DISCOURS DE M. ALBERT SOREL
Monsieur le Ministre de la province de Québec, notre frère par le sang, notre ami par le cœur et notre hôte par la bonne grâce de votre visite, Mesdames, Messieurs.
« Il y a quelques semaines, en la France bretonne qui adonné à notre littérature ce rénovateur. Chateaubriand, et à nos armées maritimes ce vainqueur, Duguay-Trouin, on inaugurait en votre présence la statue de Jacques Cartier, et l'on célébrait la découverte du Canada,'par ce hardi navigateur. Aujourd'hui, dans la France normande, patrie de cet autre héros de notre marine, Duquesne, et de ce poète de génie, Corneille, nous inaugurons un monument à la mémoire de Samuel de Champlain, le Saintongeois, qui partit de ce port en 1608 et fonda la ville de Québec.
En sortant de Saint-Malo, dont les remparts s'enfoncent comme des grilles dans les roches bretonnes, où dans sa tombe de granit, dort, ou plutôt continue ses rêves, le peintre de vos forêts inflnies,de vos fleuves immenses, de vos lacs gigantesques, le chantre des Natchez et d'Atala, vous avez visité le mont Saint-Michel, merveille de l'architecture chevaleresque, joyau du moyen-âge chrétien.
« C'est le double idéal normand : l'Art et la Force » chef d'œuvre de cet art, symbole de cette force, citadelle et sanctuaire à la fois, roc de main d'homme, qui se dresse, inébranlable au milieu des sables mouvants. Chef d'œuvre et symbole encore de ce génie conquérant et constructeur dont procède, avec sa religion, ses bois, son parler, son esprit d'entreprise qu'elle a apporté de France, la nation vaillante, sœur de la nôtre, et que vous représentez.
France de Bretagne, France de Normandie, c'est toujours la France, d'une rive à l'autre du Couesnon, mon cher compatriote, vous ne changez pas de pays et vous êtes chez vous. Là, peut être, de plus près encore, puisque vos pères sont nés à Mortagne, et que vous avez, avant hier, visité à Saint- Gatien-des-Bois, dans Tantique forêt de Touques, la terre où reposent les aïeux de M™e Turgeon.
Celui qui, en ce moment, a l'honneur de vous souhaiter la bienvenue sort, par son père, de ce môme pays de Touques, par sa mère, de Honfleur et de Rouen, il porte un nom qui figure dans votre atlas canadien, une ville et une rivière! et il s'y retrouve avec sa ville natale, que dis-je avec deux filleules de sa ville natale, Honfleur du lac Saint-Jean, dans un site magnifique, qui est déjà presque un vieux Honfleur et un autre Honfleur tout neuf, dont vous avez voulu, en votre comté, devenir le parrain en souvenir de nous. Enfin et en dépit des hypothèses des étymologistes dont les spéculations demeurent pour moi pleines de mystères, je ne puis me défendre de trouver une parenté très étroite entre votre Grand Québec, avec son ùec caractéristique tous ces becs de Normandie, célèbres ou ignorés, mais, tous comme le vôtre, rivés sur un cours d'eau, Caudebec sur la Seine ainsi que Québec sur le Saint-Laurent, et Foulbec, et Drubec, et Carbec, et le Grand Bec, et le Bec- Grespin et le Bec-Hellouin, ou tout simplement le Bec, l'illustre abbaye, maison-mère de tout abbaye normande, d'où rayonnait la civilisation'latine, au temps où Guillaume conquérait l'Angleterre, qui eut des papes pour élèves et compte parmi ses maîtres un saint et un père de l'Eglise — saint Anselme. »
M. Albert Sorel, décrit les expéditions qui, au xviie siècle, succédèrent à celles de Champlain, les expéditions qui partirent de Honfleur pour la
Nouvelle-France, celle, en i)arliculier, (ImiiI lil |),iili(; l-rnncois houblcÀ, le père du corsaire Jean. Il rnonlre coiuhien inodeslo rtueiit les dt'ljiit.s de cet Etat qui coii)j)le aujourd'hui deux luillions d'Iiahilanls de larij^ue française, sans compter le naillion de Canadiens d'ori|ririe et lanf,Mje française, établis aux Efals-Unis. Il lappelle les [grandes épreuves, « le \i\a\\(\ déraufrement » comme on dit, là-bas, qui suivit la t:;uerre de 1755 et radiuirablc* lidélilti ries Canadiens et des Acadiens à leur patrie d'origine; comment Ej,dise catholique et Patrie française se confondaient dans leur cœur ; comment et par quel concours persistant des traditions relii^ieuses et des traditions de famille, par les chansons, par les cantiques, par les récits des combattants de la guérie de Sept ans, des défricheurs de la forêt, des trapeurs, des matelots, se conservèrent le parler français et l'ùme française ; quelle part les femmes venues de France et très souvent de notre Normandie même, n'apportant pour dot que leur bonne renommée, leur bonne mine et leur bonne santé, quelle part ces femmes vaillantes, ménagères raisonnables, ces « maîtresses femmes », en un mot, ont eue à ce grand ouvrage de conservation française en Amérique, malgré les efforts du conquérant, pour supprimer les souvenirs en supprimant la langue qui en est le véhicule ; comment l'Angleterre rendant hommage aux vertus de ce peujjle, se trouva fière de l'apaiser et le conquit en le rendant libre ; comment enfin, après un siècle de séparation, la rencontre se fit un jour entre Français d'Europe et Français d'Amérique ; le drapeau tricolore flotta sur le Sainl-Lnurent et la reconnaissance se fit puisqu'on parlait le même langage el que, par les mêmes mots, on exj)rimait les mêmes sentiments.
— On est tous des Français, dit à un voyageur, un Canadien, dans un des plus jolis récits du poète Louis Fréchette :
On est tous des Français, nous aussi, je pense.
— C'est vrai. Mais moi je suis un Français de France.
— De la France ? Eh bien, nous, de quel pays est-on ?
Après avoir fait allusion à l'analogie que |)résente la survivance de la nation canadienne et son épanouissement au dix-neuvième siècle, avec la survivance et répanouissement contemporain des nations slaves, notamment de la Bohême : tradition leligieuse, tradition de famille, clianson, chroniques parlées, chroniques écrites, histoire, art et lilléialure enlin, foraleur rappelle qu'il y a trois moyens de déliuire une nation : « Faire passer la charrue sur les tombes, profaner et fermer les églises, interdire la langue nationale ».
Dans un beau mouvement oratoire, M. Albert Sorel fait le procès des langues univeiselles, le volapi'ick et l'espéranto, utiles peut-être, mais qui ne sont qu'un chifiVe au bout d'un fil de fer. Or, les trépidations d'un appareil morse ne i-emplaceront jamais les batlemenis d'im co'ur.
«Avec de pareils moyens. dil-il,on ne l'ail pas des hommes, mais on peut les défaire. Je suis le défenseur acharné de la langue française: car, je crois que les mots sont des personnes vivantes et ancestrales, des sons animés. et que leur enlever leurs figures, les desséclier c'est les transformer en momie, en choses morles et cliose morte est trop souvent chose de iiédant.»
M. Albert Sorel parle ensuile de l'école, grâce à laquelle il est impossible aujourd'hui de détruire une nalionalilé ; toutefois, l'école ne vaut que par l'enseignement qu'on y donne. « Une école qui enseigne à aimer la pairie est bonne ; mais si elle enseigne le contraire, malheur à elle ; son œuvre est foncièrement mauvaise. »
Cette belle déclaration de principe est couverte d'unanimes applaudissements.
L'oraleur voit un autre gage de conservation de la langue et de la nationalité : la liberté de la presse. Et, à l'appui, il rappelle l'histoire du peuple tchèque.
« Quel que soit le régime imposé, déclare Mistral dans une lettre à Botrel, « la nationalité d'un peuple se perpétue par les traditions et l'idiome. »
Voilà ce que nous commémorons aujourd'hui, voilà les visions émouvantes et grandioses que découvre à nos regards, en illuminant ces vitraux de ses rayons couchants, le soleil qui s'enfonce dans nos eaux pour se lever sur les eaux de la Nouvelle-France. Voilà ce qu'a saisi de son œil de peintre normand et compi'is de son cœur français, notre ami, Léon Le Clerc, qui a composé ces verrières si bien exécutées par AL Gaudin, le maître verrier de Paris.
Si l'œuvre modeste, mais profondément palriotiijue, que nous avons fondée avec notre Vieux Ronfleur, avait besoin d'une justification, elle la trouverait dans les souvenirs que nous invoquons et consacrons aujourd'hui.
Qu'était-ce que Québec en 1672, un peu plus d'un demi-siècle après que Champlain l'avait fondée ? Un bourg de 550 âmes comptant 70 feux ! Pour tout le Canada 3.215 français (2031 hommes, 1081 femmes), dont 1200 soldats, un évêque, 18 prêtres, 35 moines. h'\ religieuses... mais, comme le dit très bir-ii 1111 iiisliii-it'ii rjniadii-n. « (•(.'II'' pdigni'f de (N'IVirlirin-s, (rarlis;ins. d»-' Ii-aliqujuts, de soldais, d'nl'lii'ipi-f; ei\iK fl niililnii'i'S. (!-• inissiniinairt's, de religit'ii.v. (••'éliiit l.i (•"r.inc.' ..
Aussi cette gej'ije de souvenirs, cet essaim de chansons et d(î légendes que nous recueillons, c't'tait la l-'rance et, n'en sourions pas, c'est de ces aliments-là qne les penjHes se nouri'issent quand ils naissent, qu'ils guérissent plus tard les plaies et les fatigues de leur âge mur.
Après un siècle de séparation, les liens se sont rétablis et le Canada est devenu, ce que sa naissance le destinait à devenir, un grand pays de Français. Il l'est par ses affections profondes, par tout ce qui fait leS) nations et tout ce qui crée entre les familles humaines les liens indissolubles et sacrés. Un grand pays de France ! Comme nos provinces de Bretagne, de Champagne, de Provence, de Guyenne, d'Auvergne, de Bourgogne, de Lorraine, qui tout en gardant leur originalité propre, portaient sans cesse leur regard vers Paris où aboutissait, comme aujourd'hui le réseau des chemins de fer, toute la nervure intellectuelle du pays. . .
La tradition s'est si fortement reformée que littérateurs et historiens du Canada, comme ceux de nos provinces, se réclament de nos académies et y viennent chercher la consécration de leur renommée. Il n'est guère d'années maintenant, où quelque classe de l'Institut n'inscrive au tableau d'honneur de ses lauréats quelques Français de là-bas. Cette année même, l'Académie Française, qui avait couronné Fréchette et Chapmann, a couronné un livre ^Etudes de Littérature Canadienne par un français Ch. Abder Halden et aussi un livre d'histoire d'un savant canadien, M.Thomas Chapais, consacré à Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France de 1665 à 1672, qui sut
comprendre et exécutci' les desseins du «i-.ukI Cullicrl et mérite d'ôtre qualifié de Colbert colonial. (',r[b\ amuM' aussi, l'Acadt-mie des Sciences morales et politiques, a donrié un d(! ses prix d'histoire les plus rechen-tn-s, à notre compatriote de Roue'ii, :\I. l'irhard Warldiiif^lon. pour son histoire de la Guerre de sept ans. Ll'S iiiailrrs chajiilres fii sont précisément consacrés à rhéroïijue défens(3 (hi Canada, dans cette guerre où se sont accomplis de si nobles faits d'arm(!S, oiï se sont manilVistés tant de dévouements inoubliables.
Je disais que la, jeune lili/'i'ahii'c rnuadiriiiir fsl, un rrjel.une repouss»' fie la liltérature française. Elle s'inspii'c du uk^'iuc idé-al, elle é-vocpie les mènn'S muses, les filles de mémoire, jamais mieux nommées; elle reconnaît les mêmes modèles et reçoit les mêmes inspii-alions des mêmes maîtres : Chateaubriand, au seuil du siè(;le, avec René et le Génie du Christianisme, Lamartine, Victor Hugo, Vi{^ny, dans la splendeur de i'àei.^ qui vient de finir, et, avec eux, Béranger qui dans le pays où les chansons ont porté, de leur aile légère et de leur ryUime alerte, tant de pensées fécondes, a été le maître naturel des poètes populaires canadiens.
Je n'ai qu'à feuilleter leur anthologie, aux pages patriotiques, et elles abondent, pour y reconnaître l'inspiration de JSéi'anger, le Béranger du Souvenir du peuple comme il parlait aux 1^'raneais de la République et de Napoléon.
« Parlez-nous de lui, grand mère? »
Les poètes canadiens parlent des luttes de Montcalm, de la défense de Louisbourg, de la bataille de Carillon, de l'Plxode de l'Acadie. Ecoutez la complainte de VAcadien errant, de Gerin Lavoie :
Un canadien errant, Banni de ses loyers Parcourait en pleurant
T,es pays étrangers.
In jniu'. In^le. jM'nsi!'.
Assis ;iu In.ird de^ il, ils.
Au (■•iiiilMIll llii.Mlir
il adi'essa ci'S iui>1s :
8i lu vois mon |iays.
Mon pays malheureux.
Va dire à mes amis
(Jue je me souviens d'eux...
N'est-ce pas, eu une forme phis ing('mie el par suite jdus louchante encore, la Chanson des Hirondelles ;
Hirondelles «lue l'espérance Suit jusqu'en ces opulenis climats.
Sans doute vous ([uillez la Fcance.
De mon pays ne me iiai'le/.-vous pas.
Dans ce chant du Vieux Soldat où Ci-t'Uiazic relr;ice les douleurs de l'abandon :
Quand notre vieux drapeau li'eni|ii'' de pleui'S amers. Ferma son aile blanche el repassa les mers...
Quand le vieux soldai, pi'i'sque aveugle, gueltesur les remi>arts le retour des Français :
Dis moi, mon lils, ne juu'aissent-ils pas ?
C'est encore du Bérenger tout pur
Pauvre soldat je reverrai la France La main d'un flls me fermera les yeux.
Ou encore le Vieux Drapeau :
La France oubliant ses douleurs, Se relèvra noble et Itère.
Quand secourai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Le Canada découvrit tout d'un coup la littérature française nouvelle. Ce fut comme un réveil de la Belle au bois dormant.
« Un long chant de bonheur qui sortait du tombeau »
a dit Crémazic, le poète précurseur qui vint mourir tout près de nous, au Havre, sous un nom d'emprunt pour dormir dans une tombe inconnue. « Isolé dans la vie, isolé dans la mort 1 w Il revit en ses disciples et successeurs qui suivent d'un pas alerte les nouveaux maîtres français. Ce n'est plus de Béranger, c'est de Coppée, c'est de Verlaine, c'est de Rostand que s'inspire la chanson nouvelle du Canada. Ces couplets d'Avril boréal de M. Beauchemin, semblent un écho de la délicieuse chanson du Passant :
Mignonne voici l'avril Le soleil revient d'exil. . .
Ecoutez l'écho charmeur ;
Est-ce l'avril ? Sur la colline Rossignole une voix câline
De l'aube au soir.
Est-ce le chant de la linotte ?
Est-ce une flûte ? Est-ce une note
Du merle noir ?
Et dans la chanson populaire ce refrain :
C'est l'vent, c'est 1' vent fivolent L' vent qui vole, qui frivole.
Ou bien :
Fringue, fringue sur la rivière Fringue, fringue sur l'aviron.
Je reconnais la France, je reconnais aussi et avec la même émotion que, dans le parler, l'accent de nos anciens, la France de Normandie. Un voyageur de nos pays, du Cotentin, M. Gaston du Bosq.de Beaumont, parcourait il y a quelques années l'Acadie, la France oubliée, et le Canada, la France nouvelle... Il y retrouvait la douceur, mais aussi le mystère du pays normand, une Normandie étrange, où les oiseaux-mouches volaient au printemps sur les lilas en fleurs. Il retrouvait, chez les femmes d'Acadie, la robe de droguet, tissée à la maison, et le bonnet blanc, au voile noir, qui était la coiffure des bourgeoises françaises au temps de Louis XIV — coiffures de Louis XIV, symbole de deuil — comme de nos jours le grand nœud noir des filles d'Alsace. Dans les plaines tragiques où se décidèrent les destinées de l'Acadie, il se croit dans les prairies marécageuses et fertiles tachetées de plaques d'eau, stagnantes et mourantes au grand jour, splendides quand le soleil couchant les enflamme et qu'a décrites Barbey d'Aurevilly.
A mon tour, mais réduit niix suf^geslions du livre et à dtîfiiiil «1.* visimis personnelles aux impressions de la photof^'-raphie, je défouvn* un»- [tarenlé manifeste entre lascnenceet la litléraliii-e inlt-llfctiicllede ees deux dioi-i'-ses de la France qui nous sont éf,'-alem(!iil. ehers, cfîlui diî la Normandie et eeini du Canada. Dans les éerils historitpics d'un aljhi* Cas^rain, historien du Canada, dans le zèle des érudits canadiens à rassembler la gt'Tii'aloj^'ie de leurs concitoyens, généalof^ies roturières pour la plupart, mais d'autant plus sig-niflcatives du culte des ancêtres, que les ancêtres ont été plus obscurs. Je constate les mêmes tendances, le même zèle f^t j'admire aussi l'application des mêmes méthodes (jue dans les innomhrahh'S é;tudes de nos historiens normands sur les choses et les f^ens de notre province ; et pour nous en tenir qu'aux modernes, aux (-outeniporains de l'école historique canadienne : un Auguste Leprevost, un Blosseville, un La Sicotière, une Beaurepaire, un Moisy, un Fleury, un Travers, un Mévil, un Joret, un Charles Bréard, émules ou disciples de ces maîtres Caumont et Léopold Delisle.
Et pareillement entre les poètes du Canada et nos poètes de la Normandie contemporaine, c'est le même culte du foyer éflifié sur les mômes l>ases, selon le même type, sous le toit couronné du même pignon, c'est la même chanson intime qui règle le rythme de leurs vei's. Nos poètes normands à l'inspiration la plus pure, un I.evasseur, un Harel, un Loriot trouvent là leurs similaires et leurs notes ont là, selon l'expression des musiciens, leurs harmoniques.
Qui a mieux parlé de Champlain et rythmé d'une voix plus sonore sa levée d'ancre que notre ami Gaston de Raisme, le honfleurais ?
Dans les vers de C<rémazie tout émus de Victor Hugo, dans ceux de Louis Fréchette avec leurs évocations du Canada mystérieux et sombre, sol plein d'iiorreur tragique et de secrets sans nombre, je retrouve l'émotion qui vibre dans les vers de Ch.-Th. Féret, notre voisin de Quillebeuf, quand il décrit nos promontoires rocheux et toutes ces pointes de la Roque dont se hérissent les côtes de la Normandie jusqu'à la formidable Hague.
« Le beaupré du vaisseau normand est à Jobourg. »
Où rencontrer une expression plus ressentie, un souvenir à la fois plus obsédant et plus tendre du pays lointain, du village d'origine, que dans ces stances de Charles Frémines, le poète du Pays de Millet :
Salut ! beaux nuages nomades Que le vent chasse de la mer :
Sur le fond bleu d'un grand ciel clair, Passent vos blanches cavalcades.
G pays vert de ma jeunesse !
Quel charme peut donc nous unir ?
Il me suffit d'y revenir, Pour que, tête et cœur, je renaisse.
Pourtant je n'y possède rien.
Pas même un petit coin de terre,
Sinon la tombe où dort ma mère
Tout compte fait, c'est mon seul bien.
Sentiers soufflant à pleines bouches La verte odeur des frondaisons, Champs d'ajoncs, dorés et farouches, Au jeu du temps et des saisons ;
Matins de phiie et soirs de flamme.
Bruits de mers aux profonds accords.
Brises où j'ai mêlé mon âme, Vagues où j'ai trempé mon corps ;
O mon pays fler et sauvage !
Si je ne te revois jamais,
Que ce chant reste comme un gage
De tout l'amour dont je t'aimais.
Celle Chanson du pays, la perle de notre anthologie normande, exprime, comme en un symbole du cœur, ce rêve et ce regret de laFrance qui anime les poésies canadiennes. Elle émane tout directement de la même inspiration, presque de la môme mélodie intime que cette Chanson de la c/oche de Louiseboiirg de Nérée Bauchemin, le joyau de l'anthologie canadienne :
Cette vieille cloche d'église Qu'une gloire, en larmes encor Blasonne, brode et fleurdelyse Rutile à nos yeux comme l'or.
C'est une pieuse relique.
On peut la baiser à genoux :
Elle est française et catholique Comme les cloches de chez nous.
Oh ! c'était le cœur de la France Qui battait à grands coups alors Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux longs accords.
O cloche, c'est l'écho sonore Des sombres âges glorieux Qui soupire et s'agite encore Dans ton silence harmonieux.
En nos cœurs tes branles magiques Dolents et rêveurs, font vibrer Des souvenances nostalgiques Douces à nous faire pleurer.
Nous l'entendons, cette cloche lointaine et flottante, comme celle du beffroi, le soir, quand sonne le couvre-feu, quand la mer monte et que le vent du large souffle vers la terre. Elle nous apporte les grands souvenirs communs, « l'essaim des victoires chantantes » du passé ; elle nous apporte aussi les « longs espoirs et les vastes pensées » de l'avenir.
« Les Canadiens sont au loin, a écrit un publiciste de là-bas, M. Arthur Buies, ils sont au loin parce que c'est dans le programme de leur destinée ; parce qu'ils sont appelés à faire échec au débordement des populations étrangères sur tous les points qu'ils peuvent utilement occuper. Rien ne peut plus désormais arrêter l'expansion naturelle de cette race appuyée sur la conscience d'une mission à accomplir plus ou moins bien entrevue, plus ou moins déflnie, mais qui n'abandonne jamais les Canadiens français,
et dont ils porliMit en (.'iix comiiic iiiii' iiii;i;^c (jiii ^.tiidi' et l'-chiin' iHilnmarche. » (^ette inia^e ^raiid rediit du passi' d<' la h'raiifc, elle liMir vient tout droit de ceux qui ont planté sur les j-ivrs du Saiid-Laun-nl la croix des chrétiens et l'écussoii l)li'u de France, sciik'- de l>s (Vor. Cch dcstinf'fs du Canada, c'étaient alors les deslin('es di; la l'ïam-i', l'intcndaid du roi les Uii avait annonci-es: « L(>( Canada, (Mîrivait Talon ('), est d'une lri"'S vastf ('It'nduf;... du côté du Nord, je n'en cotniais pas les lioriics laid, elles soid édoif^m'-cs de nous... Sa Majeslé a ref^ardé ce j>ays connue im hcau plan d;uis Ifijut'l on peut former un grand royaume et fondei' um- nionarclnc nu du nmins un Etat fort considérabii!. . . » Et Louis XIV: « (Jette ji.ulic de la nnin.irchie française deviendra quelque chose de grand. »
Ces destinées sont accomplies ; les Canadiens nous en font iiornicur; ils opèrent, selon la belle expression d'un des leurs, d un di'plaeeinent de la France >> ; et ce serait à leurs yeux « se di''slii'M'itei' eu\-mèuies » que d'abdiquer l'héritage de la grande nation dont ils sorlenl.
Qu'ils en soient bénis! La France s'en soiisienl. Ainsi, ioui' à tour, le fds est reconnaissant à la mère pour avoir noui'ri son eurance, el la mèi-c l'econnaissante à son fils (jui glorifie son âge mûr.
Par eux et dans l'autre hémisphère, c'est toujours le grand geste de Dieu par les Francs, qui se continue : Gesta Dei per Francos ! »
A peine M. Albert Sorel a-l-il cessé de parler que des applaudissements enthousiastes éclatent dans l'a-ssistance. ils 1émoi|.;nent à l'illustre historien combien ses concitoyens sont émus et reconnaissants de l'admirable discoui'S qu'il vient de prononcer.
Quand les applaudissements cessent, M. Tuii^eon se lève.
Nous entendons alors une improvisation remarquable. M. Turgeon est un orateur de grand talent, im tribun fougueux, à la voix chaude et vibrante, à l'éloquence entraînante et communicative. On sent en lui rélotre du rude jouteur des luttes politiques, du défenseui' acharné des libertés nationales.
Il retrace l'histoire des luttes soutenues pour l'indépendance et pour la liberté :
Ecrasés par le nombre, s'écrie-t-il, nos pères ont dû faire leur soumission à l'Angleterre.
Mais au lieu.de s'asseoir après la défaite, ils se sont dressés, les armes à la main, pour la revendication de leurs libertés. Aujourd'hui, nous sommes libres et indépendants ; le pouvoir de l'Angleterre sur nous n'est que nominal : nous nous administrons nous-mêmes, nous avons nos lois, notre langue, notre religion. Mais, cette domination de l'Angleterre nous la chérissons, car loin de nous asservir, elle nous [donne une nouvelle ardeur pour la réalisation de nos aspirations nationales.
Puis il montre l'œuvre que se proposent les Canadiens. Ils veulent, en Amérique, remplir le rôle de la France : être ceux qui marchent à la tète de toutes les formes de la civilisation. Et cette tâche, les Canadiens la rempliront en dépit de tous les obstacles et de toutes les obstructions.
Cette ascension peipétuelle du Canada vers la vie, est le plus bel éloge qu'on
(1) A Colbert, 4 octobre 1665. Thomas Cliapais.
puisse faire de l'œuvre de Champlain. C'est pourquoi l'orateur vient, aujourd'hui, au nom du peuple canadien, saluer ses frères de Normandie.
Une véritable ovation est faite à l'éminent homme d'état.
M. Boudin, président du Vieux Ilonfleur, prononce ensuile quelques paroles de remerciement à l'adresse des deux orateurs. Enfin le chant canadien du Drapeau do Carillon, arrangé pour plusieurs voix par M. René Lefebvre, clôture cette belle et impressionnante cérémonie.