m’obligea d’y renoncer. Je me rabattis sur d’autrès déjà portées, quiparaissaient encore bonnes et très fortes; je conclus le marché. Le jeune garçon qui tenait la boutique, et dont une longue chevelure blonde ombrageaitia belle figure, les remit entre mes mains, après en avoir reçu le paiement, et me souhaita d’un air gracieux un bon voyage. Je me chaussai de ma nouvelle emplette, et je sortis du bourg , dont la porte s'ouvrait du côté du nord.

Absorbé dans mes pensées , je regardais à peine ù mes pieds; je songeais aux mines, où j’espérais arriver le soir même, et où je ne savais trop comment me présenter.

Je n’avais pas encore fait deux cents pas, lorsque je m’aperçus que je n’étais plus dans le chemin; je le cherchai des yeux. Je me trouvais au milieu d’une antique forêt de sapins, dont la coignée semblait n’avoir jamais approché. Je pénétrai plus avant ; je ne vis plus autour de moi que des rochers stériles, dont une mousse jaunâtre et aride revêtait la base, et dont les sommets étaient couronnés de glaces et de neiges. L’air était extrêmement froid. Je regardai derrière moi; la forêt avait disparu. Je fis encore quelques pas ; le silence de la mort m’environnait. Je me trouvai sur un champ de glace, qui s’étendait à perte de vue autour

de moi* L'air était épais; le soleil se montrait sanglant à l'horizon, le ne comprenais rien à ce qui m'arrivait. Le froid qui me gelait me força de hâter ma marche, l'entendis le bruis** sèment éloigné des flots ; encore un pas, et je fus aux bords glacés d'un immense océan ; et devant mot des troupeaux innombrables de phoques so précipitèrent en rugissant dans les eaux. Je voulus suivre cette rive ; je revis des rochers, des forêts de bouleaux et de sapins, — des déserts. Je continuai un instant h courir; la chaleur devint étouffante. Je regardai autour de moi ; j'étais au milieu de rizières eide riches cultures. Je m’assis sous l'ombre d'une plantation de mûriers ; je tirai ma montre ; il n'y avait pas un quart d'heure que j'étais sorti du bourg. Je croyais rêver; je me mordis la langue pour m’éveiller, mais je ne dormais pas. Je fermai les yeux pour rassembler mes idées. Les syllabes d'un langage qui m’était tout à fait inconnu frappèrent mon oreille. Je levai les veux : deux Chinois (la coupe asiatique de leur visage me forçait d’ajouter foi à leur costume), deux Chinois m’adressaient la parole avec les génuflexions usitées dans leur pays. Je me levai et reculai de deux pas ; je ne les revis plus : le paysage avait changé, des bois avaient remplacé les rizières. Je considérai les arbres voisins; je crus reconnaître des productions de PÂsie et des Indes orientales. Je voulus m'approcher d'un de ces arbres; — une jambe en avant, et tout avait encore changé. Alors je me mis à marcher à pas comptés, comme une

recrue que l’on exerce, regardant avec admiration autour de moi. De fertiles plaines, de brûlants déserts de sable, des savanes,- des forêts, des montagnes couvertes de neiges, se déroulaient successivement et rapidement k mes regards étonnés. Je n’en pouvais plus douter, j’avais à mes pieds des boucs de sept lieues.

Un vif et profond sentiment de piété me fit tomber à genoux , et des larmes de reconnaissance coulèrent de mes yeux* Un avenir nouveau se révélait à moi. J'allais, dans le sein de la nature que j'avais toujours chérie, me dédommager de la société des hommes, dont j'étais exclu par ma faute; toute la terre s'ouvrait devant mes yeux comme un jardin; l’étude allait être le mouvement et la force de ma vie, dont la science devenait le but. Je n'ai fait depuis ce jour que travailler, avec zèle et persévérance, à réaliser cette inspiration ; et le degré auquel j'ai approché de l’idéal a constamment été la mesure de ma propre satisfaction.

Je me levai aussitôt pour prendre d'un premier regard possession du vaste champ où je me préparais à moissonner. Je me trouvais sur le haut plateau de l’Asie, et le soleil, qui peu d'heures auparavant s'était levé pour moi , s’inclinait vers son couchant. Je devançai sa course en traversant l’Asie d'orient en occident; j'en-

irai en Afrique par l’isthme de Suez , et je parcourus eu différents sens ce continent, dont chaque partie excitait ma curiosité. Passant en revue les antiques monuments de l'Egypte, j’aperçus près de Thèbes aux cent portes les grottes du désert qu’habitèrent autrefois de pieux solitaires, et je me dis aussitôt: « Ici sera ma demeure. » Je choisis pour ma future habitation Tune des plus retirées, qui était à la fois spacieuse, commode et inaccessible aux chacals, et je poursuivis ma course. J’entrai en Europe par les colonnes d’Hercule, et, après en avoir regardé les diverses provinces, je passai du nord de l’Asie sur les glaces polaires, et gagnai le Groenland et l’Amérique. Je parcourus les deux parties du nouveau monde, et l’hiver qui régnait dans le sud me fit promptement retourner du cap Horn vers les tropiques.

Je m’arrêtai jusqu’à ce que le jour se levât sur l’orient de l’Asie, et repris ma course après / quelque repos. Je suivis du sud au nord des deux Amériques la haute chaîne de montagnes qui en forme l’arête. Je marchais avec précaution, d’un sommet à un autre, sur des glaces éternelles et au milieu des feux que vomissaient les volcans; souvent j’avais peine à respirer.

Je cherchai le détroit de Behring et repassai en Asie. J’en suivis la côte orientale dans toutes ses sinuosités, examinant avec attention quelles seraient celles des Iles voisines qui pourraient m’être accessibles.

De la presqu’île de Malacca mes bottes me portèrent sur les îles jusqu’à celle de Lamboc,

Je m'efforçai , non sans m'exposer à do grands dangers , de me frayer, au travers de3 roches et des écueils dont ces mers sont remplies, une route vers Bornéo, et puis vers la Nouvelle-Hollande : il fallut y renoncer. Je m'assis enfin sur le promontoire le plus avancé de nie que j'avais pu atteindre, et, tournant mes regards vers cette partie du monde qui m'était interdite , je me mis à pleurer, comme devant la grille d’un cachot, d'avoir sitôt rencontré les bornes qui m'étaient prescrites. En effet la portion de la terre la plus nécessaire à l'intelligence de l’ensemble m’était fermée, et je voyais dès l’abord le fruit de mes travaux réduit à de simples fragments. O mon cher Adelhert, qu’est-ce donc que toute l’activité des hommes ?

Souvent au fort de l’hiver austral, m'èlançaut du capllorn, bravant le froid, la mer et les tempêtes, je me suis risqué, avec une audace téméraire, sur des glaces flottantes, et j’ai cherché à m'ouvrir par le glacier polaire un passage vers la Nouvelle-Hollande , même sans m’inquiéter du retour, et dût ce pays affreux se refermer sur moi comme mon tombeau. Mais en vain : mes yeux n’ont point encore vu la Nouvelle-Hollande. Après ces tentatives infructueuses, je revenais toujours au promontoire de Eamboc, où, m’asseyant la face tournée vers le levant ou le midi, je pleurais mon impuissance.

Enfin, je m’arrachai de ce Heu, et , le cœur plein de tristesse, je rentrai dans l'intérieur de l’Asie. J'en parcourus les parties que je n’a— vais pas encore visitées , et je m'avançai vers

l'occident en devançant l'aurore. J'étais avant le jour dans la Thébaïdc, à la grotte que j'avais marquée la veille pour mon habitation.

I)ôs que j’eus pris quelque repos , et que le jour éclaira VEuropc , je songeai à me procurer tout ce qui m'était nécessaire. D'abord il fallut songer au moyen d’enrayer ma chaussure vagabonde; car j’avais éprouvé combien il était incommode d'être obligé de l’ôter chaque fois que je voulais raccourcir le pas, ou examiner loisir quctqueobjet voisin. Des pantoufles que je mettais pardessus mes bottes produisirent exactement l'effet que je m’en étais promis, et je m’accoutumai plus tard é en avoir toujours deux paires sur moi , parce qu'il m'arrivait souvent d'en jeter une, sans avoir le temps de la ramasser, quand des lions , des hommes ou des ours m’interrompaient dans mes travaux, et me forçaient à fuir. Ma montre , qui était excellente, pouvait, dans mes courses rapides, me servir de chronomètre. J’avais encore besoin d’un sextant, de quelques instruments de physique et do quelques livres.

Je fis pour acquérir tout cela quelques courses dangereuses à Paris et à Londres, Un ciel couvert me favorisa. Quand le reste de mon or fut épuisé , j'apportai en paiement des dents d'éléphant, que j’allai chercher dans les déserts de i'Afriqu^.4^isissant celles dont le poids n’excèdaj^^\ntçs Jofyqs. Je fus bientôt pourvu de u^^e v q$Jil it , et je commença

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