Champlain et Hudson, la découverte du lac Champlain, et celle de la rivière Hudson, à l'occasion du tricentenaire de ces deux événements, 1609-1909
V.— Champlain et Hudson.—La découverte du lac Champlain, et celle de la rivière: Hudson.—A l’occasion du Tricentenaire de ces deux événements. —1609-1909.
+ Par :M. VPAbbé AuGusre GosseLiN, docteur ès lettres. (Lu. le 27, mai 1909.)
Nous avons célébré l’année dernière le troisième centenaire de la fondation de Québec en 1608. Son ‘“ abitation ” terminée, Champlain y passa l'hiver, et retourna en France dans l’automne de l’année suivante, mais pour revenir bientôt au Canada. Le Canada est devenu, en effet, pour ainsi dire, sa nouvelle patrie. [1 y reste presque tout le temps. Les voyages qu’il fait en France n’ont d’autre but que l’avenir de la terre canadienne.! Il ne pense qu’à elle, il ne travaille que pour elle; il lexplore et la parcourt en tous sens; il y fait sans cesse de nouvelles découvertes. Que de tricentenaires relatifs à Champlain n’aurions-nous pas à célébrer d’ici à 1935, trois-centième anniversaire de sa mort: la découverte des Grands Lacs du Haut-Canada, en 1615: la fondation de la mission canadienne cette même année ; l’érection du fort Saint-Louis, en 1620 ; l’héroïque défense de, Québec contre les Anglais en 1629, et, la petite bourgade ayant été forcée alors de se rendre? son retour à la France en 1632; la construction de Notre-Dame-de-Recouvrance en 1633 !
Je n’ai.pas mentionné la découverte du lac Champlain, qui suivit de près la fondation de Québec. C’est. en effet en 1609, au mois de juillet, que Champlain remonta pour la première foïs la rivière Chambly ou Richelieu “ce qu’aucuns chrétiens—comme il laffirme lui-même— n'avaient fait avant lui,t et qu’il, se rendit jusqu’au fond du lac où il
1“ 1] allait exciter le zèle des gouvernants, parlait des ressources du pays, mais en même temps faisait connaître les difficultés de l’établissement.” Histoire du chevalier d'Iberville, par l’abbé Desmazures, p. 4.)
2 Le 20 juillet 1629. Deux tourelles du fort étaient tombées d’elles-mêmes le 8 juillet 1628, ce qui avait été regardé comme un mauvais présage: “ Ce n’était pas la vieillesse qui avait causé leur ruine, écrit Sagard, mais l’indévotion des habitants, que Dieu voulait châtier par le ravage des Anglais.” (Histoire du Canada, édition T'ross, t. III, p. 832, pag. inférieure.)
8 Cette rivière a porté successivement les noms de rivière des Iroquois, rivière Richelieu, rivière Chambly, rivière Sorel. Le nom de Richelieu sembie aujourd’hui prévaloir. C’est le nom du premier fort qui fut construit à l'embouchure de cette rivière, à l'endroit où est aujourd'hui Sorel. Sorel et Chambly sont les noms
d’ofliciers -du régiment de Carignan, venus au Canada du temps de M. de Tracy. 4 Les Œuvres de Champlain, édition Laverdière, p. 829, pag. inférieure.
livra son premier combat contre les Iroquois.i “(Ce lieu, dit-il, fut nommé le lac de Champlain.” 2 Il est englobé aujourd’hui dans le territoire de la grande république américaine:—on ne nous en a laissé qu'une toute petite partie, la baie de Missisquoi. Aussi nos voisins se préparent-ils à célébrer avec éclat, l’été prochain, le tricentenaire de la découverte de ce lac, une des plus belles nappes d’eau de leur pays. Nous aurons donc le plaisir de les entendre glorifier à leur tour, comme nous l’avons fait l’année dernière, la vie, les travaux, les vertus et les mérites du père de la patrie canadienne.
Ils ne manqueront pas, sans doute, dans leurs éloges, d’unir au nom de Champlain celui de Hudson, et de célébrer, en même temps que la découverte du lac Champlain, celle du magnifique fleuve auquel le grand navigateur anglais a attaché son nom.
Uhose étonnante, en effet: presque en même temps que le fondateur de Québec remontait la rivière Richelieu et découvrait le lac Champlain, la même année, à deux mois d’intervalle, Henry Hudson, suivant une direction tout opposée, pénétrait dans la baie de New-York, et découvrait le beau fleuve qui porte son nom et prend sa source non loin du même lac Champlain. Il le remontait à une grande distance, jusqu’à un point qui n’est pas parfaitement déterminé, mais que l’on croit peu éloigné de celui où Champlain s'était lui-même arrêté deux mois auparavant. Encore quelques lieues chacun de leur côté—une quinzaine peut-être—et les deux découvreurs—qui ne s'étaient jamais vus, qui ne se connaissaient probablement pas même de nom,—l’un retardant quelque peu son voyage, l’autre précipitant sa marche, auraient pu se rencontrer et se donner la main... Quelle étonnante aventure! Et comme il s’en est peu fallu qu’elle se réalisât! Telle qu’elle est, cependant, la coïncidence de ces deux événements —la découverte du lac Champlain et celle de la rivière Hudson—la même année, à deux mois à peine d'intervalle, n'est-elle pas déjà assez remarquable ?
J’ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt, à l’occasion du troisième centenaire de ces deux événements, de faire ressortir cette curieuse coïn-
1 Le 29 juillet, à l’endroit nommé aujourd’hui Crown Point.
2 Œuvres de Champlain, p. 344.—Remarquons ici la modestie avec laquelle Champlain, dans son édition de 1615, écrit tout simplement: “ Ce lieu fut nommé le lac de Champlain.” Dans l'édition de 1632, au contraire, p. 823, on lui fait dire avec une certaine suffisance qui ne lui est pas naturelle, et qui d’ailleurs ne ressemble pas du tout ä sa manière ordinaire: “Je le nommai (ce lieu) le lac de Champlain.” N'est-ce pas ici un de ces passages qui faisaient dire à Laverdière, parlant de l'édition de 1632: “ On y trouve certains passages qui ne peuvent pas être de la main de l’auteur... Il est évident qu’une main étrangère s’est chargée de la revision de l’ouvrage de Champlain?” (Ibid. p. 637 et 659.)
cidence,! et de rappeler les principaux détails des deux voyages, qui aboutirent, l’un à la découverte du lac Champlain, l’autre à celle de la rivière Hudson.
Le voyage de Champlain est bien connu: il en a fait lui-même le récit, que je me contenterai de résumer aussi succinctement que possible. Celui de Hudson l’est généralement moins: ce voyage se fit à peu près à l’aventure, dans des conditions assez extraordinaires, et au milieu d’incidents tous plus ou moins étranges, plus ou moins tragiques les uns que les autres, qui ont été notés fidèlement par Hudson lui-même et quelques hommes de son équipage. J’en ferai le récit d’après un ouvrage tout récent, dont l’auteur a eu accès à ces notes précieuses conservées aux archives de Londres?
En partant, au printemps de 1609, pour remonter le cours de la rivière Richelieu et se rendre au pays des froquois, Champlain ne courait pas, lui, à l’aventure. Il avait déjà quelque idée du pays qu’il allait parcourir. Les descriptions et les récits que lui avaient faits les sauvages, ses alliés, avaient piqué sa curiosité. Il entreprenait le voyage pour sa propre satisfaction, et aussi pour remplir la promesse qu’il leur avait faite à maintes reprises de les assister dans les guerres qu’ils voulaient porter chez leurs ennemis. Il tenait à leur être fidèle. Comment aurait-il pu, en effet, fonder un établissement solide sur le Saint-Laurent, sans s'assurer le concours des sauvages amis qui venaient annuellement commercer avec les Français, sans réduire à l’impuissance les Troquois qui ne cherchaient qu’à les molester et à les détruire ?
T] n’était pas homme à rester en repos,” dit Lescarbot.8 Il fait donc gréer, au mois de mai, une bonne chaloupe, y monte avec une vingtaine d’hommes, et part vers la mi-juin, accompagné de quelques sauvages montagnais.
Ces sauvages, pleins de ruses, tout amis qu’ils sont, l’ont trompé: ils lui on dit que le chemin pour aller aux Iroquois était des plus faciles.# Que fera-t-il avec sa chaloupe dans les rapides de Chambly ?
1 Notre distingué collègue, M. Sulte, a déjà mentionné :incidemment cette coïncidence dans son remarquable travail Le Haut-Canada avant (15, publié dans les Mémoires de la Société Royale, 1904. TI, p. S0.
2 The Conquest of the Great Northwest, being the story of the Adventurers of England, known as The Hudson's Bay Company. New pages in the History of the Canadian Northwest and Western States, by Agnes C. Laut, author of ‘ Lords of the North,” “ Pathfinders of the West,” etc. In two volumes. New York. The Outing Publishing Company, M. C. M. VIII
3 Histoire de la Nouvelle-France, Paris, 1609, p. 653.
4 Œuvres de Champlain, p. 330.
Il arrête un instant au Platon ou Pointe Sainte-Croix, puis à Sainte-Anne de la Pérade; et, rendu à Batiscan,! il se trouve en présence de deux à trois cents sauvages algonquins et hurons, qui l’attendent, campés sur le rivage. Il leur annonce qu’il est en route pour aller en guerre avec eux contre leurs ennemis, et croit sans doute, par sa résolution prompte et courageuse, soulever leur enthousiasme. Eh bien, qui le croirait? cette résolution ne rencontre chez eux que défiance. Il a beau leur protester qu’il n’a aucune arrière-pensée, il a beau leur faire voir qu’il n’y a aucune marchandise dans sa chaloupe, rien que des armes, et que par conséquent ce n’est pas le désir de commercer qui l’amène, mais uniquement celui de les accompagner à la guerre: ils veulent éprouver sa bonne foi, et exigent qu’il retourne avec eux à Québec, où ils vont se rendre. Leur défiance n’a d’égal que leur égoïsme: ils ne pensent qu’à leurs pelleteries et à leurs plaisirs. Champlain, qui les connaît à fond, sait qu’il ne peut les avoir pour lui sans consentir à leurs volontés: il obéit donc à leurs exigences et les accompagne dans leur voyage à Québec. Les voilà qui se livrent pendant huit jours aux réjouissances insensées qui sont le prélude obligé de leurs guerres; et ce n’est qu'après s'être épuisés en folies de toutes sortes qu’ils se déterminent enfin à partir.
Cette fois, Pontgravé? accompagne Champlain, dans une barque à part. Mais rendu à Sainte-Croix, Champlain se décide à monter tout seul ; il renvoie Pontgravé à Québec, gardant avec lui neuf hommes, ainsi que son pilote Laroutte, et Desmarais, gendre de Pontgravé.
I1 quitte Sainte-Croix le 3 juillet, et se rend aux Trois-Rivières, “un fort beau pays,” dit-il Puis il s’avance dans le lac Saint-Pierre, et observe toutes les rivières qui s’y jettent, la rivière du Loup, la rivière Nicolet, l’Yamaska, etc. Le voilà enfin à l’entrée de la rivière des [ro-
1 Cette rivière s'appelait déjà Batiscan en 1605. Champlain écrivait cette année-là même: “ Du côté du nord, il y a une rivière qui s'appelle Batiscan.” (Ibid. p. 91.) C’est évidemment le nom du capitaine sauvage Batiscan que Champlain rencontra à Québec en 1611. (JZbid. p. 389.)
2 Ponteravé est un personnage qui, par la part importante qu'il prit aux premiers voyages d'exploration de notre pays, mérite que sa mémoire reste chère aux Canadiens. Il n'avait pas, sans doute—tant s’en faut—les grandes vues colonisatrices de Champlain: il était plutôt l’homme des sociétés marchandes, l’honime de la traite. Mais cependant il resta toujours attaché au fondateur de Québec, qui l’estimait et avait confiance en lui, et qui le consultait dans toutes les affaires importantes, comme par exemple son expédition contre les Iroquois en 1615. (Voir Œuvres de Champlain, p. 502.) C'était un homme entreprenant et courageux: c'était aussi un homme sympathique: “ Il était d’un naturel complaisant et jovial, et avait toujours le petit mot en bouche pour rire,” dit Sagard. (Üistoire du Uanada, p. 767.) Il était d’ailleurs beaucoup plus âgé que Champlain: “ Son âge, dit celui-ci quelque part, me le ferait respecter comme mon père.”
quois;! et là, tous ces sauvages qui l’ont suivi, et qui étaient jadis si chauds pour aller en guerre, se disputent à qui n’ira pas? Les délices de Capoue—je veux dire Québec—les ont gâtés. Une soixantaine seulement se décident à accompagner Champlain, les autres retournent dans leur pays. La barque de Champlain entre alors dans la rivière Richelieu, suivie de vingt-quatre canots sauvages.8
Désormais Champlain voyage en pays tout nouveau pour lui. Il est tout yeux et oreilles pour observer le panorama merveilleux qui se déroule devant lui, pour écouter ce que peut lui dire cette nature encore vierge. Il est dans Padmiration à la vue de ces rivages enchanteurs, si riches en essences forestières de toutes sortes: “Tout ce pays, dit-il, est fort uni, rempl: de forêts, vignes et noyers.” 4 On lui d't que ces prairies et ces forêts étaient autrefois habitées par une infinité de sauvages: la guerre a tout balayé: on n’y entend plus que le souffle de la brise et le chant des oïseaux. Le fondateur de Québec, remontant le cours de la rivière Richelieu, et contemplant ces paysages admirables, eut-il quelque prévision de ce que devait être un jour ce pays “ si uni, rempli de forêts, vignes et noyers,” avec ses villages populeux, ses paroisses riches et prospères, le grenier de la patrie canadienne? On aime vraiment à le croire.
“ Nous eûmes assez de peine, dit-il, à monter la rivière à la rame.” Il arriva cependant au pied des rapides de Chambly avant les sauvages. Maïs ici impossible d’aller outre, à moins de faire portage. Et y a-t-il moyen de faire portage avec une chaloupe sur les épaules dans cette épaisse forêt? Sans attendre les sauvages, qui ne sont pas encore arrivés, il va explorer le rivage:
Desmarais Laroutte et moi, dit-il, et cinq hommes fûmes à terre voir si nous pourrions passer ce lieu, et fûmes quelque lieue et demie sans en voir aucune apparence... Voyant qu’il était impossible de couper les bois avec si peu d’hommes que j'avais, je résolus de faire autre chose que ce que nous nous étions promis, d'autant que les sauvages m’avaient assuré que les chemins étaient aisés, et que nous trouvâmes le contraire, . .”
T1 revient done à sa barque, avec tout son monde, l'esprit rempli d'incertitude et de chagrin. Va-t-il renoncer à continuer son voyage, et reprendre le chemin de Québec ?
1 La rivière Richelieu fut d’abord appelée la rivière des Iroquois, parce qu’elle était la voie ordinaire que suivaient ces sauvages pour descendre dans la vallée du Saint-Laurent.
2 Œuvres de Champlain, p. 353.
3 Jbid., p. 329.
4 Ibid, p. 329.
a2 SOCIETÉ ROYALE DU CANADA
“ Cela me chagrina, dit-il, et me donna beaucoup de déplaisir, de m'en retourner sans avoir vu un grandissime lac, rempli de belles îles, et quantité de beau pays, qui borde le lac...”
Il propose donc à ses gens de le suivre avec les sauvages, et de l’accompagner à la guerre qu’ils vont faire aux Iroquois. Mais, chose étrange, ces Français, que l’on aurait crus prêts à tout, à la seule pensée de périls inconnus, que leur imagination grossit sans doute, “ saignent du nez ;” 1 deux seulement se présentent, et se font fort de le suivre partout; 1l les garde et renvoie les autres. Puis, en route pour le lac Champlain.
Avec de simples canots d’écorce, on fait portage, à l’endroit le plus périlleux des rapides. Cet endroit franchi, les sauvages lancent leurs canots à l’eau, et Champlain s’embarque avec eux. On est au 12 juillet.
Navigation pénible, tout d’abord: les rapides de Chambly continuent, en effet, sur un assez long parcours. Mais bientôt les canots glissent sur une eau calme, limpide et brillante comme un miroir. Voici l’île Sainte-Thérèse, avec ses paysages gracieux, “ remplie des plus beaux pins que j'aie jamais vus,” ? dit Champlain. Quelques lieues plus loin, on aperçoit un endroit charmant, sur le rivage. Les sauvages décident d’y atterrir pour passer la nuit. Les canots s’alignent sur la grève: puis on va dans la forêt couper le bois nécessaire pour se construire une fortification. En moins de deux heures, le fort est bâti; puis on envoie des hommes de tous côtés pour s’assurer si les ennemis ne sont pas dans les environs. Si l’on n’a rien vu, tout le monde s'endort paisiblement. Il n’est jamais question de faire veiller quelques gardiens de nuit, en cas de surprise :
“Je leur remontrais, dit Champlain, la faute qu’ils faisaient, et qu’ils devaient veiller, comme ils nous avaient vu faire, toutes les nuits, et avoir des hommes aux aguets, pour écouter et voir s’ils n’apercevraient rien... Ils me dirent qu’ils ne pouvaient veiller, et qu’ils travaillaient assez de jour à la chasse...”
Ah! que Champlain dut souffrir quelquefois, de se trouver en contact avec des gens si grossiers, aux mœurs si étranges! Quelle patience, pour les endurer avec leurs défauts, leurs vices, leurs superstitions, surtout! Quelle patience, par exemple, pour souffrir en sa présence ces infâmes sorciers, qui, à la façon des santons musulmans, se mettaient tout nus dans une espèce de guérite, et qui, selon les mouvements qu’ils
1 Œuvres de Champlain, p. $10.—-On dit qu’un homme saigne du nez lorsqu'il manque de résolution, quand il faut exécuter quelque entreprise, quoiqu'il eût promis de le faire. (Dict. de Trévoux.)
2 Œuvres de Champlain, p. 333.
imprimaient à cette étroite enceinte, étaient censés prédire le succès ou l’insuccès de la prochaine guerre!
“ Tous ces garnements qui font les devins, écrit-il, de cent paroles n'en disent pas deux véritables, et vont abusant ces pauvres gens, comme il y en a assez parmi le monde, pour tirer quelque denrée du peuple, ainsi que font ces galants. Je leur remontrais souvent que tout ce qu’ils faisaient n’était que folie, et qu’ils ne devaient y ajouter foi.”
On passa une nuit tranquille, sans alarme; et l’on se remit en route le lendemain, sans être d’ailleurs nullement inquiété le reste du voyage, pas plus qu’on ne l’avait été jusque-là. Champlain ne cesse d'admirer le pays qu’il parcourt: c’est un merveilleux panorama qui se déroule constamment devant ses yeux. Les sauvages ne l’ont pas trompé en lui disant qu’ils lui feraient voir “ choses belles.” Voici maintenant la rivière qui s’élargit un peu, voici l’entrée du lac, voici le lac lui-même, avec les quatre îles magnifiques qui s’y suivent de près, et semblent inviter le voyageur à s’y reposer: l’île Longue et la Grande île, l’île Lamotte! l’île Valcourt. Partout une riante végétation, un pays admira-
1 L'île Lamotte est le seul endroit des Etats-Unis qui ait été visité par Mgr de Laval. Il s’y rendit en 1668 pour y porter les secours de son saint ministère aux soldats de la garnison du fort Sainte-Anne, dont M. de Lamotte était commandant. Nous visitâmes nous-même cette île en 1890, et voici quelques notes que nous trouvons à ce sujet dans notre journal:
“L'île Lamotte, ainsi appelée du nom d’un officier du régiment de Carignan, peut avoir deux lieues de longueur sur une demi-lieue de largeur. Elle est généralement unie, avec une légère élévation au milieu. Un beau chemin en fait le tour, sur le bord de l’eau, entre deux rangées d’arbres: c’est une magnifique promenade. L’île n’est un peu élevée que du côté nord: la falaise peut y avoir cinquante à soixante pieds de hauteur: au pied de cette falaise, sur le sabie du rivage, était le fort Sainte-Anne, dont on reconnaît l’emplacement par quelques tas de roches, aujourd’hui recouverts de gazon. A l’autre extrémité de l’île est une magnifique carrière, d'où l’on a extrait, paraît-il, une partie de la pierre qui a servi au pont Victoria, et à celui de Brooklyn.
‘“ L’île est couverte d’arbres fruitiers, pommiers, pêchers, pruniers. La vigne elle-même y abonde, et le raisin mûrit. Les foins et le trèfle répandent un parfum admirable. C’est un véritable jardin. Mais il y a une infinité de corbeaux, qui pourraient détruire les vergers; on les chasse, en plantant çà et là des petits pavillons blancs, qui produisent un singulier effet sur le paysage: image de la civilisation qui a chassé de ces parages ces autres corbeaux, qui s’appelaient les Iroquois.
‘“ Ces sauvages continuent toujours, cependant, à hanter notre imagination. 11 nous semble voir encore leurs canots sillonner les eaux du lac Champiain, rôder autour de ces îles, et filer du côté d’Alburg et de Rouse’s Point, pour tâcher de surprendre nos ancêtres au moment où ils débouchaient de la rivière Richelieu.
‘“ Un riche cadre de verdure entoure de toutes parts l’horizon. Du côté de l’ouest, surtout, ce cadre est très large, et s’élève graduellement jusqu’au massif des Adirondacks, dont les cîmes verdoyantes se confondent avec les nuages, lesqueis revêtent ici lies formes les plus fantastiques...”
blement boisé,! des forêts remplies de gibier et de castors. Le lac Champlain est encadré de magnifiques collines, et ses rivages découpés en une infinité de baies, au fond desquelles reposent aujourd’hui de beaux villages, des villes florissantes: Plattsburg, Port Kent, Burlington, Essex, West Port, Port Henry, etc. Çà et là, de longues pointes qui s’avancent dans le lac et que les vaisseaux ont à contourner: les points de vue et les paysages se diversifient sans cesse. On se croirait au lac de Genève, ou bien sur le lac, encore plus pittoresque, des Quatre-Cantons..
Bientôt les sauvages indiquent de loin à Champlain, du côté sud, un pays montagneux, au fond du lac: “ C’est là, lui disent-ils, que nous devons aller trouver nos ennemis.”
Tls vont cependant les rencontrer plus tôt qu’ils ne pensent. Depuis quelque temps, déjà, par précaution, ils ne voyagent que de nuit, et se reposent le jour.
“Le soir étant venu, dit Champlain, nous nous embarquâmes en nos canots pour continuer notre chemin, et comme nous allions fort doucement, et sans mener de bruit, le 29 du mois, nous fîmes rencontre des Iroquois, sur les dix heures du soir, au bout d’un cap qui avance dans le lac du côté de l’occident. Ces sauvages venaient à la guerre.”
‘“ Ce cap, écrit Laverdière, ou cette pointe, qui s’avance dans le lac, non loin de la décharge du lac George, comme l’indique la carte de 1632, nous paraît correspondre à la pointe Saint-Frédéric (Crown Point).” 2?
Les Iroquois et les sauvages alliés passent la nuït, de part et d’autre, à se préparer au combat, à leur manière, c’est-à-dire, avec force cris, provocations, insultes et bravades. Le combat se livre le lendemain, et l’on sait avec quel résultat. C’est la première foïs que les [roquois font,
11] y avait surtout abondance de chènes; et ces chènes furent utilisés plus tard par l'Angleterre, lors du fameux blocus continental décrété par Bonaparte. La mer Baltique étant fermée À la Grande-Bretagne, elle fut obligée de se pourvoir en Amérique du bois nécessaire pour la construction de ses navires ; et c’est à cette occasion que les rives du lac Champlain se virent dépouillées en grande partie des chènes magnifiques dont elles étaient enrichies. (Voir le Picturesque Quebec de Sir James LeMoïine, p. 108.) :
2 À quelques lieues de Carillon, qui est situé dans l’angle formé par la décharge du lac et le lac Champlain lui-même. Le promontoire de Carillon est un endroit délicieux: le point de vue rappelle beaucoup celui dont on jouit sur la terrasse Dufferin, (a) à Québec.
(a) Cette terrasse fut d’abord appelée “ terrasse Durham,” du nom de Lord Durham, qui la fit construire en 1838, utilisant ainsi les ruines du Château Saint- Louis, qui avait été incendié en 1834. lle fut considérablement agrandie sous Lord Dufferin ; c'était comme une nouvelle terrasse, qui fut inaugurée solennellement par le marquis de Lorne, successeur de lord Dufferin, en juin 1879, et officiellement nommée par lui “ terrasse Dufferin,” à la demande du conseil de ville de Québec. (Picturesque Quebec, pp. 97 et 167.)
[aossELIN] CHAMPLAIN ET HUDSON 95
à leurs dépens, l’expérience des armes à feu, qu’ils ne connaissent pas encore. PIût au Ciel qu’on ne les eût jamais mises entre leurs mains! Les arquebuses de Champlain et de ses deux compagnons eurent facilement raison de ces barbares, et la déroute des Lroquois fut complète.1
Champlain n’alla pas plus loin, cette fois, et reprit avec ses sauvages alliés le chemin de Québec. Mais il les avait fait parler; il avait profité de leurs renseignements, et il emportait une idée étonnamment exacte des pays qui s’étendaient au delà du lac qu’il venait de découvrir:
“ Les sauvages me dirent, écrit-il, en me montrant des montagnes, qui pouvaient être éloignées de nous, à mon jugement, de vingt-cinq lieues, que c’était où nous devions aller trouver leurs ennemis, qu’elles étaient fort peuplées, et qu’il fallait passer par un saut d’eau, que je vis depuis :? et au delà entrer dans un autre lac qui contient quelque neuf ou dix lieues de long, et qu’étant parvenu au bout de ce lac, il fallait faire quelque deux lieues de chemin par terre, et passer une rivière, qui va tomber à la côte de Norembègue, tenant à celle de la Floride. ...7 8
Etait-il possible de désigner plus clairement, à moins de les avoir vus de ses propres yeux, les rapides de Ticonderoga et la décharge du lac George, le lac George lui-même, et surtout cette belle rivière Hudson que le grand navigateur anglais, son émule en voyages d’exploration, était sur le point de découvrir et de remonter à une grande distance ?
LE
Le voyage accompli par Champlain dans l’été de 1609 était relativement facile: en partant de Québec, où il venait de fixer son “ abitation,” Champlain savait où il allait; il avait de bons guides: les sauvages qui . Paccompagnaient et qui étaient parfaitement habitués au pays. Tout autre était le voyage entrepris par Henry Hudson: l’intrépide marin s’en allait à l’aventure, vers l’inconnu, sans direction bien déterminée, sans autre guide que lui-même, avec ses illusions et ses rêves, ses projets plus ou moins fantastiques, pour aboutir, il est vrai, à un endroit magnifique, mais auquel il n’avait probablement jamais songé.
Avant de raconter son voyage, faisons connaissance avec ce célèbre
navigateur.
1%TLes quelques coups d’arquebuse tirés au lac Champlain, écrit M. Suite, produisirent l'effet désiré. Les maraudeurs s’abstinrent de reparaître sur le Saint- Laurent durant nombre d’années. On en profita pour faire des découvertes et étendre le nom français à trois cents lieues de Québec.” (Le Haut-Canada avant 1615, p. 80)
2 Champlain se rendit donc au moins une autre fois plus loin que le lac Champlain, et visita Ticonderoga, probablement aussi le lac George.
3 Œuvres de Champlain, p. 339.
Henry Hudson était un simple pilote anglais, qui, comme tant d’autres navigateurs férus de la passion des découvertes, ne rêvait depuis longtemps qu’au Pôle nord, dans l’espoir d’y trouver un chemin court et facile pour aller de l'Europe au nord de l’Asie et en Chine. Il suffit de jeter un regard sur la carte pour constater qu’il serait en effet beaucoup plus court de se rendre d’Europe au nord de l’Asie et en Chine par le Pôle, que partout ailleurs. Mais si cette voie est impossible, s’il y a des obstacles infranchissables, s’il faut traverser des continents de glace, des mers inabordables, des abîmes... Enfin, il faut voir...
Grâce à une compagnie de marchands anglais, dite Compagnie de Moscou, qui lui fournit un navire avec onze hommes d’équipage, il ft un premier voyage vers le Pôle nord en 1607. Sorti de la Tamise le 1er mai, il se dirigea de suite vers le Groënland, dont il suivit la côte Est, se rapprocha ensuite du Spitzherg, et monta jusqu’au 82e degré. Mais rendu là, son équipage refusa d'aller plus loin. On avait failli périr. Il y a souvent dans ces mers glaciales des brumes si épaisses, “ qu’on pourrait, ce semble, les couper avec un couteau.” ŒElles sont le fléau des régions arctiques, et durent quelquefois des semaines entières. Le navire avait été se crever sur un écueil, et l’on avait eu mille peines à le radouber. Il fallut mettre le cap au sud, et l’on rentra à Londres le 15 septembre.?
C’est dans ce voyage que Henry Hudson connut pour la première fois le fameux courant polaire: “Il entraînait, dit-il, mon vaisseau contre le vent: et il fait aussi flotter les icebergs contre le vent.”
L’année suivante, 1608—l’année même de la fondation de Québece— Hudson fit un second voyage, encore aux frais de la Compagnie de Moscou, et toujours à la recherche d’un passage en Chine par le Pôle. 11 prit cette fois une autre direction, et fila vers la Nouvelle-Zemble. Mais ce second voyage ne fut pas plus heureux que le premier: T1 n°y a pas de passage de ce côté-1à.? dit-i] à son jeune fils John, qui l’accompagnait. Il rentra dans la Tamise le 26 août.5
Après ce double insuccès. Henry Hudson n’avait plus rien à attendre des marchands anglais. fort mécontents d’avoir % jeté à l’eau ?” des
1“Jhey wanted to go home. When men begin to reason that way, thera is no answer.” (The Conquest of the Northwest. p. 14.)
2 Vers le même temps Champlain rentrait en Bretagne, après un séjour de trois ans en Acadie.
3 C'est-justement à cette époque que se tramait à Québec la fameuse conspiration contre la vie de Champlain, et que fut exécutée la première sentence capitale, celle du chef de la conspiration, Jean Duval. qui fut pendu. (Œuvres de Champlain, p. 302.) D’après Lescarbot, ce Jean Duval était un des jeunes gens qui avaient accompagné Poutrincourt en Acadie, et qui par conséquent y avaient bien connu Champlain. (Histoire de la Nouvelle-France, p. 612.)
sommes considérables. Il en était done à se demander s’il pourrait jamais réaliser ses projets, lorsqu'il reçut, au moment où il s’y attendait le moins, une invitation d’une compagnie de marchands hollandais, dite Compagnie des Indes Orientales, de se rendre à Amsterdam, pour étudier avec eux la fameuse question—toujours pleine d’actualité—d’un passage en Chine par le Pôle. Hudson se rend en Hollande, et confère avec les marchands. Ses projets se sont un peu modifiés: il veut maintenant se rapprocher de l'Amérique; c’est par le nord de l'Amérique qu’il cherchera un passage au Pôle. Mais les marchands hollandais ne semblent pas disposés à faire immédiatement la dépense d’un voyage qui sera probablement très coûteux. L’affaire traîne en longueur; lorsqu'on apprend tout-à-coup que ia France et la Belgique songent à leur tour à utiliser les services de Henry Hudson. Cette nouvelle met fin aussitôt aux atermoiements de la compagnie hollandaise. Elle décide que Hudson partira le plus tôt possible au printemps de 1609. Il aura deux vaisseaux à sa disposition : le Good Hope et le Half-Moon. Le premier servira d’escorte au second pour les débuts du voyage; le Half-Moon seul continuera sa route vers le Pôle.
Hudson pourra emmener avec lui quelques matelots anglais, à son choix, ainsi que son fils John, son ami Colman, et son astronome Juet, qui l’a déjà accompagné dans ses voyages précédents et tient le journal du bord. Mais le gros de l’équipage est hollandais: gens de la pire espèce, sans foi ni loi, qui, dans leurs voyages aux Indes pour la Compagnie d'Amsterdam, ont pris les mœurs asiatiques, avec des instincts de pirates et d'oiseaux de proie: leur costume même est oriental, très léger, comme il convient à des matelots accoutumés au climat de l’océan indien. Que va faire cette engeance au milieu des icebergs de la mer glaciale? Et que fera le Half-Moon lui-même, petit bateau plat, construit principalement pour les eaux peu profondes du Zuyderzée, dans les flots tumultueux de la mer du Groënland ou de la baie de Baffin? La Compagnie d'Amsterdam n’a pu donner à Hudson que ce qu’elle avait à sa disposition.
Le Zuyderzée est rempli d’une multitude de vaisseaux de toutes formes, de toutes couleurs et de toutes dimensions, qui sont à l’ancre dans cette vaste baïe intérieure. Le commerce de la Hollande est à son zénith: il y a là des vaisseaux marchands de presque toutes les parties du monde. Rien de plus gai ni de plus intéressant que cette grande variété de couleurs nationales qui flottent au vent. Mais au milieu de tout cela do-
1‘ From Juet and Van Meteren, the Dutch consul in England, in whose hands Hudson’s manuscripts finally fell—are drawn all the facts of the voyage.” (The Conquest of the Northwest, p. 30.)
Sec. I., 1909. 7.
minent les couleurs hollandaïses : la Hollande, à cette époque, n’avait pas moins d’une centaine de navires marchands, armés comme des bâtiments de guerre, qui sillonnaient les mers en tous sens, donnant la chasse aux vaisseaux ennemis, surtout ceux de l’Espagne, dont on avait entrepris de ruiner le commerce.t
Le matin du 6 avril 1609, le Good Hope et le Half-Moon mettent à la voile et s’avancent gaiement et lentement au milieu de cette flotte aux formes multiples, et, le Zuyderzée franchi, ils entrent dans la mer du Nord ; puis il vont longer les rivages si pittoresques et si accidentés de la Norvège. Le Good Hope escorte le Half-Moon jusqu’à la pointe septentrionale de ce pays, vire de bord, et redescend vers la Hollande. Le Half-Moon, resté seul, met le cap sur la Nouvelle-Zemble.
Mais voilà que les vents du nord soufflent avec rage; la tempête sévit, et la petit navire est ballotté par les flots: il avance, mais avec peine, au milieu d’icebergs menaçants. Un froid intense transit jusqu'aux os les membres des pauvres matelots hollandais, qui ont la tête bien enveloppée dans leurs turbans, mais le reste du corps très peu vêtu, et sont mal aguerris contre la misère. Les voilà qui hurlent comme des démons, et maudissent leur sort. De désespoir, ils renoncent à toute manœuvre, et courent se mettre au lit pour s’envelopper dans leurs couvertures et se protéger contre le froid. Les matelots anglais, obligés de faire double besogne, se lassent bien vite, et se mettent en grève à leur tour: la révolution règne à bord du navire. Hudson est lui-même au désespoir ; il ne sait où donner de la tête, et rassemble son conseil.
Que va-t-il faire? Impossible de continuer vers le nord: les éléments s’acharnent contre lui. Retourner en Hollande, il n’y faut pas songer: ce serait ruiner à tout jamais son avenir. Quelques jours avant son départ, il a reçu une lettre de son ami John Smith? le fondateur de Jamestown.® en Virginie, qui lui à appris des choses merveilleuses sur
1 La Hollande, qui avait appartenu autrefois à la Maison d’Autriche, etait alors constituée en république indépendante.
2 Il y a un bon portrait du “ Captain John Smith, admiral of New England, dans re si remarquable de notre collègue M. A.-P. DeCelles, Les Etats- Unis, p. 15.
3 “Située sur une île, à quarante milles de l’embouchure de la rivière James..., non loin de la ville moderne de Richmond.” (Les Etats-Unis, p. 16.)
4 Fondée vers 1584 par Sir Walter Raleigh, favori de la reine Elizabeth. Il donna ‘à ce nouveau paradis terrestre le nom de Virginie, en l’honneur de la reine vierge des courtisans de l’époque.” (Zbid., p. 13.) C’est lui qui ie premier, après les Espagnols, introduisit en ŒEurope la pomme de terre: “En 15S6, Sir Walter Raleigh, ou quelqu'un de ses colons, l’apporta d'Amérique en Irlande. Les tubercules furent plantés dans le domaine de Sir Walter Releigh à Yonghall, près de Cork, et de là la culture des pommes de terre s’étendit parmi les classes pauvres de l'Irlande et aussi en Angleterre” (La pomme de terre et sa culture, par XEY7 M OO Na nn
[GosSELIN] CHAMPLAIN ET HUDSON 99
la baie de Chesapeake,! qu’il a explorée. Il y a tout le long de la côte de l'Amérique, du Saint-Laurent à la Floride, une infinité d’autres baies admirables, où se jettent de grandes rivières par où l’on pourrait probablement atteindre la mer du Sud... Une de ces rivières, en particulier, est indiquée sur une vieille carte... Pourquoi ne se dirigerait-il pas de ce côté-là ?...
Et voilà qu’une forte brise venant de l’est fait changer de direction au navire et le pousse du côté de l'Amérique. N’est-ce pas la Providence elle-même qui indique à Hudson la route qu’il doit suivre? Sans voiles, et d’un seul trait, le Half-Moon fait trois cents milles du côté de l’ouest. Il atteint bientôt les îles Férüé? et y fait un arrêt de quelques jours pour s’approvisionner de bois et d’eau douce; puis Hudson, de l’avis de son conseil, se résout définitivement à continuer sa route vers l'Amérique.
L’équipage hollandais est encore en grève: il faudra quelque gros incident pour le réveiller complètement de sa torpeur. Mais les matelots anglais, réjouis d'apprendre la résolution nouvelle de Hudson, font la manœuvre gaiement et de bonne grâce; et bientôt l’on aperçoit les côtes de Terreneuve.
On est au mois de juin. C’est justement l’époque où, deux cents lieues plus loin, dans le Saint-Laurent, Champlain se prépare à partir lui-même pour son voyage. Hudson passe quelques jours à Terreneuve.f ravitaille de nouveau son navire, puis remet à la voile et se dirige vers le sud-ouest.
Soudain, un terrible coup de vent du nord-est, brusque comme le tonnerre, s’abat sur le Half-Moon : le vaisseau craque et penche tout d’un côté, des vagues impétueuses viennent le frapper au flanc, les haubans gémissent, le mât de misaine se rompt et tombe à l’eau. Tncore un affreux coup de vent, et tout ce qui reste de voiles est mis en pièces. Pourtant, le vaisseau tient encore bon, sa proue reste ferme du côté du sud-ouest, il réussit, quoique à grand’peine, à gagner les Bancs de Terre-
1 Il en dressa une carte précieuse, qui a été longtemps consultée.” (Les Etats-Unis, p. 17.)
2 Archipel danois, situé au nord de l’Ecosse. D’après l’abbé Holmes, les îles Férôé auraient été ainsi appelées “ du mot faar, qui signifie mouton, parce que cet animal y était l’unique maître du sol.” lorsqu'elles furent découvertes par les Norvégiens dans le neuvième siècle. (Nouvel abrégé de géographie moderne, édition Gauthier, p. 141.)
3 Les Anglais avaient depuis longtemps de nombreuses stations de pêche sur la côte orientale de l’île de Terreneuve. ‘ Entre ces stations ils avaient des communications, par des chemins coupés dans les bois.” (Histoire du chevalier d'Iberville, p. 144.)
neuve. Là, comme on le sait, règnent presque en permanence des brumes épaisses; et, dans le voile opaque où ils sont enfermés, les matelots de l'équipage travaillent à qui mieux mieux à réparer les principales avaries causées à leur vaisseau par la tempête.
Un matin, une déchirure se fait dans le voile épais de la brume, et laïsse pénétrer sur le navire un rayon de soleil. Les matelots hollandais, que la tempête a réveillés de leur torpeur, sont dans la jubilation: ils viennent d’entrevoir à quelque distance un navire aux couleurs espagnoles. La brume se dissipe peu à peu, et les voilà en train de donner la chasse à ce vaisseau ennemi. Hudson cherche à les en empêcher, mais il n’est plus le maître de son navire; ses matelots hollandais s’en sont emparés, et ils courent sus au vaisseau espagnol, dans l’espoir d’un riche butin. Mais ce vaisseau, plus alerte et plus fort que le Half-Moon, échappe facilement à leur poursuite. La course, cependant, dure toute la journée, mais sans succès pour nos corsaires; et le soir, Hudson peut reprendre le commandement de son navire. Il s’avance lentement dans les eaux peu profondes qui recouvrent les grands bancs de sable, au milieu d’une infinité de petits bateaux français qui font la pêche de la morue! Bientôt il est en vue des côtes du Maine, si déchiquetées, si remplies d’îles de toutes sortes? que l’on dirait que ce n’est pas encore le continent, maïs plutôt un archipel. Où est la terre ferme? Pourrat-il facilement se frayer une voie pour y arriver, à travers ce dédale? Il se décide enfin à jeter l’ancre à l’entrée de la grande baïe de Penobscot.
Les sauvages de la côte8 ne sont pas lents à venir le visiter. Ils grimpent sans façon sur le pont du Half-Moon, et au moyen de signes et de quelques mots qu’ils ont pu retenir da la langue française, ils apprennent au navigateur anglais que tout ce pays est fréquenté par les Français qui viennent faire avec eux la traite des fourrures. Champlain a passé trois années entières au milieu d’eux : il a exploré toutes ces îles, ces baies, ces rivières ; il a fondé un établissement (Port-Royal) 4 à quel-
1 J0n 1578, on compta jusqu’à 150 bâtiments français sur le banc de Terreneuve.” (Histoire du chevalier d'Iberville, p. 3.)
2 C’est dans une de ces îles, l’île des Monts-Déserts, que M. de la Saussaie fonda en 1613, sous les auspices de Mme de Guercheville, son établissement éphémère de Saint-Sauveur, qui eut une fin si tragique, et au sujet duquel Champlain écrit avec tant de bon sens: ‘“ Voilà comme les entreprises qui se font àÀ la hâte, et sans fondement, et faites sans regarder au fond de l'affaire, réussissent toujours mal.” (Œuvres de Champlain, p. 782.)
8 Les Etchemins et les Abénakis. (Zbid., carte de l’édition de 1632.)
4 La fondation de Port-Royal est attribuée à Poutrincourt, qui en avait obtenu la concession de M. de Monts; mais Champlain y prit une part importante. Le nom de Port-Royal fut donné au nouvel établissement par Poutrincourt en l’hon-
ques lieues d’ici. Ces sauvages paraissent pénétrés d’estime et de considération pour le grand Français.
Hudson passe toute une semaine dans la baie de Penobscot.i Avec une de ses chaloupes, il voyage à travers les îles dont nous venons de parler, entre dans la rivière et la remonte jusqu’à une certaine distance. 11 descend à terre, et visite quelques villages indiens. Tous ces sauvages, en général, sont hospitaliers, et ont un excellent naturel : lorsque Champlain les visitait, ils se mettaient aussitôt à danser, pour lui exprimer la joie qu’ils avaient de le voir? Notre navigateur anglais a emmené avec lui quelques ouvriers, et il les envoie dans la forêt couper le bois nécessaire pour faire de nouveaux mâts pour son navire; puis il revient au Half-Moon.
À leur tour, les matelots hollandais vont à terre; mais ils y vont, eux, malheureusement, avec leurs instincts d’oiseaux de proie et de pirates. Ils visitent les wigwhams sauvages, et observent tout avec des yeux de lynx: dans ces taudis enfumés, pas l’ombre de cet or qu’ils ont tant de fois pillé dans les navires espagnols, mais des amas de fourrures qui ne sont pas à dédaigner. Pour s’en emparer, il faudra guetter une occasion propice, il faudra probablement verser du sang; mais qu’importe ?
Le jour du départ du Half-Moon est annoncé: c’est le 25 juillet. Tout l’équipage a reçu ordre de, se tenir prêt pour l’heure fixée. Le moment venu, six des meilleurs hommes de Hudson lui déclarent qu’ils ont besoin d’aller à terre. Ils mettent à l’eau toutes les chaloupes, et partent malgré ses défenses formelles, émportant avec eux des armes à feu; 1ls vont tout droit aux wigwhams qu’ils ont visités, font feu sur les sauvages, en tuent un grand nombre, et mettent les autres en fuite dans les bois. Puis ils se livrent au pillage le plus éhonté, s’emparent de tout ce qu’ils peuvent trouver de fourrures, et reviennent au Half-Moon chargés d’un énorme butin, qu’ils se partagent entre eux et leurs compagnons.
Hudson est désolé de cet acte de brigandage ; maïs que peut-il faire contre un équipage qui est plus maître que lui à bord de son navire?
Continuant sa marche, et doublant le cap Cod, il arrive à Nantucket. De son navire, il entend des cris sur la rivage: il jette ancre, détache une de ses chaloupes et l’envoie à terre: ce sont les sauvages de l’endroit, qui, à la vue de ce beau navire qui longe leur domaine, poussent
neur de Henri IV. D’après Lescarbot, l'endroit fut tout simplement appelé Port- Royal ‘pour sa beauté.” D’après Lescarbot, également, les armes de Poutrincourt portaient l'inscription: Invia virtuti nulla est via; celles de M. de Monts: Dabit Deus his quoque finem. (Histoire de la Nouvelle-France, pp. 480, 615.)
1 C’est la baie que les Français appelaient Pentagoüet, ainsi que la rivière qui vient s’y jeter.
2 Œuvres de Champlain, pp. 210, 215.
des cris de joie, organisent des danses et se livrent à toutes sortes de réjouissances. JL’écho des horreurs de Penobscot n’est pas encore arrivé jusqu’à eux; mais il retentira bientôt dans un des havres voisins et sur les collines de la rivière Hudson; il se répercutera plus tard jusqu’au Saint-Laurent, jusque dans la vallée de l'Ohio.
Hudson et tout son équipage sont dans l’admiration à la vue des forêts magnifiques qui recouvrent cette terre du Massachusetts. Le sol y paraît d’une richesse extraordinaire; la vigne croît partout en abondance ; les prairies sont verdoyantes et les buissons en fleurs. Juet écrit dans son livre de bord: “C’est vraiment un endroit délicieux, que ce pays sauvage aux hautes collines.” 1 Mais il faut aller plus loin.
Le ? août, après avoir longé la grande île appelée aujourd’hui Long Island, Hudson se trouve en face du havre de New-York; mais une espèce de brume, causée par la chaleur et l’humidité de l'air, l'empêche de bien distinguer les rivages, aux collines d’ailleurs peu élevées. Il continue tranquillement sa route vers le sud, et le 18 août se trouve à l'entrée de la baie de Chesapeake, tout près de l'embouchure de la rivière James. fra-t-1l visiter son ami John Smith?2 $e rendra-t-il au nouvel établissement de la Virginie? Mais cet établissement est régi par les lois anglaises ; et ces lois n’ont rien qui puisse sourire aux pillards hollandais de son equipage# ïils refusent absolument d’aller à Jamestown; et Hudson est obligé de compter avec eux., Ils refusent également de continuer leur route plus au sud vers les établissements espagnols de la Floride, car ils n’ont nulle envie d’affronter les Espagnols chez eux et de se mettre à leur merci. Voici, du reste, que les événements, comme là-bas dans les mers boréales, semblent venir leur donner raison. Un coup de vent épouvantable venant du sud, un véritable ouragan sabat sur le Jalf-Moon, et le force à virer de bord. Hudson s'éloigne sans trop de regret de la baie de Chesapeake, et ne songe plus qu’à reconnaître la fameuse rivière dont lui a parlé John Smith, comme étant indiquée sur une vieille carte. Il refait donc le chemin qu’il vient de parcourir, mais en observant les côtes de plus près. Il passe à l'entrée de la baie du Delaware, où se jette une des plus belles rivières de la Nouvelle-Angleterre. Il rase le cap May, et serre de près ces rivages admirables du New-Jersey, si fréquentés aujourd’hui par les touristes, si renommés pour leurs summer resorts: Atlantic City, Long Beach, Long Branch.
1“ The Indian country of great hills ’’—Massachusetts—was “a very sweet land.” (The Conquest of the Northwest.)
2 À cette date, Smith recevait l’ordre de retourner en Angleterre. Il s’embarqua au mois d'octobre et ne revit plus l'Amérique.
3 Le fameux Argall, lieutenant-gouverneur de la Virginie, n’avait pas encore accompli les actes de piraterie par lesquels il dévasta en 1613 les établissements naissants de Saint-Sauveur et de Port-Royal.
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Désormais J'uet se tient au haut du mât de misaine: la quille du Half-Moon a touché déjà plusieurs fois; il faut veiller pour éviter les écueils. Et puis, quelque chose lui dit que l’on n’est pas loin du havre indiqué sur la vieille carte: voici de l’eau trouble et un peu fangeuse comme celle d’une grande rivière qui se jette à la mer; et là bas, tout autour, sur les collines environnantes, sont allumés des feux qui semblent indiquer que les sauvages veillent sur un de leurs endroits favoris.
On est au matin du ? septembre. Hudson et Juet n’ont plus de doute, ou du moins cherchent à se le persuader: c’est bien ici le terme de leur voyage ; c’est bien ici la baie où ils doivent entrer. Laïssant donc à leur gauche Sandy-Hook, ils s’avancent lentement, ayant à leur droite Staten Island, puis les coteaux verdoyants et ondulés de Long Island et Coney Island, et franchissent la porte étroite des Narrows. Ah, quel beau pays! quelle nature merveilleusement riche! Quel délicieux panorama! Ils sont dans la jubilation; matelots anglais et hollandais ne se possèdent pas de joie. Ah, qu’il fait bon d’être ici, plutôt que dans les glaces des régions arctiques, où ils ont failli périr de froid !
À cinq heures du soir, le Half-Moon jette l’ancre dans le havre de New-York, à l’endroit où s’élève aujourd’hui la statue de la Liberté.1
Hudson est heureux, sans doute, de pouvoir enfin se reposer un peu de ses fatigues. La première nuit qu’il passe dans le havre de New-York, voilà la première nuit tranquille dont il lui est donné de jouir depuis longtemps. Qui sait) si dans ses rêves le souvenir du Zuyderzée, qu’il avait quitté juste cinq mois auparavant, ne se présenta pas alors à son esprit? Mais n’est-il pas ici même dans le Zuyderzée, au milieu d’une flotte innombrable de vaisseaux marchands, aux formes les plus variées, venant de tous les pays, et portant fièrement leurs couleurs nationales ? Oui, ce sont bien là les vaisseaux au milieu desquels il a dû se frayer une voie, en partant avec le Good Hope pour son voyage. Il est donc revenu au port qu’il avait quitté, au centre du commerce de ses marchands hollandais... (C’était un songe, sans doute; mais n’était-ce pas aussi un présage de ce que devait être un jour le magnifique havre qu’il venait
de découvrir, l’un des principaux centres de commerce du monde entier ? RU NUE
1 Cette immense statue de la Jäiberié éclairant le monde, œuvre de Bartholdi, était encore à Paris, au printemps de 1S84, dans l'atelier où elle fut fabriquée, non loin du parc Monceaux, et nous eûmes le plaisir de la visiter. Voici ce que nous écrivions dans notre journal à cette occasion: ‘Cinquante personnes, au moins, peuvent loger dans la tête de ce colosse. Rien de plus curieux que de voir, d’en bas, ces têtes humaines qui se montrent dans les dentelures de la couronne de la statue : elles ont l’air de petits oiseaux qui cherchent un abri. On monte facilement jusqu’au sommet de la statue par des escaliers pratiqués à l’intérieur. La statue est en bronze; les escaliers temporaires, à l’intérieur, sont en bois. Les orteils de la statue sont aussi gros qu’un homme ordinaire.”
Lorsque Hudson se réveille le 3 septembre au matin, toute la baie est enveloppée d’un épais brouillard ; et ce brouillard ne se dissipe que vers dix heures. Alors seulement il peut se rendre compte d’une manière exacte de la position des lieux: il distingue parfaitement les deux rivières,! de volume inégal, qui se jettent dans la baïe, et forment la longue presqu'île sur laquelle s’étend aujourd’hui l’immense cité de New-York; du côté opposé, les deux bras de mer qui entourent l’île Staten. Sur les rivages où sont bâties aujourd’hui les grandes villes de Brooklyn, de New-Jersey et de Long Island, des feux allumés cà et là, en guise de signaux, ont rassemblé les sauvages ; et Hudson en aperçoit des groupes nombreux, où l’on danse, sans doute en son honneur. Il faut évidemment qu’il aille les rencontrer quelque part. Il revêt donc ses plus riches habits d’officier de marine, tout galonnés d’or, et se rend à Richmond, dans l’île Staten. C’est là, en effet, suivant la tradition, qu’allèrent le saluer les chefs et les anciens de toutes les contrées avoisinantes.
L’entrevue est des plus cordiales. Les sauvages se mettent en cercle autour de Hudson, dont ils ne peuvent se lasser d’admirer la belle prestance et le riche costume. Ils chantent en cadence une ode en son honneur, et lui présentent leur offrande accoutumée de tabac et de maïs; puis ils vont le reconduire à son vaisseau, où il les traite à son tour, et leur fait des présents dont la vue les réjouit. Du reste, le Half-Moon stationne deux jours entiers dans les Narrows, et pendant tout ce temps ce n’est que visites et échanges de présents de part et d’autre. “Ce peuple est vraiment aimable,” écrit Hudson dans son journal.
Mais il faut songer à partir; il faut essayer de remonter cette grande rivière—la plus grande des deux qui forment la presqu'île—dont on ne connaît encore que l’embouchure.! Déjà Hudson a fait faire plusieurs sondages de côté et d’autre. Le matin du 6 septembre, il envoie son ami, son homme de confiance, Colman, avec quatre matelots, jeter la sonde à un endroit appelé aujourd’hui Hell-Gate. Ces gens emportent leurs mousquets bien chargés, exécutent les ordres du commandant, puis descendent à la Batterie, à l’extrémité sud de la presqu'île, et passent le reste de la journée à pêcher, à fâner, à se promener et à jouir des beautés de la nature.
Le soir, une pluie fine commence à tomber: ils se hâtent donc de remettre leur chaloupe à l’eau, et rament avec vigueur pour arriver le plus tôt possible au Half-Moon, avant la tombée de la nuit, lorsque soudain ils voient fondre sur eux un canot de guerriers sauvages. Un moment de silence effrayant; puis les sauvages poussent un cri, et lancent sur eux une bordée de flèches. Colman tombe raide mort; deux de ses
1 Hudson river et East ou Harlem river.
[aossezin, JHAMPLAIN ET HUDSON 105
matelots sont gravement blessés ; les deux autres saisissent leurs mousquets pour se défendre et sauver leur vie; mais la pluie a mis leurs armes hors de service, et d’ailleurs les sauvages sont déjà loin. Pour comble de malheur, la nuit est arrivée, sombre et pesante, et ils ont perdu de vue le Half-Moon. Il leur faut done ramer toute la nuit contre le courant qui les entraîne à la mer. Enfin, le matin venu, ils apercoivent leur bâtiment, qui n’est pas loin, et finissent par le rejoindre, mais avec la douleur d'amener à leur commandant un mort et deux blessés. Quel retour lamentable et significatif de l’affaire de Penobscot !
Hudson est d'autant plus chagrin de ce malheureux incident qu’il perd en Colman un de ses meilleurs soutiens contre la partie révolutionnaire de son équipage. Il y a à Sandy-Hook un endroit qui s'appelle encore Colman’s Point. C’est probablement là que fut inhumé l’ami de Hudson.
Les sauvages font semblant d’ignorer ce qui est arrivé la veille, et sans vergogne viennent au AHalf-Moon, comme si rien n’était, offrir leurs pelleteries en échange d’objets européens. Mais le commandant ne se montre nullement disposé à faire bon accueil à ces sauvages. Il en garde deux seulement, qu’il revêt d’habits écarlates, semblables au sien, pour lui servir de guides dans son voyage sur l’Hudson.
Co * *
Maintenant, en route pour ce voyage.
Ceux qui le font aujourd’hui, et voient se dérouler devant eux cet admirable panorama, où se succèdent les vues les plus variées de châteaux splendides, de villages florissants, de constructions élégantes et merveilleuses,! de paysages gracieux, ont peine à se figurer ce que pouvait être le même voyage lorsque Hudson l’entreprit pour la première fois, s’avançant vers l’inconnu, toujours la sonde à la main pour éviter les écueils, mais fortement impressionné, aussi, par la grandeur du spectacle qui s’offrait à ses regards. Cette nature si riante et si belle, à laquelle l’art et la civilisation ont ajouté, depuis, tant d’ornements, était encore absolument vierge: nulle habitation, là où l’on admire aujourd’hui ces villes élégamment bâties, Yonkers, Tarrytown, Westpoint, Newburg, Poughkeepsie, Saugettes, Catskill, Castleton, et surtout la capitale de l’état de New-York, Albany ; sur ces collines, sur ces falaises rocheuses et abruptes comme des murailles, sur ces hautes montagnes, où l’œil du voyageur rencontre à chaque instant de magnifiques châteaux, des résidences princières, de vastes hôtels pour les touristes, rien, absolument rien que les
1 Le pont si svelte, si élancé, si admirable de Poughkeepsie, par exemple, qui rappelle beaucoup, par son élévation, celui de Nydeck, à Berne, ou celui d’Alcantara, sur le T'age, à Tolède.
arbres séculaires de la forêt, et, çà et là, au milieu de ces arbres une petite colonne de fumée qui s'élève des wigwhams sauvages. En regardant attentivement sur ces hauteurs, ou dans l’enfoncement de ces baies profondes, Hudson aurait probablement pu remarquer quelques Indiens, mal embusqués derrière les arbres, qui l’observaient avec leurs yeux de lynx, tout étonnés de voir ce gros navire remontant leur rivière, et tramaient peut-être des complots contre l’étranger audacieux qui osait ainsi violer leur domaine.
N'oublions pas que nous sommes en septembre, dans cette saison de l’année qui est encore l’été, mais l’été moins ardent, où la nature rayonne d’un éclat modéré et adouci, où les arbres se parent de couleurs riches et variées, où les buissons, les plantes qui mûrissent répandent un arôme vivifiant. A l’époque où notre navigateur anglais remontait pour la première fois cette rivière à laquelle il a attaché son nom, on n’appréciait peut-être pas autant qu’aujourd’hui ces agréments et ces beautés naturelles. Qu'il dut cependant bénir la Providence de l’avoir conduit dans ces parages! (C’est bien Elle, en effet, qui l’avait amené ici; il ne songeait guère à ce beau fleuve, à cette terre d'Amérique, lorsqu'il avait quitté les rivages du Zuyderzée.
Il aurait joui davantage de son voyage, s’il n’eût craint à chaque instant quelqu’échauffourée de la part de son équipage indiscipliné, quelque attaque de la part des indigènes, dont il avait mille raisons de redouter les instincts hostiles et l’humeur vindicative.
Le 13 septembre, le Half-Moon a dépassé Yonkers; le 15 au matin, il jette l’ancre devant Catskill, au pied de ces hautes montagnes, aux formes pittoresques, que l’on aperçoit de très loin ; le 19 au soir, il est près d’Albany. Pour un voyage si aventureux, sur un fleuve que l’on remonte pour la première fois, le record est excellent: en deux ou trois endroits, cette rivière Hudson s’élargit et forme des espèces de lacs dans le genre de notre lac Saint-Pierre ou du lac des Deux-Montagnes, où les eaux sont nécessairement moins profondes qu'ailleurs; plus loin, au contraire, elle se rétrécit, le courant est plus rapide, et le vaisseau rencontre des îles, au milieu desquelles il doit frayer sa voie avec une grande prudence ; ou bien encore, de longues pointes s’avancent dans la rivière, formant des baïes profondes, où 1l ne trouve pas d’issue. Que de fois Hudson dut se féliciter d’avoir pris à bord de son navire deux sauvages pour le guider dans un voyage si nouveau pour lui et si plein de dangers!
Maïs ne voilà-t-il pas que ees gaïllards, rendus à Albany, l’abandonnent! Sont-ils ennuyés de servir? Ont-il soif de reprendre leur liberté? Ont-ils peur des Agniers dont le pays, maintenant, est tout proche? Ils ouvrent un des sabords du vaisseau, se jettent à l’eau et se sauvent à la nage, puis prennent la fuite à travers les bois. Ils ont déjà disparu, lorsque Hudson s'aperçoit de leur départ.
Hudson a jeté l’ancre un peu en deçà d’Albany ; et le chef d’un petit village indien est venu à bord du Half-Moon lui faire visite. Suivant son usage, notre navigateur anglais va le conduire à terre jusqu’à son wigwham. “Ce chef sauvage, écrit-il dans son journal, avait sous ses ordres quarante guerriers, qui habitaient avec lui une grande cabane d’écorce de chêne, de forme circulaire, avec un toit arrondi comme un arc. Il y avait dans la cabane une énorme quantité de fêves et de maïs, assez pour charger trois navires, sans compter ce qui était encore à mûrir dans les champs.1 A notre arrivée, on étendit à terre deux nattes pour nous faire asseoir, et on nous servit à manger dans des gamelles de bois peintes en rouge. Deux sauvages étaient allés en toute hâte à la chasse, et avaient apporté une couple de perdrix; puis on avait tué un chien gras? qu'on avait écorché au moyen de coquillages ; c’était le menu du repas... Le sol pour la culture, m’a semblé le plus beau que j’aie jamais vu de ma vie...”
Hudson n’avait pas découvert le passage à la Chine auquel il rêvait depuis si longtemps. Mais il paraissait joyeux, et se trouvait bien récompensé de ses fatigues par la découverte de cette rivière et de ce riche pays.
Au delà d’Albany, la rivière est parsemée d’écueils. On jette la sonde à différents endroits, et le Half-Moon peut faire encore trente milles de marche. Mais impossible d’aller plus loin, la rivière n’est plus assez profonde. Hudson se rend cependant en chaloupe jusqu’à Waterford, au confluent de la rivière Mohawk et de celle dont il remonte le cours, à cet endroit charmant où les deux rivières réunissant leurs eaux forment une belle presqu'île qui semble une miniature de celle de New- York. Ne dirait-on pas que c’est ici la fin naturelle du voyage? Et cependant Hudson est tellement dans l’admiration du pays qui s’ouvre devant lui, qu’il aimerait à prolonger sa course un peu plus loin.
Mais il vient malheureusement d'apprendre de mauvaises nouvelles de son équipage resté à bord du Æalf-Moon. Ses matelots hollandais ont
1'Tout ceci concorde bien avec ce qu'écrit Marie de l’Incarnation des bourgades des Agniers oui furent détruites par le marquis de Tracy en 1666: © L'on croyait n’y trouver, dit-elle, que des chaumières, mais tout fut trouvé si beau et si agréable, que tout le monde en fut surpris... Les cabanes, qu’on a saccagées et brûlées, étaient bien bâties et magnifiquement ornées... Elles étaient si remplies de vivres qu’il y en avait pour nourrir tout le Canada deux années entières...” (Lettres de Marie de l’Incarnation, édition Richaudeau, t. II, p. 330.)
2 Cette viande de “chien gras” ne manquait pas d’attrait, puisque, d’après Sagard, les Français en faisaient leur régal: ‘“ Le truchement Brâlé, écrit-il, qui s'était là venu cabaner avec nous, traita un chien, duquel nous fîmes festin le lendemain matin en compagnie de quelques Français.” (Histoire du Canada.
profité de son absence pour faire encore de mauvais coups. Des chefs sauvages étant venus à bord du vaisseau, ils les ont enivrés et les détiennent prisonniers à fond de cale. Dans quel but? Pour forcer sans doute les sauvages à venir chercher leurs chefs en payant de fortes rançons. Hudson se hâte donc de revenir à son vaisseau, rend la liberté aux pauvres sauvages prisonniers, puis décide que le départ pour retourner en Hollande aura lieu sans délai.
Le 23 septembre, le Half-Moon met donc le cap au sud. La rivière Hudson est dans toute sa gloire, la saison est délicieuse, le soleil resplendissant, les eaux brillantes comme un miroir, les collines ravissantes à voir avec leur feuillage aux mille couleurs. Le Half-Moon descend lentement, mais sûrement, la route qu’il vient de monter, et met à l’ancre toutes les nuits. L’équipage en profite pour aller à terre et tramer des complots: on finit par présenter à Hudson un ultimatum, lui déclarant que l’on ne veut pas retourner en Hollande. Les matelots anglais euxmêmes paraissent être de la partie, et le vaisseau échoue deux fois par leur faute.
Près d’Anthony’s Nose, le vent souffle avec rage, et le Half-WMoon est obligé de jeter l’ancre pour ne pas chavirer. Des signaux d’alarme ont été donnés à toutes les tribus indiennes des montagnes voisines, et lorsque le Half-Moon se prépare à lever l’ancre le 1er octobre, voilà une multitude de sauvages qui accourent en canots autour du vaisseau avec des airs menaçants. [L’un d’eux grimpe sur le gouvernail, et par la fenêtre de la cabine de J'uet lui enlève ses habits. J'uet le surprend dans l’acte même du vol, et le tue raide par un coup de mousquet; puis il donne l’alarme à tout l’équipage. Les sauvages, de s’enfuir à terre en canots ou à la nage; mais les matelots du Half-Moon mettent une &a leurs chaloupes à l’eau et essaient de les poursuivre. Un des sauvages à la nage saisit la chaloupe pour la faire chavirer, mais un des matelots lui coupe le bras ,et il tombe au fond de l’eau comme une pierre. Il fait déjà noir ; et l’on se hâte de retourner au Half-Moon avant la tombée de la nuit; puis le navire de Hudson continue paisiblement sa route. Il n’est pas cependant au bout de ses aventures.
En arrivant le lendemain près de la rivière Harlem, Hudson aperçoit une centaine de sauvages qui sont en embuscade sur la rive gauche. Conduits par les deux guides qui l’ont accompagné dans son voyage, et lui ont échappé près d’Albany, deux canots glissent sournoisement sous les flancs de son navire, et il en part une grèle de flèches qui tombent au milieu de son équipage. Il en coûte à Hudson d’ouvrir la sainte-barbe et d’en sortir la poudre et les munitions dont on peut se servir ensuite à son propre détriment. Il le faut cependant: on tire sur les sauvages, et il en tombe trois raide morts. Alors tous les Indiens qui sont restés à
terre se rallient près de l’endroit appelé aujourd’hui Riverside Drive. Hudson pointe sur eux un de ses canons, et il en tombe encore deux frappés à mort. Acharnés comme des mouches, ces sauvages sautent dans leurs canots pour courir après lui: il dresse alors contre eux toutes ses batteries, et lance une charge générale qui fait tomber douze de ces barbares. Le Half-Moon peut alors continuer tranquillement sa marche, dépasse Hoboken, et va jeter l’ancre dans la baie de New-York. Il y stationne quelques jours.
Enfin, le 4 octobre, le vaisseau de Hudson lève lPancre pour la dernière fois, franchit les Narrows et entre en mer. Mais voilà la sédition de l’équipage à son point aigu: retourner en Hollande, où ils sont sûrs de subir de graves châtiments, ces matelots ne le veulent pas; ils refusent absolument de faire la manœuvre. Colman n’est plus là pour venir au secours de Hudson. Juet propose un compromis: aller hiverner à Terreneuve, où l’on pourra peut-être s’adjoindre des matelots anglais. Hudson finit cependant par tout concilier, en promettant à son équipage mutin de ne pas l’envoyer en Hollande, s’il consent seulement à conduire le vaisseau sain et sauf en Angleterre. Les matelots consentent, le voyage continue et s’achève.
Le Half-Moon entra enfin dans le port de Darmouth, dans le Devonshire, le ? novembre 1609.