‹ Champollion inconnuChapitre 1 sur 21 · CHAMPOLLION POÈTE · texte numérisé non relu

CHAMPOLLION POÈTE

Bien éloigné de la vérité serait le moderne qui regarderait Champollion comme un absorbé, comme un renfrogné, comme un savant en us. Cet égyptologue avait une âme gracieuse et riante, une âme de poète, un tempérament plein de charme.

L'âme du savant n'est pas une âme sèche et froide. Il a écrit lors d'une épreuve :

L'amour et l'amitié remplissent mon âme tout entière : sans eux je serais bien à plaindre!

Et il compare poétiquement les deux sentiments :

L'amour a des ailes : l'amitié n'en a point, elle reste. L'amour a presque toujours un bandeau : l'amitié a des yeux de lynx, elle veille au bonheur de l'aimé.

Il écrit encore à son fidèle, Augustin Thévenet :

Le découragement est sur le point de me gagner. C'est alors que j'appelle à mon secours toute ma philosophie. Mais, pour

mon malheur, elle ne peut rien sur l'âme. Il faut être calme pour écouter ses inspirations. Je conçois qu'elle adoucit les maux ordinaires de la vie, qu'elle préserve des peines de convention qui naissent des préjugés sociaux, mais, si le cœur souffre véritablement, la philosophie se tait parce qu'elle sent alors son impuissance, que reste-t-il à l'infortuné? Les consolations de l'amitié; je les attends de toi; je te raconte mes peines et je me sens un peu soulagé. Aime-moi, comme par le passé, et plus encore s'il se peut, parce que j'en ai bien besoin : je t'embrasse de cœur!

La tendresse du cœur se concilie chez Tégyptologue avec un enjouement, une simplicité, une grâce rieuse qui attache, séduit, et amuse :

Mon ouvrage grossit; il devient plus ventru, à mesure que je maigris davantage

La fièvre à la mode c'est la plaçomanie, la rage des places. Il y a de furieux accès de cette fièvre. Pour monter, il faut ramper; c'est la maxime du temps!

Je ne suis qu'un pauvre diable qui reçoit beaucoup de compliments sur son savoir et ses belles découvertes, mais pas un seul petit traitement pour ses meuus plaisirs

Tout en Egypte respire le souvenir de l'expédition française. Sur les ruines de l'antique Alexandrie, un aveugle arabe m'a crié fort intelligiblement : a La charité, citoyen! Je n'ai pas déjeûné! »

Je fais un grand signe de croix en action de grâces à mon bon génie quand je développe un attrayant papyrus

Je demandai à un nubien qui m'offrait de l'eau-de-vie de dattes s'il connaissait le nom du sultan qui a construit le vieux temple de Deïr? Il me répondit que d'après les vieillards du pays l'édifice date de trois cent mille ans, mais qu'on est incertain de savoir s'il est l'œuvre des anglais, des russes, ou des français

J'ai donné une fête à mes jeunes gens le surlendemain de notre arrivée au Caire. Je fis venir six aimées ou fdles savantes (et très savantes), qui dansèrent et chantèrent de six heures du soir à deux heures du matin... le tout en tout bien et tout honneur

A Akhmin, l'après-midi et la nuit se passèrent en fête, bal, tours de force et concert, chez l'un des commandants de la haute Egypte, Mohamed-Aga, brave homme, bon vivant, et bon convive, ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de Malborough que nos jeunes gens lui chantèrent en chœur le fit pâmer de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre

Les sots de tous les siècles ont eu ici de nombreux représentants; égyptiens, grecs, romains, coptes, européens, ont cru s'illustrer en griffonnant leurs noms sur les peintures et en défigurant les bas-reliefs. Mais à Béni-Hassen j'ai trouvé écrite au charbon et presque effacée une inscription bien simple qui m'a ému « 1800, 3^ régiment de dragons. » J'ai repassé pieusement ces traits à l'encre noire, avec un pinceau...

Je te ferai le détail des charmes et des beautés occultes de plusieurs belles momies de marquises égyptiennes dont j'ai examiné déjà la charmante carcasse

A mon retour je te ferai voir le portrait de la reine Atain, fort jolie femme, quoique négresse

Mon escadre (sur le Nil) est composée de six superbes barques à trois lits et d'un vaisseau amiral à quatre lits, armé d'une pièce de canon. Ma caravane de vingt-huit bouches, sans compter celle du canon, risque de mourir de faim au fond de cette triste Nubie

Je donne ce soir à nos jeunes gens une fête mangeante dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï, pour la naissance de Mi^e Zoraïde ma fille. Je ménage une surprise à notre jeunesse, un morceau déjeune crocodile à la sauce piquante...

On peut aussi dire que la poésie la plus colorée coule à pleins bords dans ses enthousiastes descriptions des sites et des monuments, admirés en Italie ou en Egypte. Il est vrai qu'il boude le Vésuve :

Je lui en veux un peu de n'avoir point célébré notre venue par une petite illumination. Il est d'une tranquillité bête!

Mais quel lyrisme, à Terni, à Pœstum, et sur mer!

J'ai vu la cascade délia Marmora : c'est le plus magnifique tableau que l'œil humain puisse contempler!

Il est impossible de communiquer la profonde impression qu'on éprouve à la vue de l'antique Possidonia (Pœstum), de ces trois temples grecs isolés au milieu des pâtres, des bandits et des troupeaux de buffles. C'est du vieux style tout pur, c'està-dire du grandiose et du vrai beau ! A une certaine distance et surtout lorsque ces monuments se détachaient en jaune doré sur le bel azur du ciel et de la mer, je crus voir des temples égyptiens! J'étais déjà amoureux du vieux style : c'est maintenant ma passion déclarée! On n'entend d'autre bruit dans cette enceinte que le cri des corbeaux ou des buffles; les uns voltigent dans ces forêts de chapiteaux ou se perchent sur les corniches ; les autres reposent à l'ombre des robustes colonnes du pérystile : Je n'oublierai jamais un tel tableau!

Un orage violent éclata; notre vaisseau volait aussi rapide qu'une flèche au milieu des flots rugissants comme des bêtes féroces! C'était un spectacle aussi beau qu'eff'rayant!

En Egypte plus encore la poésie des grands spectacles enflamme Ghampollion. Ce n'est pas qu'il s'étudie à tout voir en beau :

Je me suis bien gardé dans mes dessins d'oublier les reines soit égyptiennes, soit grecques : il y en a de toutes les couleurs, blanches, brunes, noires, jaunes, voir même des châtaignes; les unes jolies, les autres laides, comme il a plu au grand Ammon de les octroyer en temps et lieu.

11 ne s'aveugle pas davantage sur l'Egypte moderne :

Sachant que les anciens représentaient cette contrée par une vache, Méhémet-Ali la trait et l'épuisé du soir au matin, en attendant qu'il l'éventre; ce qui ne tardera pas. L'Egypte fait horreur et pitié; je dois le dire malgré le beau sabre monté en or dont le Pacha m'a fait présent, comme une marque de sa haute satifaction.

Mais sauf ces réserves, le voyageur vibre d'admiration et la poésie de son sujet l'enlève, le passionne : c'est le délire sacré du barde en toute sa fougue et sa flamme. Ses descriptions sont de véritables chants imagés et fleuris.

A Bathn-el-Bakarah, la vue est magnifique : la largeur du Nil est étonnante : à l'occident, les pyramides s'élèvent au milieu des palmiers. Une multitude de barques et de bâtiments se croisent dans tous les sens. A l'Orient le village très pittoresque de Schoraféh dans la direction de Héliopolis. Le fond du tableau est occupé par le mont Mokatham que couronne la citadelle du Caire et dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande capitale

Nous arrivâmes enfin à Dendérah. Il faisait un clair de lune magnifique et nous n'étions qu'à une heure de chemin des temples. Pouvions-nous résister à la tentation? Je n'essaierai pas de décrire l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du grand temple! On peut bien le mesurer; mais en donner une idée, c'est impossible! C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré! Nous y restâmes des

heures eu extase couraut les grandes salles avec notre pauvre falot!

A Karnac apparaît toute la magnificence pharaonique, toute ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme me parut misérable en comparaison de ces conceptions gigantesques! Je me garderai bien de vouloir rien décrire. Car de deux choses l'une : ou mes expressions ne rendraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets : ou bien, si j'en traçais une faible exquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, tranchons le mot, pour un fou! Nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens; aucun peuple ancien n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, et aussi grandiose, que les vieux égyptiens. Ils concevaient en hommes de cent pieds de haut; et nous avons tout au plus cinq pieds huit pouces! L'imagination, qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête ici et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostile de Karnac!

Thèbes, c'est ce que la main de l'homme a fait de plus grand et de plus merveilleux. Tous les superlatifs du monde ne sont que bagasse quand il s'agit de parler de cette aînée des villes royales. J'y courais comme un fou au milieu des colosses, des obélisques, et des colonnades qui passent ce que l'imagination peut concevoir de plus grandiose. C'est un monde de monuments; ou plutôt c'est Thèbes, et c'est tout dire! C'est le plus grand mot qui existe dans aucune langue!...

Notre soirée a été égayée par un superbe écho découvert par hazard en face de Dandour. Il répète fort distinctement et d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons

italiens se plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse tout entiers, entremêlés de coups de fusil que l'écho nous rendait en coups de canon et en éclats de tonnerre

Les brisants du Nil me rappellent le bruissement de nos torrents des Alpes

Toutes les descriptions ne sauraient donner une idée d'Alexandrie. C'est une véritable apparition des antipodes et l'on se trouve tout à coup dans un monde nouveau. Des couloirs étroits et bordés d'échoppes, encombrés d'hommes de toute couleur, de chiens couchés, et de chamaux attachés en chapelets; des cris rauques mêlés à la voix glapissante des femmes et d'enfants à demi-nus; une poussière étouffante; et, par-ci par-là quelque seigneur magnifiquement habillé et maniant un superbe cheval; voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie

La place de l'Ezbékieh, au Caire, pour la fête du Prophète, est couverte de monde entourant les baladins, les danseuses, les chanteurs et de très belles tentes sous lesquelles on pratique des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis lisent en cadence des chapitres du Coran; là trois cents dévots rangés en lignes parallèles et mouvant le haut de leur corps en avant et en arrière comme des poupées à charnières, chantent en chœur : Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu! Plus loin quatre cents énergumènes debout, rangés circulairement et se sentant les coudes, sautent en cadence en lanr-ant du fond de leur poitrine épuisée le nom d'Allah mille fois répété, mais d'un ton si sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un chœur plus infernal, cet effroyable bourdonnement sem-

— sablait sortir des profondeurs du tartare, nous en fûmes réellement terrifiés. A côté de ces religieuses folies circulent les musiciens et les filles de joie. Des jeux de bague, des escarpolettes de tout genre sont en pleine activité, ce mélange de jeux profanes et de pratiques religieuses joint àl'étrangeté des figures et à l'extrême variété des costumes forme un spectacle infiniment curieux et que je n'oublierai jamais.

Encore une vraie poésie clans cette expansion qu'exprime le savant devant certains fragments de papyrus égyptiens.

Décrire les sensations que j'ai éprouvées en étudiant les lambeaux de ce grand cadavre d'histoire est chose impossible! L'imagination la plus froide en serait ébranlée! Comment se défendre d'un peu d'émotion en remuant cette antique poussière des siècles! Je philosophais à outrance. Aucun chapitre d'Aristote ou de Platon n'est aussi éloquent que ce morceau de papyrus. J'ai vu rouler dans ma main des noms d'années dont l'histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de dieux qui n'ont plus d'autels depuis quinze siècles; et j'ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, le petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d'un roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l'étroit dans l'immense palais de Karnac! Dans ces restes si fragiles et si mutilés d'un monde qui n'est plus, j'ai vu, comme dans celui d'aujourd'hui que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas ; que le temps réduit au même niveau et entraîne sans distinction ce qu'il y a de plus grand et de plus petit, de

plus grave et de plus futile, de plus triste et de plus gai. A côté d'un fragment soit d'acte du règne de Ramsès le Grand, soit d'un rituel contenant les louanges de Ramsès Miamoun ou de tout autre grand pasteur des peuples, j'ai trouvé un débris de caricature Egyptienne représentant un chat qui garde des canards, la houlette à la main, ou un cynocéphale qui joue de la double flûte. Près des nom et prénom du belliqueux Mœris, un rat armé en guerre et décochant des flèches contre un combattant de sa force, ou bien un chat montant sur un char de bataille. Ici, un morceau de rituel funéraire, sur le dos duquel l'intérêt humain avait écrit un contrat de vente; et là, des débris de peinture, d'une obscénité monstrueuse!

L'égyptologue est donc souvent un poète en prose dans ses descriptions. Mais si le mot de poésie ne doit s'appliquer qu'à des œuvres versifiées, GhampoUion peut aussi réclamer sa petite place sur le Parnasse.

Ce n'est pas sans surprise que parmi ses lettres, adressées à son frère, parmi ces monuments qui attestent un si profond savoir, une attention si tenace aux matières les plus ardues, on trouve les productions toutes différentes d'un esprit enjoué, on rencontre des facéties et des vers!

Entre une question de grammaire arabe et une discussion sur les papyrus égyptiens, entre une reproduction de caractères hébreux et un dessin de cartouches pharaoniques, s'intercale parfois une œuvre poétique, épître ou comédie, écrite sans prétention, gaiement, simplement, pour Famusement de la famille et des amis.

Il semble même que l'auteur ait eu conscience de quelques défaillances prosodiques; il s'en est tant bien que mal justifié en ces termes :

Mon imagination fougueuse ne peut s'astreindre à une symétrie qui semble froide, mes vers comme ma tête sont pleins de mouvements, bons ou mauvais. Les disparates sont de^ l'essence de la poésie.

Peut-être serait-il donc excessif de vanter lemérite littéraire de ces morceaux faciles : du moins empruntent ils une saveur marquée au nom de leur savant auteur et à ses occupations ordinaires.

La curiosité publique^ en nos temps, s'attache volontiers aux peintures d'une cantatrice, à la musique d'un sculpteur; l'opinion se montre béné-

vole pour ces œuvres inattendues, qui bénéficient de la surprise et rencontrent l'indulgence.

Il en pourra être ainsi pour ces légers produits de l'esprit le plus solide et le plus puissant, pour ces vers français d'un savant égyptologue. Ceux que l'on va lire n'accroîtront assurément pas sa gloire; ils susciteront quelque intérêt, uniquement à cause du grand homme qui s'en est diverti.

Les premiers en date sont envoyés du collège; l'auteur a treize ans :

Je t'envoie la copie du discours du vieil Horace qui défend son fils devant le peuple. C'était une version de Tite-Live qu'on nous avait donnée. Comme il y avait de grandes idées j'ai tâché de le mettre en vers et je l'ai mis sur une copie. Qu'en penses-tu?

Discours du vieil Horace

Tite-Live, Narration IV. Art. IV.

Peuple, le verras-tu, ce héros triomphant.

Le verras-tu souffrir un supplice infamant?

A peine les Albins pourraient, d'un œil tranquille,

Voir dans ce triste état le fléau de leur ville!

Viens enchaîner mon fils! Viens, approche, Licteur!

Viens courber sous le joug notre libérateur!

Celui qui nous acquit une nation nouvelle Sera victime, hélas, d'une loi trop cruelle! Bourreaux, allez voiler son front victorieux! Si mon tils doit périr, que ce soit en ces lieux! Qu'il teigne de son sang ces glorieux trophées, Ces armes au combat par lui-même enlevées! Si, loin de. cette enceinte, il trouve le trépas, Sur la tombe de ceux que t'immola son bras, Rome, reçois son sang! Oui, reçois cette vie Qu'il exposa toujours pour servir sa patrie! Nos neveux rougiront d'être appelés Romains! Ils rougiront du sang que vont verser vos mains! Sa mort ne peut flétrir les lauriers de sa gloire : Pour nous sera la honte, et pour lui la victoire!

La naïve pièce suivante est encore œuvre de lycéen :

Conaxa Conte

Un commerçant, au déclin de son âge.

Voyait depuis longtemps fructifier ses fonds;

Et ses vaisseaux bravant l'orage Couvraient des mers les abîmes profonds : Ils venaient à bon port. Riche dans peu d'années, Il vit l'or et l'argent s'amonceler chez lui. Et tout lui présageait d'heureuses destinées. Du probe Conaxa la jeunesse avait fui :

Déjà la vieillesse craintive Lui faisait redouter les caprices des flots.

Sa démarche lente et tardive L'avertissait de songer au repos :

Le seul espoir de sa vieillesse

Consistait dans ses deux enfants

De qui les soins et la tendresse Lui faisaient oublier les outrages des ans. « Vous êtes, ô mes fils, au printemps de votre âge,

« Leur dit-il, mes vieux jours

« M'ôtent la force et le courage « De suivre mes travaux, d'en reprendre le cours.

« Je vais vous céder ma fortune

« Puissiez-vous, ô mes enfants,

« De cette faveur peu commune

« Etre envers moi reconnaissants.

« Imitez votre vieux père

« Soyez toujours laborieux,

« Et que tout dans vos mains prospère!

(( C'est le plus ardent de mes vœux! »

Bientôt il tint ses promesses :

A ses deux fils tout est livré

A l'instant cessent les caresses, Le vieillard est abandonné!

On le fuit, on le délaisse.

Il est seul avec son ennui.

Plus de fils, plus de tendresse.

Avec son or, tout s'est évanoui!

Tout lui reprochait sa sottise, Et tout la lui faisait sentir.

Cette tranquillité qu'il s'était tant promise, Elle fait place au repentir!

Un ami lui restait, et ce malheureux père Lui dépeignant son affreuse misère, Court dans son sein épancher sa douleur.

Il pleure, il crie, il se désole;

Son fidèle ami le console, Et lui promet une ombre de bonheur.

« Il nous faut employer la feinte.

« Ecoute : voici mon dessein,

« Lui dit l'ami, pour mettre fin (( A ces douleurs dont son âme est atteinte. « Quelqu'un viendra t'apporter de ma part

« Une somme considérable.

« Aussitôt après son départ

« Etale l'argent, sur la table <( Et fais que tes deux fils puissent l'apercevoir : « Et tu verras bientôt changer leur train de vie.

(( Dans peu de temps tu vas les voir

« Se conduire à ta fantaisie. »

Ainsi parle l'ami ; le vieillard rassuré Conserve cependant un peu d'humeur chagrine.

Ses fils arrivent et l'on dîne.

Par un homme inconnu le repas est troublé : Le père reçoit l'or, l'envoyé se retire. « Ecoutez, mes enfants, ce que je vais vous dire : « Vous êtes étonnés de me voir tout cet or; « En vous donnant mon bien j'ai fait une imprudence,

« Mais cet argent me reste encore,

« Et ce sera la récompense,

« Lorsque la mort m'enlèvera, « De celui de vous deux qui le méritera. »

Il dit^ et feinl de renfermer la somme. Dévoré de la soif du gain.

Chaque fils se promettait bien D'avoir le trésor du bonhomme.

Conaxa voit déjà ses désirs prévenus.

Caresses, devoirs assidus,

Il n'est rien qu'on n'eût voulu lui faire

Pour réjouir et charmer le bon père.

Zélés, soumis, respectueux.

Ses fils rivalisaient tous deux.

C'était le plus content des vieillards de ce monde. Tant leur hypocrisie était noire et profonde!

Enfin, la mort vient l'enlever

Aux soins de leur feinte tendresse.

Le père étant mort sans tester,

Loin de montrer de la tristesse, Les fils, au coffre-fort coururent promptement,

(Car ce fut là leur première pensée!)

Mais quel est leur étonnement^, Quand au lieu de trouver la somme désirée,

Et de voir l'immense trésor

Que leur avait promis la mort,

Ils ne trouvent qu'une massue, Plus une inscription en ces termes conçue; Cette arme e.si pour punir les pères imprudents,

Pour les guérir de la sottise D'abandonner leur bien à leurs enfants.

Ah! Victime de ma tendresse!

Si je l'ai fait, d'affreux malheurs

Et des chagrins et des douleurs

Ont assiégé ma trop longue vieillesse !

Un peu plus tard, à dix-sept ans, Champollion, quittant Grenoble pour étudier à Paris, compose, le 1'''" janvier 1807, cette fraternelle et reconnaissante prière que je cite avec empressement parce qu'elle dément les sentiments irréligieux qu'une école attribue gratuitement au grand égyptologue :

Maître de l'univers, toi mon Dieu, toi mon père,

D'un œil compatissant, si tu vis ma misère.

Si tu jetas sur moi des regards de bonté,

Ecoute, entends ma voix! Que je sois exaucé.

Un frère, tu le sais, dès ma plus tendre enfance

Acquit des droits sacrés à ma reconnaissance.

De la vertu m'apprit à suivre le chemin,

Des vices de mon cœur arracha le levain.

Le faux éclat de l'or, la richesse trompeuse

Ne pourraient lui fournir une carrière heureuse.

Ces biens empoisonnés causeraient son malheur,

Et loin de l'assurer, détruiraient son bonheur.

Des craintes, des chagrins, il deviendrait la proie.

Mon père, tu le peux, mets le comble à ma joie,

Fais-le vivre content dans la tranquillité.

Que ses jours soient filés par la prospérité.

Fais qu'un heureux amour verse sur lui ses charmes,

Qu'il quitte pour lui seul le venin de ses armes,

Que l'hymen sous des fleurs cache ses fers pesants, Qu'il voye ses vertus revivre en ses enfants. Arrête le ciseau de la Parque cruelle!

Qu'elle file longtemps une trame si belle! Oh! fais que mes succès justifient son espoir, Que je sois vertueux, et qu'il puisse le voir! Fais qu'à mon tour enfin lui prouvant ma tendresse, Je puisse par mes soins soulager sa vieillesse!

Le 1"' janvier de Tannée suivante, 1808, nouveaux vers de Ghampollion, adressés cette fois à son frère et à la nouvelle épouse de celui-ci, Zoé Berriat :

Apologue Arabo-Persan

Le chantre de la nuit, le tendre rossignol,

Ignorait l'amour et ses charmes.

Vers un bosquet un jour il dirigea son vol,

Content, tranquille, exempt d'alarmes.

Il allait chercher sa fraîcheur,

Lorsqu'une jeune et belle fleur Se présente à ses yeux. Il la voit, il soupire

Et de l'amour il reconnaît l'empire.

Il n'abandonne plus ce bocage charmant.

Ausilôt, de plaire il s'empresse, Jours et nuits le sensible amant Chantait l'objet de sa tendresse,

Heureux de se voir, de s'aimer, Ce doux bonheur filait leur vie.

Mais l'hiver vient; il faut quitter Pour toujours sa brillante amie!

Le vent destructeur de l'automne

Déjà fait frémir le bosquet,

La verdure qui le couronne

Se flétrit, tombe, et disparaît

L'hiver approche, et les nuages

Déjà noircissent l'horizon,

Les fleurs voient jaunir leurs feuillages.

Tout re.sent les effets de la triste saison'

Il vit s'évanouir la fraîcheur de la belle Et son tendre incarnat et son parfum divin. Que devint-il alors? O fortune cruelle!

Hélas, ainsi le veut le sévère destin.

Contant sa peine à toute la nature.

Le rossignol déplore son malheur Et court au fond des bois dépouillés de verdure Cacher son amère douleur.

Le rossignol est ton image.

Et celle qui fait ton bonheur, L'aimable reine du bocage C'est la maîtresse de ton cœur!

Comme ces deux amants, dont j'ai chanté les peines

Votre amour fait votre félicité.

Loin de Paris, loin de ses pompes vaines^ Vous voyez fuir le temps avec sérénité.

De cette rose que j'ai peinte, Ma chère sœur vous différez; Car rien ne peut porter atteinte Au bonheur dont vous jouissez.

Loin que de sa pesante main Le froid hiver vous décolore, Nous voyons, près de votre sein, Qu'un jeune bouton veut éclore!

Oui le ciel nous l'accordera :

Je joins mes prières aux vôtres; Et je crois même qu'il sera Accompagné de plusieurs autres.

Et lorsque reviendra l'agréable printemps, Quand le zéphir aux fleurs donnera la naissance,

0 mon frère, cet heureux temps

Verra doubler ton existence!

Vous qui joignez au flambeau des amours Celui d'une aimable sagesse.

Dans la joie et dans l'allégresse Tendres époux coulez vos jours.

Et toi dont l'univers nous retrace l'image, Toi qui les créas pour s'aimer Si leur bonheur est ton ouvrage, 0 Dieu, daigne l'éterniser.

Et quant à celui de ma vie, Je l'abandonne à leur tendre amitié.

Etre longtemps témoins de leur félicité

Est mon unique et seule envie!

Déjà, lorsque son frère s'était marié, Champollion, avait composé ces deux couplets :

Enfin de Minerve et Cypris En ce jour cessent les querelles; Par leur accord sont réunis Les ris, les sages, et les belles, Chantons, célébrons ce beau jour Pour nous si digne de mémoire, Il voit aux roses de l'amour S'unir les lauriers de la gloire.

Chacun a ses penchants, ses goûts, Mais je crois que dans cette vie, Le plus sage d'entre nous tous Est le sage qui se marie.

Le sage dont l'austérité Souvent nous effraie et nous blesse, Pour plaire, doit à la beauté Faire hommage de sa sagesse !

Même inexpérience prosodique, dans ses odes de vacances :

Plaisirs de la Campagne

Dans une aimable solitude, Eloigné de ces ennuyeux Qui viennent troubler votre étude Par des discours fastidieux,

Je coule des jours pleins de charmes, Mes plaisirs sont délicieux, D'Apollon j'emprunte les armes; Et quand, sur ces monts sourcilleux Les frimas ont fixé ma vue, Pénétré de l'immensité Je sens que mon âme est émue, J'adore la divinité.

Armé d'un hameçon perfide Ou d'un plomb rapide et léger Je trompe le poisson avide, Ou j'atteins l'habitant de l'air.

Dans un bois frais et tranquille Je me plais souvent à rêver, Loin du tumulte de la ville; J'aime toujours à l'oublier!

Le fracas des cités pour plusieurs a des charmes;

D'autres aiment les camps, toujours remplis d'alarmes.

Un autre chérira du Dieu Mars les travaux.

Le sage vient ici voir les riants coteaux.

Les campagnes en fleurs sont mes seules délices;

Et je fais au Dieu Pan de fréquents sacrifices.

Les nymphes des ruisseaux et les nymphes des bois

Par cent bienfaits divers justifieront mon choix.

Quand le midi brûlant dessèche la prairie,

Sans craindre Syrius ni toute sa furie.

Sous un ombrage frais, Homère dans les mains,

Je lis les faits guerriers des Grecs et des Troyens.

Ou bien, lorsqu'à mes pieds un clair ruisseau murmure

Bufîon ouvre à mes yeux le sein de la nature!

Voici des vers datés de la campagne romaine :

A M'»« LA Comtesse de Brady Devant la fontaine Egérie

Dans l'âge d'or de l'Italie, Un roi comme il n'en fut jamais, Pour le seul bien de la patrie, Faisait la guerre ou bien la paix, Une naïade fort jolie

Le conseillait, dit-on, tout bas

Pourquoi tous les rois n'ont-ils pas, Comme lui, leur nymphe Egérie?

Les madrigaux sont fréquents sous la plume du grand savant.

On ne vous connaît qu'un défaut; C'est d'arriver trop tard et de partir trop tôt!

A Mlle B... (Hébé)

Pour quelque temps encor vous nous êtes rendue, A votre aspect, Hébé, tout connaît le bonheur, Nos barbons rajeunis ont retrouvé leur cœur, Que tous nos étourdis perdent à votre vue !

A M»i« Adèle *** Pour le joui' anniversaire de sa naissance.

Heureuse l'aurore Qui de vos beaux ans Vit la fleur éclore Et parer les champs.

Après vingt printemps On vous voit, Adèle, Jeune, aimable et belle, D'un époux fidèle Charmer les instants.

L'esprit et les grâces Comptent sur vos traces Des succès constants.

Mais l'amour jaloux Doit dit-on défendre Aux cœurs de se rendre En foule chez vous.

Amour n'3^ voit goutte.

Lorsqu'il y verra Il s'apercevra Malgré qu'il en coûte, Que fêter ce jour C'est fêter l'amour.

Il se calmera, Il applaudira Et répétera :

Heureuse l'aurore Qui de vos beaux ans Vit la fleur éclore Et parer nos champs!

Protestation du même auteur contre ses vers précédents.

Souffrez du moins que je proteste

Contre la satire et l'auteur.

Il a menti : moi, j'en atteste

Mon innocence et ma candeur.

Je soutiendrai toujours, quoi qu'on dise et qu'on fasse, Que vos perfections dépassent son audace.

Ne lui souhaitez pas cependant trop de mal,

(Je suis parfois un peu sensible) :

Il vous reproche un mauvais cœur :

Pardonnez lui, s'il est possible,

Et le pardon sera son brevet de menteur!

Une pièce, intitulée Le Matin, est dédiée par

Champollion à M'^' Rosine Blanc, qui devint plus

tard sa femme; c'est Tune de ses poésies les plus correctes.

De nouveaux feux l'Orient se colore; Déjà Phœbé penche vers son déclin.

Et dans les airs la renaissante aurore A répandu la fraîcheur du matin

Devant le char du Dieu de la lumière, Vers l'Occident les ténèbres ont fui.

Le doux sommeil a quitté ma paupière Le triste réveil me rend mon ennui.

Ah ! de Morphée éprouvant la puissance, Mon triste cœur goûtait quelque repos, Il oubliait les peines de Tabsence, Et sa douleur cédait aux doux pavots.

L'illusion m'enlevant à moi-même Portait le calme à mes sens agités.

Songes flatteurs qui m'off'rez ce que j'aime Au jour naissant hélas vous me quittez!

Au sein des nuits votre aimable imposture Me rend du moins une ombre de bonheur, Mais le soleil ranimant la nature Vient dissiper ce prestige enchanteur. Je voudrais fuir la lumière importune; Lent et pensif je parcours nos bosquets Je reconnais alors mon infortune :

Avec le jour renaissent mes regrets.

Oui, du matin je vois briller Tétoile Et son aspect chasse l'obscurité.

Pourquoi la nuit en repliant son voile A l'univers rend-elle la clarté?

Hélas, en proie au chagrin qui me presse. Sans ma Rosine il faut passer ce jour! Vous redoublez mon amère tristesse, Lieux où naquit le plus ardent amour!

Soyez témoin qu'amant tendre et Adèle Son souvenir occupe seul mon cœur Et que l'espoir de me rapprocher d'elle Seul adoucit ma constante douleur.

Hâte, ô soleil, ta carrière brillante!

Fais que bientôt ils arrivent ces jours Où je dois être auprès de mon amante!

Astre éternel., suspends alors ton cours !

Mais si Champollion épanchait en vers ses sentiments, selon les occasions, c'est surtout la muse héroï-comique, la muse rieuse de la parodie qui amusa ses loisirs.

On ne transcrira ici, — à titre de spécimen — qu'une de ses facéties, assez nombreuses, quelque peu grand'mères des œuvres folles qui ont diverti la jeunesse de notre génération : Orphée aux enfers ou la Belle Hélène.

C'est très probablement cette œuvre littéraire que Champollion se permit un jour de soumettre au vieil académicien Andrieu; elle lui attira de ce critique bougon l'amusante réponse que voici :

Je refuse de lire les manuscrits de tragédies et de comédies... Ah, Monsieur, combien il s'en fait!... Quelle perte de temps!...

Natio comœda est!... Enfin, l'estime que votre nom et vos travaux m'inspirent, le désir de faire quelque chose qui vous soit agréable, me font passer par dessus les désagréments, et je pourrais dire les dégoûts auxquels ces sortes de complaisances m'ont cent fois exposé. Je lirai donc votre manuscrit avec impartialité, sine ira nec studio; et, puisque vous le voulez je vous en dirai mon avis, sous la condition, s'il vous plaît, que vous ne me demanderez pas une seconde fois de perdre mon temps à une lecture, qui, je le sais par expérience ne sert presque jamais à rien...

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