ROXANE, BAJAZET
ROXANE
Je ne vous ferai point de reproches frivoles. Quoique je ne sois point avare de paroles. Depuis que le grand Turc est absent, vous savez Comme je vous nourris et comme vous vivez; Vous savez les mets fins qui chargent votre table, Vous savez que pour vous Roxane favorable Osa même braver le décret souverain, Qui pour un gosier Turc a supprimé le vin. Avec de si doux soins je n'ai pas su vous plaire! Je n'en murmure point, quoique à ne vous rien taire Je n'eusse pas besoin de tous ces grands bienfaits : A des yeux connaisseurs suffisaient mes attraits. Mais je m'étonne enfin que pour reconnaissance, Pour prix de tant de soins qui pansaient votre panse, D'un assez mince objet ici comme un vrai sot Vous soyez amoureux, et sans m'en dire un mot!
Bajazet
Qui, moi Madame!
Roxane
Oui, toi... Voudrais-tu point encore Me nier un mépris que tu crois que j'ignore? Me pousser quelque bourde en faisant l'innocent? Abuser la candeur de mon tendre penchant?
En me dissimulant d'un silence perfide Le sot amour qu'a su t'inspirer Atalide?.
Bajazet Atalide Madame, ô ciel qui vous a dit
ROXANE
Tiens, sais-tu lire au moins ce que ta main écrit?....
Bajazet
Mais oui, je ne suis pas un âne de nature
Et je sais, s'il vous plaît, lire mon écriture
En ce billet. Madame, est ma confession,
Atalide toujours m'aime et de passion,
Et moi je la payais d'un amour mutuelle.
Ce n'est pas que pourtant je la trouve aussi belle
Que vous
ROXANE
Me dis-tu vrai?... Si tu savais, mon choux! Que tu serais heureux en étant mon époux!... Atalide, crois-moi, n'est qu'une minaudière. Qui n'aime que sa peau dont on la voit si fière;
Mais elle est maigre et pâle Ah! le friand morceau
Pour porter la couronne et le royal manteau! Toujours sentant la fièvre, et, par-dessus, maussade! Tu ne serais jamais que son garde malade. Regarde-moi mon cœur : que ce visage rond Près de toi sur un trône aura bonne façon!... Par mille petits soins tu verras que je t'aime; Chaque soir à souper je te coiffe moi-même;
— iùD —
En batiste, je veux te broder un jabot, Je te tricoterai des gilets de tricot; Cela te touchera bientôt, je le parie,
Tu m'aimeras, mon choux, jusques à la folie
Allons, oublions tout, je te vais pardonner, Avec moi, n'est-ce pas tu consens à régner?...
Bajazet Mais, Madame, Atalide?...
ROXANE
Encor cette Atalide !...
Parle Veux-tu régner mon aimable perfide?
Une fois?...
Bajazet Non!...
ROXANE
Deux fois?
Bajazet
Eh non !
ROXANE
Eh bien : trois fois ?
Bajazet Non ! . . . encore un coup non ! ! !
ROXANE
Ah ! tu hausses la voix?
Eh! bien pour cette fois ce sera la dernière.
Il faut tous de ce pas venir chez le notaire Signer notre contrat au gré de mon désir, Puis unir, d'un second, Atalide au visir; Sinon dès aujourd'hui n'écoutant que ma rage A l'hôpital des fous je te fais mettre en cage, Et cela sur le champ, sans forme de procès.
Bajazet
Je serais bien plus fou si je vous épousais!... Si vous voulez ce prix de mon obéissance^ C'est trop cher, et je vous tire ma révérence.
ROXANE (furieuse)
Ah! ce n'est pas ainsi que tu pourras sortir
Holà gardes, à moi! qu'on vienne le saisir Et que sans plus tarder on l'entraîne, on le lie Par ordre du sultan et pour toute sa vie! A l'hôpital des fous qu'on l'enferme soudain! Et surtout je défends qu'on lui donne du vin! (On entraîne Bajazet).